– Sans Âme our Lame
Printemps 2048
Manfred d’oublier rêva
Non il supplia
Ce fut vain
Point
Non il supplia
Ce fut vain
Point
Dans les mélodies enveloppantes de Tchaïkovsky voguant, Hjúki avait l’an passé fait escale pour un jeune ballet fêtant alors trois décennies, sur sa musique instrumentale et non de danse, et découvert une héroïne lui étant jusqu’alors parfaitement inconnue. Inexplicablement, une sensation de vertige s’était passagèrement manifestée, des palpitations avaient trahi une proximité inconsciente avec l’argument. L’adulte avait quitté la salle brûlant, sans trop savoir de quoi. Certains morceaux lui étaient familiers, appartenant au répertoire auquel sa sensibilité réagissait le mieux, lui permettant de mieux maîtriser son instrument magique. Ses émotions avaient suivi le cours de la musique tandis que ses Perles-de-Nótt avaient suivi avec curiosité les pas de chaque personnage, aussi nouveaux que renvoyant à d’autres figures. Parfois, des élans lui échappaient, son attention continuait de les accompagner et se raccrochait à des épisodes plus limpides. Restituer au terme de la représentation les faits et leur chronologie, tels que Tolstoï les avait composés, le jeune Anastase en aurait incapable. Le chorégraphe Neumeier avait néanmoins l’art du Pas de Deux pour exprimer la nature des relations. La complicité, la méfiance, la naïveté, la traîtrise, l’attraction, la convenance, l’abandon, cela avait été lisible dans les rapports entre danseurs. Pour mieux comprendre, il aurait fallu aller à la source et parcourir son roman. Trop épouvanté par les sensations que le récit avait provoquées dans sa version émancipée des mots, leur discours trop redoutable avait longuement été évité.
Anna. La quatrième de couverture rectangulaire apparente, le portrait d’illustration contre le bureau, la pulpe caressante de ses doigts repasse chaque arrête du volume. Ainsi que son orientation le suggère, les pages ont été parcourues jusqu’au terme. Le roman n’avait pas compté parmi l’anthologie proposée par Opa pour son éveil culturel. Une fleur singulière au parfum russe, pas si détonante dans le bouquet des héroïnes. Au début, il avait voulu détester Vronsky. Comment son amour pourrait-il être vrai ? Il voulait plaindre Anna prise dans la duperie d’un séducteur, en proie au frisson de la transgression. Les motivations d’Anna, indécryptables. Se pouvait-il que le seul ennui d’une existence sans ondes soit responsable ? À rendre avide de tout, avide de rien. La passion de Catherine et Heathcliff lui avait semblé plus crédible, une inflexible fierté commune, pour ce même défaut ils se sont torturés, le rescapé s’est accommodé de l’amertume inouïe d’une vie menée à l’encontre du cœur. En chaque scène Hjúki avait essayé de déceler un lien véritable entre les amants, sans y parvenir, il y avait en leurs sentiments cultivés plus de petitesse que de grandeur, une fragile inconstance, un doute permanent. Ne se fiant au comte et persuadé qu’il serait l’architecte de l’abandon, c’est au moment du revirement inquisiteur d’Anna que sa détestation avait glissé. C’est elle qui n’avait investi que de la paille dans la construction de cette relation, digne du premier cochon appelant à grands cris l’effondrement par le souffle de la moindre créature venue, elle qui avait établi de vils chantages sans en énoncer les termes. Son pouce glisse sur la tranche et soulève un mince paquet pour dévoiler la conclusion de la pénultième partie. L’acte qui a scellé sa haine à l’égard d’une figure fictive, un dégoût et une révolte sans commune mesure avec ce que Dorothée ou Alice, celles qui blessent par négligence, lui inspirent.
Dans ses pensées, un autre visage au regard d’onyx le contemple et Hjúki ne cherche à démêler les fils de sa présence. Son bras navigue à hauteur des plumes ornant son bureau et ses doigts agrippent celle d’une plume noire de corneille. Son front se plisse en se remémorant le mythe selon lequel le plumage de ces oiseaux était originellement blanc. Odette devient Odile en Coronis. La pointe s’imprègne non de la colophane mais de l’encre la plus sombre de son nuancier et esquisse en une danse fragmentée quelques traits, s’arrêtant assez tôt pour empêcher toute forme trop distincte de se dégager. Puis, il est temps de la noyer, et sa mémoire auditive invoque le thème coulant au hautbois du Lac afin de diriger avec contrôle de sa baguette une pluie pigmentée à la mesure du papyrus pour le couvrir entièrement. Quelques plis en tireront des pétales. Refermant sur le passage honni, l’ouvrage récupéré est introduit dans la bibliothèque à sa place, derrière les Contes de Tolstoï.
D’espoir
Passion sans choir
N’aimait ni n’aimera
En ces termes, loin des carquois
Passion sans choir
N’aimait ni n’aimera
En ces termes, loin des carquois