22 mai 2024, 18:31
Géopolitique des Bentley  solo++ 
Géopolitique des Bentley – rapports de forces dans l’espace et le temps, à l’échelle de la stricte intimité familiale.
I. Été 2047
a) Ada, Hector, Benedict
Ada regardait tourner par la fenêtre la girouette du toit d’en face, le menton posé dans ses deux mains. Avachie sur sa chaise en bois, la mine apathique, les coudes posés sur la table, elle regardait droit devant, le regard fixé sur cette girouette perpétuellement mouvante. A côté d’elle, Hector, revenu de Poudlard pour les vacances d’été, était penché sur un énième livre d’histoire, au titre probablement trop abscons pour nous autres non-initié aux nuances de la discipline, et qui par miracle ne semblait pas encore mourir d’ennui à la lecture d’un tel ouvrage. Seul blond de la fratrie, il ébouriffait mécaniquement ses cheveux déjà savamment décoiffé. Sans son air sérieux, on l’aurait pris pour un ado fauteur de troubles, forcé par ses parents à lire les bouquins du programme scolaire. Debout, de l’autre côté de la table, se trouvait Benedict, qui, accoudé à la fenêtre et une cigarette bon marché dans la main, était occupé à aspirer avec délectation une variété de fumées et autres particules, puis, tendant son cou de manière à ce que sa tête passât par la fenêtre et fût tout à fait à l’extérieur, à les rejeter minutieusement en un mince nuage gris, qu’il regardait pensivement se dissoudre dans l’air ambiant avant de recommencer son manège.
_ Tu sais, maman va se rendre compte un jour que tu continue de fumer.
Ada regarda son grand frère d’un air inquisiteur. Si le verbe « apercevoir » lui avait été plus naturel, elle l’aurait utilisé avec bonheur, mais, de crainte de se ridiculiser en utilisant un mot inadéquat, elle avait préféré s’abstenir. Ses mains appuyaient sur ses joues et en révélaient encore plus la rondeur, mal cachée par ses cheveux courts qui s’agitaient en boucles brunes tout autour de son crâne. L’air nonchalant, presque boudeur, elle fixa son frère dans les yeux pendant quelques secondes, mais, comme il ne répondait pas, elle retourna à sa girouette et sa pointe en fer qui s’agitait deux toits plus loin. Au contraire de son appellation*, ce n’était pas un coq qui se balançait au gré du vent, mais plutôt une flèche sobre, qui devait jadis être grise mais qui, avec le temps, avait viré à un orange foncé des plus douteux. En dessous de la flèche, des lettres stylisées, solidement ancrées à un poteau inamovible, indiquaient fièrement les quatre points cardinaux. Ada sourit : même si la girouette était parfois à l’Ouest, au moins ne perdait-elle jamais le Nord.
_Peut-être, mais je préfère largement que ce soit « un jour » plutôt qu’aujourd’hui.
Bénédict s’était décidé à répondre, et lançait en même temps à la jeune fille un regard suspicieux. Pour toute réponse, elle haussa les épaules ; elle préférait toujours dire les choses frontalement, mais si son frère voulait s’enliser dans des cachotteries, elle n’allait pas certainement pas le dénoncer aux parents. C’était son problème, pas le sien.
Elle recommença à fixer sa girouette.
_J’apprécie ta discrétion, comme toujours, sœurette. Et avec un clin d’œil, il écrasa sa cigarette dans le fond d’un verre oublié dans l’évier et le mis dans le lave-vaisselle, avant de fermer délicatement la fenêtre. Puis il se dirigea vers le canapé (où il dormait quand il venait à la maison), et saisit entre deux oreillers son sac à bandoulière où était stocké pêle-mêle un assortiment de vêtements et d’accessoires de toilette (brosse-à-dent, rasoir, et surtout, une brosse, qu’il utilisait pour rabattre soigneusement en arrière ses cheveux bruns mi-longs). Sa mère, désespérée de tout ce bazar, avait bien tenté de lui offrir une valise, mais il avait refusé, arguant que « dans les escaliers, c’est vraiment pas pratique ». Il se saisit donc de son sac, et en sortit un objet rectangulaire qu’il posa sur la table, devant Ada. Celle-ci en oublia jusqu’à sa belle girouette : c’était un livre, « La baguette ensorcelée ». Un peu corné peut-être, témoignant d’un passé antérieur agité, mais un livre tout de même, dans son entièreté, avec le titre au début et la table des matières à la fin.
Benedict ébouriffa affectueusement les cheveux de sa sœur, avant de dire, content du ravissement qui se peignait sur le visage de celle-ci :
« _Tu vas bientôt avoir accès à la bibliothèque de Poudlard, mais je me suis dis que tu voudrais quelque chose pour passer l’été. » Ada approuva d’un hochement de tête, mais Hector ricana avant de remarquer :
« _Tu t’es trompé mon vieux… Ça ne tiendra pas l’été ! Je lui donne trois jours, max.
_Et bah tu lui donneras ton bouquin d’histoire, je suis sûr que c’est passionnant... »
Hector murmura de mécontentement dans sa barbe, vexé par le sourire narquois de son frère. Pour lui, c’était passionnant.
Le jeune sorcier ne s’insurgea pas de ne pas avoir de livre ; après tout, il avait accès à Poudlard, maintenant, et à ces multiples ressources. Son grand-frère était déjà bien généreux, alors qu’il était payé une misère.
_En parlant de passion... ça avance, le sport ?
Benedict haussa les épaules.
_Ça va… On a gagné contre les Redhot, hier.
Il ne s’épancha pas plus sur le sujet, et pour cause : les choses ne prenaient pas une bonne tournure. Benedict faisait parti d’une équipe de Quidditch de la banlieue londonienne, et avait pour but de devenir pro un jour, mais jusqu’à ce qu’il puisse en faire un revenu convenable, il travaillait en parallèle dans une brasserie au centre-ville. S’il pouvait supporter servir les fonctionnaires du gouvernement et les businessman foireux pendant leurs pauses midi, cela l’empêchait néanmoins de s’entraîner autant qu’il le voulait ; et avec les moyens limités de l’équipe et l’équipement bancal qui en découlait, les résultats n’étaient pas aussi bons qu’on pouvait l’espérer. Mais pas question de dire tout ça à ses deux petits frère et sœur : l’aîné doit monter l’exemple, être drôle, charismatique, et promis à un avenir stable, pas foutre sa vie en l’air en courant après un rêve de gamin.
Un silence gêné s’installa, Hector n’étant pas convaincu par la réponse de son frère, et Ada étant partie dans son monde, encore une fois. Benedict sourit, un peu faussement, avant de dire d’une voix de présentateur télé :
_Maaiiiiis vous savez ce qui avance ? Ces cheveux de beau-gosse ! Regarder-moi ça, ça vous donne pas envie d’avoir la même coupe de rêve ? Olàlà, fit-il en prenant une voix aïgue, et en s’éventant vigoureusement de la main, sous les gloussements du reste de la fratrie, Benedict est à tomber par teeeerre, aujourd’huiiii ! Comment fait-il pour avoir une chevelure aussi paaarfaiiiite ?
Et sous les éclats de rire d’Ada, Hector, très fier de ses cheveux blonds, se leva et poursuivit Benedict autour de la table pour tenter à tout prix de décoiffer son frère, clamant haut et fort qu’il « ne laisserait pas quelqu’un d’autre que lui dire qu’il avait une coupe « parfaite », serait-ce un membre de sa famille proche ». Ce à quoi Benedict répondit qu’il « en avait marre de son ton de bourgeois » et, se contentant de cet argument plus que contestable, décoiffa encore plus les cheveux de son frère, mettant honteusement à profit la différence marquante de taille entre les deux jeunes hommes, sous le fou rire d’Ada et les mimiques exagérément indignées de son frère.

Dehors, le vent s’était calmé comme par magie, et la girouette affolée était devenue calme. Des rayons de soleil commençaient à percer à travers les nuages, et ricochaient sur les façades des maisons, comme dans un tableau à l’huile. Mais Ada ne s’en rendit pas compte, parce qu’avec deux frères aînés, il serait utopique de dire qu’elle avait beaucoup de temps pour regarder par la fenêtre.
Dernière modification par Ada Bentley le 13 juil. 2024, 23:12, modifié 1 fois.

#28363c
~My smile wraps around my head splitting it in two, two

4 juil. 2024, 23:13
Géopolitique des Bentley  solo++ 
I. Été 2047
b) Ada, Molly
Ada est assise sur une chaise, les coudes appuyés sur la table de la salle à manger. Ses mains sont repliées sur un livre de poche, avec une couverture cornée, et ses yeux sautent de mots en mots, de lignes en lignes, patiemment. Seul le bruit des pages tournées habite l'appartement, et des fantômes semblent occuper les étagères alors qu'elle est seule parmi le mobilier.
Une porte grince. Elle se retourne vivement, méfiante. Puis elle pousse un soupir, rassurée. Des chaussures claquent sur le parquet, puis on pose des sacs lourds sur le bois dur de la table, dans un bruit mat et sourd. La fermeture de la porte fait résonner la cage d'escalier ; on lui adresse un regard réprobateur, comme si elle est responsable des courants d'air. Puis une voix claire et rayonnante flotte dans l'air, elle chasse les fantômes qui n'aime pas le soleil.

_Chérie ! Tu viens m'aider à ranger les affaires ?

Un soupir, un livre qu'on pose, des pieds qui traînent. Puis le froissement des sacs qu'on farfouille.

_Cache ta joie... Tiens, où sont les garçons ?

Un chuchotis lui répond. Sourcils froncés, le soleil brille à nouveau, trop fort :

_Ils font une sieste ? Étonnement.

Chut... chut... tout doux, il ne faudrait pas qu'on se brûle.

_Ils ont passés l'âge, pourtant...

Des pas résonnent au travers de la pièce. Une porte s'ouvre, doucement. Un silence. Puis une porte se referme, doucement. Puis un constat murmuré :
_Ah oui, tiens, ils dorment...

Et oui. Le bruit des fruits qu'on empile se mélange avec celui du frigo qu'on ouvre, et puis soudain il n'y a plus de bruit du tout. Maman s'est assise sur une chaise.

_Maman ? Ça va ?

Ada s'approche, pose négligemment la dernière pomme dans un saladier puis elle s'assoit en face de sa mère. Elle voit son air inquiet, lasse. Ses cheveux bruns attachés en une natte commencent à flotter en pagaille autour de son visage, alors qu'elle soupire, longuement. Le soleil a un peu trop brillé, aujourd'hui.

_Ça va, ma chérie, ça va... Je suis juste un peu fatiguée...Et puis, qu'est'qu'y fait chaud par ici, non ?

Un sourire maigre vient effleurer son visage. Oui, il fait chaud, trop chaud, comme chaque été depuis qu'on a emménagé dans cet appartement dans les combles... Mais ça on y peut rien, alors on s'évente avec ses mains, puis avec un papier, car c'est toujours plus efficace.

_Tu veux que je fasses la cuisine à ta place, Maman ?

Ada a le visage sérieux d'un enfant responsable. L'interdiction de toucher à la gazinière avait disparu quelque part entre ses neuf et ses dix ans, quand elle était devenu assez grande pour que ses parents confonde son âge avec celui d'Hector, oubliant les quatre années qui les séparaient. La fenêtre ouverte claque - comme quoi, il doit y avoir du vent, même si on ne le sent pas, et Ada se lève et la ferme doucement. Maman est soulagée, elle acquiesce à sa proposition.

_Oh, tu es une ange, Ada.
_Je ne crois pas qu'il y ait des anges femmes, maman.
_Très juste, Ada. La jeune femme laisse échapper un rire cristallin. _Très juste...

_Bon, je vais dormir un peu, alors... Je comprends bien tes frères, finalement. Cet été n'en finit pas ! Je peux te laisser seule ?

Bien sûr, Maman. Et oui, bien sûr. Bien sûr qu'elle peut laisser Ada seule. Comme elle peut être sûre que le repas sera prêt. Alors qu'elle quitte la pièce, elle se réprimande en silence. Elle ne devrait pas se décharger ainsi sur Ada... Mais elle est si mature, il est facile d'oublier à quel point elle est jeune. Elle n'est même pas encore à Poudlard ! Mais la jeune fille est toujours volontaire pour assister sa mère à la tâche, quand ses grands frères ne sont pas là, et il est si facile d'accepter...

Ada se retrouve seule. Elle reprend son livre là où elle l'avait laissé. Les coudes appuyés sur la table, l'appartement n'est habité que du bruit des pages qui tournent. Pas un bruit, pas un soupir. Le soleil ruisselle de la fenêtre ouverte ; la chaleur semble figer le temps.

Ada est seule parmi le mobilier, et il y a des fantômes sur les étagères.

#28363c
~My smile wraps around my head splitting it in two, two