10 mars 2024, 14:55
Ars Alchemiae
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EILEEN EVERHEART, 40 ans
Professeure d'Alchimie.
7 septembre 2048 10h45
Bureau de la professeure.


[everything in its right place]




TW : comportement parental toxique, victimisation et culpabilisation.


Les gestes sont mécaniques, étudiés, je me sens automate. Une à une, je classe les feuilles qui gisent sur mon bureau en trois piles bien distinctes. La première, je la réserve à mes élèves : je m'apprête à leur faire don des habituels portfolios de septembre, bourrés de tout un tas de formalités. La seconde, plus petite, accumule mes propres fiches et notes personnelles pour le cours qui s'annonce. Non pas qu'elles me soient parfaitement indispensables, non ; c'est plutôt une sorte de rituel auquel je m'astreins sans vraiment m'en rendre compte, depuis le début de ma carrière. Au sommet de la troisième pile, je dépose un bon nombre de coupures de journaux et autres photocopies en tout genre, cryptiques pour le premier venu, dans lesquelles je suis plongée depuis des mois à des fins de recherche. La science prend rarement des vacances.
Je n'en suis pas à ma première rentrée, il doit s'agir de ma douze ou treizième. Pourtant, je sens bien que l'adrénaline picote mes artères depuis que j'ai passé la grille de l'Institut il y a quelques heures, à l'aube ; cette même adrénaline qui me fait frissonner chaque année, inlassablement, comme si je redécouvrais mon métier.

Il n'y a pas un bruit. Je prends une longue inspiration, goûtant à ce calme plat qui bientôt sera balayé par une horde de nouveaux étudiants, dont les bavardages viendront emplir les couloirs. Je touche à ce moment si précaire, si volage, où tout semble se jouer. Où la page de l'été n'est pas encore tournée, où l'on sait que tout est sur le point de changer mais pourtant rien ne bouge ; et l'on ne peut qu'attendre, comme un condamné accepte la potence, l'on profite encore de cette illusion de répit qui peut à tout moment se dérober à nous. Ce moment plein d'amertume où la machine infernale s'est déjà mise en marche, nous arrachant à la tranquillité et au répit durement gagné, où le quotidien nous force à embrayer vers la routine, où l'on ne se sent ni plus ni moins qu'un pantin entre les mains du destin. Dans quelques minutes, il va falloir se lever, descendre au sous-sol, pénétrer dans l'amphithéâtre, discourir, s'arrêter, souhaiter une bonne semaine et puis s'y réhabituer.

Mon regard atterrit sur les cadres photos qui trônent sur l'une des étagères de la pièce. De tailles variables, ils exhibent les visages des miens. Dans l'un d'entre eux, le plus grand, mon mari m'adresse un sourire poli. Je chasse les pensées médisantes qui convergent vers lui : je ne veux pas les laisser m'atteindre, pas en cette matinée de rentrée où je me dois d'être irréprochablement dévolue à mes élèves. La troisième photo, au cadre particulièrement travaillé, paré de tout un tas d'ornements, me montre Amelia, ma petite Amelia. J'ai une tendresse toute particulière pour elle, ma cadette, qui entame déjà sa deuxième année à Poudlard. La nostalgie me pique le cœur ; le temps file et me fait plier sous son faix. Quant au cadre du milieu, il me renvoie l'image de mon aînée. Le menton fier, le regard fuyant, elle me défie sans dire un mot. Je me rappelle du jour où ces photos ont été tirées : Ruby avait refusé d'esquisser ne serait-ce qu'un sourire. Ma fille est une énigme, elle se fait insondable et je n'arrive plus à la comprendre.
Je crois pourtant lui avoir tout offert, avoir été la dévote de ses désirs, m'être faite l'ombre de son ombre pour qu'elle ne manque de rien. Mais me voilà la méchante de son histoire. Une mauvaise mère, sûrement. Comment ne pas lui en vouloir ? Amelia n'est pas comme elle, Amelia a conscience de sa chance inouïe, la chance qu'elle a de m'avoir pour mère. Forcément, elle mérite mes attentions et mon affection toute particulière : c'est presque comme si elle l'avait gagnée.
Depuis des années, je côtoie des enfants sur les bancs de l'école : j'ai appris à décoder leurs mécanismes et à lire en eux comme dans un livre ouvert. Et pourtant, mon propre enfant demeure insaisissable, m'accuse de tous les maux, me traite comme si j'étais son bourreau. Mais je n'ai plus la force de courir après Ruby, je n'ai plus d'atouts dans ma manche, je ne sais plus quoi faire pour qu'elle m'aime comme je l'ai aimée durant tant d'années. Elle a mis en pièces le trait d'union qui subsistait entre elle et moi. Tout est tellement plus simple avec Amelia ; pourquoi Ruby a-t-elle voulu tout compliquer comme elle l'a fait ces dernières années ? J'ai vu la stabilité de notre famille voler en éclats à cause d'elle, de ses humeurs, de son hostilité honteuse envers sa sœur. Pas un mot d'excuse, pas un seul repentir. Parfois, elle me fait regretter d'être une mère.
Je m'arrache à mes écœurantes ruminations et jette un coup d'œil à ma montre.

« Par Flamel, il est presque l'heure ! »

En me dirigeant vers la porte, mes affaires à la main, j'ai une dernière pensée pour l'avenir de ma fille aînée. Il y a une chance pour qu'elle réalise, plus tard, toute l'ingratitude de son comportement. Je me dis qu'un jour viendra où elle se repentira de ce mal qu'elle cause à sa pauvre mère, ce mal qui me gangrène, cette boue dont elle me couvre. À moi de prendre sa boue et d'en faire de l'or.




fin.

Ruby-Amber, Gryffone alchimiste, bijou bientôt rouillé