OS Mais le reptile gagne toujours

11e jour du mois d'octobre 2049

Nouveau poste, nouvelles responsabilités, de nombreux changements qui nécessitait l'acquisition de nouveaux objets, ou du moins c'est ce qu'avait considéré Adélaïde lorsqu'elle s'était rendue pour la énième fois sur le chemin de traverse. Elle avait déjà, dans une sacoche sans fond, amassé trois nouvelles lectures, un chandelier tout neuf et deux paires de souliers vernis. Bien suffisant pour une journée shopping, me diriez-vous. Pourtant, sur le chemin du retour, elle ne put s'empêcher de ralentir à la vue de la Ménagerie magique, et son habituel remue-ménage. Dans un premier temps, elle pensa à simplement tracer la tête baissée, afin d'éviter toute envie d'y pénétrer. Malheureusement, une partie de son esprit chassa ce sublime plan à coups de bâton, et l'Allemande se retrouva sur le seuil de la boutique, sans vraiment savoir ce qu'elle faisait ici. Elle observait avec intérêt chaque bestiole installée ici ou là en fonction de l'espace disponible. Des chouettes, hiboux qu'Adélaïde survola rapidement – on en voyait souvent, pas la peine de les observer pendant trois heures–. Des rats, elle retint une grimace en se faisant la réflexion que seul un sans-abris pouvait avoir une telle chose en guise d'animal de compagnie. Des chats, plutôt mignons, il fallait le dire, mais elle se souvint de celui d'une amie, qui, apparemment, laissait plein de poils partout. Quelle horreur. D'un autre côté, étaient installées d'autres créatures un peu plus étranges, comme des araignées –sûrement très utile si on aime les toiles sur mesure– mais aussi des croups, sans commentaire, pensa-t-elle, des boursouflets... Enfin, elle revenait devant des animaux un peu plus normaux. Un jeune furet débordant d'énergie attira l'œil de la trentenaire, dont le visage se fendit en une moue sincère à la vue de cette adorable petite créature. Son pelage caramel, ses petits yeux brillants, et cette sorte de sourire qu'il affichait lorsqu'il ouvrait la bouche... Il était si mignon...
Pourtant, Adélaïde se redressa. Les mains posées sur sa canne, droite, elle réfléchissait. Acheter un animal ? Il fallait s'en occuper, et puis elle avait déjà assez dépensé aujourd'hui... Mais encore une fois, ses muscles agirent plus vite que sa conscience. Elle s'était repenchée et caressait doucement la petite barbichette de l'animal à travers sa cage. C'était mal, ça allait terminer mal, elle en était certaine. C'était trop tard.

Après cinq minutes d'interaction mignonne, Adélaïde s'était décidée. Elle avait réfléchi, cet animal devait repartir avec elle, et il n'en était pas autrement. Après avoir épousseté sa robe et ramassé sa canne, elle s'apprêta à appeler la vendeuse pour embarquer la petite chose. À mi-chemin du comptoir, alors qu'elle planifiait déjà sa vie autour de cet achat, son regard fut attiré par une forme verte qui s'entortillait dans tous les sens. Évidemment, elle ne pouvait passer à côté d'une opportunité pareille. La brune fit volte-face, manquant au passage de renverser un autre client, et se rua vers le compartiment de verre où, dans le plus grand des calmes, se tenait un serpent. Un véritable serpent. C'était une blague ! Comment ? Un serpent ? Mais qui voulait de ça chez s- Les petits yeux perçants de celui-ci rencontrèrent ceux d'Adélaïde, ébahie. D'un jaune profond, ils lui glaçaient le sang, comme s'il venait congeler sur place l'habituel feu qui brûlait en la Brennen. Il l'avait totalement supprimé.

Löschen...

Le reptile sembla s'être reconnu en ce nom, et remua un peu plus dans sa boîte. Habituellement, elle aurait été apeurée par ce genre de créatures, potentiellement venimeuses, mais aujourd'hui, face à celui-là, elle avait comme l'impression qu'il ne lui arriverait rien. Qu'elle était en sécurité. Le meilleur moyen d'éviter de se faire attaquer, est d'être dans le camp de ceux qui le font. Peut-être serait-ce le cas avec le serpent ? La situation l'hypnotisait totalement, comme si elle avait touché le Graal. À croire qu'il avait attendu toute sa vie qu'elle vienne. En tout cas, cela en avait tout l'air.
Le pauvre furet s'était totalement volatilisé de son esprit, plus une once d'attention n'était porté à son égard. Le pauvre devrait trouver une autre maman.
Comme contrôlée par une force inconnue, elle se dirigea vers le comptoir, sans être arrêtée cette fois-ci, et acheta, ni plus ni moins l'animal.

Lorsqu'elle fourra sa bourse dans sa poche, la fourrure du petit mammifère de tout à l'air lui apparut du coin de l'œil. Le pauvre petit avait posé ses deux patounes avant contre les barreaux de sa cage, et semblait l'observer avec entrain. Ce n'était pas dans ses habitudes de s'enfuir ainsi, mais elle ne put supporter une telle action, et se précipita dans la ruelle avant de regretter ses actions. Le furet trouverait une gentille famille attentionnée. Malgré sa nouvelle possession élégamment enroulée autour de son cou, elle ressentit un pincement au cœur. Pauvre petite bestiole. C'était comme promettre quelque chose à quelqu'un, et être obligé de revenir sur ses mots par incapacité de les réaliser. C'est pourquoi, à partir de ce jour-là, elle se promit de ne plus jamais promettre, et ce fut sûrement la chose la plus stupide qu'elle n'ait jamais faite, mais l'heure n'était plus à la réflexion profonde.
À la sortie de l'enseigne, elle fit glisser la créature le long de son bras, lui provoquant un léger frisson, et l'admira une seconde fois. Ses écailles vertes luisantes arboraient de magnifiques motifs, noirs et blanc par endroit. Il ressemblait à une peinture, une œuvre d'art même. Elle comprenait mieux pourquoi une grande partie de la population, dont elle avait fait partie, repoussait les serpents. On ne voyait que l'image d'un reptile dangereux, repoussant. Mais jamais ils ne s'étaient penché sur la beauté de la création de mère nature. Il faut toujours chercher plus loin que ce qu'on voit, car se contenter de la partie exposée, la plus simple, démontrait un signe de faiblesse, selon Adélaïde.

Du bist sehr seltsam, nicht wahr? Wer hätte gedacht, dass ich mit dir gehen würde? Was meinst du, Löschen ?¹

Löschen. Un nom venu de nul part, mais que portait désormais le nouvel ami de cette acheteuse compulsive.

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¹ Du bist sehr seltsam, nicht wahr? Wer hätte gedacht, dass ich mit dir gehen würde? Was meinst du, Löschen ? – Tu êtes très étrange, n'est-ce pas ? Qui aurait pensé que repartirais avec toi ? Qu'en penses-tu, Löschen ?


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