Baguette de bouleau et géant damné
AVRIL 2037
AELLE - 7 ans
AODREN - 9 ans
AODREN - 9 ans
« On fait quoi si on le croise ? marmonne la petite fille en tournant les yeux en direction de son frère.
— On le tue ! » braille le garçon, le regard brûlant, en s’accrochant de toutes ses forces à la petite branche qu’il a trouvé un peu plus tôt.
Aodren gambade sur le chemin qui serpente au milieu des troncs d'arbre, fouettant l’air de sa fausse baguette magique. Aujourd’hui, il a retroussé très haut les manches de la chemise que son père l’a forcé à enfiler ce matin pour aller chez leur précepteur. Il porte encore sa cape sur les épaules, parce que : « il ne faut pas que tu prennes froid, chéri, et ne t’avise pas de l’enlever ! Cela vaut aussi pour toi, Aelle ». Ses yeux verts fouillent la forêt qui l’entoure avant de revenir se poser sur sa sœur qui s’est arrêtée au milieu du chemin.
Aelle fronce les sourcils, comme souvent. Avec elle, on ne sait jamais si elle est en colère ou seulement concentrée. Elle mâchonne ses lèvres et Aodren se surprend une fois de plus à la trouver étrange, mais il ne dit rien. Il continue de gambader tout en agitant sa baguette magique qui fait de lui le meilleur sorcier de l’univers.
« Faut qu’on avance Ely, allez ! Dépêche-toi, dépêche-toi !
— Mais comment tu vas le tuer ?
— Avec la magie, réplique Aodren sur le ton de l’évidence en levant bien haut sa branche. J’ai la baguette de bouleau, j’te rappelle ! Je suis le sorcier le plus fort du monde !
— Sureau, » corrige à mi-voix Aelle en fronçant le nez.
Elle passe à côté de son frère. Il jurerait l’avoir vu lancer à sa baguette un regard dégoûté, mais ça ne peut pas être vrai, n’est-ce pas ? Parce que cette branche ressemble comme deux gouttes d’eau au croquis de la baguette de bouleau qui se trouve dans son exemplaire des Contes de Beedle le Barde.
« Quoi ? » demande le jeune garçon en lui emboîtant le pas.
Il faut toujours qu’Aelle fasse la maline, qu’elle sache toujours mieux que les autres, qu’elle ait un wagon d’avance comme dirait Zakary. Elle n’est pas sa camarade de jeu préférée, mais c’est elle qui a voulu aller dans la forêt aujourd’hui, alors Aodren l’a suivie — c’est si rare qu’elle veuille jouer avec lui !
Le weekend dernier, Narym, qui était de visite au domaine, en a profité pour leur raconter l’histoire de Fulgrum le géant damné. Paraîtrait-il l’un des pires ennemis de la famille ! Et tout le monde sait que les géants de la région détestent les Bristyle depuis des générations. C’est Narym qui le leur a dit. Aelle a confiance en Narym. Alors s’il dit que Fulgrum traîne dans les environs, c’est que c’est vrai. Évidemment qu’elle a demandé à Aodren d’aller dans la forêt aujourd’hui au lieu de rester dans la Tour à lire des livres : elle a envie de raconter ses aventures à Narym la semaine prochaine quand il reviendra la voir et Aodren est bien meilleur chasseur qu’elle. Même s’il est incapable de se souvenir du nom de la baguette légendaire.
« Su-reau, répète-t-elle en articulant exagérément, heureuse de pouvoir apprendre une chose à son grand frère. C’est la baguette de sureau qu’il y a dans le conte des Trois frères. Je suis pas sûre qu’tu sois plus fort qu’un autre avec une baguette en bouleau. Et tu vas le tuer avec quel sortilège ? »
Elle pose un regard inquisiteur sur Aodren. Elle est presque capable de voir son esprit peiner à relier les deux sujets qu’elle vient d’évoquer. Son petit visage se fronce, ses yeux verts tombent vers le sol. Parfois, elle aimerait le secouer pour qu’il pense plus vite.
« Tuer qu… Ah, Fulgrum ! »
Il observe sa baguette qui n’est pas donc pas une baguette de bouleau mais bien de sureau ; il a beau trouver agaçantes toutes les connaissances d’Aelle, Aodren sait que si elle affirme quelque chose, c’est qu’elle a raison. Elle lit beaucoup trop pour dire des énormités. Tout à coup, le garçon oublie qu’il vient de se faire corriger par sa petite sœur, il oublie le ton sérieux de cette dernière et ses questions pertinentes. Il bondit sur le chemin, le cœur en proie à une joie et une motivation débordantes.
« Je vais lui lancer un Stupefix, crie-t-il en s’élançant en avant à toutes jambes, allez Aelle, faut se dépêcher ou il va nous échapper ! »
Aelle court derrière lui, entraînée malgré elle par l’excitation de son frère qui zigzague entre les arbres en agitant son bout de bois. Il lance des Stupefix invisibles qu’Aelle voit s’écraser contre les troncs d’arbre sans ne faire aucun dégât. Et si les sortilèges invisibles ne font aucun dégât, c’est parce que le sortilège de Stufépic… Stupificti… Le Stupéfix n’a pas été créé dans cette optique. Le cerveau de la petite fille tourne à plein régime, presque autant que ses jambes qui la font filer à toute allure à travers la forêt dont ne s’échappent que le bruit d’un court d’eau au loin et les piaillements de quelques oiseaux dans les hauteurs.
Bien que les mots s’amassent au bord de ses lèvres, pressés par son envie d’expliquer à Aodren pourquoi il ne peut pas utiliser ce sortilège pour tuer un quelconque ennemi, Aelle ne dit rien, incapable de parler quand elle court à cette allure. Elle ne se doute pas que c’est exactement pour cela que son frère l’a entraînée dans une telle course. Il court à toute vitesse à quelques mètres devant elle, ouvrant la voie sans hésitation tant il connaît le chemin par cœur. Il encourage gaiement la petite fille qui n’a aucun mal à le suivre, même s’il lui arrive de trébucher dans les pans de la cape qu’elle porte sagement sur le dos malgré la chaleur printanière.
Les deux enfants déboulent dans une grande clairière envahie de rochers de toute taille. Ici, c’est comme si le reste du monde n’existait plus. Les arbres forment une barrière entre les enfants et la réalité. Ici, ce n’est pas la forêt. C’est le domaine des Géants de pierre. C’est leur terrain de jeu. Ils ont dans cette clairière des centaines de souvenirs avec leurs grands frères.
Aodren garde la position, jambes écartées, baguette dressée comme sur les images des livres qui s’entassent à côté de son lit dans lesquels des duellistes renommés combattent les forces du mal. Son regard fouille les alentours à l’affût du moindre ennemi, ses oreilles surveillent le moindre bruit suspect et…
« Stupefix… ça… tue… pas, ahane Aelle, les mains appuyées sur ses genoux pour reprendre son souffle. C’est un sortilège… qui… qui sert à immobiliser. »
Elle prend une grande inspiration en se redressant, son regard noisette déjà trop sérieux posé sur le profil dépité de son frère qui a tout perdu de sa superbe. Sa fausse baguette pend à ses côtés. Comment jouer à Chasse le géant si elle ne fait qu’interrompre le jeu avec des remarques qui ne sont pas utiles ?! Mais pour Aelle, elles ne sont pas simplement utiles, elles sont nécessaires : la vérité n’existe pas pour rien. Il faut dire les choses telles qu’elles sont. C’est à ça que sert l’apprentissage et tous les livres qu’elle lit, même ceux qu’elle peut à peine comprendre : à pouvoir raconter les choses telles qu’elles sont au lieu de raconter des bêtises plus grosses que Fulgrum le Géant de pierre.
Voyant qu’Aodren ne réagit pas, Aelle a une pensée qui revient régulièrement dans son quotidien : il a rien compris ! Les enfants de son âge comprennent rarement ce qu’elle raconte. Ils lui lancent des regards vides ou ont des rires plein de choses qui blessent. Mais que ce soit des silences ou des rires moqueurs, Aelle sait que derrière ne se cache qu’une ignorance qu’elle déplore et qu’elle trouve déjà, malgré son jeune âge, honteuse — maman dit toujours que le savoir, c’est le véritable pouvoir d’un sorcier. Qu’un sorcier qui ne sait pas, c’est un sorcier incapable.
« Ça veut dire que ce sort va t’empêcher de bouger, » précise-t-elle le dos très droit et la voix très lente, à la recherche d’une trace de compréhension sur le visage de son frère.
Les sourcils de ce dernier se lèvent très haut sur son front avant de se froncer, comme ils le font à chaque fois que quelque chose le dérange ; son nez se plisse également et ses yeux verts s’assombrissent.
« J’avais compris la première fois ! » s’écrit-il sur un ton colérique.
Il n’a plus envie de jouer. Il balance sa baguette de bouleau… Non, de sureau ! par terre et s’avance parmi les rochers pour aller s’asseoir au sommet de l’un d’eux. Il abandonne derrière lui une Aelle désoeuvrée qui ne comprend pas pourquoi Aodren se met à crier. Le regard baissé sur la fausse baguette jetée, elle se demande si elle devrait préciser que les sorciers ne se débarrassent jamais de leur baguette magique. Pour jouer, il faut jouer correctement, non ? Comment Aodren peut-il être le meilleur sorcier du monde s’il jette sa baguette magique de la sorte ? Finalement elle ne dit rien, mais quand elle lève de nouveau les yeux vers son frère, celui-ci la toise d’un regard qui veut clairement dire : je suis en colère.
« Tu fais tout le temps ça ! souffle-t-il alors en gonflant les joues. À l’école, tu fais toujours ça ! Hier, Marcus est venu m’dire qu’il en a marre de toi, tu fais aucun effort, c’est toujours pareil !
— Je fais quoi ? » demande Aelle d’une voix égale.
La petite fille n’aime guère parler de l’école avec Aodren. Il semblerait qu’elle fasse toujours quelque chose d’interdit. Parfois, il lui reproche de rester dans son coin et de lire toute la journée. D’autres fois de se disputer avec ses copains alors qu’elle ne fait que dire des vérités ! D’autres fois encore, il essaie de la conseiller. Tu devrais faire davantage comme ci ou davantage comme ça, lui dit-il. Aelle, qui n’a jamais su se forcer à faire des choses qui ne lui semblent pas naturelles, ne l’écoute pas. Aodren pense alors qu’elle le fait exprès. Exprès pour le ridiculiser, exprès pour que ses copains lui reprochent d’avoir une sœur bizarre qui connaît les réponses à toutes les questions de la préceptrice et qui préfère rester seule que venir jouer avec eux dans la cour de récréation.
« Tu corriges toujours tout le monde ! grogne Aodren qui a le visage rouge des enfants en colère. Même quand c’est pas le moment. » Il croise les bras sur sa poitrine, le regard sombre. « Surtout quand c’est pas le moment.
— C’est pour pas qu’les autres continuent à croire des choses fausses, réplique Aelle.
— On s’en fout de croire des choses fausses, on veut juste s’amuser !
— C’est idiot ! insiste la petite fille dont le visage commence, lui aussi, à rougir de colère. Faudrait plutôt me remercier que m’dire que c’est pas bien ! »
Le sentiment qui grandit dans la poitrine d’Aelle est de ceux qui nouent la gorge et qui abîment l’âme. Un sentiment tout gris qui referme le monde sur elle. Comme lorsque papa lui demande ce qui ne va pas (« Tu n’as rien dit depuis plusieurs heures, ça va ma puce ? ») alors que tout va bien. Comme lorsque maman esquisse un sourire mensonger sans faire mine de la prendre dans ses bras quand Aelle va se coller contre ses jambes (« Pas maintenant, Aelle, je suis occupée »). Comme lorsque la préceptrice soupire quand elle lève la main en classe (« Je sais que tu as la réponse, Aelle, laisse tes camarades essayer »). Comme lorsque Natanaël lève les yeux au ciel quand elle dit « je n’ai pas envie » quand ses frères proposent de jouer tous ensemble. Parfois, Aelle ne comprend pas pourquoi le monde n’est pas exactement comme elle s’attend à ce qu’il soit. Pourquoi les autres ne comprennent-ils pas ? Pourquoi ne sont-ils jamais contents ? Pourquoi n’aiment-ils pas son silence, sa connaissance, ses facilités scolaires ? Pourquoi lui reprochent-ils de préférer le calme au jeu ? Pourquoi lui répètent-ils sans cesse des « tu devrais faire ceci » ou des « il faudrait que tu sois comme cela » ?
Insensible au sentiment gris qui grimpe dans le corps de sa sœur, Aodren se redresse sur son rocher, le regard furieux. Il sait qu’il n’a pas le droit de crier (« C’est méchant de crier, dit souvent papa, et ça n’amène jamais rien de bon »), mais parfois il aimerait hurler de toutes ses forces sur sa sœur. Et quand il pense ça, il ressent aussitôt une bouffée de honte dont il met des jours à se débarrasser — son père serait certainement très déçu s’il savait que son fils avait de telles pensées, non ? Alors Aodren ravale ses cris et, dans une profonde inspiration, essaie aussi de ravaler sa colère. C’est un peu plus dur avec celle-ci. Elle déborde par tous les pores de son corps, il ne sait pas encore comment faire pour la contrôler.
« Arrête de faire ça devant mes copains, balance-t-il à travers ses mâchoires serrées, parce qu’tout le monde te trouve bizarre ! »
Sur ses paroles, il saute du rocher et prend la direction du sentier. Aelle le suit du regard, sans comprendre que ce qui l’empêche de lui courir après pour défendre ses valeurs, c’est le coup brutal que lui a mis le mot « bizarre » qui continue de résonner dans son esprit. Bizarre. Bizarre. Bizarre. Bizarre. Alors la seule chose qu’elle parvient à faire, c’est articuler maladroitement d’une voix un peu rauque :
« Mais tu vas où ? Faut qu’on s’occupe de Fulgrum ! »
Fulgrum le Géant Damné ! Il hante la forêt du Worcestershire et tout le monde sait que c’est le rôle des Bristyle depuis des temps immémoriaux de contenir l’invasion des Géants de pierre dans cette partie de l’Angleterre ! Narym leur a donné la tâche de protéger le domaine ! Mais Aodren s’éloigne sans montrer s’il a ou non entendu ce qu’elle a dit. Il se fiche bien de ce géant imaginaire, il veut rentrer pour ne plus avoir à supporter sa sœur.
Il atteint l’orée de la carrière. Aelle le regarde s’éloigner sur le sentier. Bientôt, il n’est plus qu’une silhouette au milieu des arbres. Bien que consciente que rester seule dans la forêt est une infraction de premier ordre aux consignes maintes et maintes fois répétées de leurs parents, elle ne fait pas mine de courir après son frère. Ses sourcils sont froncés et les traits de son visage tout contractés par une colère qu’elle est incapable d’exprimer. Elle arpente la clairière sans savoir pourquoi elle ressent toutes ces choses et puisqu’elle ne peut pas comprendre, pour s’éviter de pleurer elle se raconte le contenu du cours de géographie de l'après-midi.
« Le Worcestershire fait partie de l’Angleterre. L’Angleterre fait partie de la Grande-Bretagne. La Grande-Bretagne est composée de l’Angleterre, de l’Écosse et du Pays de Galles. La Grande-Bretagne et l’Irlande du sud forment le Royaume-Uni. Le Royaume-Uni est…
— Du nord, la corrige une petite voix boudeuse à l’autre bout de la clairière. L’Irlande du Nord. »
Aelle se stoppe net et jette son regard à l’assaut de son grand-frère qui, mains enfoncées dans les poches et visage tordu par une moue mécontente, est revenu sur ses pas pour la corriger si effrontément. Pointer du doigt une erreur commise par Aelle n’était pas la chose à faire. Celle-ci avait commencé à ce calme grâce à sa récitation, mais aussitôt sa mine se froisse de nouveau et ses sourcils se froncent ; à ce moment-là, elle ne peut s’empêcher de se dire qu’elle n’est pas bizarre, elle est juste idiote. Idiote, idiote, idiote. Évidemment qu’il s’agit de l’Irlande du Nord !
« On peut pas rentrer tout seuls, marmonne Aodren qui n’a absolument pas conscience de l’avoir vexée — après tout elle corrige sans cesse les autres, alors elle ne peut qu’apprécier être corrigée à son tour, n’est-ce pas ? — Alors j’suis r’venu t’chercher…
— Fallait pas, » réplique Aelle sur le même ton, sa fierté aussi bafouée que celle de son frère.
Malgré tout, elle s’approche du garçon et emprunte à sa suite le sentier qui les ramènera à la maison, conscients que pour rentrer, ils doivent être deux s’ils ne veulent pas essuyer les foudres de leur père et de leur mère. Le premier les sermonerait pendant une éternité s’il apprenait qu’ils s’étaient séparés dans la forêt ! Quant à la seconde… Son regard vaut tous les mots et ni Aodren ni Aelle n’a envie de le croiser.
Les deux jeunes sorciers arpentent de nouveau la forêt, leur rythme beaucoup plus lent qu’à l’aller. Ils ne se parlent pas, ne se regardent pas. Après vingt mètres, lui a déjà oublié sa colère et songe avec envie à sa bande dessinée qui raconte les pérégrinations d’un groupe d’aventuriers dans le monde magique d’autrefois. Elle se répète encore et encore, et elle le fera jusqu’à ce qu’elle ait passé la porte de la maison : « L’Irlande du nord fait partie du Royaume Uni. L’Irlande du nord. Du nord. Du nord. Du nord. Du n… ».
Dans cette ambiance morose, il n’y a guère que Fulgrum le Géant pour se réjouir de ne pas avoir eu à essuyer une attaque fulgurante du clan Bristyle. La prochaine fois il sera moins chanceux ! se promettent chacun de leur côté Aelle et Aodren, secrètement affligés d’avoir vu gâchée par l'autre cette partie de Chasse le géant.
— Fin —