11 avr. 2024, 19:40
 Le Pitiponk  Le théorème du raton-laveur  PV 
Vendredi 19 mars 2049, soirée
Le Pitiponk — Londres (Soho)
1ère année à l'AESM



En soirée ou en fin de semaine, j’allais habituellement voir Narym. Pas toutes les semaines. Mais par-ci, par-là. Pour le dîner, le thé, parfois pour travailler sur la table du salon tandis qu’il lisait sur le canapé. Souvent le samedi soir ou le mercredi après les cours pour m’éloigner quelques heures de la frénésie et de la cohue de l’Académie subit tout au long de cette journée, la plus longue de la semaine. Évidemment depuis fin décembre, il n’y a plus de Narym. À part dans ses lettres évidemment. D’abord rempli d’excuses, le régulier courrier que je reçois de sa part s’est modifié. Sa grande culpabilité a laissé place à un discours sans fin à propos de sa vie qui m’a laissé dubitative : pourquoi m’écrire pour me raconter le contenu de ses journées alors que je ne prends jamais la peine de lui répondre ?

Les créneaux de Narym, laissés à vide depuis l’impardonnable bavure de l’homme, se sont parfois vus comblés par Aodren, à mon immense surprise. Immense, réellement ? C’est moi qui lui ai proposé une fois que nous nous voyons alors que cela n’était pas arrivé depuis un bon moment. Puis il m’a invité à assister un spectacle. Mais la fois d’après, c’est moi qui ai envoyé le hibou. Si Aodren a conscience qu’il comble le vide laissé par son traître de grand-frère, il n’en laisse rien voir. Et la fois suivante c’est lui qui insiste, avec beaucoup d’ardeur je dois dire, pour que je l’accompagne au Pitiponk.

Au Pitiponk ! Moi, mage noire en devenir, fantastique diplômée de Poudlard, émérite élève de l’Académie d’Enchantements, de Sortilèges et de Métamorphose dans ce vulgaire bar étudiant qui m’a déjà vu une fois par le passé avaler tant de cocktails que j’en ai eu mal à la tronche toute la journée du lendemain ! Rien dans l’énumération impressionnante des titres que je m’octroie moi-même et dans mon emploi du temps surchargé par la recherche, la magie, la grande magie ! la découverte des secrets de l’univers ne peut laisser croire à qui que ce soit que je suis du genre à accepter une telle sortie.

Pourtant le 19 mars au soir, je pousse la porte du Pitiponk après avoir toqué sur le battant au rythme de Fais l’hippogriphe ! sous le regard hilare de mon frère.

On pourrait croire que je souhaite seulement me changer les idées ou découvrir un autre aspect de la vie étudiante, ou alors profiter de la présence de mon frère, peu importe que cela me mène dans un infâme bar rempli de bruits, d’odeurs étranges et d’humains trop vivants pour mon propre bien. Sauf qu’il ne s’agit pas de cela. La réponse se trouve plutôt du côté de mes trop courtes nuits hantées par les cauchemars, par mes journées déplorables tourmentées par d’autres démons, par ma difficulté à maintenir le Sortilège plus de quelques heures, par le rappel incessant de la pression que fait peser ma famille sur mes épaules (merci, le courrier régulier de Narym !). Un mélange de toutes ces choses-là, pour faire simple. Un micmac. Un bordel sans nom. Une vie harassante que n’apaisent plus que difficilement mes longues et intenses heures de travail.

Voilà où mènent les émotions, quoi qu’en pense Sarah Priddy avec ses grands discours moralisateurs : à vouloir noyer ses tourments dans un verre d’alcool.

Attaques infernales du bruit, les corps qui me frôlent, la musique qui résonne dans mes oreilles, le sourire d’Aodren, l’odeur de sueur et d’alcool, la lumière tamisée, les verres qui s’entrechoquent au plafond. Mon frère qui passe commande, les corps qui dansent entre les tables, qui s’étreignent, les sourires qui dévorent tout autour d’eux et ma mauvaise humeur qui me recouvre comme une cape, qui pèse sur mes épaules, qui grignote chaque morceau de mon coeur auquel elle a accès. Je me rappelle d’une fois où je sortais de cours d'Histoire de la magie. Le bruit de mes camarades autour de moi, leurs rires, leurs blagues vaseuses. Et là, plantée devant moi, sa seule présence évaporant tous les autres bruits : Kristen. Je ne connais même pas de Kristen ! Mais elle est là, dans ma tête, dans mon souvenir et—

Un puissant coup contre mon bras. Le coude d’Aodren me percute si fort qu’il m’arrache à mon souvenir. Je cligne des yeux. Je suis au Pitiponk et mon frère se penche par-dessus la table que nous occupons, il insiste pour que je me concentre sur lui mais lui-même ne me regarde pas ; il se dévisse le cou pour jeter son regard à l’autre bout de la salle bruyante du bar.

« Lucinda Winston-Denwer ! Lucinda… Winston… Denwer ! lance-t-il dans un souffle, la voix hachée par des émotions que je ne comprends pas. Cette fille a les plus beaux yeux de la planète, quand elle te regarde ça fait comme un Bombarda dans le corps, tu comprends ?
Non. »

Elle se situerait du côté de la grande peinture qui habille le mur du fond, si j’en crois le regard avide de mon frère. Il y a une bonne trentaine de jeunes gens. Des grands, des petits, des blonds, des roux, des saouls et des sobres. Aodren me lance un regard exaspéré quand il comprend que je ne vois absolument pas de qui il parle et que je parviens moins encore à la trouver dans la foule.

« La fille aux cheveux roux, là-bas ! s’exclame-t-il, accablé par mon comportement. Aelle, elle est de ta promo, t’as passé sept ans avec elle !
Ah oui ? »

Je trouve la fameuse Lucinda Winston-Denwer dans la foule. Une fille tout à fait banale. Des cheveux roux, une longue cape bleue, une bouche qui rit trop fort.

« Oui ! insiste Aodren en se penchant sur la table. Tu te souviens pas d’elle, j’y crois pas…
Elle a deux ans de moins que toi, remarqué-je en ignorant purement et simplement l’horreur que je lui inspire.
Et alors ?
Et alors ses yeux font comme des Bombarda dans le corps ? l’imité-je d’une voix sarcastique.
T’es toujours sortie avec des meufs plus jeunes. »

Je soutiens longuement son regard, ne trouvant aucune répartie pour le faire taire. Je trouve plus désagréable qu’autre chose le fait qu’il fasse référence si sereinement à Thalia et à Elowen alors qu’il n’en a pas le droit ; ce sont mes souvenirs, mes souvenirs à moi. Et je n’ai envie de me souvenir ni de l’une ni de l’autre.

« Et regarde Gabryel, il est…
Oh la ferme ! »

Je lance ma main à l’assaut de mon verre et avale une longue gorgée pour faire disparaître l’aigreur laissée par sa remarque : comment est-il au courant, comment peut-il être au courant ? Je n’ai jamais caché l’existence de Gabryel, mais je n’ai jamais rien dit, jamais qui pourrait lui faire croire que je… Ou que nous… Enfin, qu’il… Oh et puis merde. Mon frère s’esclaffe allègrement devant mon air colérique et je regrette brusquement la présence de Narym, plus mature que cet abruti qui bave devant une ancienne camarade.

« Je crois que je vais aller la voir. »

Voilà autre chose. Je soupire et fais tourner mon verre sur la table.

« Je ne crois pas, non. »

Le plan, c'est que nous passions une heure ici, une heure c’est le temps maximum que je peux supporter dans cet endroit idiot qui ne rassemble que des idiots et qui rend les idiots encore plus idiot. Et pendant cette heure, nous allons discuter, il va me donner des nouvelles de la famille sans que je lui en demande, il va me raconter sa vie sans que je lui pose de question, puis nous repartirons chacun chez nous et je pourrais noyer mon esprit et toute ma vie dans cet énorme livre qui m’attend sur ma table de chevet ; Transmutation ensorcelée et autres dérives magiques. Un titre qui promet un amusement sans nom !

« Oui, je vais y aller, poursuit Aodren qui ne semble pas m’avoir entendu. C’est le destin de la revoir là !
Le destin, ça n’existe p… Ao !
Je reviens ! »

Il s’enfuit purement et simplement, emportant avec lui son verre. Il me laisse seule à la table, entourée de sorciers enivrés et de bruits, dans un endroit dont je ne maîtrise pas les codes et où j’ai accepté de me rendre seulement parce qu’il a insisté. Je reste très droite sur mon tabouret, très humble, et surtout très renfrognée. Être seule ce soir, c’est la porte ouverte à tous les dérapages. Par “seule”, j’entends sans mon idiot de frère et sans grimoire, sans mes cours pour accueillir mon esprit désœuvré et l’empêcher de bêtement tourner en rond ; et par “dérapages”, je parle évidemment des ombres dans ma tête et des crevasses dans ma mémoire qui ne sont plus si crevasses que cela aujourd’hui et qui se remplissent d’images incompréhensibles qui m’angoissent plus qu’autre chose.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 24 avr. 2024, 18:31, modifié 1 fois.

22 avr. 2024, 11:14
 Le Pitiponk  Le théorème du raton-laveur  PV 
Vous allez voir mes biches, ce lieu est sensationnel ! Rien à voir avec notre Brooklyn je le confesse, mais les Anglais savent s'amuser.

Le laïus de Poppy durait depuis un bon quart d'heure, à croire qu'il tentait vraiment de convaincre Effy et Margaret de s'installer avec lui à Londres. Elles étaient venues le voir, spécialement, pour cette première semaine d'embauche, soutenir l'Américain dans son nouveau choix de vie, lui permettre de sortir un peu la tête de l'eau et surtout de l'éloigner quelques heures de la néfaste présence de Rubens. Les deux sorcières avaient eu le nez fin, car même si sur ses pommettes s'étiraient le sourire d'un saint bienheureux, le cœur intérieur de Poppy n'en menait pas large. À croire que l'insalubre appartement dans lequel logeait son père commençait à lui coller à la peau, à l'infiltrer dans ses veines comme un poison mortifère.

Ils avaient déambulé dans Camden, avide de dénicher dans les marchés de seconde main, des pépites vintage, s'étaient esclaffés sur les bans de Hyde Park, comparant intelligemment le pelage des écureuils british à ceux des new-yorkais, pour finir par gagner le fameux quartier de Soho, là où la vie nocturne ne faisait que débuter. Reposé par cette journée de congé qu'il avait pu s'octroyer avant d'entamer le long week-end d'Ostara qui l'attendait à la boutique — et Syllie Lee lui avait bien recommandé d'être prêt et frais comme un gardon (un gar-quoi ?) — Poppy ne pouvait s'empêcher d'accuser le coup d'une vague de nostalgie qui menaçait d'affleurer dans sa poitrine. Effy et Margaret repartait dès le lendemain matin vers New-York. Son New-York. Celui qui l'avait vu grandir et qui constituait une zone de confort incomparable avec ce qu'il entreprenait là. Certes Poppy savait jouer les insensibles, faire passer ses larmes de tristesse pour un débordement de joie, mais il craignait cette fois, d'échouer dans cette parade de faux semblants.

C'est le coup d'œil de Margaret qui lui indiqua d'entrer en scène, où autrement ses deux amies allaient se douter qu'il n'en menait pas large et pouvait s'effondrer. La soirée ne faisait que débuter, il pouvait encore pleinement profiter de leur compagnie et attendre le lendemain pour chialer dans ses couvertures. Allongeant ses deux grands bras autour des épaules des deux autres sorcières, il imprima sur sa face un sourire idiot et les mena droit vers la ruelle du Pitiponk. Il passerait la nuit avec elles s'il le fallait, quitte à ne pas dormir, et tant pis pour Ostara et Miss Lee. Un peu d'anti-cernes et le tour serait joué.

En batteur éclairé et appliqué, il orchestra sans difficulté le rythme du fameux tube des Bizarr’s Sisters, dévoilant l'entrée du pub magique derrière le mur. Il appuya sa petite prestation d'un clin d'œil de fierté et poussa la porte. En bon gentleman laissa ses deux comparses entrer avant de refermer derrière elles. La touffeur du lieu les prit à la gorge immédiatement, mais il en fallait plus pour les deux musiciennes habituées aux lieux exiguës de feux leurs concerts.

On aurait fait un tabac ici les gars, hurla Margaret par dessus la musique.
M'en parle pas meuf, j'en ai des frissons.

Poppy leur lança un regard tendre par dessus son épaule, alors qu'il se faufilait entre les corps imbibés pour atteindre une table libre. Depuis quand n'avait-il pas posé ses fesses derrière des fûts d'ailleurs ? Impossible à dire, mais aujourd'hui il fallait bien le constater The Floor is Lava is dead. Pour se donner bonne mesure, les index droits comme des baguettes, l'Américain entame un petit jam sur le bord en bois lustré de la table, mais abandonne bien vite quand il constate que la Bièraubeurre a déjà bien coulé à flots ici et que ses pauvres doigts ne font que coller contre la surface. Malgré tout il s'installe sur l'un des tabourets collants, où peut-être ses fesses resteront vissées toute la soirée.

Ça groove ici Poppy, tu ne nous as pas menti, ajoute Effy quand elle le rejoint, ses hanches se dandinant en rythme.

Margaret accrochée à son poignet émerge à son tour de la foule. Leur îlot de tranquillité n'est pas le plus sain mais au moins ils ont trouvé un refuge. Par enchantement, trois verres apparaissent sur le bois collant. Poppy se saisit du sien, y glisse quelques Mornilles et lui commande poliment un soda à la Branchiflore. Il suit des yeux le parcours de son verre qui s'élève au-dessus de la table, avisant soudain entre les épaules de ses deux copines, un visage étonnement familier. Étonnement, car ici Poppy ne connait tout bonnement personne. Londres est un navire peuplé d'inconnus à ses yeux. Un instant ses pupilles s'attardent sur cette jeune femme qu'il jurerait avoir déjà croisé quelque part. Mais un détail manque, il ne saurait dire quoi. Et même s'il ne souhaite pas paraître insistant, peut-être que son regard s'attarde un peu trop longtemps — il faut dire qu'il réfléchi et se creuse la cervelle. Tant pis, ça lui reviendra peut-être.

Les commandes sont lancées et si elles ne tardent pas à arriver, on sent l'embouteillage que créer ce vendredi, veille de week-end. Alors en faux étudiants, les trois new-yorkais trinquent. Ils lèvent leur verre à leur amitié, leur vie passée, leur diplôme récemment décroché. Elles trinquent à Poppy, à la musique, à Soho et à l'Amérique. Son verre rencontre celui d'Effy, puis celui de Margaret. Il embrasse les visages souriants et gais qui animent le bar de la lanterne ce soir. Dans un effet d'optique, le verre plein de son soda, glisse d'un visage à l'autre et s'arrête à nouveau sur celui bougon de sa voisine de table d'en face.

L'impoli Poppy laisse de nouveau traîner son regard curieux sur ce visage fermé et ces sourcils froncés. Est-ce la couleur de la Branchiflore, aux reflets bleutés qui soudain imbrique dans son étrange cerveau le souvenir de ce renard minuscule ou bien est-ce simplement la mauvaise humeur latente de cette sorcière qui semble le suivre comme une aura maudite ? Elle semble née pour être contrariée.

Mais oui c'est elle, la meuf au raton-laveur. Ça alors !

~ mâcheur de ballongomme de bullard

25 avr. 2024, 12:29
 Le Pitiponk  Le théorème du raton-laveur  PV 
Elle se détache sur la peinture animée qui s'agite derrière elle. Sa grande taille, sa touffe de cheveux roux, son sourire grand comme le monde. Quand Aodren l'atteint, elle se détourne de ses amis pour le regarder, son sourire trébuche comme un enfant maladroit. Ses lèvres s'agitent sans que je ne puisse lire ce qu'elles racontent, son regard se balade sur le visage de mon frère — est-elle à la recherche des souvenirs qui la lient à lui, se souviendra-t-elle de ce garçon qui a quitté Poudlard deux ans avant elle ? Aodren me tourne le dos, sa main farfouille sa chevelure, se perd sur sa nuque. Il danse d'un pied à l'autre, il s'agite. Du pouce, il désigne quelque chose derrière lui. Je comprends au moment où il se tourne vers moi, jetant à ma rencontre pas moins de deux regards malvenus, que c'est moi qu'il montre. Et je l'imagine dire : « Oui, je suis avec ma sœur, Aelle, tu te souviens d'elle ? Et moi, tu te souviens de moi ? ».

Bien vite, leurs histoires ne me passionnent plus. Mes doigts s'enroulent plus étroitement autour de mon verre dont j'avale une gorgée que je n'apprécie pas. Je parcours la salle du regard car je n'ai rien d'autre à faire. Déjà, je sens l'ennui pointer le bout de son nez. Il prend de la place dans ma tête, il ne se laisse pas déconcentrer par les bruits alentours, les fragments de discussion que j'entends (« T'as pas envie de l'acuo-ter, toi, parfois ? J'te jure qu'il me... Attends, il revient... Je te dirais plus ta... »), par la musique qui résonne trop fort ou les corps qui me frôlent. Des corps partout. Qui passent derrière mon dos, qui contournent la table, le flot ne s'arrête jamais. J'espère soudainement que l'un d'eux me bouscule, ma main partirait alors en avant et mon verre se renverserait sur la table, le liquide formant un lac sur le bois et risquant d'un instant à l'autre de s'égoutter sur le sol. Alors je pourrais accorder toute mon attention à l'idiot, brayer : t'aurais pas pu faire gaffe ! Faire comme si tout cela me concernait réellement, comme s'il y avait un réel intérêt à exprimer sa colère dans un endroit pareil. Un endroit qui, par définition, ne laisse place à aucune réelle profondeur de s'installer.

Ah, vraiment ? Ce n'est pourtant pas ce que me dit ma tête et si elle me le dit aussi bien c'est parce qu'il n'y a aucun imbécile qui vient me bousculer. Mes pensées s'éparpillent dans tous les sens. Automatiquement, je me tourne vers cette partie de mon esprit qui n'est pas camouflée derrière le Sortilège qui est censé la cacher de moi. Cela me parait désespéré de me rappeler des bouleversements qui se sont déroulés sur ces lointains plateaux Écossais alors que je suis dans un pub bourré d'étudiants. De toute manière, je n'ai jamais été ailleurs qu'à Poudlard en Écosse, n'est-ce pas ?

Cela fait deux fois que mon regard s'égare de ce côté-là. La troisième fois, il s'arrête sur le visage qui m'apparaît à travers la foule. Je cligne des yeux et repars à ma morose attente en remarquant qu'il y a un risque pour que nos regards se croisent.

Aodren éclate de rire. S'il essaie de faire du charme à cette fille, ne devrait-elle pas être celle qui rit ? J'ai une brusque envie de me lever et de m'en aller. Ou alors je pourrais me lever, attraper mon frère par le col et le ramener à la table. Mais ce serait dire que j'ai besoin de lui. Et je n'ai pas besoin de lui. Je me fiche qu'il pense à ses plans drague alors qu'il avait décidé de passer la soirée avec moi.

Mes yeux trouvent naturellement le chemin vers le visage inconnu dans la foule — étrangement, c'est en voyant que l'homme me regarde que je comprends que c'est la réponse à cette question que je cherchais en me tournant vers lui : sera-t-il encore en train de m'observer ? Et oui, il l'est effectivement. Un grand dadais au visage en biais. Un regard qui insiste. C'est qui, cet abruti ? Je m'enfonce d'un cran de plus dans ma morosité. Je me détourne, j'avale une gorgée beaucoup trop longue d'alcool, mais un instant plus tard je reviens à lui parce que je sais. Je sais qu'il regarde. Et il regarde effectivement. Et ça m'énerve.

Je le fusille du regard ; quoi, que veux-tu ? Serait-ce parce que je suis influencée par l'alcool que j'agis ainsi ou est-ce seulement que mon agacement prend le dessus ? Je lui fais une grimace, les traits chiffonnés, l'air de dire : « quoi, t'as un problème ? ». Si tu as un problème, je vais te le régler, moi, et ce ne sera pas agréable.

2 mai 2024, 16:13
 Le Pitiponk  Le théorème du raton-laveur  PV 
Bon alors Poppy, quand est-ce que tu reviens à New-York ?

Une ombre passe sur le visage du sorcier. Est-ce la noirceur des pupilles qu'il croise à cet instant ? Ou simplement l'accroc au cœur que provoque la question d'Effy. Il détourne le regard, brisant l'éclair désagréable qui les liait jusqu'alors. L'atmosphère s'est refroidi et le souvenir du visage de sa mère passe comme un éclat furtif. Elle semble là, comme invitée parmi eux ce soir. Cora, New-York, les vieilles caves miteuse, le soleil brûlant sur les rives du fleuve Hudson. Comme Londres lui semble morose à côté de ces flamboyants échos. Il retient difficilement le soupir qui fait frémir ses épaules. D'un geste las, il retire le bonnet qui lui tient trop chaud et qui jusqu'alors maintenait ses boucles rebelles sous un dôme de laine.

C'est compliqué Effy.

Laconique est sa réponse. Ce n'est franchement pas dans ces habitudes, mais dès qu'il faut parler de lui, dès que la roue tourne vers son propre dossier, Poppy se transforme en huître. Ses lèvres se zippent comme une fermeture éclaire et lui extorquer la moindre information devient laborieuse. Son verre roule entre ses doigts, faisant déborder quelques gouttes de soda sur ses ongles. Il porte à sa bouche le sucre déposé sur ses ongles n'assumant pas le regard scrutateur de ses deux amies.

Ta mère te manque pas ?

Aïe. Elle appuie encore plus fort la bougresse. C'est quoi cette question ? Un rire silencieux s'échappe des naseaux de l'Américain. Bien sûr qu'elle lui manque, bien sûr qu'il aurait du l'écouter et ne pas lui faire autant de mal qu'il en a fait lors de son départ. L'idéal masculin de son père était un vieux piège miteux, une bouche puante aux dents acérées, et le mignon petit garçon qu'il était est tombé dedans, regardant les crocs du loup se refermer derrière lui sans pouvoir en réchapper. Il est fait comme un rat Poppy. Désormais il ne peut plus fuir ailleurs.

Le passeport, les voyages à l'étranger. Tout ça c'est compliqué Ef, élude-t-il en préférant répondre à la première question plutôt qu'à la seconde.

Éluder. C'est exactement ce qu'il fait. Son regard fuit celui trop curieux d'Effy Pierce, et celui inquiet de Margaret Rice. Cette dernière s'apprête à poser sa main sur l'avant bras de son ami, mais celui-ci se lève avant même que la pulpe de ses doigts n'atteigne sa cible.

Je reviens les filles, il me semble que je reconnais quelqu'un là-bas.

Et sans plus d'explication, il les plante là, comme deux Choux mordeurs de Chine. Elles auront bien assez à cancaner sur son manque de coopération. Il a besoin de quitter le navire quelques instants, d'aller jeter l'ancre ailleurs et de voir d'autres horizons. Même si ces derniers sont mouvants et probablement en zone orageuse.

Il s'approche de cette table où réside la sorcière, seule, s'installe sans demander la permission et retient un soupir de soulagement de s'être éloigné des questions empoisonnées des deux américaines. Il a besoin de prendre l'air et de parler de quelqu'un d'autre. Avec quelqu'un d'autre. Et après tout, elle ne va pas garder ses sourcils froncés jusqu'à Beltaine quand même ?

La dernière fois que je t'ai vu tu fronçais déjà les sourcils. Ça te fiche pas des crampes à force ?

Il n'y va pas de main morte. Une gorgée pour faire passer la sauce aigre de sa tirade, car il sent que clairement ce n'est pas la bonne technique d'approche. Il risque sûrement la volée de bois vert, mais qu'importe.

Il est passé où ton raton-laveur bleu qui était avec toi l'autre jour d'ailleurs ?

Poppy dans toute sa splendeur. Persuadé, parfois, d'être le centre du monde, et que l'agitation qu'il a provoqué il y a un mois dans une vitrine, va rester gravée dans les mémoires de tout le monde. Mais peut-être, oui il y a un mince espoir, que cette fois, le pitre qu'il est, ait laissé ne serait-ce qu'une trace, même infime, dans l'esprit torturé de cette buveuse solitaire.

~ mâcheur de ballongomme de bullard

8 mai 2024, 11:14
 Le Pitiponk  Le théorème du raton-laveur  PV 
Je me persuade que ma grimace suffira. C'est le cas la plupart du temps : il suffit de montrer un visage désagréable et fermé pour empêcher les gens de trop s'intéresser à moi. Je me détourne de lui comme s'il n'avait plus la moindre importance — et c'est effectivement le cas. Mes yeux trouvent naturellement le chemin d'Aodren, toujours en train de draguer, ou du moins de faire quelque chose qui s'en approche. Souvent, le regard de la rousse se perd dans le lointain. Malheureusement, le lointain se trouve dans le dos de mon frère, là où je suis aussi. Après avoir manqué de frôler son regard trois fois de suite, je me détourne, emmenant mes épaules avec moi pour bien marquer la distance entre nous. Elle ne peut pas accorder toute son attention à Aodren ? Je commence à sérieusement douter de ses capacités à alpaguer l'intérêt d'une fille.

Je viens de brutalement descendre d'un cran de plus dans ma morosité lorsque mon simple petit univers, qui a la taille de la table que j'occupe, se retrouve bouleversé par une arrivée soudaine. Je n'ai même pas le temps d'ouvrir la bouche qu'il est déjà là, installé, sous mes yeux ahuris. Le type qui me regardait. Le sorcier qui a une touffe de cheveux sur le crâne qui me rappelle le nid d'un oiseau. L'ai-je déjà vu quelque part ? Le temps que cette question se formule dans mon crâne, il gâche tout en ouvrant la bouche. Et ma grimace ahurie se transforme en masque de colère.

Pendant un bref instant, le temps se suspend autour de moi. Plus de bruit dans les oreilles, plus d'odeur d'alcool dans mon nez. Tout se résume à lui et à ce qu'il vient d'oser me dire. Si ça me fiche des crampes ? Mes sourcils froncés ? Et la dernière fois que nous nous sommes vus ? Évidemment, répondant comme à un instinct primaire qui m'encourage à faire ce que l'on me reproche de faire, mes sourcils se froncent plus fort encore. Et puis il enchaîne, le Scroutt à pétard ! Il me faut une bonne poignée de secondes pour associer les mots "raton-laveur" et "bleu" et en conclure qu'il parle de Zikomo. Pendant ce temps-là, j'ai le temps de prendre une inspiration brusque ; ma bouche prend le contrôle de mon corps pour exprimer avant même que je ne puisse y réfléchir mes pensées les plus spontanées. Il faut dire que j'étais déjà de mauvaise humeur avant son arrivée et que je n'ai jamais eu l'ambition d'épargner les idiots qui viennent m'emmerder.

« Et la dernière fois que je t'ai vu, tu avais l'air aussi con ou c'est seulement l'alcool qui te rend comme ça ? »

Je le fusille du regard. Je suis incapable de savoir ce qui a le plus piqué ma fierté : la critique concernant mon air renfrogné, chose que l'on m'a reprochée tout au long de ma vie, ou l'insulte à Zikomo qui me fait aussi mal que si elle avait été dirigée vers moi ? Tout dans les agissements de ce garçon me déplaît au plus au moins. De gars qui me regarde bizarrement, il passe à sorcier insolent, arrogant et sûr de lui qui n'a aucune intention de me respecter. Résultat : il tombe tout en bas de la liste des personnes que j'ai envie de fréquenter. Je l'épingle d'un regard froid en resserrant les doigts autour de mon verre pour m'empêcher un geste colérique.

« Je me souviens pas : j'ai la mémoire sélective... »

Ah ! c'est amusant ça ! S'il savait que c'était moi qui était sélective avec ma mémoire. Je poursuis sur le même ton sarcastique :

« Je ne me rappelle que des gens marquants. T'as dû me faire une bien mauvaise impression pour que je ne me souvienne pas de toi. »

Oui, il y a certainement une intention purement méchante de faire le plus de mal possible. Les gens détestent toujours être oubliés. Ils se pensent suffisamment importants pour marquer les esprits, surtout le mien. Mais moi, personne ne me marque. Et celle qui le font, je finis par vouloir les évincer de ma mémoire.

À mon tour, j'avale une gorgée d'alcool avant de conclure sur un ton grinçant :

« Dégage. »

En arrière-fond de mon esprit, derrière la colère, la fierté piquée et la mauvaise humeur, les rouages de mon cerveau se mettent en marche : je réfléchis furieusement à l'endroit où nous nous sommes rencontrés, puisque c'est apparemment déjà arrivé. Je déteste avoir un train de retard sur les gens.