La mer sombre où l'on jette sa joie

Soleil couchant à Etretat, Monet
༄
« Elle me dit, un soir, en souriant :
__ Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse
Le jour qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse,
Ou l'astre d'or qui monte à l'orient ?
Que font vos yeux là haut ? Je les réclame.
Quittez le ciel, regardez dans mon âme ! »
__ Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse
Le jour qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse,
Ou l'astre d'or qui monte à l'orient ?
Que font vos yeux là haut ? Je les réclame.
Quittez le ciel, regardez dans mon âme ! »
Victor Hugo
vingt-et-un décembre de l'an deux mille quarante-huit, soirée
SCARY, quinze ans, COULOIRS
MARCO, seize ans, COULOIRS
SCARY, quinze ans, COULOIRS
MARCO, seize ans, COULOIRS
__ Montre-moi ce que tu feuilletais ce matin. S'il te plaît.
__ Non. Je t'ai dit ce matin que je voulais pas en parler. Qu'est-ce que t'as pas compris ?
Quand se termine cette journée ? Je ne vais pas supporter encore longtemps les questions et les remarques à répétition de Marco. Ce n'est pourtant pas compliqué, non ? Cela ne le regarde pas. Il n'a pas à débarquer du jour au lendemain, à s'attendre à ce que je lui dise tout de moi, comme ça, sans raison. Parce que l'on sait comment ça se termine lorsqu'on laisse un inconnu entrer dans son monde. Il regarde, il fait un tour, et puis un jour, *surprise*, il bousille tout. Mais ça non, il n'imprime pas. Il fait comme si nous étions les meilleurs amis du monde, que nous nous connaissions depuis toujours, et que nous pouvions tout nous raconter __ même les choses que l'on ne s'avoue pas à soi-même. Et actuellement, je suis trop occupée par mes soucis personnels pour me soucier des conséquences de mes paroles sur sa pauvre sensibilité. Voir même : si cela peut lui clouer le bec, c'est tant mieux.
Sauf que non, Monsieur n'est pas ainsi. Il aime parler, il aime la vérité, il aime le dialogue, que l'on discute des choses qui fâchent. Que l'on prononce des mots que l'on ne devrait pas prononcer. On dirait que depuis que nous nous sommes rencontrés, c'est sa principale activité. Il pose des questions, il attend ma réponse, mais quoi que je lui dise il en pose toujours plus. Et des fois, il parle tout seul, il m'expose ses sentiments, sur Beauxbâtons, sur un ou une artiste en particulier, sur quelqu'un qu'il a rencontré sans moi et que je ne supporte pas, et je peux ainsi l'écouter pendant de longues minutes (ce qui me permet de ne pas avoir à faire la conversation). Et puis il ne s'énerve jamais, c'est rageant ! Il ne peut pas être comme tout le monde, il faut qu'il arbore toujours le même sourire aux lèvres, qu'il pleuve ou qu'il vente. Même mes réponse sèches voir blanches ne l'agacent pas. Il se contente de poser un autre question, encore et encore. Jusqu'à ce que j'arrive à lui faire parler de lui.
__ Moi je t'ai bien montré à quoi ressemblait ma chambre ce matin.
C'est un reproche ou quoi ? Irascible, je lui réponds du tac au tac :
__ Attends, non mais c'est pas mon problème si t'adore étaler ta vie !
Quelques personnes se retournent, étonnées de nous voir nous disputer ; fantastique, voilà que cela devient un spectacle public. Exactement ce que je ne voulais pas. Comme si cela ne suffisait pas qu'il pose des questions indiscrètes, il faut en plus que tout Poudlard soit au courant. Je lance aux rares personnes présentes un regard assassin pour qu'elles retournent à leurs occupations, puis reprends ma marche. Sauf qu'il ne bouge pas. Lorsque je me retourne, avec un soupir de colère, je le vois campé sur ses deux jambes, les sourcils légèrement froncés, je souris presque pour avoir réussi à le vexer. J'ai hâte de voir ce qu'il se passe quand il s'énerve. Que cela me donne une bonne raison pour voir rouge moi aussi, et de ne pas retenir les commentaires qui restent coincés en travers de ma gorge.
__ Ça te fait plaisir, hein ?
__ Oui.
__ Mais c'est quoi ton problème ? Pourquoi t'es toujours énervée, pourquoi tu rembarres tout le monde, pourquoi tu ne me dis rien ?
*C'est faux, c'est faux, c'est faux*. Je ne suis pas toujours énervée. Je ne rembarres pas toujours tout le monde. Et peut-être que s'il choisissait mieux ses questions j'arrêterais de ne rien lui dire. Mais pour qui il se prend de me dire ça, il croît qu'il est Socrate ? C'est juste bon pour me donner l'envie de lui exploser la tête contre les pierres du château ou de lui jeter un sortilège. Sauf que je sais que si je fais ça, je peux dire adieu à mon voyage. Alors je fais un pas vers lui et je lui souffle :
__ Tu veux qu'on parle de tes parents ? J'crois pas. Alors arrête de me saouler et je dirais rien.
Il grommelle quelque chose en italien que je ne cherche même pas à comprendre. Si c'est une insulte, et bien tant pis ; il n'avait qu'à pas me chercher. Je tourne les talons, parce que je n'ai pas envie de le suivre, et parce que sans doute il ne voudra pas me suivre. Tandis que mes chaussures frappent le sol, j'étouffe tout ce qui me tord le cœur. Ma colère, ma déception, ma tristesse, et toutes les choses stupides qui me bouffent mon énergie. J'oublie son regard, celui qui me tord les entrailles lorsqu'il tente de percer mon âme, et reporte le mien sur le gris morose des pierres. Ma tête est comme un trou noir : ma mer sombre à moi où je jette ma joie.
Exploitation du mot "monde" pour Thèmes à la folie.