Le dimanche, nous prenons le thé
Douze ans que ta sorcière noire parcourt les landes escarpés de ce monde de mots. Un tel nombre... Cela lui paraîtrait détestable, à cette femme qui jamais n'aurait voulu vieillir, n'est-ce pas ? Pour toutes les passions qu'elle a déchaînées dans le coeur d'Aelle, et pas seulement le sien, je te fais présent de ce texte.
Joyeux MLniversaire, @Kristen Loewy.
DANS CETTE DIMENSION, CELA FAIT DEUX ANS QUE KRISTEN EST PARTIE DE POUDLARD ET UN AN QU'AELLE L'A RETROUVÉE LÀ-OÙ-NOUS-SAVONS.
PS : toute ressemblance avec la Kristen et la Aelle de la Terre C-137 (la nôtre, donc) est le fruit du hasard.
TERRE C-1212
Un dimanche, juin 2049
Le sortilège la prévient au milieu de la nuit. Arrachée au sommeil par la sonnerie stridente, Aelle s’extirpe du lit en proie à une terreur comme elle n’en a pas connu depuis une éternité, de celles qui tétanisent et bloquent le souffle dans les poumons. Il lui faut une bonne minute pour comprendre d’où vient l’alarme et trois bonnes heures pour se rendormir tant elle se tourne et se retourne dans ses draps, sur ses lèvres coulant des jurons d’une grande familiarité destinés à la personne à l’origine de toutes ces perturbations.
Le lendemain matin, elle prend le temps de se préparer, de déjeuner avec Zikomo sur la table maladroitement fabriquée qui se trouve à l’extérieur, face aux Highlands, paysage familier qu’elle se félicite de n’avoir jamais partagé - pour le moment - avec celle qui le lui a fait découvrir. Le ciel se décline en une myriade de couleurs fantastiques, les nuages étalés comme s’ils avaient été peints par de grands coups de pinceaux donnés par un artiste passionné. Enchaînée par ses pensées, Aelle ne profite pas du paysage ; son cœur impatient la pousse à transplaner mais son esprit répond : « Calme, ne montre jamais ta hâte. » Elle termine donc son petit déjeuner, faussement paisible, en répondant à mi-voix aux commentaires de son vieil ami renard d’encre.
Le soleil est déjà haut lorsqu’elle abandonne le plateau rocheux et sa maison pour d’autres horizons. Son cœur bat à un rythme fou quand elle transplane, rythme qui atteint une vitesse déraisonnable lorsqu’elle apparaît à une centaine de mètres de la maison au bord de la falaise.
La jeune sorcière s’approche de la bicoque à grands pas, plissant les yeux pour s’assurer qu’aucune silhouette ne l’observe derrière les fenêtres — elle note que les rideaux ne sont pas tirés et que la fenêtre de la cuisine est entrouverte. Elle est donc bien rentrée, se dit-elle. Non pas qu’elle en doutait, après tout elle a une grande confiance en ses propres sortilèges : il n’y avait aucun moyen pour que celui qu’elle a posé autour de la maison pour la prévenir du retour de son habitante, partie depuis maintenant deux mois à l’étranger, ne fonctionne pas comme elle le souhaitait. Mais avoir des preuves concrètes et physiques de son retour la soulage, même si elle ne l'avouera pour rien au monde.
Après avoir discrètement désactivé le sortilège espion, Aelle rengaine sa baguette magique, gonfle ses poumons d’air frais et pousse la porte de la maison sans s’annoncer. Cette bouffée d’air frais est toujours nécessaire avant d’affronter Kristen Loewy — comme un souvenir que, quoi qu’il arrive, la vie continue toujours, quelque part. Une vieille précaution.
Aelle pénètre dans le salon comme en territoire conquis, ignorant son cœur qui rate un battement lorsqu’elle l’aperçoit sagement assise dans son fauteuil, un livre ouvert sur l’accoudoir et un carnet posé sur son genou osseux. Elle sait que la femme lève la tête à son entrée, fronce les sourcils, pince les lèvres et, peut-être, lève le menton dans une mimique désaprobatrice. Aelle feint ne pas voir tout cela, ne jette aucun regard à sa vieille mentore ; d’un coup de baguette elle prépare une théière et, en même temps que la vaisselle s’agite bruyamment, elle plonge la main dans la poche de sa cape pour en sortir un parchemin soigneusement roulé qui vole jusqu’à Madame l’ancienne directrice de Poudlard.
« J’ai eu mes résultats de l’année, annonce la plus jeune d’une voix crâneuse en surveillant la préparation du thé. Comme vous le remarquerez, les notes sont excellentes, même en français. L’Académie ne fait pas de classement de ses élèves, malheureusement, mais nul doute que je me classe parmi les premiers. Et je n’ai même pas la vanité de prétendre que je suis effectivement première… »
Tout en parlant, Aelle tire l’une des deux chaises qui entourent la minuscule table de la minuscule salle à manger de cette minuscule maison. Elle s’y installe de biais pour faire face à la femme assise à l’autre bout de la pièce et appuie nonchalamment un coude sur la table en bois. Elle poursuit sur un ton qui n’a rien de modeste :
« Cela dit, nous pouvons noter que mon intelligence n’a aucune limite et que ma réussite est, une nouvelle fois, exceptionnelle. »
Sous-entendu : j’attends que vous le notiez.
Kristen Loewy, puisque c’est elle qui est en train de prendre connaissance du parchemin qu’Aelle a mis sous son nez, lève la tête pour planter ses yeux froids dans ceux, goguenards, de la jeune femme nouvellement diplômée, si elle en croit ses notes, de l’Académie d’Enchantements, de Sortilèges et de Métamorphose du Pays de Galles.
« Être arrogante ne te sied guère, Aelle. La réussite n’a jamais autant de poids et de pouvoir que lorsqu’elle est discrète.
— Vous direz ça à la Kristen de seize ans, raille Aelle qui a eu à une ou deux reprises l’occasion de découvrir la jeune Kristen par le biais de souvenirs, je crois pas qu’elle serait d’accord avec vous.
— Je me fichais bien trop des autres pour être arrogante, » réplique la sorcière pour conclure la conversation, accordant de nouveau son attention au parchemin.
Aelle lui jette un regard en biais puis se détourne pour s’occuper du thé. Magiquement, elle ouvre les placards pour faire venir à elle deux tasses, deux cuillères et un pot de sucre. Elle connaît l’emplacement de toutes ces choses, ses gestes ont un goût de quotidien, d’habitudes familières qui s’ancrent profondément en nous. En vérité, cela fait plusieurs mois qu’Aelle n’est pas venue ici. Déjà parce que Kristen s’en est allée durant deux mois, mais aussi parce qu’avant ça, elles s’étaient disputées et que ni l’une ni l’autre n’a souhaité s'excuser de son comportement qu’elle ne trouvait pas problématique. Merlin seul sait que le problème venait de l’une et de l’autre, mais puisqu’aucune n’a été capable de la reconnaître, le temps a filé et voilà qu’elles se retrouvent après plusieurs mois de silence comme si rien ne s’était passé.
La jeune sorcière pousse la tasse de Kristen du bout des doigts pour qu’elle soit face à la seconde chaise. Sa main s’enroule autour de sa propre tasse et dans la chaleur qui s’échappe de la faïence elle trouve un réconfort qui dégèle légèrement ses entrailles glacées par toutes les vieilles rancœurs accumulées.
« Ces résultats sont convenables…, commence Kristen en abandonnant livre et carnet pour se lever et s’approcher de la table.
— Convenables ? C’est votre façon de dire qu’ils sont parfaits ? »
Un regard bleu comme un ciel d’hiver se plante dans les yeux sombres d’Aelle. La plus vieille hausse un sourcil, agacée d’avoir été interrompue. Aelle soutient ce regard avec insolence.
« Tu n’as pas eu la note maximum pour ton projet de recherche, note Kristen en feignant vérifier ses propos sur le parchemin. Est-ce à cela que ressemble la perfection, pour toi ?
— J’ai eu une note plus que convenable, » insiste Aelle en crispant les mâchoires.
D’un geste fluide, elle se lève et arrache sans prévenir le parchemin des mains de Kristen.
« C’est toujours un plaisir de boire le thé avec vous, siffle Aelle. Vos deux mois d’absence vous ont fait oublier comment on félicite le succès des diplômés en Angleterre ?
— Et mes deux mois d’absence t’ont-ils fait oublier que la bienséance veut que l’on frappe à la porte avant d’entrer dans une maison ? »
Aelle lève les yeux au ciel en enroulant son parchemin pour le ranger dans la poche de sa cape. Ce n’est pas comme si Kristen n’avait pas été prévenue de son arrivée à l’instant même où elle avait transplané à côté de la maison.
Agacée par le déroulement des retrouvailles, Aelle marmonne dans sa barbe, son regard noir dirigé à l’opposé de Kristen. N’importe qui avec une ouïe suffisamment développée aurait compris dans son marmonnement un « Je vous en foutrais de la bienséance ! » ; heureusement, l’ancienne directrice de l’école de sorcellerie de Poudlard n’a pas une ouïe aussi fine que cela — à moins qu’elle ne fasse semblant d’ignorer, à son habitude, l'immaturité dont fait parfois preuve la jeune femme.
« Nous n’avons pas encore bu le thé, reprend alors Kristen d’une voix neutre en tirant la chaise inutilisée pour s’y installer.
— Quoi ? interroge violemment Aelle en la regardant prendre place sur la vulgaire chaise en bois avec une aussi grande noblesse que si elle s’asseyait sur un trône fait d’or.
— Le thé, daigne répéter la sorcière noire dont un mal de tête commence déjà à naître derrière les yeux (comme souvent avec Aelle Bristyle), avant de désigner la chaise face à elle. Nous ne l’avons pas encore pris, alors si tu souhaites rester je t’invite à t’asseoir. »
À cet instant, deux chemins s’offrent à Aelle. Répliquer vertement, rester en colère, envoyer balader sa chaise, crier, insulter Kristen peut-être, lui reprocher mille et une choses, avant de partir en claquant la porte derrière elle. C’est à peu près ce qu’il s’est passé la dernière fois, après tout. Mais le second chemin lui paraît tout à coup beaucoup plus agréable. Alors, enfouissant tout au fond d’elle sa fierté lacérée de ne pas avoir réussi à arracher un simple « Je suis fière de toi, Aelle » à Kristen Loewy, la jeune femme s’installe derrière sa propre tasse tout en prenant soin de paraître agacée et de mauvaise humeur pour ne pas laisser croire à la femme qu’elle a gagné tout ce qu’il y avait à gagner.
S'ensuit quelques secondes de silence. La tension est palpable dans la petite pièce principale de l’étroite bicoque, mais elle est familière pour les deux sorcières qui n’en sont pas à leur première dispute et certainement pas à leur dernière. Kristen enroule ses longs doigts autour de la tasse, posant un regard éteint sur sa main abîmée, sans savoir que de l’autre côté de la table, Aelle regarde la même chose qu’elle.
« Dis-moi, Aelle, » susurre subitement la plus âgée en reposant sa tasse sur la table dans un bruit feutré.
Aelle lève les yeux vers elle, les lèvres toujours pincées, les sourcils froncés et le regard méfiant, mais intéressée malgré elle par ce que la femme va dire.
« As-tu également oublié qu’il n’était guère séant d’installer un sortilège espion, que je t’ai appris à manier au demeurant, sur une maison ne t’appartenant pas ? »
Aelle sent son cœur s’envoler ; ses dents s’enfoncent dans sa lèvre inférieure. Elle croise ce regard sévère qu’elle connaît par cœur. Cela fait longtemps qu’elle n’a plus peur de lui, mais à chaque fois qu’il prend une teinte plus froide Aelle se sent mourir de l’intérieur, persuadée que ça y est, elle a atteint le point de non retour, celui où Kristen n’acceptera plus ses frasques, ses abus, ses rancoeurs, ses mécontentements, ses exigences de toute façon jamais comblées. Mais à sa plus grande surprise, les lèvres fines de Kristen s’étirent en un sourire aussi discret que l’aube un jour de grands nuages. Ses yeux prennent une texture indescriptible durant la seconde qui précède ce geste qu’Aelle connaît si bien qu’elle l’a intégré à sa propre gestuelle : le menton qui se dresse, implacable. Et Kristen Loewy de prononcer ce compliment comme il lui arrive parfois, rarement il faut dire, de faire :
« Il était parfaitement réussi. »
En miroir, un menton bien plus jeune se dresse et une voix belle et bien arrogante répond :
« Je sais. »
— Fin —
Ma Kristen n'aura jamais autant de saveur que la tienne, aussi je te prie de bien vouloir m'excuser d'avoir osé l'écrire. Si je regrette ? Oh que non.