Visite nocturne
MARDI 4 JANVIER 2050
Assis sur sa chaise en bois, face à son pupitre, Niall s'était penché sur la rédaction d'une lettre. Plume en main, la deuxième tâche d'encre qui coulait de la pointe venait de se déposer sur son parchemin – la faute à un Niall distrait. Il fallait dire que ses pensées étaient bien occupées depuis le Bal de Nouvel An, et cela faisait déjà trois soirs de suite qu'il se repassait tout l'événement en boucle. Etrangement, il passait les premières interactions avec son meilleur ami et Maxine et accélérait toujours pour arriver plus rapidement au premier contact, à sa main posée sur le bras de Fab..
Fabio !
Quelle heure était-il ?! Niall releva la tête vers sa montre et découvrit avec stupeur l'heure cruelle qui le narguait : 19h50 ! Le spectacle allait commencer dans dix minutes et il n'était toujours pas à Godric's Hollow. Lui qui espérait arriver plus tôt pour oser apercevoir le directeur de la Salle de Spectacle, c'était raté. A cette heure-là, il serait forcément dans son bureau, et clairement pas à côté de la femme au guichet, à déchirer chaque billet. Non, c'était évident : il n'aurait aucune chance de le lui tendre et de poser sa main – par inadvertance – sur la sienne, durant plusieurs secondes.
D'un bond, l'Irlandais se leva, attrapa de sa main gauche son billet posé sur la table, son manteau noir de sa main droite et transplana la seconde d'après. Les yeux levés vers le ciel, il remercia les Dieux du transplanage d'avoir inventé une telle merveille, lui permettant d'être à l'heure pour la représentation. Pour la forme, il se mit à courir les quelques marches et poussa la porte de la salle avant de s'excuser face à la guichetière encore présente dans le foyer. A mesure qu'il avançait à travers la rangée principale pour retrouver son siège, Niall envoyait quelques rapides coups d'œil à gauche, à droite et en haut à la recherche de Fabio Dermott, sans succès. Il s'était donc résolu à s'asseoir et à profiter du mieux qu'il put du spectacle dont le titre lui échappait complètement.
L'entracte avait permis à l'Irlandais de s'éclipser aux toilettes – lieu d'ailleurs étonnamment vide – et s'apprêtait à retourner à son siège, lorsqu'il l'aperçut. Le Directeur de la Salle de Spectacle. L'homme et la rune Ansuz. Le Phénix du Bal. Celui qui énonçait des "oh" si singuliers. Celui qui, d'une voix si douce, vous emportait. L'homme au regard bleu : Fabio Dermott. Alors à son apparition, Niall O'Barden avait souri.
Il n'y avait pas eu de salutation, mais un sourire – encore – de la part de l'Egyptien. Il n'y avait pas eu de salutation, mais une main qui était venue chercher la sienne, sans un mot.
– On va où ?, demanda l'Irlandais entraîné dans les couloirs de la Salle de Spectacle.
L'absence de réponse l'obligeait à s'orienter par lui-même : les toilettes étaient passées, les vestiaires également et les loges du premier étage défilaient toutes devant ses yeux. Où diable l'emmenait-il à cette allure ? Ne pouvait-il par ralentir un peu ? Lui expliquer ?
– Fabio, je vais louper la deuxième partie.. On peut peut-être disc..
Fabio s'était arrêté devant une porte en bois ancien et dont l'inscription au-dessus affichait : accès privé. Durant un court instant, Niall s'en inquiéta – après tout, il ne faisait pas partie du personnel, ni des comédiens – mais il se rappela que sa main était toujours dans celle du Directeur qui, lui, était de toute évidence autorisé à franchir cette porte. Et c'est exactement ce qu'ils firent. Alors entrainé dans une nouvelle course entre les câbles, les meubles des représentations et les costumes qui trônaient un peu partout, Niall suivait, à nouveau, le rythme qui lui était imposé. Étonnamment encore, il n'y avait personne dans ces couloirs. Les avait-il tous congédiés pour se retrouver seul avec lui ? L'avait-il donc repéré depuis un angle secret, lorsque Niall était assis à son siège 11, de la rangée D ?
Fabio s'arrêta enfin face aux deux énormes rideaux rouges et sourit à Niall. Cet homme sait-il faire autre chose que sourire de la sorte ?! Alors il comprit qu'à l'embrasure de ses deux rideaux, c'étaient ses yeux qu'il lui fallait glisser, et il s'exécuta. De là où il était, il pouvait voir tout le public, les sièges encore vides et les spectateurs qui reprenaient peu à peu leur place, et puis son siège à lui, vide.
– Fabio, il faut que je retourne à...
Niall ne savait pas réellement pourquoi il s'entêtait autant à vouloir retourner à son siège alors qu'il avait, d'où il était, la meilleure vue – et il parlait de celle derrière les rideaux –, mais il n'y pensa plus lorsque l'homme silencieux-mais-souriant posa sa main brune sur sa joue. L'Irlandais savait que sa main était posée sur sa joue mais il n'en sentait pas le contact, la chaleur ou la douceur. Tout ce qu'il sentait, c'était son cœur qui palpitait et de plus en plus à mesure que le visage et les lèvres de Fabio se rapprochaient. Et étrangement encore, tout ce qu'il sentait maintenant, c'était que la pointe de son nez semblait humide.
Une énième palpitation et son corps entier se réveilla. Plus de Salle de Spectacle. Plus de Fabio Dermott. Il était de retour à Loutry Ste Chaspoule, dans son appartement, la tête collée à son parchemin et la pointe de son nez collée à la tâche d'encre qu'avait déversé sa plume. Niall mit quelques instants à réaliser ce qu'il venait de se passer et comprit alors qu'il venait de rêver de Fabio, le cœur battant encore plus vite que la normale. Il s'essuya le nez d'un revers de manche pour retirer la trace noire obtenue après s'être assoupi et réduit son parchemin en une boule difforme. Il prit une grande inspiration, observa sa montre indiquant, cette fois, l'heure correcte, se leva et se dirigea vers son lit, espérant – ou peut-être pas tellement – que son rêve serait différent.
@Fabio Dermott