Le petit secret explosif de Narym Bristyle
Samedi 19 décembre 2048
Chemin de Traverse — Londres
1ère année à l’AESM
Le ciel sous lequel j’attends est blanc, annonciateur du retour prochain des lourds flocons de neige qui sont tombés durant la nuit, recouvrant l’Angleterre d’un épais manteau blanc. Le Chemin de Traverse n’est pas épargné par ce silence ivoire dans lequel le monde est emprisonné depuis quelques jours. Si la neige ne recouvre pas les pavés de la rue principale puisqu’elle est magiquement repoussée contre les devantures des magasins, elle repose néanmoins sereinement sur tous les toits visibles depuis l’endroit où je me situe, soit devant l’entrée du Chaudron Baveur. À chaque fois qu’un sorcier ouvre la porte qui donne sur l’allée commerçante, il ramène de l’extérieur un petit paquet de neige sous ses chaussures après l’avoir trimbalée dans toute la salle du pub.
J’observe un bambin pas plus haut qu’un chaporouge sauter à pieds joints dans un tas de neige soigneusement repoussé sur le côté par je ne sais quel employé ou elfe de maison. Dès que l’enfant s’en éloigne, tiré par la main de son père qui le gourmande avec un sourire qui manque de sévérité, la neige roule sur les pavés et retourne s’accumuler au pied de la façade verdâtre de Dogweed & Deathcap.
Il y a énormément de bruit dans la ruelle, malgré le silence promis par la couverture neigeuse. Les vacances n’ont pas sonné seulement pour les étudiants de l’Académie d’Enchantements, de Sortilèges et de Métamorphose. La preuve étant le nombre de jeunes personnes de mon âge que j’ai déjà croisées. Heureusement, j’ai encore un peu de temps pour profiter du Chemin de Traverse avant de voir pulluler dans les rues toute une ribambelle d’adolescents en provenance directe de Poudlard. Aujourd’hui, je n’aurais guère pu supporter leur nombre et leur bruit : j’ai un mal de tête lancinant qui ne m’a pas quitté depuis ce matin. Si encore il n’y avait que cette douleur. Mais non, j’ai également l’estomac en vrac et l’impression que mon corps va se disloquer d’un instant à l’autre.
Tout cela est de la faute de Johnson, maugrée-je intérieurement en me prenant la tête entre les mains, le dos sagement appuyé contre le mur pour soulager un instant mes jambes tremblantes. Hier, il m’a fait découvrir un certain nombre de cocktails en arguant que je devais m’amuser, que cela faisait partie du contrat. Je n’ai pas bu par obligation, mais parce que je me suis laissée happée par l’ambiance du Pitiponk, bien malgré moi. Si j’avais été un peu plus déraisonnable, j’aurais coupé mon réveil ce matin, celui-là même qui a fait grogner Rockfield qui était dans un état pire que le mien, pour rester dans le lit. Mais je ne suis pas une personne déraisonnable. J’ai rendez-vous avec Aodren, ce matin. Et j’honore mes rendez-vous, même si j’ai une gueule de bois à m’en damner.
Un jeune homme apparaît dans un crac sonore au beau milieu de la rue. Il grimace en apercevant la devanture de Keddle & Leather qu’il connaît comme sa poche et juste à côté celle de la Ménagerie magique. Aodren n’a jamais été très bon en transplanage, ni en visualisation, et maintenant il doit remonter le Chemin de Traverse pour retrouver Aelle. Elle lui a dit qu’elle l’attendait à l’entrée du Chaudron Baveur. Et si Aelle dit qu’elle l’attend quelque part à telle heure, il n’y a aucune chance pour qu’elle ne soit pas à ce quelque part à cette heure précise. Ce qui fait qu’Aodren est d’ores et déjà en retard. Même s’il devine par avance l’agacement d’Aelle qui déteste le moindre retard, le jeune homme entreprend de remonter l’allée en trottinant allègrement, un grand sourire sur les lèvres.
Rien ni personne ne pourra détruire sa bonne humeur aujourd’hui. Il se sent heureux, euphorique, joyeux comme ce jour où Narym leur a annoncé la bonne nouvelle ! Et puis le Chemin a pris ses couleurs de Noël, il y a de la neige sur les toits et des flocons dans l’air, et il va passer un moment avec sa sœur ! Sa sœur qui a vu Narym hier, c’est lui qui le leur a dit la dernière fois qu’il est venu à la maison : « Je vois Aelle ce weekend, je lui dirai tout ». Alors Aodren se sent pousser des ailes. Après avoir ressassé le sujet avec son père, sa mère, Natanaël, Zakary et évidemment Narym, il va pouvoir en parler avec Aelle, même si la connaissant la nouvelle l’aura laissé de marbre. Peu importe. Aodren veut juste lui dire qu’il est heureux.
La voilà d’ailleurs ! Il l’aperçoit au loin, adossé contre l’entrée du Chaudron Baveur. Son air renfrogné n’arrête pas Aodren qui la connaît et qui sait que ses moues agacées ne sont pas toujours le reflet de ce qu’elle ressent. Il accélère, slalomant aisément entre les passants, sa cape de sorcier volant joyeusement derrière lui. Il s’arrête dans un dérapage maîtrisé près de sa jeune sœur qui l’a vu arriver et qui n'esquisse pas le moindre geste ni le moindre sourire pour l’accueillir.
« Coucou Aelle ! T’as vu la neige ! Il a neigé toute la nuit ! C’est pareil au Pays de Galles ou pas ? Parce que dans le Worcestershire, ouah ! s’exclame le jeune homme de vingt ans, c’était tout tout bla…
— T’es en retard, l’interrompt Aelle en le toisant silencieusement — Aodren remarque la pâleur de son visage ; a-t-elle bien mangé ce matin ?
— Oui, je sais, répond-il dans un sourire en se frottant l’arrière de la tête. ‘Scuse ! J’ai transplané trop bas dans la rue. »
Il s’esclaffe. Aelle le juge de son regard vide.
« T’es super pâle, ça va ?
— C’est sûrement le fait de t’attendre dans le froid, réplique-t-elle.
— T’as bien mangé ce matin ?
— T’es sérieux, là ?
— Roh, ça va ! sourit Aodren avec un geste désinvolte de la main. Je demandais juste mais c’est pas grave si tu me réponds pas. Bon, tu veux commencer par quoi ? Il te manque quels cadeaux ? C’était bien tes examens ? »
Aelle le considère pendant un long moment, un moment suffisamment long pour que son frère comprenne qu’il la fatigue — déjà ? — avec son débit de parole et de question. Mais il n’arrive pas à s’en empêcher. Il aimerait la questionner maintenant à propos de Narym, mais il sait que l’acculer n’est pas une bonne idée. Mieux vaut avancer sur le Chemin de Traverse pour trouver les cadeaux destinés à leur famille avant de mettre les pieds dans le plat. C’est difficile de cacher son euphorie, cependant. Aelle doit entendre son cœur battre à toute allure sans sa poitrine, non ?
Ladite Aelle n’entend rien. Elle se détache du mur pour se mettre en route. Elle avance assez doucement, Aodren se calque sur sa vitesse en se demandant si elle a eu une nuit pleine de cauchemars comme semblent l’indiquer les cernes énormes qui lui grignotent le regard. Il est très loin d’imaginer qu’elle est rentrée à trois heures du matin à l’Académie dans un état d'alcoolémie plus qu'avancé.
« Il me manque papa et Zakary. Et m’man, ajoute-t-elle après un instant d’hésitation.
— Et moi il me manque maman, Nar’, Naël, Zak et toi ! »
Aelle lui lance un regard étrange, un sourcil levé.
« T’es sérieux ? T’as foutu quoi ces derniers temps ? J’ai plus avancé que toi alors que j’étais en pleine période d’examen.
— Arf, j’étais occupé ! » élude le jeune homme en songeant aux nombreuses soirées qu’il a enchaînées avec ses amis et ses collègues.
Aodren et Aelle avancent lentement sur l’allée commerçante, s’arrêtant dans de nombreux magasins. Si Aelle reste aussi silencieuse que d’habitude, voire plus si l’on en croit son mal de tête et sa nausée constante, Aodren, lui, babille joyeusement tout en posant des questions à sa sœur. Laquelle ne répond que par “oui” ou “non” ou “ça ne te concerne pas”, réponses dont se contente l’ancien Serpentard qui a depuis longtemps appris, de force, à respecter le besoin — énorme ! — d’intimité de son unique sœur. Cela ne le blesse plus comme avant, il se contente du peu d’informations qu’elle accepte de lui partager.
Aussi apprend-il qu’elle a réussi, selon elle, avec brio ses premiers examens d’études supérieures qu’elle a adoré passer — cela, elle ne le dit pas, Aelle ne dit jamais « j’ai adoré », mais elle a sourit en évoquant cette semaine studieuse passée sur les bancs de l’école à remplir des parchemins d’examen et cela a suffit pour que son frère comprenne qu’elle a passé un bon moment. Il apprend également que Zikomo a préféré passer la journée à chasser, ce qui est fort dommage car Aodren adore le Mngwi et qu’il aurait aimé le voir — il se réconforte cependant en se rappelant qu’Aelle a accepté, sans la moindre joie évidemment, de passer quelques jours (entendre par là une nuit et deux jours) à la maison avec toute la famille pour Noël, ce qui fait qu’il pourra profiter de ces moments pour discuter avec son petit compagnon bleu. Elle lui parle vaguement aussi de sa colocataire, si tant est que l’on puisse utiliser le verbe “parler” pour décrire le flot de reproches qui sort de la bouche d’Aelle quand elle évoque la jeune fille que n’a jamais aperçu Aodren — mais Narym lui a parlé d’elle et il lui a dit qu’elle était blonde et très amusante, et qu’elle avait un caractère d’acier, « parfait pour supporter Aelle ».
Une heure plus tard, plusieurs cadeaux rétrécit dans les poches et vaguement coupable de s’être acheté une figurine de dragon alors qu’il a encore de l’argent à dépenser pour sa mère et sa sœur, Aodren a de plus en plus de mal à se retenir de sauter sur Aelle pour évoquer le sujet qui le rend si heureux. Il avait plus ou moins espéré que la sorcière en parle d’elle-même. « Hey, en fait Ao, j’ai appris une super nouvelle et je sais que toi aussi tu es au courant ! ». Mais il n’existe aucun monde dans lequel Aelle lui dirait une telle chose et surtout, dans ce monde-là, elle ne semble même pas vouloir aborder le sujet, ce qui déçoit beaucoup Aodren qui se demande comment elle fait pour rester de marbre alors qu’elle a appris la nouvelle de l’année il y a moins d’une semaine. Alors au moment de pénétrer chez Fleury et Bott — Aelle ayant refusé net d’aller dans la librairie de leur père —, Aodren ne tient plus.
Il s’immobilise sur le pas de la porte et se décale pour laisser entrer les clients. Aelle est bien forcée de le suivre et elle lui lance un regard interrogateur, à deux doigts de l’insulter pour le forcer à se dépêcher comme elle sait si bien le faire.
« Aeeeeeelle ! se plaint-il en sautillant joyeusement sur un tas de neige boueuse. Pourquoi tu dis rien ?
— De quoi tu parles ? »
Elle le regarde d’un drôle d’air, les sourcils froncés, distante sans trop l’être, et cela se voit comme le nez sur un visage qu’elle se demande s’il est taré ou juste complètement idiot. Aodren continue de sautiller, un sourire immense illuminant ses yeux verts. Ses cheveux rebondissent sur son front et son écharpe glisse de son épaule pour pendre sur son torse. Il la récupère en posant sagement les pieds au sol et darde sur Aelle un regard impatient tout en entortillant le long tissu vert Serpentard autour de son cou, trop excité pour remarquer qu’il est en train de s’étrangler.
« Pour le petiiiit ! » râle-t-il en souriant et en poussant doucement sa sœur du coude, oubliant brièvement combien elle déteste être touchée.
Aveugle à son mouvement de recul et ses sourcils froncés qui ne sont clairement pas un signe d’agacement mais plutôt d’incompréhension, chose qu’Aodren aurait remarqué s’il avait été plus attentif, le jeune homme poursuit, de plus en plus agité :
« Pour notre neveu ou notre nièce, s’écrit-il d’une voix aiguë. T’as été chez Narym hier, il t’a dit ! »
C’est comme si Aelle venait de se prendre une brique en plein visage. Si elle était pâle, elle est maintenant blafarde et dans ses yeux écarquillés passent des ombres qui auraient stoppé net n’importe qui, mais pas Aodren qui est tellement heureux qu’il pourrait en exploser et qui a repris sa petite danse sautillante en articulant joyeusement : « Il t’a dit ! Il t’a dit ! Il t’a dit ! ». Il s’imagine déjà promener l’enfant sur le Chemin de Traverse, lui apprendre à faire du balai, lui lire des histoires, jouer avec lui à la Chasse aux géants comme tous les enfants Bristyle l’ont fait dans leur enfance, il s’imagine être un oncle parfait, génial, adoré, aimé, et il sait déjà qu’il gâtera l’enfant plus que nécessaire ; et alors ? Il va être oncle !
« Je vais être tonton ! Je vais être tonton ! Je vais être…
— Gabrielle est enceinte ? »
Aodren atterrit brusquement. Il s’arrête de danser ou de sauter ou peu importe ce qu’il faisait et remarque enfin qu’Aelle ne sourit pas, qu’elle n’a pas l’air heureuse ou, plus cohérent, simplement neutre. Elle ne lui dit pas : « Ça va, calme tes ardeurs, il n’est même pas encore là ! » ou plus vraisemblablement : « Continue de sauter comme ça et je t’arrache la tête, tu me donnes le tournis. Je te jure que je vais te faire mal si tu continues ». Elle le regarde et elle a l’air toute pâle, presque choquée, comme si elle avait du mal à respirer.
Aodren prend enfin conscience que la réaction d’Aelle n’est pas du tout, mais alors pas du tout ce qu’elle devrait l’être.
« Mais non, c’est… » Il prend conscience des mots qu’elle vient de prononcer. « Gabrielle ?
— Oui, Gabrielle, répète lentement Aelle avant de se dire que son frère ne doit pas être au courant : c’est sa cop…
— Je sais qui est Gabrielle, » l’arrête Aodren en se demandant comment sa sœur a seulement pu croire que Narym allait avoir un enfant avec une femme qu’il ne fréquente même pas encore officiellement.
Passe un moment de blanc, de silence, de gêne durant lequel le frère et la soeur se regardent fixement. Dans leurs esprits respectifs, les éléments se remettent doucement en place, non sans douleur. Aussi, Aodren comprend qu’Aelle n’a pas l’air d’être au courant de quoi que ce soit, sinon elle n’aurait jamais sorti cette énormité sur Gabrielle. Et Aelle finit par se rappeler d’une phrase prononcée par son frère qui n’est absolument pas le reflet de la réalité et qui est sans doute la cause de toute cette incompréhension.
« Je ne suis pas allée chez Narym hier, » dit-elle très lentement, comme si elle voulait donner une chance à Aodren de trouver une excuse valable, une excuse qui repousserait les doutes qui grimpent en elle et qui la forcent à se persuader que Narym a quelque chose à lui annoncer, quelque chose gros comme le monde dont son frère est déjà au courant. Et si Aodren l’est, cela signifie que toute la famille l’est aussi, et ça, ça ça fait disjoncter le cerveau de la sorcière.
Au tour d’Aodren d’avoir l’air d’avoir avalé une brique. Comment ça elle n’est pas allée chez leur frère ? Mais Narym a dit qu’il l’invitait !
« Il… Il nous a dit qu’il allait t’inviter à dîner vendredi soir… Hier soir, baragouine le jeune homme, très conscient d’avoir dit une chose qu’il ne fallait pas et gâché les chances de Narym d’expliquer calmement à leur insupportable sœur possessive que sa vie allait changer.
— Oui, il l’a fait, articule Aelle dont le visage n’est plus qu’une lande froide comme la glace qui fait déglutir Aodren, mais j’ai refusé parce que j’avais autre chose à faire.
— Ah. D’accord.
— Gabrielle est enceinte ? »
La façon dont elle prononce cette phrase ne laisse aucun doute quant à l’opinion d’Aelle à propos d’une telle chose. Son visage est dur comme la pierre et sa voix glaciale, lourde d’une colère contenue qu’Aodren connaît bien pour l’avoir subi de près ou de loin pendant vingt ans. Il aimerait disparaître, transplaner et s’enfuir comme un lâche, il y pense sérieusement, mais il comprend au regard d’Aelle qu’elle ne lui pardonnerait jamais. Tout comme elle ne lui pardonnerait pas s’il répondait : « Va demander à Narym » ou autre chose tout aussi vide de sens. Aodren a l’impression que le monde tout entier est en train de s’effondrer autour de lui. Ses doigts s’agrippent nerveusement à ses manches, comme toujours quand la panique commence à s’infiltrer dans son corps. Qu’est-ce qu’il a fait, qu’est-ce qu’il a fait, qu’est-ce qu’il a fait…
« Non, réussit-il enfin à dire, le souffle court, ses yeux se posant partout mais surtout pas sur sa sœur.
— Alors qu’est-ce que tu es en train de dire ? siffle-t-elle.
— R-r-rien, t-tu devrais, enfin, c’est… Narym, il… J-je… C’est pas à moi… Enfin, tu sais…
— Aodren ! »
La voix d’Aelle lui claque aux oreilles. Il se redresse subitement, toute panique envolée, ancré là et maintenant par cette seule voix. Les passants leur jettent des regards curieux, attirés par l’éclat de voix soudain de la sorcière.
« Narym devait me dire un truc hier soir ? Réponds-moi.
— Oui, répond automatiquement Aodren qui n’a jamais été très bon pour désobéir aux ordres, surtout prononcés sur ce ton là et dans la bouche d’une femme capable des pires crises de colère.
— Ça ne concerne pas cette Gabrielle ?
— Non.
— Mais tu as dit… Je vais être… Tu vas être… Tonton ? »
Le mot dans sa voix est particulièrement déplacé et étrange. Les yeux plongés dans les siens, Aodren est presque capable de voir les rouages de son cerveau se mettre en marche et parvenir à une conclusion simple et logique : s’il va devenir tonton, cela signifie qu’elle sera tante. Elle. Aelle.
Jamais Aodren ne s’en est autant voulu d’être un insupportable idiot, débile et pathétique bavard. Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait plus senti, cette vilaine bête qui l’a accompagnée durant les dernières années à Poudlard. Celle qui lui répétait inlassablement qu’il était pathétique, vraiment pathétique. Aodren a grandi, il a pris confiance, il est devenu un adulte. Mais aujourd’hui, face à sa sœur et à l’erreur qu’il vient de commettre, il se sent minuscule et surtout très, très pathétique.
« Oui. »
Ce n’est qu’un filet de voix qui s’échappe de sa bouche. Désormais, il ne peut plus faire marche arrière. Sans le vouloir, il a dévoilé le secret de Narym, ce secret qu’il voulait annoncer à Aelle en temps et en heure après avoir tant tardé à le faire. Après tout, Aodren et les autres le savent depuis plus de deux mois ! Pourquoi a-t-il tant tardé ? gémit le jeune homme en voyant le visage de sa sœur se décomposer. Il a tout gâché ! Persuadé d’avoir fait l’erreur de sa vie, il ne reste désormais au jeune homme qu’une seule à faire : essayer de recoller les morceaux :
« Il va adopter ! dit-il précipitamment. Un.. Un… Enfant. Sorcier. Tu sais. L’adoption, tout ça. Un… Enfant. Il... Enfin, on le sait pas d’puis longtemps, pas depuis trop longtemps, tu sais il l’a dit, enfin il l’a dit ce jour-là en octobre, là, et…
— OCTOBRE ? s’écrit Aelle, incapable de contrôler la colère qui monte en elle et qui s’affiche sur son visage. Vous le savez depuis octobre ?! »
Elle fait un pas en avant. Sans doute n’en a-t-elle même pas conscience, mais elle le fait, et Aodren, désormais très proche d’elle, peut sentir sans aucun mal la magie qui s’échappe d’elle par vagues. C’est assez discret, assez diffus, mais c’est bien là, ça le prend à la gorge et ça le fait se sentir en danger, comme cette fois-là dans le hall, cette fois-là avec Lupus, cette fois-là, responsable de tous ses cauchemars.
Aodren recule d’un pas et enserre son torse de ses bras, plus que conscient des passants qui ralentissent près d’eux pour observer d’un œil curieux et avide leur dispute. Le jeune homme prend une grande inspiration et maintenant qu’il n’est plus dans la zone d’influence de la magie d’Aelle, il parvient à se redresser. Il retrouve le courage et la détermination qui ont fait de lui un diplômé de la Grande École de l’Art du Duel.
« Excuse-moi, Aelle, réussit-il à prononcer vaillamment en supportant son regard. Je ne savais pas que… » Grande inspiration. « Je ne savais pas, je pensais que tu étais au courant, qu’il te l’avait dit hier soir. Je suis désolé. »
Malgré toute sa colère, toute la rage qui lui fend le corps en deux et qui fait de son esprit un champ de bataille, Aelle parvient à voir que son frère est sincère. Quoi qu’il en pense, sa colère n’est pas dirigée contre lui. Il n’est que le messager. Un messager très idiot, un imbécile heureux sans lequel elle aurait très certainement passé les fêtes de Noël assise à côté de Narym, bêtement engoncée dans son ignorance alors que tout le monde autour d’elle savait. Elle se sent à la fois trahie et enragée. D’une rage qui brûle, qui prend toute la place. Qui dicte ses faits et gestes. Une rage qui décide de tout.
Aodren allait ouvrir la bouche pour s’expliquer davantage, pour essayer de défendre son frère contre la colère de la jeune femme, sincèrement soucieux de leur relation qui est au beau fixe depuis quelques mois et qu’il ne veut pas voir gâchée. Il allait s’excuser de nouveau, apaiser les tensions, tout faire pour retrouver l’insouciance du début de la journée. Mais au moment où il ouvre la bouche, Aelle transplane purement et simplement. Un crac ! sonore, violent, qui déchire l’espace devant lui et qui le laisse irrémédiablement seul devant Fleury et Bott, victime des regards curieux et un peu moqueurs des passants qui finissent par reprendre leur chemin, puisqu’il n’y a plus rien à voir.
Chemin de Traverse — Londres
1ère année à l’AESM
Le ciel sous lequel j’attends est blanc, annonciateur du retour prochain des lourds flocons de neige qui sont tombés durant la nuit, recouvrant l’Angleterre d’un épais manteau blanc. Le Chemin de Traverse n’est pas épargné par ce silence ivoire dans lequel le monde est emprisonné depuis quelques jours. Si la neige ne recouvre pas les pavés de la rue principale puisqu’elle est magiquement repoussée contre les devantures des magasins, elle repose néanmoins sereinement sur tous les toits visibles depuis l’endroit où je me situe, soit devant l’entrée du Chaudron Baveur. À chaque fois qu’un sorcier ouvre la porte qui donne sur l’allée commerçante, il ramène de l’extérieur un petit paquet de neige sous ses chaussures après l’avoir trimbalée dans toute la salle du pub.
J’observe un bambin pas plus haut qu’un chaporouge sauter à pieds joints dans un tas de neige soigneusement repoussé sur le côté par je ne sais quel employé ou elfe de maison. Dès que l’enfant s’en éloigne, tiré par la main de son père qui le gourmande avec un sourire qui manque de sévérité, la neige roule sur les pavés et retourne s’accumuler au pied de la façade verdâtre de Dogweed & Deathcap.
Il y a énormément de bruit dans la ruelle, malgré le silence promis par la couverture neigeuse. Les vacances n’ont pas sonné seulement pour les étudiants de l’Académie d’Enchantements, de Sortilèges et de Métamorphose. La preuve étant le nombre de jeunes personnes de mon âge que j’ai déjà croisées. Heureusement, j’ai encore un peu de temps pour profiter du Chemin de Traverse avant de voir pulluler dans les rues toute une ribambelle d’adolescents en provenance directe de Poudlard. Aujourd’hui, je n’aurais guère pu supporter leur nombre et leur bruit : j’ai un mal de tête lancinant qui ne m’a pas quitté depuis ce matin. Si encore il n’y avait que cette douleur. Mais non, j’ai également l’estomac en vrac et l’impression que mon corps va se disloquer d’un instant à l’autre.
Tout cela est de la faute de Johnson, maugrée-je intérieurement en me prenant la tête entre les mains, le dos sagement appuyé contre le mur pour soulager un instant mes jambes tremblantes. Hier, il m’a fait découvrir un certain nombre de cocktails en arguant que je devais m’amuser, que cela faisait partie du contrat. Je n’ai pas bu par obligation, mais parce que je me suis laissée happée par l’ambiance du Pitiponk, bien malgré moi. Si j’avais été un peu plus déraisonnable, j’aurais coupé mon réveil ce matin, celui-là même qui a fait grogner Rockfield qui était dans un état pire que le mien, pour rester dans le lit. Mais je ne suis pas une personne déraisonnable. J’ai rendez-vous avec Aodren, ce matin. Et j’honore mes rendez-vous, même si j’ai une gueule de bois à m’en damner.
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Un jeune homme apparaît dans un crac sonore au beau milieu de la rue. Il grimace en apercevant la devanture de Keddle & Leather qu’il connaît comme sa poche et juste à côté celle de la Ménagerie magique. Aodren n’a jamais été très bon en transplanage, ni en visualisation, et maintenant il doit remonter le Chemin de Traverse pour retrouver Aelle. Elle lui a dit qu’elle l’attendait à l’entrée du Chaudron Baveur. Et si Aelle dit qu’elle l’attend quelque part à telle heure, il n’y a aucune chance pour qu’elle ne soit pas à ce quelque part à cette heure précise. Ce qui fait qu’Aodren est d’ores et déjà en retard. Même s’il devine par avance l’agacement d’Aelle qui déteste le moindre retard, le jeune homme entreprend de remonter l’allée en trottinant allègrement, un grand sourire sur les lèvres.
Rien ni personne ne pourra détruire sa bonne humeur aujourd’hui. Il se sent heureux, euphorique, joyeux comme ce jour où Narym leur a annoncé la bonne nouvelle ! Et puis le Chemin a pris ses couleurs de Noël, il y a de la neige sur les toits et des flocons dans l’air, et il va passer un moment avec sa sœur ! Sa sœur qui a vu Narym hier, c’est lui qui le leur a dit la dernière fois qu’il est venu à la maison : « Je vois Aelle ce weekend, je lui dirai tout ». Alors Aodren se sent pousser des ailes. Après avoir ressassé le sujet avec son père, sa mère, Natanaël, Zakary et évidemment Narym, il va pouvoir en parler avec Aelle, même si la connaissant la nouvelle l’aura laissé de marbre. Peu importe. Aodren veut juste lui dire qu’il est heureux.
La voilà d’ailleurs ! Il l’aperçoit au loin, adossé contre l’entrée du Chaudron Baveur. Son air renfrogné n’arrête pas Aodren qui la connaît et qui sait que ses moues agacées ne sont pas toujours le reflet de ce qu’elle ressent. Il accélère, slalomant aisément entre les passants, sa cape de sorcier volant joyeusement derrière lui. Il s’arrête dans un dérapage maîtrisé près de sa jeune sœur qui l’a vu arriver et qui n'esquisse pas le moindre geste ni le moindre sourire pour l’accueillir.
« Coucou Aelle ! T’as vu la neige ! Il a neigé toute la nuit ! C’est pareil au Pays de Galles ou pas ? Parce que dans le Worcestershire, ouah ! s’exclame le jeune homme de vingt ans, c’était tout tout bla…
— T’es en retard, l’interrompt Aelle en le toisant silencieusement — Aodren remarque la pâleur de son visage ; a-t-elle bien mangé ce matin ?
— Oui, je sais, répond-il dans un sourire en se frottant l’arrière de la tête. ‘Scuse ! J’ai transplané trop bas dans la rue. »
Il s’esclaffe. Aelle le juge de son regard vide.
« T’es super pâle, ça va ?
— C’est sûrement le fait de t’attendre dans le froid, réplique-t-elle.
— T’as bien mangé ce matin ?
— T’es sérieux, là ?
— Roh, ça va ! sourit Aodren avec un geste désinvolte de la main. Je demandais juste mais c’est pas grave si tu me réponds pas. Bon, tu veux commencer par quoi ? Il te manque quels cadeaux ? C’était bien tes examens ? »
Aelle le considère pendant un long moment, un moment suffisamment long pour que son frère comprenne qu’il la fatigue — déjà ? — avec son débit de parole et de question. Mais il n’arrive pas à s’en empêcher. Il aimerait la questionner maintenant à propos de Narym, mais il sait que l’acculer n’est pas une bonne idée. Mieux vaut avancer sur le Chemin de Traverse pour trouver les cadeaux destinés à leur famille avant de mettre les pieds dans le plat. C’est difficile de cacher son euphorie, cependant. Aelle doit entendre son cœur battre à toute allure sans sa poitrine, non ?
Ladite Aelle n’entend rien. Elle se détache du mur pour se mettre en route. Elle avance assez doucement, Aodren se calque sur sa vitesse en se demandant si elle a eu une nuit pleine de cauchemars comme semblent l’indiquer les cernes énormes qui lui grignotent le regard. Il est très loin d’imaginer qu’elle est rentrée à trois heures du matin à l’Académie dans un état d'alcoolémie plus qu'avancé.
« Il me manque papa et Zakary. Et m’man, ajoute-t-elle après un instant d’hésitation.
— Et moi il me manque maman, Nar’, Naël, Zak et toi ! »
Aelle lui lance un regard étrange, un sourcil levé.
« T’es sérieux ? T’as foutu quoi ces derniers temps ? J’ai plus avancé que toi alors que j’étais en pleine période d’examen.
— Arf, j’étais occupé ! » élude le jeune homme en songeant aux nombreuses soirées qu’il a enchaînées avec ses amis et ses collègues.
Aodren et Aelle avancent lentement sur l’allée commerçante, s’arrêtant dans de nombreux magasins. Si Aelle reste aussi silencieuse que d’habitude, voire plus si l’on en croit son mal de tête et sa nausée constante, Aodren, lui, babille joyeusement tout en posant des questions à sa sœur. Laquelle ne répond que par “oui” ou “non” ou “ça ne te concerne pas”, réponses dont se contente l’ancien Serpentard qui a depuis longtemps appris, de force, à respecter le besoin — énorme ! — d’intimité de son unique sœur. Cela ne le blesse plus comme avant, il se contente du peu d’informations qu’elle accepte de lui partager.
Aussi apprend-il qu’elle a réussi, selon elle, avec brio ses premiers examens d’études supérieures qu’elle a adoré passer — cela, elle ne le dit pas, Aelle ne dit jamais « j’ai adoré », mais elle a sourit en évoquant cette semaine studieuse passée sur les bancs de l’école à remplir des parchemins d’examen et cela a suffit pour que son frère comprenne qu’elle a passé un bon moment. Il apprend également que Zikomo a préféré passer la journée à chasser, ce qui est fort dommage car Aodren adore le Mngwi et qu’il aurait aimé le voir — il se réconforte cependant en se rappelant qu’Aelle a accepté, sans la moindre joie évidemment, de passer quelques jours (entendre par là une nuit et deux jours) à la maison avec toute la famille pour Noël, ce qui fait qu’il pourra profiter de ces moments pour discuter avec son petit compagnon bleu. Elle lui parle vaguement aussi de sa colocataire, si tant est que l’on puisse utiliser le verbe “parler” pour décrire le flot de reproches qui sort de la bouche d’Aelle quand elle évoque la jeune fille que n’a jamais aperçu Aodren — mais Narym lui a parlé d’elle et il lui a dit qu’elle était blonde et très amusante, et qu’elle avait un caractère d’acier, « parfait pour supporter Aelle ».
Une heure plus tard, plusieurs cadeaux rétrécit dans les poches et vaguement coupable de s’être acheté une figurine de dragon alors qu’il a encore de l’argent à dépenser pour sa mère et sa sœur, Aodren a de plus en plus de mal à se retenir de sauter sur Aelle pour évoquer le sujet qui le rend si heureux. Il avait plus ou moins espéré que la sorcière en parle d’elle-même. « Hey, en fait Ao, j’ai appris une super nouvelle et je sais que toi aussi tu es au courant ! ». Mais il n’existe aucun monde dans lequel Aelle lui dirait une telle chose et surtout, dans ce monde-là, elle ne semble même pas vouloir aborder le sujet, ce qui déçoit beaucoup Aodren qui se demande comment elle fait pour rester de marbre alors qu’elle a appris la nouvelle de l’année il y a moins d’une semaine. Alors au moment de pénétrer chez Fleury et Bott — Aelle ayant refusé net d’aller dans la librairie de leur père —, Aodren ne tient plus.
Il s’immobilise sur le pas de la porte et se décale pour laisser entrer les clients. Aelle est bien forcée de le suivre et elle lui lance un regard interrogateur, à deux doigts de l’insulter pour le forcer à se dépêcher comme elle sait si bien le faire.
« Aeeeeeelle ! se plaint-il en sautillant joyeusement sur un tas de neige boueuse. Pourquoi tu dis rien ?
— De quoi tu parles ? »
Elle le regarde d’un drôle d’air, les sourcils froncés, distante sans trop l’être, et cela se voit comme le nez sur un visage qu’elle se demande s’il est taré ou juste complètement idiot. Aodren continue de sautiller, un sourire immense illuminant ses yeux verts. Ses cheveux rebondissent sur son front et son écharpe glisse de son épaule pour pendre sur son torse. Il la récupère en posant sagement les pieds au sol et darde sur Aelle un regard impatient tout en entortillant le long tissu vert Serpentard autour de son cou, trop excité pour remarquer qu’il est en train de s’étrangler.
« Pour le petiiiit ! » râle-t-il en souriant et en poussant doucement sa sœur du coude, oubliant brièvement combien elle déteste être touchée.
Aveugle à son mouvement de recul et ses sourcils froncés qui ne sont clairement pas un signe d’agacement mais plutôt d’incompréhension, chose qu’Aodren aurait remarqué s’il avait été plus attentif, le jeune homme poursuit, de plus en plus agité :
« Pour notre neveu ou notre nièce, s’écrit-il d’une voix aiguë. T’as été chez Narym hier, il t’a dit ! »
C’est comme si Aelle venait de se prendre une brique en plein visage. Si elle était pâle, elle est maintenant blafarde et dans ses yeux écarquillés passent des ombres qui auraient stoppé net n’importe qui, mais pas Aodren qui est tellement heureux qu’il pourrait en exploser et qui a repris sa petite danse sautillante en articulant joyeusement : « Il t’a dit ! Il t’a dit ! Il t’a dit ! ». Il s’imagine déjà promener l’enfant sur le Chemin de Traverse, lui apprendre à faire du balai, lui lire des histoires, jouer avec lui à la Chasse aux géants comme tous les enfants Bristyle l’ont fait dans leur enfance, il s’imagine être un oncle parfait, génial, adoré, aimé, et il sait déjà qu’il gâtera l’enfant plus que nécessaire ; et alors ? Il va être oncle !
« Je vais être tonton ! Je vais être tonton ! Je vais être…
— Gabrielle est enceinte ? »
Aodren atterrit brusquement. Il s’arrête de danser ou de sauter ou peu importe ce qu’il faisait et remarque enfin qu’Aelle ne sourit pas, qu’elle n’a pas l’air heureuse ou, plus cohérent, simplement neutre. Elle ne lui dit pas : « Ça va, calme tes ardeurs, il n’est même pas encore là ! » ou plus vraisemblablement : « Continue de sauter comme ça et je t’arrache la tête, tu me donnes le tournis. Je te jure que je vais te faire mal si tu continues ». Elle le regarde et elle a l’air toute pâle, presque choquée, comme si elle avait du mal à respirer.
Aodren prend enfin conscience que la réaction d’Aelle n’est pas du tout, mais alors pas du tout ce qu’elle devrait l’être.
« Mais non, c’est… » Il prend conscience des mots qu’elle vient de prononcer. « Gabrielle ?
— Oui, Gabrielle, répète lentement Aelle avant de se dire que son frère ne doit pas être au courant : c’est sa cop…
— Je sais qui est Gabrielle, » l’arrête Aodren en se demandant comment sa sœur a seulement pu croire que Narym allait avoir un enfant avec une femme qu’il ne fréquente même pas encore officiellement.
Passe un moment de blanc, de silence, de gêne durant lequel le frère et la soeur se regardent fixement. Dans leurs esprits respectifs, les éléments se remettent doucement en place, non sans douleur. Aussi, Aodren comprend qu’Aelle n’a pas l’air d’être au courant de quoi que ce soit, sinon elle n’aurait jamais sorti cette énormité sur Gabrielle. Et Aelle finit par se rappeler d’une phrase prononcée par son frère qui n’est absolument pas le reflet de la réalité et qui est sans doute la cause de toute cette incompréhension.
« Je ne suis pas allée chez Narym hier, » dit-elle très lentement, comme si elle voulait donner une chance à Aodren de trouver une excuse valable, une excuse qui repousserait les doutes qui grimpent en elle et qui la forcent à se persuader que Narym a quelque chose à lui annoncer, quelque chose gros comme le monde dont son frère est déjà au courant. Et si Aodren l’est, cela signifie que toute la famille l’est aussi, et ça, ça ça fait disjoncter le cerveau de la sorcière.
Au tour d’Aodren d’avoir l’air d’avoir avalé une brique. Comment ça elle n’est pas allée chez leur frère ? Mais Narym a dit qu’il l’invitait !
« Il… Il nous a dit qu’il allait t’inviter à dîner vendredi soir… Hier soir, baragouine le jeune homme, très conscient d’avoir dit une chose qu’il ne fallait pas et gâché les chances de Narym d’expliquer calmement à leur insupportable sœur possessive que sa vie allait changer.
— Oui, il l’a fait, articule Aelle dont le visage n’est plus qu’une lande froide comme la glace qui fait déglutir Aodren, mais j’ai refusé parce que j’avais autre chose à faire.
— Ah. D’accord.
— Gabrielle est enceinte ? »
La façon dont elle prononce cette phrase ne laisse aucun doute quant à l’opinion d’Aelle à propos d’une telle chose. Son visage est dur comme la pierre et sa voix glaciale, lourde d’une colère contenue qu’Aodren connaît bien pour l’avoir subi de près ou de loin pendant vingt ans. Il aimerait disparaître, transplaner et s’enfuir comme un lâche, il y pense sérieusement, mais il comprend au regard d’Aelle qu’elle ne lui pardonnerait jamais. Tout comme elle ne lui pardonnerait pas s’il répondait : « Va demander à Narym » ou autre chose tout aussi vide de sens. Aodren a l’impression que le monde tout entier est en train de s’effondrer autour de lui. Ses doigts s’agrippent nerveusement à ses manches, comme toujours quand la panique commence à s’infiltrer dans son corps. Qu’est-ce qu’il a fait, qu’est-ce qu’il a fait, qu’est-ce qu’il a fait…
« Non, réussit-il enfin à dire, le souffle court, ses yeux se posant partout mais surtout pas sur sa sœur.
— Alors qu’est-ce que tu es en train de dire ? siffle-t-elle.
— R-r-rien, t-tu devrais, enfin, c’est… Narym, il… J-je… C’est pas à moi… Enfin, tu sais…
— Aodren ! »
La voix d’Aelle lui claque aux oreilles. Il se redresse subitement, toute panique envolée, ancré là et maintenant par cette seule voix. Les passants leur jettent des regards curieux, attirés par l’éclat de voix soudain de la sorcière.
« Narym devait me dire un truc hier soir ? Réponds-moi.
— Oui, répond automatiquement Aodren qui n’a jamais été très bon pour désobéir aux ordres, surtout prononcés sur ce ton là et dans la bouche d’une femme capable des pires crises de colère.
— Ça ne concerne pas cette Gabrielle ?
— Non.
— Mais tu as dit… Je vais être… Tu vas être… Tonton ? »
Le mot dans sa voix est particulièrement déplacé et étrange. Les yeux plongés dans les siens, Aodren est presque capable de voir les rouages de son cerveau se mettre en marche et parvenir à une conclusion simple et logique : s’il va devenir tonton, cela signifie qu’elle sera tante. Elle. Aelle.
Jamais Aodren ne s’en est autant voulu d’être un insupportable idiot, débile et pathétique bavard. Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait plus senti, cette vilaine bête qui l’a accompagnée durant les dernières années à Poudlard. Celle qui lui répétait inlassablement qu’il était pathétique, vraiment pathétique. Aodren a grandi, il a pris confiance, il est devenu un adulte. Mais aujourd’hui, face à sa sœur et à l’erreur qu’il vient de commettre, il se sent minuscule et surtout très, très pathétique.
« Oui. »
Ce n’est qu’un filet de voix qui s’échappe de sa bouche. Désormais, il ne peut plus faire marche arrière. Sans le vouloir, il a dévoilé le secret de Narym, ce secret qu’il voulait annoncer à Aelle en temps et en heure après avoir tant tardé à le faire. Après tout, Aodren et les autres le savent depuis plus de deux mois ! Pourquoi a-t-il tant tardé ? gémit le jeune homme en voyant le visage de sa sœur se décomposer. Il a tout gâché ! Persuadé d’avoir fait l’erreur de sa vie, il ne reste désormais au jeune homme qu’une seule à faire : essayer de recoller les morceaux :
« Il va adopter ! dit-il précipitamment. Un.. Un… Enfant. Sorcier. Tu sais. L’adoption, tout ça. Un… Enfant. Il... Enfin, on le sait pas d’puis longtemps, pas depuis trop longtemps, tu sais il l’a dit, enfin il l’a dit ce jour-là en octobre, là, et…
— OCTOBRE ? s’écrit Aelle, incapable de contrôler la colère qui monte en elle et qui s’affiche sur son visage. Vous le savez depuis octobre ?! »
Elle fait un pas en avant. Sans doute n’en a-t-elle même pas conscience, mais elle le fait, et Aodren, désormais très proche d’elle, peut sentir sans aucun mal la magie qui s’échappe d’elle par vagues. C’est assez discret, assez diffus, mais c’est bien là, ça le prend à la gorge et ça le fait se sentir en danger, comme cette fois-là dans le hall, cette fois-là avec Lupus, cette fois-là, responsable de tous ses cauchemars.
Aodren recule d’un pas et enserre son torse de ses bras, plus que conscient des passants qui ralentissent près d’eux pour observer d’un œil curieux et avide leur dispute. Le jeune homme prend une grande inspiration et maintenant qu’il n’est plus dans la zone d’influence de la magie d’Aelle, il parvient à se redresser. Il retrouve le courage et la détermination qui ont fait de lui un diplômé de la Grande École de l’Art du Duel.
« Excuse-moi, Aelle, réussit-il à prononcer vaillamment en supportant son regard. Je ne savais pas que… » Grande inspiration. « Je ne savais pas, je pensais que tu étais au courant, qu’il te l’avait dit hier soir. Je suis désolé. »
Malgré toute sa colère, toute la rage qui lui fend le corps en deux et qui fait de son esprit un champ de bataille, Aelle parvient à voir que son frère est sincère. Quoi qu’il en pense, sa colère n’est pas dirigée contre lui. Il n’est que le messager. Un messager très idiot, un imbécile heureux sans lequel elle aurait très certainement passé les fêtes de Noël assise à côté de Narym, bêtement engoncée dans son ignorance alors que tout le monde autour d’elle savait. Elle se sent à la fois trahie et enragée. D’une rage qui brûle, qui prend toute la place. Qui dicte ses faits et gestes. Une rage qui décide de tout.
Aodren allait ouvrir la bouche pour s’expliquer davantage, pour essayer de défendre son frère contre la colère de la jeune femme, sincèrement soucieux de leur relation qui est au beau fixe depuis quelques mois et qu’il ne veut pas voir gâchée. Il allait s’excuser de nouveau, apaiser les tensions, tout faire pour retrouver l’insouciance du début de la journée. Mais au moment où il ouvre la bouche, Aelle transplane purement et simplement. Un crac ! sonore, violent, qui déchire l’espace devant lui et qui le laisse irrémédiablement seul devant Fleury et Bott, victime des regards curieux et un peu moqueurs des passants qui finissent par reprendre leur chemin, puisqu’il n’y a plus rien à voir.
Le petit secret explosif de Narym Bristyle
Lundi 21 décembre, fin de journée
Mochdinam — Pays de Galles
1ère année à l’AESM
Il y a huit mois, Narym a annoncé à son frère Zakary autour d’une bière et d’un plateau apéritif qu’il allait adopter un jeune sorcier, qu’il avait déjà entamé les démarches. Son frère a réagi comme il l’escomptait : avec joie et surexcitation. Il y a deux mois, Narym a fait la même annonce au reste de sa famille. Ce jour-là, Aelle devait être présente mais elle a refusé de venir parce qu’elle avait d’autres choses à faire. Narym aurait pu repousser l’annonce, il aurait dû, mais il ne l’a pas fait car il savait qu’Aelle ne voudrait pas assister à un repas de famille avant plusieurs mois, ce qui n’a pas loupé : elle n’a accepté de venir au Domaine qu’une fois, pour son anniversaire, et ce n’était pas une date convenable pour lui annoncer la nouvelle. Ainsi Narym s’est-il félicité d’avoir tout de même parlé à sa famille qui a réagi comme il l’escomptait : avec joie et surexcitation — et quelques larmes. Sûr de lui et rassuré par Zakary, il s’est dit que c’était mieux ainsi, qu’il pourrait l’annoncer à Aelle à un autre moment, lorsqu’ils seraient seuls tous les deux. Il avait conscience sans trop pouvoir se l’expliquer qu’Aelle n’allait pas réagir avec le même bonheur que le reste de la famille. Il l’a donc invitée une semaine après l’annonce à sa famille à venir boire un verre chez lui ; elle a refusé, elle était occupée. Il a réessayé la semaine suivante ; elle a refusé, elle était occupée. La semaine encore d’après, il n’a pas réessayé.
Il a remisé le sujet dans un coin de son esprit, pas parce qu’il ne voulait pas y penser ou que ce n’était pas important, Merlin non, mais parce que Narym a toujours eu une sainte horreur des disputes et que cette dispute-là il la sentait venir gros comme un éruptif et qu’elle lui faisait peur. Connaissant Aelle, il savait que ça allait être un problème. Parce qu’il avait conscience qu’elle allait se sentir abandonnée ? Parce qu’il savait qu’elle ne voulait personne d’autre auprès d’eux, de ce duo maladroitement constitué au fur à mesure des années et plus fragile qu’un vase en porcelaine ? Parce qu’elle croyait égoïstement que rien n’allait jamais changer ? Pour toutes ces raisons et pour aucune à la fois. Il savait, tout simplement. Aussi n’a-t-il rien dit et s’est-il complu dans ce silence, appréciant les moments sereins qu’il passait avec Aelle quand elle daignait venir le voir chez lui. Il allait lui dire ! La semaine prochaine, ou celle d’après. Souvent il se disait : c’est le moment ! puis il regardait Aelle, venue dîner chez lui, il l’écoutait parler de ses cours, râler à propos de sa colocataire et il décidait de repousser un peu plus le moment afin de profiter de sa sœur sans que rien ne vienne entacher leur relation.
Cela fait maintenant sept mois qu’il a envoyé son dossier au Havre des petits mages. Il a eu plusieurs rendez-vous avec les personnes en charge de la fondation, des agents à qui il a dû dévoiler toute sa vie, répondre à des milliards de questions, qui sont venues l’observer durant ses cours, sa vie, qui ont posé des questions à ses parents, à Zakary, qui ont visité son appartement et testé sa fiabilité et sa motivation. Pourquoi vouloir un enfant ? Pourquoi vouloir un enfant seul ? Pourquoi vouloir être parent ? Savait-il seulement ce que signifiait être père ? Était-il conscient qu’un enfant, c’était pour toujours ? Que celui dont il deviendrait père avait vécu des traumatismes, qu’il aurait besoin d’une famille sur laquelle compter, d’une personne aux épaules d’acier ? Savait-il que l’adoption était une affaire sérieuse ? Était-il conscient de cela ? Réellement conscient ? Il s’était dévoilé devant ces inconnus, avait mis sa vie à nu, son âme à nu, il leur avait tout dit pour les convaincre que sa décision était prise et qu’elle l’était depuis des années.
L’angoisse et le stress de voir son dossier refusé n’étaient qu’une excuse pour ne rien dire à Aelle. La vérité, c’est que cette angoisse plus la crainte de devoir affronter la colère déplacée et égoïste d’Aelle, c’était trop. Beaucoup trop. Alors il n’a rien dit, il a repoussé, et ce qui devait arriver finit par arriver un jour de décembre, alors qu’il était tranquillement chez lui en train de siroter une tasse de thé en observant avec le sourire les dessins que les enfants dont il avait à charge durant l’année lui avait fait avant les vacances de Noël.
Elle apparaît dans un craquement magique au beau milieu du salon. Narym se redresse d’un bon, baguette en main, avant de se calmer en reconnaissant sa sœur. Il s’étonne de la voir, une ride d’inquiétude lui barre le front : habituellement, elle transplane en bas, considérant comme irrespectueux de transplaner chez lui ou sur son palier. C’est quelque chose d’important pour elle, il le sait bien.
Narym n’a guère besoin de se questionner longtemps. Il comprend au moment même où elle se tourne vers lui qu’elle est en colère, très en colère, et que la cause de cette rage, c’est lui-même. Ses entrailles se nouent furieusement, mais il ne peut pas articuler le moindre mot, elle ne lui en laisse pas le temps.
« Tu comptais me le dire quand, au juste ? » tonne-t-elle et sa voix résonne dans l’appartement.
Le cœur de Narym explose dans son torse. Il ressent la colère d’Aelle comme si elle était physiquement palpable. Elle enserre sa gorge dans un étau douloureux, elle lui colle à la peau comme quelque chose de poisseux, elle fait se dresser les petits cheveux sur sa nuque. Il a toujours détesté la colère des autres, elle lui fait mal, elle le malmène. Aujourd’hui, ça ne loupe pas, surtout qu’il y a dans celle d’Aelle quelque chose de magique qui roule jusqu’à lui.
« Qu’est-ce qu’il se passe, Aelle ? demande-t-il rapidement, même s’il craint avoir déjà deviné le cœur du problème.
— Tu as dit à toute la famille que tu allais adopter un putain d’enfant, TOUTE LA FAMILLE, tu comptais me le dire QUAND ?
— Je… »
Rien du tout. Un vase explose sur la table basse. Narym sursaute et fait un pas en arrière, les doigts crispés autour de sa baguette magique, comme cette fois-ci où Aelle a réduit en poussière son magnifique buffet. Sauf que là, ce n’est pas un moyen d’expulser sa rage. Il y a eu moins qu’un murmure, seulement un mouvement de la baguette, une envie de faire peur, de détruire quelque chose. Narym s’oblige à respirer profondément. Aelle est en colère et elle a le droit de l’être, il va la laisser parler avant de s’expliquer.
« Et ne me dis pas que tu devais me le dire hier ! crie-t-elle. Tu aurais dû me le dire il y a une éternité, tu auras dû… Tu aurais dû… »
Elle fait les cent pas dans son appartement, ses bottines claquent sur le parquet en bois. Elle a l’air prête à exploser ou à faire exploser quelque chose. Narym se retient de lancer des sortilèges de protection sur ses affaires, cela n’arrangerait rien. Il l’observe silencieusement, incapable d’articuler le moindre mot.
La tête entre les mains, Aelle semble chercher ses mots, comme s’ils étaient trop nombreux dans sa tête et qu’aucun n’arrivait à sortir. Elle est tellement en colère, tellement déçue, tellement effrayée qu’elle n’arrive pas à parler. C’est à ce moment précis, alors qu’elle aimerait pouvoir arracher la tête de cet homme qui la regarde avec ses yeux trop doux, qu’elle se rend compte qu’elle lui faisait confiance. Une grande et entière confiance qu’il vient de lacérer avec son secret idiot. Un enfant ! Pourquoi un enfant ? Pourquoi a-t-il besoin d’un enfant ? Et surtout, pourquoi ne pas lui en avoir parlé ? Elle compte si peu pour qu’elle soit la dernière au courant, pour qu’elle l’ait appris de la bouche d’Aodren et même pas de la sienne ? Oh, elle les imagine bien discuter tous ensemble au Domaine Bristyle, à se marrer en parlant d’un futur dans lequel elle n’a aucunement sa place. C’est ça, le problème. Elle n’y a pas sa place. Elle ne l'a jamais eu. Comment a-t-elle pu seulement croire le contraire ?
Elle a laissé passé deux jours depuis sa discussion avec Aodren en pensant que cela allait apaiser sa colère. Mais c’est le contraire qui est arrivé : sa rage a grandi, elle s’est fait un nid dans son corps pendant que dans son esprit ses certitudes se clarifiaient. Elle a longuement hésité : faire comme si tout cela n’existait pas ou venir exprimer sa colère ? Elle oscillé entre ces deux possibilités jusqu’à ce que la décision se prenne d’elle-même.
La jeune sorcière s’arrête subitement au milieu du salon. Quand elle lève les yeux sur Narym, l’homme sent son coeur se serrer : son visage est déchiré par une grimace déception entièrement et totalement dirigée contre lui.
« Je suis passée pour une idiote, siffle-t-elle.
— Mais non, Ely…
— TU M’AS FAIT PASSER POUR UNE IDIOTE !
— Laisse-moi t’expliquer, » gémit Narym d’une voix misérable en s’approchant d’elle, les mains en avant.
Aelle recule en le foudroyant du regard.
« Va te faire voir ! »
Ces mots violents l’arrêtent net. Narym blêmit et baisse les mains.
« J’allais te le dire, je…
— J’en ai rien à foutre. »
Elle ne hurle plus. Le silence a remplacé les cris. Sa voix est déformée par la rancœur ; son frère préférait autant les cris, ils étaient toujours moins douloureux.
« Je m’en fous de ta vie, je m’en fous de ton gosse, je m’en fous de tes petits projets égoïstes. Accio tiroir ! »
Perdu, Narym tourne la tête vers le couloir duquel s’extirpe en cognant contre tous les murs un petit tiroir qu’il reconnaît comme étant celui de l’armoire de la chambre d’ami. Son cœur lui tombe tout au fond de l’estomac quan le morceau de meuble passe devant lui et qu’il reconnaît à l’intérieur le pyjama qu’Aelle met quand elle dort chez lui et les petites affaires qu’elle y a laissées. Impuissant il la regarde retourner le tiroir pour faire dégringoler tout son contenu par terre. D’un coup de baguette, elle rétrécit toutes ses affaires et les enfouit dans la poche de sa cape. Son regard est plus froid que le plus terrible des hivers. Narym aimerait pleurer mais il est trop tétanisé pour cela.
« Tu vois, fait-elle en le dardant d’un regard polaire, t’as une chambre pour ton gamin, maintenant. De toute façon, c’est bien ce qui allait finir par arriver, non ? »
La gorge serrée, Narym est incapable de parler. Tout se mélange dans sa tête. Il sait très bien ce que veut dire Aelle, il sait qu’elle a peur de perdre sa place auprès de lui, il sait qu’elle se sent bête d’avoir été mise de côté, il sait qu’elle pense que c’est parce qu’il ne lui fait pas confiance qu’il ne lui a rien dit, il sait tout cela, il sait tout et il aurait mille arguments à opposer à tout cela, mille arguments auxquels il a pensé ces derniers mois, mais son cœur bat si vite et si fort qu’il n’arrive pas à parler. Il n’arrive pas à lui dire que cette chambre n’allait de toute manière pas servir à son futur enfant, si tant est qu’on lui donne le droit d’adopter, qu’il avait même prévu de se passer de chambre d’ami pour en faire officiellement sa chambre à elle.
Narym ressent un sentiment très humain et très envahissant : une envie profonde et démesurée de se cacher sous un drap et de ne plus jamais affronter le vrai monde. C’est ce qu’il faisait quand il était petit. C’était Zakary qui venait alors le chercher pour le forcer à être courageux. Mais aujourd’hui, Zakary n’est pas là. Il est tout seul face à Aelle. Tout seul pour expliquer ses erreurs, pour essayer de les corriger. Il doit faire quelque chose avant qu’elle ne parte, il doit au moins essayer.
« Aelle, s’il-te-plait… »
Mais les mots se bloquent dans sa gorge. Il fait un pas en avant, un seul, et s’arrête lorsqu’Aelle se crispe.
« S’il-te-plait, j’aimerais t’expliquer. Je vou…
— Je me fiche de ce que tu as à me dire ! explose-t-elle une nouvelle fois.
— J’allais t’en parler, j’ai même dit à Aod…
— Tais-toi !
— Je suis tellement désolé, tu vas p… »
Crac.
Un claquement magique.
Elle a disparu.
Ne reste dans l’appartement silencieux que Narym, forcé d’écouter résonner contre ses oreilles le battement furieux, désespéré et bruyant de son cœur. Les yeux écarquillés sur l’endroit où se trouvait Aelle, il attend. Une seconde, dix secondes, une minute, deux minutes. Il attend, persuadé qu’elle va revenir. Elle doit revenir, elle va le faire, n’est-ce pas ? Mais non, elle ne le fera pas. Il le sait au fond de lui. Il le sait très bien. Il recule jusqu’à la chaise la plus proche. Il s’y laisse lourdement tomber, les jambes tremblantes et le cœur au bord des lèvres, les yeux écarquillés sur l’endroit où était Aelle, le regard débordant de larmes.
Quelque chose est coincé dans sa gorge. Dans sa bouche, dans son esprit. Quelque chose qui prend toute la place et qui l’essouffle. Il ferme les yeux très fort pour lutter contre une envie qu’il ne ressent jamais : celle de hurler. Hurler ce qu’il n’a pas pu dire à Aelle qui ne l’a pas laissé parler. Il ressent le besoin lancinant de lui dire les choses, de lui expliquer, de la forcer à l’écouter. Il doit parler, il a trop de choses sur le cœur, ne voyez-vous pas que c’est en train de déborder ? Ça grimpe dans son corps, ça grimpe, ça prend toute la place.
S’il avait été Aelle, Narym aurait hurlé et cassé quelque chose.
S’il avait été Zakary, il aurait fondu en larmes pour apaiser ses tourments.
S’il avait été Aodren, il serait allé trouver un ami, un frère, n’importe qui.
S’il avait été sa mère, il se serait plongé dans le travail pour oublier.
S’il avait été son père, il aurait pleuré et aurait pris ses responsabilités en allant s’expliquer avec elle.
S’il avait été Natanaël… S’il avait été son second frère, il aurait fait exactement ce qu’il est en train de faire.
Figé sur sa chaise, sans vraiment pleurer, sans vraiment crier, sans vraiment s’expliquer, coincé entre différents sentiments, incapable d’accepter qu’il peut se laisser aller pour se soulager de l’erreur commise. Persuadé qu’il n’a pas le droit de pleurer, pas le droit de crier, pas le droit de s’expliquer. Seulement le devoir de supporter le poids de sa culpabilité.
Mochdinam — Pays de Galles
1ère année à l’AESM
Il y a huit mois, Narym a annoncé à son frère Zakary autour d’une bière et d’un plateau apéritif qu’il allait adopter un jeune sorcier, qu’il avait déjà entamé les démarches. Son frère a réagi comme il l’escomptait : avec joie et surexcitation. Il y a deux mois, Narym a fait la même annonce au reste de sa famille. Ce jour-là, Aelle devait être présente mais elle a refusé de venir parce qu’elle avait d’autres choses à faire. Narym aurait pu repousser l’annonce, il aurait dû, mais il ne l’a pas fait car il savait qu’Aelle ne voudrait pas assister à un repas de famille avant plusieurs mois, ce qui n’a pas loupé : elle n’a accepté de venir au Domaine qu’une fois, pour son anniversaire, et ce n’était pas une date convenable pour lui annoncer la nouvelle. Ainsi Narym s’est-il félicité d’avoir tout de même parlé à sa famille qui a réagi comme il l’escomptait : avec joie et surexcitation — et quelques larmes. Sûr de lui et rassuré par Zakary, il s’est dit que c’était mieux ainsi, qu’il pourrait l’annoncer à Aelle à un autre moment, lorsqu’ils seraient seuls tous les deux. Il avait conscience sans trop pouvoir se l’expliquer qu’Aelle n’allait pas réagir avec le même bonheur que le reste de la famille. Il l’a donc invitée une semaine après l’annonce à sa famille à venir boire un verre chez lui ; elle a refusé, elle était occupée. Il a réessayé la semaine suivante ; elle a refusé, elle était occupée. La semaine encore d’après, il n’a pas réessayé.
Il a remisé le sujet dans un coin de son esprit, pas parce qu’il ne voulait pas y penser ou que ce n’était pas important, Merlin non, mais parce que Narym a toujours eu une sainte horreur des disputes et que cette dispute-là il la sentait venir gros comme un éruptif et qu’elle lui faisait peur. Connaissant Aelle, il savait que ça allait être un problème. Parce qu’il avait conscience qu’elle allait se sentir abandonnée ? Parce qu’il savait qu’elle ne voulait personne d’autre auprès d’eux, de ce duo maladroitement constitué au fur à mesure des années et plus fragile qu’un vase en porcelaine ? Parce qu’elle croyait égoïstement que rien n’allait jamais changer ? Pour toutes ces raisons et pour aucune à la fois. Il savait, tout simplement. Aussi n’a-t-il rien dit et s’est-il complu dans ce silence, appréciant les moments sereins qu’il passait avec Aelle quand elle daignait venir le voir chez lui. Il allait lui dire ! La semaine prochaine, ou celle d’après. Souvent il se disait : c’est le moment ! puis il regardait Aelle, venue dîner chez lui, il l’écoutait parler de ses cours, râler à propos de sa colocataire et il décidait de repousser un peu plus le moment afin de profiter de sa sœur sans que rien ne vienne entacher leur relation.
Cela fait maintenant sept mois qu’il a envoyé son dossier au Havre des petits mages. Il a eu plusieurs rendez-vous avec les personnes en charge de la fondation, des agents à qui il a dû dévoiler toute sa vie, répondre à des milliards de questions, qui sont venues l’observer durant ses cours, sa vie, qui ont posé des questions à ses parents, à Zakary, qui ont visité son appartement et testé sa fiabilité et sa motivation. Pourquoi vouloir un enfant ? Pourquoi vouloir un enfant seul ? Pourquoi vouloir être parent ? Savait-il seulement ce que signifiait être père ? Était-il conscient qu’un enfant, c’était pour toujours ? Que celui dont il deviendrait père avait vécu des traumatismes, qu’il aurait besoin d’une famille sur laquelle compter, d’une personne aux épaules d’acier ? Savait-il que l’adoption était une affaire sérieuse ? Était-il conscient de cela ? Réellement conscient ? Il s’était dévoilé devant ces inconnus, avait mis sa vie à nu, son âme à nu, il leur avait tout dit pour les convaincre que sa décision était prise et qu’elle l’était depuis des années.
L’angoisse et le stress de voir son dossier refusé n’étaient qu’une excuse pour ne rien dire à Aelle. La vérité, c’est que cette angoisse plus la crainte de devoir affronter la colère déplacée et égoïste d’Aelle, c’était trop. Beaucoup trop. Alors il n’a rien dit, il a repoussé, et ce qui devait arriver finit par arriver un jour de décembre, alors qu’il était tranquillement chez lui en train de siroter une tasse de thé en observant avec le sourire les dessins que les enfants dont il avait à charge durant l’année lui avait fait avant les vacances de Noël.
Elle apparaît dans un craquement magique au beau milieu du salon. Narym se redresse d’un bon, baguette en main, avant de se calmer en reconnaissant sa sœur. Il s’étonne de la voir, une ride d’inquiétude lui barre le front : habituellement, elle transplane en bas, considérant comme irrespectueux de transplaner chez lui ou sur son palier. C’est quelque chose d’important pour elle, il le sait bien.
Narym n’a guère besoin de se questionner longtemps. Il comprend au moment même où elle se tourne vers lui qu’elle est en colère, très en colère, et que la cause de cette rage, c’est lui-même. Ses entrailles se nouent furieusement, mais il ne peut pas articuler le moindre mot, elle ne lui en laisse pas le temps.
« Tu comptais me le dire quand, au juste ? » tonne-t-elle et sa voix résonne dans l’appartement.
Le cœur de Narym explose dans son torse. Il ressent la colère d’Aelle comme si elle était physiquement palpable. Elle enserre sa gorge dans un étau douloureux, elle lui colle à la peau comme quelque chose de poisseux, elle fait se dresser les petits cheveux sur sa nuque. Il a toujours détesté la colère des autres, elle lui fait mal, elle le malmène. Aujourd’hui, ça ne loupe pas, surtout qu’il y a dans celle d’Aelle quelque chose de magique qui roule jusqu’à lui.
« Qu’est-ce qu’il se passe, Aelle ? demande-t-il rapidement, même s’il craint avoir déjà deviné le cœur du problème.
— Tu as dit à toute la famille que tu allais adopter un putain d’enfant, TOUTE LA FAMILLE, tu comptais me le dire QUAND ?
— Je… »
Rien du tout. Un vase explose sur la table basse. Narym sursaute et fait un pas en arrière, les doigts crispés autour de sa baguette magique, comme cette fois-ci où Aelle a réduit en poussière son magnifique buffet. Sauf que là, ce n’est pas un moyen d’expulser sa rage. Il y a eu moins qu’un murmure, seulement un mouvement de la baguette, une envie de faire peur, de détruire quelque chose. Narym s’oblige à respirer profondément. Aelle est en colère et elle a le droit de l’être, il va la laisser parler avant de s’expliquer.
« Et ne me dis pas que tu devais me le dire hier ! crie-t-elle. Tu aurais dû me le dire il y a une éternité, tu auras dû… Tu aurais dû… »
Elle fait les cent pas dans son appartement, ses bottines claquent sur le parquet en bois. Elle a l’air prête à exploser ou à faire exploser quelque chose. Narym se retient de lancer des sortilèges de protection sur ses affaires, cela n’arrangerait rien. Il l’observe silencieusement, incapable d’articuler le moindre mot.
La tête entre les mains, Aelle semble chercher ses mots, comme s’ils étaient trop nombreux dans sa tête et qu’aucun n’arrivait à sortir. Elle est tellement en colère, tellement déçue, tellement effrayée qu’elle n’arrive pas à parler. C’est à ce moment précis, alors qu’elle aimerait pouvoir arracher la tête de cet homme qui la regarde avec ses yeux trop doux, qu’elle se rend compte qu’elle lui faisait confiance. Une grande et entière confiance qu’il vient de lacérer avec son secret idiot. Un enfant ! Pourquoi un enfant ? Pourquoi a-t-il besoin d’un enfant ? Et surtout, pourquoi ne pas lui en avoir parlé ? Elle compte si peu pour qu’elle soit la dernière au courant, pour qu’elle l’ait appris de la bouche d’Aodren et même pas de la sienne ? Oh, elle les imagine bien discuter tous ensemble au Domaine Bristyle, à se marrer en parlant d’un futur dans lequel elle n’a aucunement sa place. C’est ça, le problème. Elle n’y a pas sa place. Elle ne l'a jamais eu. Comment a-t-elle pu seulement croire le contraire ?
Elle a laissé passé deux jours depuis sa discussion avec Aodren en pensant que cela allait apaiser sa colère. Mais c’est le contraire qui est arrivé : sa rage a grandi, elle s’est fait un nid dans son corps pendant que dans son esprit ses certitudes se clarifiaient. Elle a longuement hésité : faire comme si tout cela n’existait pas ou venir exprimer sa colère ? Elle oscillé entre ces deux possibilités jusqu’à ce que la décision se prenne d’elle-même.
La jeune sorcière s’arrête subitement au milieu du salon. Quand elle lève les yeux sur Narym, l’homme sent son coeur se serrer : son visage est déchiré par une grimace déception entièrement et totalement dirigée contre lui.
« Je suis passée pour une idiote, siffle-t-elle.
— Mais non, Ely…
— TU M’AS FAIT PASSER POUR UNE IDIOTE !
— Laisse-moi t’expliquer, » gémit Narym d’une voix misérable en s’approchant d’elle, les mains en avant.
Aelle recule en le foudroyant du regard.
« Va te faire voir ! »
Ces mots violents l’arrêtent net. Narym blêmit et baisse les mains.
« J’allais te le dire, je…
— J’en ai rien à foutre. »
Elle ne hurle plus. Le silence a remplacé les cris. Sa voix est déformée par la rancœur ; son frère préférait autant les cris, ils étaient toujours moins douloureux.
« Je m’en fous de ta vie, je m’en fous de ton gosse, je m’en fous de tes petits projets égoïstes. Accio tiroir ! »
Perdu, Narym tourne la tête vers le couloir duquel s’extirpe en cognant contre tous les murs un petit tiroir qu’il reconnaît comme étant celui de l’armoire de la chambre d’ami. Son cœur lui tombe tout au fond de l’estomac quan le morceau de meuble passe devant lui et qu’il reconnaît à l’intérieur le pyjama qu’Aelle met quand elle dort chez lui et les petites affaires qu’elle y a laissées. Impuissant il la regarde retourner le tiroir pour faire dégringoler tout son contenu par terre. D’un coup de baguette, elle rétrécit toutes ses affaires et les enfouit dans la poche de sa cape. Son regard est plus froid que le plus terrible des hivers. Narym aimerait pleurer mais il est trop tétanisé pour cela.
« Tu vois, fait-elle en le dardant d’un regard polaire, t’as une chambre pour ton gamin, maintenant. De toute façon, c’est bien ce qui allait finir par arriver, non ? »
La gorge serrée, Narym est incapable de parler. Tout se mélange dans sa tête. Il sait très bien ce que veut dire Aelle, il sait qu’elle a peur de perdre sa place auprès de lui, il sait qu’elle se sent bête d’avoir été mise de côté, il sait qu’elle pense que c’est parce qu’il ne lui fait pas confiance qu’il ne lui a rien dit, il sait tout cela, il sait tout et il aurait mille arguments à opposer à tout cela, mille arguments auxquels il a pensé ces derniers mois, mais son cœur bat si vite et si fort qu’il n’arrive pas à parler. Il n’arrive pas à lui dire que cette chambre n’allait de toute manière pas servir à son futur enfant, si tant est qu’on lui donne le droit d’adopter, qu’il avait même prévu de se passer de chambre d’ami pour en faire officiellement sa chambre à elle.
Narym ressent un sentiment très humain et très envahissant : une envie profonde et démesurée de se cacher sous un drap et de ne plus jamais affronter le vrai monde. C’est ce qu’il faisait quand il était petit. C’était Zakary qui venait alors le chercher pour le forcer à être courageux. Mais aujourd’hui, Zakary n’est pas là. Il est tout seul face à Aelle. Tout seul pour expliquer ses erreurs, pour essayer de les corriger. Il doit faire quelque chose avant qu’elle ne parte, il doit au moins essayer.
« Aelle, s’il-te-plait… »
Mais les mots se bloquent dans sa gorge. Il fait un pas en avant, un seul, et s’arrête lorsqu’Aelle se crispe.
« S’il-te-plait, j’aimerais t’expliquer. Je vou…
— Je me fiche de ce que tu as à me dire ! explose-t-elle une nouvelle fois.
— J’allais t’en parler, j’ai même dit à Aod…
— Tais-toi !
— Je suis tellement désolé, tu vas p… »
Crac.
Un claquement magique.
Elle a disparu.
Ne reste dans l’appartement silencieux que Narym, forcé d’écouter résonner contre ses oreilles le battement furieux, désespéré et bruyant de son cœur. Les yeux écarquillés sur l’endroit où se trouvait Aelle, il attend. Une seconde, dix secondes, une minute, deux minutes. Il attend, persuadé qu’elle va revenir. Elle doit revenir, elle va le faire, n’est-ce pas ? Mais non, elle ne le fera pas. Il le sait au fond de lui. Il le sait très bien. Il recule jusqu’à la chaise la plus proche. Il s’y laisse lourdement tomber, les jambes tremblantes et le cœur au bord des lèvres, les yeux écarquillés sur l’endroit où était Aelle, le regard débordant de larmes.
Quelque chose est coincé dans sa gorge. Dans sa bouche, dans son esprit. Quelque chose qui prend toute la place et qui l’essouffle. Il ferme les yeux très fort pour lutter contre une envie qu’il ne ressent jamais : celle de hurler. Hurler ce qu’il n’a pas pu dire à Aelle qui ne l’a pas laissé parler. Il ressent le besoin lancinant de lui dire les choses, de lui expliquer, de la forcer à l’écouter. Il doit parler, il a trop de choses sur le cœur, ne voyez-vous pas que c’est en train de déborder ? Ça grimpe dans son corps, ça grimpe, ça prend toute la place.
S’il avait été Aelle, Narym aurait hurlé et cassé quelque chose.
S’il avait été Zakary, il aurait fondu en larmes pour apaiser ses tourments.
S’il avait été Aodren, il serait allé trouver un ami, un frère, n’importe qui.
S’il avait été sa mère, il se serait plongé dans le travail pour oublier.
S’il avait été son père, il aurait pleuré et aurait pris ses responsabilités en allant s’expliquer avec elle.
S’il avait été Natanaël… S’il avait été son second frère, il aurait fait exactement ce qu’il est en train de faire.
Figé sur sa chaise, sans vraiment pleurer, sans vraiment crier, sans vraiment s’expliquer, coincé entre différents sentiments, incapable d’accepter qu’il peut se laisser aller pour se soulager de l’erreur commise. Persuadé qu’il n’a pas le droit de pleurer, pas le droit de crier, pas le droit de s’expliquer. Seulement le devoir de supporter le poids de sa culpabilité.
Le petit secret explosif de Narym Bristyle
Mardi 22 décembre, soirée
Chaudron Baveur — Londres
1ère année à l’AESM
Zakary, Natanaël et Aodren Bristyle, serrés sur le banc d’une banquette du Chaudron Baveur, observent avec une moue désolée leur aîné accablé. La tête plongée entre ses mains, Narym louche sur sa bièraubeurre comme s’il souhaitait pouvoir s’y noyer. Et même s’ils auraient honte de l'avouer, ses frères espèrent un peu la même chose pour lui tant ses agissements — ou son absence d’agissement — ont mis le bazar dans leur famille déjà disloquée.
Zakary pousse un long râle agacé en secouant la tête. Il mène sa propre chope à ses lèvres et avale une longue rasade qui n’est pas suffisante pour effacer l’agacement qu’il ressent.
« Pourquoi tu lui as rien dit ? soupire-t-il en observant son grand frère. Tu as trop tardé !
— Je sais…, » gémit celui-ci.
Zak adore son grand frère, c’est un fait : quand ils étaient enfants, ils étaient inséparables. Une fois adolescents, cela n’a pas changé, ils ont quasiment fait toute leur scolarité à Poudlard ensemble. Il connaît Narym comme sa propre main. Ou comme lui-même. Bref, il le connaît par cœur. Ce garçon accablé a beau être son frère, son frère adoré, ce n’est pas pour autant qu’il aime aveuglément tout de lui. Ça non ! Par exemple, il déteste son côté passif, qui est responsable de leur situation aujourd’hui. Narym se laisse porter, tout le temps, entravé par des peurs dont il a à peine conscience, bloqué par la couardise. Pendant les disputes, quand ils doivent prendre une décision ou quand il doit annoncer quelque chose d’important à une personne dont il craint la réaction — en l'occurrence, sa petite sœur ! Sa toute petite soeur ! Évidemment qu’Aelle est en colère ! Elle a appris la nouvelle de la bouche d’Aodren alors que toute la famille était au courant depuis des mois !
« J’suis trop désolé, Nar, murmure alors Aodren qui semble mettre un point d’honneur à vouloir se flageller envers et contre toute raison.
— T’es pas en tort, le rabroue durement Zakary en le poussant d’un coup d’épaule. Arrête de répéter ça.
— Il a raison, soupire Narym en se redressant vaguement sur un coude, le regard triste et la mine malheureuse, c’est moi qui ai tout fait foirer. »
C’est à ce moment-là que décide d’intervenir Natanaël, qui a l’impression d’être le seul à penser que la personne en tort n’est ni Narym ni Aodren, mais bel et bien Aelle qui prend tout comme une attaque personnelle, signe de son égoïsme insupportable. Le grand homme dégingandé se penche en avant pour poser sa main blafarde sur l’avant bras de son frère.
« Mais non, rassure-t-il en serrant doucement les doigts, tu n’as rien fait foirer, c’est juste que…
— Bien sûr que si il a tout fait foirer ! s’exclame Zakary en fronçant les sourcils. Enfin pardon, Nar, se reprend-t-il en avisant son visage défait, je sais bien que t’es pas responsable de tout tout tout mais là faut avouer que tu n’as pas géré, mais alors pas du tout. Tu devais lui dire il y a deux mois, juste après nous.
— J’ai… J’ai pas d’excuse, déglutit l’autre en acquiesçant doucement, j’ai laissé traîner et ça m’a explosé au visage. » Un sourire triste se dessine sur son visage. « Je n’ai pas géré, tu as raison. J’ai eu peur de sa réaction, j’ai sans cesse repoussé et maintenant… »
Maintenant les voilà ici tous les quatre, toujours tous les quatre et jamais tous les cinq, au lieu de fêter comme il se doit l’arrivée prochaine d’un nouveau membre dans leur famille. Narym s’est rarement senti aussi misérable. Il sait parfaitement que tout est de sa faute, à commencer par la réaction excessive d’Aelle qui, il essaie de se rassurer, n’aurait pas été aussi explosive s’il avait fait les choses comme il fallait. Il aimerait tellement lui parler, s’excuser encore et encore, lui expliquer tout son état d’esprit afin qu’elle comprenne mais… Mais Aelle n’est pas et ne sera jamais le genre de personne à écouter et essayer de comprendre. Elle va lui en vouloir pendant un bon moment et sa confiance qu’il a durement gagnée ces derniers mois va retourner au point mort. C’est ça plus que le reste qui mine le moral de Narym : il était heureux d’être proche de sa petite sœur, de partager ces moments avec elle, de lui offrir un toit lorsqu’elle en avait besoin.
Il laisse tomber sa tête en avant, le front contre son poing serré.
« Maintenant elle ne va plus jamais vouloir me parler, » se lamente-t-il.
Dans sa voix s’entendent parfaitement des sanglots retenus. Les trois frères échangent des regards embêtés. Natanaël sent ses propres yeux s’humidifier et prend soin de tourner les yeux vers sa choppe pour ne pas se faire chambrer.
« Elle a réagit comment ? demande enfin Zakary d’une voix douce, le seul suffisamment courageux pour oser poser la question.
— Elle a beaucoup crié, marmonne Narym sans lever la tête, les yeux fermés sur ses souvenirs douloureux. Et m’a reproché de lui avoir menti. De l’avoir fait passer pour une idiote.
— Elle est tellement dramatique, » marmonne le grand brun en levant les yeux au ciel.
Natanaël est heureux que Zakary énonce à voix haute ce qu’il pense tout bas. Il n’y a que leur sœur pour réagir comme ça et tout prendre personnellement.
« Tu as pu t’expliquer, quand même ? » fait-t-il d’une petite voix.
Narym relève enfin la tête et lui lance un regard désespéré en se laissant aller en arrière. Ainsi affalé sur la banquette, les cheveux en vrac et l’air malheureux, il ne ressemble plus au grand frère sûr de lui et rassurant qu’ils ont toujours connu.
« Même pas, chuchote-t-il en s’essuyant le coin de l'œil. Elle a tout déballé et elle est partie. Mais… Mais je lui ai écrit une lettre. Enfin, je ne lui ai pas envoyé. » Il se frotte la tête, embêté, et ose un regard dans leur direction. « Je ne sais pas trop si c’est une bonne idée.
— Envoie-lui, conseille Zakary, et Aodren hoche vivement la tête pour montrer son accord. Dis-lui tout ce que tu as à dire, puisqu’elle ne te laisse pas lui parler.
— Tu crois ?
— Évidemment, le pousse Ao en le rassurant de ses beaux yeux verts. Fais-le. Et puis tu sais, elle ne t’en voudra pas pour toujours. Elle m’en a parfois voulu à mort, quand on était à Poudlard, mais tu vois ça ne nous empêche pas de traîner encore ensemble ! »
Narym n’a pas la force de lui dire que ce n’est pas la même chose. Il n’a pas envie de voir Aelle de temps en temps et de se contenter des quelques miettes qu’elle accepte de donner à propos de sa vie. Il veut ce qu’ils avaient avant cette dispute : qu’elle vienne chez lui, qu’elle lui fasse confiance, qu’elle considère la chambre d’ami comme la sienne, même quand son futur enfant se sera installé avec lui. Il veut qu’elle lui parle d’Ashley, de ses cours, de ses amis, de ses projets futurs. Il veut qu’elle vienne d’elle-même chez lui comme elle le faisait ces derniers mois, qu’elle se confie, qu’elle soit proche de lui, aussi proche qu’Aelle puisse l’être avec sa famille. Il ne veut pas être le mouton noir, il ne veut pas être comme Zakary qui n’adresse pratiquement plus un mot à sa soeur et qui s’en contente malgré la relation forte qu’ils ont eu par le passé ; il ne veut pas être comme Natanaël qui n’a jamais compris Aelle ni été proche d’elle et qui ne le sera sans doute jamais ; il ne veut pas être comme Aodren qui se contente de la voir tous les deux trois mois ; il ne veut pas non plus être comme ses parents : comme sa mère qui se bat contre la colère lattente de sa fille sans chercher à comprendre d’où elle vint, sans pouvoir le faire, ou comme son père qui se plie en quatre pour son enfant qui ne lui rend pas le quart de ce qu’il lui offre. Il veut continuer d’être celui qui est le plus proche d’elle.
Tout cela, Zakary le comprend d’un regard. Il le voit dans les yeux douloureux de son frère, dans le pli soucieux sur son front. C’est pour cela qu’il retient le râle agacé qui voulait lui échapper et qu’il ne lève pas les yeux au ciel une énième fois en accablant Aelle d’être chiante ou Narym d’être trop passif.
Il se lève soudainement, attirant sur lui le regard de ses trois frères, et fait le tour de la table pour se glisser sur le banc à côté de Narym. Celui-ci se décale pour lui laisser de la place et se laisse faire quand le grand homme passe un bras derrière sa nuque pour le ramener contre lui.
« Allez, arrête de t’en faire ! Tu auras l’occasion de lui parler un jour et de t’excuser oralement. Il ne faudra pas lui laisser le choix, ne laisse pas cette situation s’aggraver, d’accord ? Continue de lui écrire, de t’excuser et de lui raconter ta vie comme tu sais si bien le faire. Elle reviendra vers toi. »
Narym hoche la tête mais le cœur n’y est pas. Il s’efforce néanmoins de sourire et attrape sa chope en même temps que ses frères pour trinquer à il ne sait pas quoi. Le bras de Zakary entourant ses épaules lui fait un bien fou. Il se laisse aller dans cette étreinte, le cœur douloureux.
« En attendant, on trinque au futur petit Bristyle ! s’exclame Aodren en levant encore une fois sa chope quasiment vide.
— Qui n’a pas idée dans quelle famille il va tomber ! glousse Zakary en entrechoquant son verre à celui de son petit frère.
— Qui est déjà aimé très fort par tous ses oncles ! s’écrit Natanaël, un sourire heureux aux lèvres.
— Ils n’ont même pas encore accepté officiellement mon dossier, les calme Narym en souriant néanmoins et en trinquant à son tour, la voix nouée : un Bristyle qui est attendu depuis une éternité. »
Ils terminent leur chope en échangeant des anecdotes sur cet enfant dont ils ne savent rien et qui pourrait ne pas arriver avant un an, deux ans, trois ans ou même plus que cela, mais dont ils se réjouissent déjà de l’arrivée.
« J’espère que ce ne sera pas une fille, ose Naël d’une toute petite voix lorsque Narym part chercher une nouvelle tournée.
— Pourquoi ? s’exclame Aodren qui serait heureux peu importe qui arrive dans leur famille, que ce soit un garçon ou une fille.
Zakary grimace ; peut-être a-t-il déjà compris ce que son frère allait dire.
« T’as vu un peu les filles dans notre famille ? demande Natanaël sur un ton impertinent. Maman n’a pas un caractère très facile… » (Et c’est un miracle que toi, son fils adoré, en ait conscience, songe Zakary en gardant la bouche fermée) « Aelle, n’en parlons pas. Et grand-mère Elizabeth n’est pas non plus très chouette !
— T’es méchant, glousse Ao en le poussant du coude, dis pas ça, c’est pas très gentil.
— C’est pour rigoler, ça va ! »
Mais Aodren comme Zakary savent que ce n’est pas l’entière vérité, qu’il y a un fond de sincérité dans les paroles de leur frère. Ils échangent un regard et conviennent naturellement de changer de sujet lorsque Narym revient avec leurs chopes remplies, déterminés à faire de ce moment triste un beau souvenir, même si quelque part dans le pays leur petite sœur en veut à mort à Narym, et par extension à tout le reste de leur famille.
Ils en ont l’habitude. Aelle cessera d’être en colère, elle reviendra. Tout cela finira par être enfouis sous d’autres problèmes, d’autres disputes, ou peut-être d’heureux événements qui feront oublier les mauvais moments. Mais en grandissant, Aelle, Aodren et Natanaël finiront par se rendre compte, comme Narym et Zakary le savent déjà au fond d’eux, que ces blessures ne disparaissent jamais vraiment, qu’elles ne font que fragiliser leur famille et qu’elles finiront par la faire exploser, si personne ne parvient à les colmater.
Chaudron Baveur — Londres
1ère année à l’AESM
Zakary, Natanaël et Aodren Bristyle, serrés sur le banc d’une banquette du Chaudron Baveur, observent avec une moue désolée leur aîné accablé. La tête plongée entre ses mains, Narym louche sur sa bièraubeurre comme s’il souhaitait pouvoir s’y noyer. Et même s’ils auraient honte de l'avouer, ses frères espèrent un peu la même chose pour lui tant ses agissements — ou son absence d’agissement — ont mis le bazar dans leur famille déjà disloquée.
Zakary pousse un long râle agacé en secouant la tête. Il mène sa propre chope à ses lèvres et avale une longue rasade qui n’est pas suffisante pour effacer l’agacement qu’il ressent.
« Pourquoi tu lui as rien dit ? soupire-t-il en observant son grand frère. Tu as trop tardé !
— Je sais…, » gémit celui-ci.
Zak adore son grand frère, c’est un fait : quand ils étaient enfants, ils étaient inséparables. Une fois adolescents, cela n’a pas changé, ils ont quasiment fait toute leur scolarité à Poudlard ensemble. Il connaît Narym comme sa propre main. Ou comme lui-même. Bref, il le connaît par cœur. Ce garçon accablé a beau être son frère, son frère adoré, ce n’est pas pour autant qu’il aime aveuglément tout de lui. Ça non ! Par exemple, il déteste son côté passif, qui est responsable de leur situation aujourd’hui. Narym se laisse porter, tout le temps, entravé par des peurs dont il a à peine conscience, bloqué par la couardise. Pendant les disputes, quand ils doivent prendre une décision ou quand il doit annoncer quelque chose d’important à une personne dont il craint la réaction — en l'occurrence, sa petite sœur ! Sa toute petite soeur ! Évidemment qu’Aelle est en colère ! Elle a appris la nouvelle de la bouche d’Aodren alors que toute la famille était au courant depuis des mois !
« J’suis trop désolé, Nar, murmure alors Aodren qui semble mettre un point d’honneur à vouloir se flageller envers et contre toute raison.
— T’es pas en tort, le rabroue durement Zakary en le poussant d’un coup d’épaule. Arrête de répéter ça.
— Il a raison, soupire Narym en se redressant vaguement sur un coude, le regard triste et la mine malheureuse, c’est moi qui ai tout fait foirer. »
C’est à ce moment-là que décide d’intervenir Natanaël, qui a l’impression d’être le seul à penser que la personne en tort n’est ni Narym ni Aodren, mais bel et bien Aelle qui prend tout comme une attaque personnelle, signe de son égoïsme insupportable. Le grand homme dégingandé se penche en avant pour poser sa main blafarde sur l’avant bras de son frère.
« Mais non, rassure-t-il en serrant doucement les doigts, tu n’as rien fait foirer, c’est juste que…
— Bien sûr que si il a tout fait foirer ! s’exclame Zakary en fronçant les sourcils. Enfin pardon, Nar, se reprend-t-il en avisant son visage défait, je sais bien que t’es pas responsable de tout tout tout mais là faut avouer que tu n’as pas géré, mais alors pas du tout. Tu devais lui dire il y a deux mois, juste après nous.
— J’ai… J’ai pas d’excuse, déglutit l’autre en acquiesçant doucement, j’ai laissé traîner et ça m’a explosé au visage. » Un sourire triste se dessine sur son visage. « Je n’ai pas géré, tu as raison. J’ai eu peur de sa réaction, j’ai sans cesse repoussé et maintenant… »
Maintenant les voilà ici tous les quatre, toujours tous les quatre et jamais tous les cinq, au lieu de fêter comme il se doit l’arrivée prochaine d’un nouveau membre dans leur famille. Narym s’est rarement senti aussi misérable. Il sait parfaitement que tout est de sa faute, à commencer par la réaction excessive d’Aelle qui, il essaie de se rassurer, n’aurait pas été aussi explosive s’il avait fait les choses comme il fallait. Il aimerait tellement lui parler, s’excuser encore et encore, lui expliquer tout son état d’esprit afin qu’elle comprenne mais… Mais Aelle n’est pas et ne sera jamais le genre de personne à écouter et essayer de comprendre. Elle va lui en vouloir pendant un bon moment et sa confiance qu’il a durement gagnée ces derniers mois va retourner au point mort. C’est ça plus que le reste qui mine le moral de Narym : il était heureux d’être proche de sa petite sœur, de partager ces moments avec elle, de lui offrir un toit lorsqu’elle en avait besoin.
Il laisse tomber sa tête en avant, le front contre son poing serré.
« Maintenant elle ne va plus jamais vouloir me parler, » se lamente-t-il.
Dans sa voix s’entendent parfaitement des sanglots retenus. Les trois frères échangent des regards embêtés. Natanaël sent ses propres yeux s’humidifier et prend soin de tourner les yeux vers sa choppe pour ne pas se faire chambrer.
« Elle a réagit comment ? demande enfin Zakary d’une voix douce, le seul suffisamment courageux pour oser poser la question.
— Elle a beaucoup crié, marmonne Narym sans lever la tête, les yeux fermés sur ses souvenirs douloureux. Et m’a reproché de lui avoir menti. De l’avoir fait passer pour une idiote.
— Elle est tellement dramatique, » marmonne le grand brun en levant les yeux au ciel.
Natanaël est heureux que Zakary énonce à voix haute ce qu’il pense tout bas. Il n’y a que leur sœur pour réagir comme ça et tout prendre personnellement.
« Tu as pu t’expliquer, quand même ? » fait-t-il d’une petite voix.
Narym relève enfin la tête et lui lance un regard désespéré en se laissant aller en arrière. Ainsi affalé sur la banquette, les cheveux en vrac et l’air malheureux, il ne ressemble plus au grand frère sûr de lui et rassurant qu’ils ont toujours connu.
« Même pas, chuchote-t-il en s’essuyant le coin de l'œil. Elle a tout déballé et elle est partie. Mais… Mais je lui ai écrit une lettre. Enfin, je ne lui ai pas envoyé. » Il se frotte la tête, embêté, et ose un regard dans leur direction. « Je ne sais pas trop si c’est une bonne idée.
— Envoie-lui, conseille Zakary, et Aodren hoche vivement la tête pour montrer son accord. Dis-lui tout ce que tu as à dire, puisqu’elle ne te laisse pas lui parler.
— Tu crois ?
— Évidemment, le pousse Ao en le rassurant de ses beaux yeux verts. Fais-le. Et puis tu sais, elle ne t’en voudra pas pour toujours. Elle m’en a parfois voulu à mort, quand on était à Poudlard, mais tu vois ça ne nous empêche pas de traîner encore ensemble ! »
Narym n’a pas la force de lui dire que ce n’est pas la même chose. Il n’a pas envie de voir Aelle de temps en temps et de se contenter des quelques miettes qu’elle accepte de donner à propos de sa vie. Il veut ce qu’ils avaient avant cette dispute : qu’elle vienne chez lui, qu’elle lui fasse confiance, qu’elle considère la chambre d’ami comme la sienne, même quand son futur enfant se sera installé avec lui. Il veut qu’elle lui parle d’Ashley, de ses cours, de ses amis, de ses projets futurs. Il veut qu’elle vienne d’elle-même chez lui comme elle le faisait ces derniers mois, qu’elle se confie, qu’elle soit proche de lui, aussi proche qu’Aelle puisse l’être avec sa famille. Il ne veut pas être le mouton noir, il ne veut pas être comme Zakary qui n’adresse pratiquement plus un mot à sa soeur et qui s’en contente malgré la relation forte qu’ils ont eu par le passé ; il ne veut pas être comme Natanaël qui n’a jamais compris Aelle ni été proche d’elle et qui ne le sera sans doute jamais ; il ne veut pas être comme Aodren qui se contente de la voir tous les deux trois mois ; il ne veut pas non plus être comme ses parents : comme sa mère qui se bat contre la colère lattente de sa fille sans chercher à comprendre d’où elle vint, sans pouvoir le faire, ou comme son père qui se plie en quatre pour son enfant qui ne lui rend pas le quart de ce qu’il lui offre. Il veut continuer d’être celui qui est le plus proche d’elle.
Tout cela, Zakary le comprend d’un regard. Il le voit dans les yeux douloureux de son frère, dans le pli soucieux sur son front. C’est pour cela qu’il retient le râle agacé qui voulait lui échapper et qu’il ne lève pas les yeux au ciel une énième fois en accablant Aelle d’être chiante ou Narym d’être trop passif.
Il se lève soudainement, attirant sur lui le regard de ses trois frères, et fait le tour de la table pour se glisser sur le banc à côté de Narym. Celui-ci se décale pour lui laisser de la place et se laisse faire quand le grand homme passe un bras derrière sa nuque pour le ramener contre lui.
« Allez, arrête de t’en faire ! Tu auras l’occasion de lui parler un jour et de t’excuser oralement. Il ne faudra pas lui laisser le choix, ne laisse pas cette situation s’aggraver, d’accord ? Continue de lui écrire, de t’excuser et de lui raconter ta vie comme tu sais si bien le faire. Elle reviendra vers toi. »
Narym hoche la tête mais le cœur n’y est pas. Il s’efforce néanmoins de sourire et attrape sa chope en même temps que ses frères pour trinquer à il ne sait pas quoi. Le bras de Zakary entourant ses épaules lui fait un bien fou. Il se laisse aller dans cette étreinte, le cœur douloureux.
« En attendant, on trinque au futur petit Bristyle ! s’exclame Aodren en levant encore une fois sa chope quasiment vide.
— Qui n’a pas idée dans quelle famille il va tomber ! glousse Zakary en entrechoquant son verre à celui de son petit frère.
— Qui est déjà aimé très fort par tous ses oncles ! s’écrit Natanaël, un sourire heureux aux lèvres.
— Ils n’ont même pas encore accepté officiellement mon dossier, les calme Narym en souriant néanmoins et en trinquant à son tour, la voix nouée : un Bristyle qui est attendu depuis une éternité. »
Ils terminent leur chope en échangeant des anecdotes sur cet enfant dont ils ne savent rien et qui pourrait ne pas arriver avant un an, deux ans, trois ans ou même plus que cela, mais dont ils se réjouissent déjà de l’arrivée.
« J’espère que ce ne sera pas une fille, ose Naël d’une toute petite voix lorsque Narym part chercher une nouvelle tournée.
— Pourquoi ? s’exclame Aodren qui serait heureux peu importe qui arrive dans leur famille, que ce soit un garçon ou une fille.
Zakary grimace ; peut-être a-t-il déjà compris ce que son frère allait dire.
« T’as vu un peu les filles dans notre famille ? demande Natanaël sur un ton impertinent. Maman n’a pas un caractère très facile… » (Et c’est un miracle que toi, son fils adoré, en ait conscience, songe Zakary en gardant la bouche fermée) « Aelle, n’en parlons pas. Et grand-mère Elizabeth n’est pas non plus très chouette !
— T’es méchant, glousse Ao en le poussant du coude, dis pas ça, c’est pas très gentil.
— C’est pour rigoler, ça va ! »
Mais Aodren comme Zakary savent que ce n’est pas l’entière vérité, qu’il y a un fond de sincérité dans les paroles de leur frère. Ils échangent un regard et conviennent naturellement de changer de sujet lorsque Narym revient avec leurs chopes remplies, déterminés à faire de ce moment triste un beau souvenir, même si quelque part dans le pays leur petite sœur en veut à mort à Narym, et par extension à tout le reste de leur famille.
Ils en ont l’habitude. Aelle cessera d’être en colère, elle reviendra. Tout cela finira par être enfouis sous d’autres problèmes, d’autres disputes, ou peut-être d’heureux événements qui feront oublier les mauvais moments. Mais en grandissant, Aelle, Aodren et Natanaël finiront par se rendre compte, comme Narym et Zakary le savent déjà au fond d’eux, que ces blessures ne disparaissent jamais vraiment, qu’elles ne font que fragiliser leur famille et qu’elles finiront par la faire exploser, si personne ne parvient à les colmater.
— Fin —