Lave mes péchés, pas seulement mon visage
RUBY, 15 ans
24 décembre 2048 • 23h43
Eglise Saint-Jérôme, Vieille ville, Godric's Hollow
[REPENT NOW CONFESS NOW]
« Νίψον ἀνομήματα, μή μόναν ὄψιν »
Grégoire de Nazianze
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24 décembre 2048 • 23h43
Eglise Saint-Jérôme, Vieille ville, Godric's Hollow
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« Νίψον ἀνομήματα, μή μόναν ὄψιν »
Grégoire de Nazianze
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Les lumières artificielles ont remplacé le jour dans cette ville qui s'éteint. Je baigne dans un halo jaunâtre qui s'échappe du lampadaire le plus proche. La nuit est fraîche, elle a l'odeur de souvenirs que l'on se crée.
J'ai dit que j'avais besoin de prendre l'air. C'est vrai. Je suis sortie de table peu après onze heures, j'ai enfilé mon manteau le plus chaud et me suis enfoncée dans le noir.
Mon père avait préparé le dîner. Il n'est pas le meilleur cuisinier qui puisse être mais cette fois-ci, il s'était appliqué. Nos mâchements avaient été entrecoupés par quelques notes de jazz et de blues, qui jaillissaient du tourne-disque posé sur le buffet de son appartement. Je crois que j'apprécie de plus en plus cet endroit. Certes, je suis loin de me sentir chez moi, mais il faut dire qu'à Primrose Hill je ne me sens pas davantage à la maison. La collection de vinyles de mon père, qu'il avait commencée à Londres, n'avait cessé de s'agrandir depuis qu'il était arrivé ici. Je l'avais interrogé sur ses plus récentes acquisitions, il m'en avait parlé avec passion. Je pouvais voir qu'il était plus heureux ici qu'il ne l'avait jamais été dans la demeure familiale, ces dernières années. Je ne savais pas quoi en penser.
Je n'ai pas pour habitude de passer les vacances d'hiver en famille, quand bien même cette famille serait morcelée comme elle l'est actuellement. D'ordinaire, rester au château me convient très bien et j'ai toujours fonctionné ainsi. Mon père avait insisté pour que je le rejoigne cette année et, eh bien, c'était toujours mieux qu'une invitation de ma mère, que j'aurais de toute manière déclinée. « Pour Noël », il m'avait dit, je crois, dans une ultime tentative pour me convaincre.
Je n'ai jamais accordé trop d'importance aux fêtes, aux célébrations en tout genre, aux dates soi-disant marquantes. Soyons honnêtes, les jours tendent à se ressembler et le concept même du temps est d'une futilité sans nom. Il m'importe peu que la nouvelle année s'annonce ; tandis que les autres en font toute une histoire, moi je n'aurai pas beaucoup changé entre le trente-et-un décembre et le premier janvier.
Ces réflexions pêle-mêle m'avaient accompagnée jusqu'en bas de la rue. Mon père réside en face de son lieu de travail, au quatrième étage. En sortant, j'avais aperçu la porte du Misty, qui n'avait que son néon blafard pour l'éclairer, et quelques hommes d'âge mûr qui fumaient une cigarette sur le seuil. Ils profitaient sûrement de l'ouverture du lieu avant le jour férié qui nous attendait tous, demain ; fort heureusement pour moi, mon père avait posé quelques congés pour me récupérer à la gare. Secouant la tête pour chasser les ruminations qui convergeaient toutes vers ma famille, j'avais pressé le pas et pris à gauche à l'angle de la rue.
Ce n'était pas la première fois que j'explorais la capitale. À cette heure-ci, en revanche, cela me paraissait être une première. Les rues n'étaient pas très animées, mais il fallait bien dire que tout le monde se trouvait au chaud dans son salon, en cette nuit de réveillon. À droite, cette fois, à l'angle. En quelques enjambées, je m'étais retrouvée dans la Vieille ville. Respirant un air qui, pour une fois, avait cessé de m'étouffer.
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Ma main gantée se pose sur la poignée de métal, aplatissant la neige qui s'y trouve, tandis que le portillon s'ouvre dans un grincement caractéristique d'à peu près tous les portillons. Sous mes bottes, je peux sentir crisser les quelques gravillons qui ornent mon chemin. Le cimetière m'offre une vision nouvelle de ses tombes, sur lesquelles reposent parfois des cierges et de nombreuses couronnes de fleurs. Quelque chose, dans ce spectacle que d'aucuns trouveraient bien glauque, rassérène mon esprit et adoucit mon humeur. C'est là que je les entends.
Des chants, d'une harmonie angélique, s'élèvent lentement dans la nuit noire qui m'entoure. Je jette un coup d'œil aux portes de l'église. Un rai de lumière émane de cet endroit qui se dresse comme un sanctuaire devant moi. Je ne crois pas au hasard, mais ce soir j'ai envie de saisir ma chance et d'entrer, puisque mes pas m'ont déjà conduite jusqu'ici. Alors je m'avance, sur le chemin où se mêlent la terre, la neige et les cailloux, je me glisse dans l'interstice de l'entrée et dans ce lieu à l'atmosphère si pure, je me faufile pour parvenir aux derniers rangs. Puis je tombe à genoux, happée toute entière par l'indicible sérénité qui règne entre ces murs de pierre.
belle, romantique, rouge (Paige 2026)
Lave mes péchés, pas seulement mon visage
24 DÉCEMBRE 2048, 23H46,
ÉGLISE SAINT-JÉRÔME, GODRIC'S HOLLOW
Alyona, 19 ans,
ÉGLISE SAINT-JÉRÔME, GODRIC'S HOLLOW
Alyona, 19 ans,
Noël est devenu fade. Il ne rime plus à rien. Ce soir aurait pu être un soir comme un autre, nous n'y aurions vu que du feu. Des grandes flammes pleines d'appétit qui lèchent nos murs et rougissent nos chaînes. Au moins, elles ont le bonheur de danser quand nous, nous nous consumons immobiles, figés dans notre catastrophe. Mon père, ma mère, moi. Notre famille. Qui se disloque, se perd, s'émiette en cendres chaudes et noires comme le soir. Nous sommes cet astéroïde qui s'éloigne, chute dans l'atmosphère, prend de la vitesse, s'embrase dans l'indifférence, et s'écrase dans un fracas étonnant sur le monde endormi. Il n'éveillera rien qu'un nuage de poussière. Cela fait longtemps qu'il ne contient plus que cela, de la poussière. Et chaque année nous la remuons en espérant en tirer quelque chose. Mais tout est gris et terne. D'un gris plus laid encore que la nuit.
J'avais des espoirs, c'est vrai. Comment ne pas en avoir ? Je n'ose pas renoncer. Quelquefois, des gestes me donnent l'impression que tout peut encore changer. Cela faisait des années que je n'étais pas rentrée chez moi à cette date, et je pensais qu'elle aurait le goût d'un sourire. J'avais encore dans le crâne les souvenirs de ce Noël passé avec Estefânia, et de toute la douceur qu'il m'avait laissé. Je savais qu'ici ce ne serait pas pareil, je m'en doutais bien, mais je ne m'attendais pas à ça, ce froid, cet inconnu, cette étrangeté. Nous sommes incapables d'avoir une conversation normale. Les silences que nous partageons me font peur. Ils inondent ma gorge et mes poumons. Il y a bien longtemps que nous avons cessé de marcher sur le même chemin. Et je m'en veux tellement ! Ce sont mes parents, ma famille, les miens, ces liens qui resteront accrochés à ma peau en dépit du temps et des actes. Ne devrai-je pas me battre pour eux ? Ne devrai-je pas être capable de tout leur confier, de tout leur donner ? Ne devrions-nous pas être proches ? Bâtir un socle solide et sûr, ferme comme une poignée de main et un regard d'acier ? Pourtant tout ce que nous avons réussi à construire, c'est un tas de ruines. Et je sais y avoir ajouté ma pierre à l'édifice.
Mes grands-mères ne sont pas venues dîner. Elles ne fêtent pas Noël. Nous n'étions que trois autour d'une table trop petite pour soutenir tout ce que l'on a tu. Au final, cela n'a pas duré longtemps. Le supplice était rapide. Nous nous sommes séparés vers vingt-trois heures. Mes parents sont restés à discuter dans le salon, et je suis partie dans la cuisine pour occuper mes mains. L'humiliation et le chagrin se sont accrochés au bord de mes lèvres. Puis la honte a tant gonflé mon coeur que j'ai attrapé ma cape et je suis sortie sans dire un mot, ni signaler mon départ. J'ai quitté ce chez-moi qui, parfois, me fait me sentir partout sauf chez moi. J'avais les ailes en feu.
La nuit est froide. J'aime son souffle d'hiver qui se jette sur ma peau, son ciel dégagé avec ce grand œil, là, qui m'observe, et la solitude qui m'offre ses bras, dans lesquels je sais pouvoir me laisser aller. Pour une fois, même avec ses étoiles et ses ténèbres, elle parvient à m'apaiser.
C'est la première fois que je sors de chez moi sans prévenir, aussi tard et brutalement. Je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas où aller. J'avance, une boule de feu dans le ventre. La tristesse me ronge. Chacune des demeures qui jette sa lumière dans la rue m'embrase. Et dire qu'il y a derrière des familles heureuses ! Parfois, je crois entendre des éclats de rire ou de la musique. Ils me donnent mal à la tête. Ainsi, il y a là des personnes qui s'amusent, qui partagent, qui se rassemblent avec la tendresse qu'on associe si facilement à l'amour familial ? Il y a là des familles ? Et la mienne, dans tout ça ? Pourquoi est-elle toujours pleine de distances ? Ce n'est pas normal, n'est-ce pas ? Merlin comme j'ai honte ! Comme je me sens mal ! Mon père, ma mère, moi ! Incapables de se parler, de dessiner des sourires, de se comprendre. Jusqu'où mènerons-nous notre traînée de cendres ?
Je marche entre les rues de ma ville, abattue. Je m'enfonce dans ces artères désertées, en quête de silence. J'en ai terriblement besoin. Mes pensées murmurent, mes souvenirs pleurent, mes espoirs gémissent, ma honte crie, toutes les maisons rient, et mes pas chantent ma solitude. Il me faut bien plus que cet air froid qui me prend dans ses bras, il me faut un ciel dégagé, un espace à l'abri des regards, un lieu muet contre lequel je pourrai me poser, et jeter mes réflexions dans un trou. C'est peut-être tout cela qui m'amène au cimetière.
Le portillon est ouvert. Je l'ai poussé une fois, par curiosité, mais c'était il y a longtemps, et je n'y suis pas restée longtemps. Ce soir, c'est différent ; il semble presque m'inviter, avec son regard d'acier. Et mieux vaut être près de son cœur froid que de celui de la ville.
Je m'engage.
C'est là que je l'aperçois, elle et sa chevelure blonde qui s'accapare toutes les lumières de cette nuit froide. Elle avance vers l'église comme si elle savait où elle allait, sans réfléchir, à croire que sa venue-même est une évidence. À moins qu'elle ne soit appelée ? Je ne sais pas. C'est moi qu'elle appelle, je crois. Elle dégage quelque chose de sûr, de solide et d'assuré. C'est presque inespéré. Et moi, dans la solitude dans laquelle je moisis, que puis-je faire d'autre que la suivre ? Elle me montre un chemin qui m'éloigne de la ville. N'est-ce pas ce que je recherchais ?
Quand elle entre, j'hésite. C'est un doute éphémère et pernicieux, dont j'ai la chance de me débarrasser rapidement. Qu'irai-je faire là ? Et qu'irai-je faire ailleurs ? Mon regard glisse et entre à son tour par l'interstice. C'est ainsi que je la retrouve, de dos, à genoux, au dernier rang, sa chevelure de Lune sous un ciel de lumière. Et je ne sais si c'est elle ou autre chose, le sacré, l'accalmie, la sécurité ou que sais-je, mais je suis fatalement frappée, sur le pas de la porte, le corps dans la nuit et le visage dans la lumière, immobile, apaisée.
Elles sont jolies comme ça, tout éclairées par la nuit — une nouvelle fois.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Lave mes péchés, pas seulement mon visage
cw : propos sur la religion
reflets de l'opinion de Ruby, ils n'ont en aucun cas pour but de blasphémer ou d'offenser quiconque
La nuit est sainte, les étoiles brillent de mille feux. Ainsi débute le récit que me conte la chorale, d'une seule et même voix, de celles que l'on entend rarement, cristalline et céleste.
Aussitôt, son chant saisit mon âme toute entière, non, il la capture, il la tient dans sa main invisible pour ne plus la lâcher. Il resserre sa poigne, presse et presse encore mon cœur à mesure que la mélodie progresse et redouble d'intensité.
Quelque chose dans l'air me bouleverse, et je ne suis pas habituée à cette sensation. Le chant monte, et monte encore, outrepasse la voûte de l'église et toute barrière physique pour finir emporté loin d'ici, sûrement. Des frissons me parcourent comme des éclairs, la majesté de l'instant m'empêche de faire le moindre geste et me cloue sur place. Je me sens comme enveloppée par des dizaines et des dizaines et des dizaines de voix ; elles surgissent devant moi, derrière moi, elles rebondissent sur les parois de pierre lisses et froides, elles dégringolent telles des chutes d'eau depuis les nobles piliers qui quadrillent l'espace entre les bancs et les chaises. Elles sont partout et pourtant si insaisissables. Je mets quelques instants à réaliser que mes yeux sont devenus humides. Prise de court, je tire un mouchoir de la poche de mon manteau, d'un blanc immaculé, et lui fais frôler le ras de mes cils.
Je ne suis pas bien sûre de l'existence d'une entité divine, je dois l'avouer. Je n'ai jamais apprécié l'idée de s'en remettre à plus grand que soi, un Être suprême, pour espérer un peu d'aide, de réconfort, sans preuve concrète que cela en vaille la peine et sans certitude aucune de recevoir une réponse en retour. Le travail, l'ambition, la réussite, voilà mes évangiles. Toutes ces conventions et ces rites ne sont certes pas faits pour moi.
Ce soir pourtant — et je suis sidérée de l'admettre —, j'ai l'intime conviction que ce chant parviendra jusqu'aux oreilles de quiconque daignera écouter, là-haut dans les cieux.
Je me mords la lèvre instinctivement, parce que c'est un drôle de sentiment qui me tenaille, mais j'ai envie de croire en ces promesses pour le meilleur que l'assistance célèbre autour de moi, ces louanges qu'elle redit en chantant à pleins poumons. Je me fiche de savoir si ma délivrance sera accordée par le Tout-Puissant ou par quelque autre figure biblique. Je veux seulement me convaincre que je ne fais pas tout cela en vain, qu'il existe un sens à mes acharnements, une raison derrière mes errances et mes jours de doute. Sûrement ai-je acquis une sorte de lassitude à force de naviguer à l'aveugle sur le cours de ma vie. Mais tous ces gens autour de moi, tous rassemblés ici, ils semblent si confiants, sereins à l'idée de continuer à vivre une fois la messe dite, heureux de savoir qu'ils seront bienheureux même après leur mort. J'envie leur quiétude et le calme qui les anime, je désire ardemment les réponses qu'ils semblent posséder. J'aimerais croire en toutes ces choses qui font loi pour eux.
C'est un moment d'égarement, peut-être, un oubli de mes propres croyances, de ma nature cartésienne, du culte que je voue à la Raison et à la connaissance, de mon extase face à la logique et à tout ce qui fait sens. Mais en cette nuit si singulière, au fond de cette église où nul ne sait qui je suis et où je ne connais personne, c'est toute entière que je m'abandonne à leur credo.
Je peux sentir mes genoux en feu au contact du dallage glacial. L'orgue rend ses dernières notes et puis se tait. Harassée, les paupières à demi-closes et la chevelure cascadant sur mes épaules, j'incline finalement la tête vers le sol comme une simple dévote, vierge pieuse mais pas martyre, attendant son salut.
reflets de l'opinion de Ruby, ils n'ont en aucun cas pour but de blasphémer ou d'offenser quiconque
La nuit est sainte, les étoiles brillent de mille feux. Ainsi débute le récit que me conte la chorale, d'une seule et même voix, de celles que l'on entend rarement, cristalline et céleste.
Aussitôt, son chant saisit mon âme toute entière, non, il la capture, il la tient dans sa main invisible pour ne plus la lâcher. Il resserre sa poigne, presse et presse encore mon cœur à mesure que la mélodie progresse et redouble d'intensité.
o night divine, o night when christ was born
Quelque chose dans l'air me bouleverse, et je ne suis pas habituée à cette sensation. Le chant monte, et monte encore, outrepasse la voûte de l'église et toute barrière physique pour finir emporté loin d'ici, sûrement. Des frissons me parcourent comme des éclairs, la majesté de l'instant m'empêche de faire le moindre geste et me cloue sur place. Je me sens comme enveloppée par des dizaines et des dizaines et des dizaines de voix ; elles surgissent devant moi, derrière moi, elles rebondissent sur les parois de pierre lisses et froides, elles dégringolent telles des chutes d'eau depuis les nobles piliers qui quadrillent l'espace entre les bancs et les chaises. Elles sont partout et pourtant si insaisissables. Je mets quelques instants à réaliser que mes yeux sont devenus humides. Prise de court, je tire un mouchoir de la poche de mon manteau, d'un blanc immaculé, et lui fais frôler le ras de mes cils.
o night, o holy night, o night divine
Je ne suis pas bien sûre de l'existence d'une entité divine, je dois l'avouer. Je n'ai jamais apprécié l'idée de s'en remettre à plus grand que soi, un Être suprême, pour espérer un peu d'aide, de réconfort, sans preuve concrète que cela en vaille la peine et sans certitude aucune de recevoir une réponse en retour. Le travail, l'ambition, la réussite, voilà mes évangiles. Toutes ces conventions et ces rites ne sont certes pas faits pour moi.
Ce soir pourtant — et je suis sidérée de l'admettre —, j'ai l'intime conviction que ce chant parviendra jusqu'aux oreilles de quiconque daignera écouter, là-haut dans les cieux.
Je me mords la lèvre instinctivement, parce que c'est un drôle de sentiment qui me tenaille, mais j'ai envie de croire en ces promesses pour le meilleur que l'assistance célèbre autour de moi, ces louanges qu'elle redit en chantant à pleins poumons. Je me fiche de savoir si ma délivrance sera accordée par le Tout-Puissant ou par quelque autre figure biblique. Je veux seulement me convaincre que je ne fais pas tout cela en vain, qu'il existe un sens à mes acharnements, une raison derrière mes errances et mes jours de doute. Sûrement ai-je acquis une sorte de lassitude à force de naviguer à l'aveugle sur le cours de ma vie. Mais tous ces gens autour de moi, tous rassemblés ici, ils semblent si confiants, sereins à l'idée de continuer à vivre une fois la messe dite, heureux de savoir qu'ils seront bienheureux même après leur mort. J'envie leur quiétude et le calme qui les anime, je désire ardemment les réponses qu'ils semblent posséder. J'aimerais croire en toutes ces choses qui font loi pour eux.
C'est un moment d'égarement, peut-être, un oubli de mes propres croyances, de ma nature cartésienne, du culte que je voue à la Raison et à la connaissance, de mon extase face à la logique et à tout ce qui fait sens. Mais en cette nuit si singulière, au fond de cette église où nul ne sait qui je suis et où je ne connais personne, c'est toute entière que je m'abandonne à leur credo.
Je peux sentir mes genoux en feu au contact du dallage glacial. L'orgue rend ses dernières notes et puis se tait. Harassée, les paupières à demi-closes et la chevelure cascadant sur mes épaules, j'incline finalement la tête vers le sol comme une simple dévote, vierge pieuse mais pas martyre, attendant son salut.
belle, romantique, rouge (Paige 2026)
Lave mes péchés, pas seulement mon visage
Les chants s'élèvent comme le jour, éclairant la nuit qui plongeait mon cœur dans une mer d'encre noire. La lumière est claire, blanche, pure, simple sans être froide, elle a la douceur d'une présence appréciée et la splendeur de la Lune, comme si elle était son envoyée, sa sœur terrienne, habillée de voiles laiteux, ondulant sur la peau. Elle me prend la main quand mon regard se faufile dans l'église, m'entraînant avec elle à l'intérieur, entre les hautes colonnes de pierre et l'élégance teintée de fragilité des vitraux. C'est ainsi que je pénètre dans un lieu nouveau, séparé de la ville, de sa solitude, de son silence, de son air gris et de ses yeux creux. Ici tout palpite au même rythme, tous les regards convergent et toutes les âmes sont touchées par la paix. Je me trouve gagnée par l'émerveillement, et ces manteaux qui me séparaient du vent, dehors, tombent sur le sol froid de cet endroit élevé. Je suis dépouillée de mes peines, traversée par une lumière d'hiver, accordée aux voix. J'avance d'ailleurs avec délicatesse, patience et émoi, frissonnante, transportée.
Où est le froid du dehors, qui frappait à toutes les portes comme un monstre de cauchemar ? Où sont la solitude et la douleur qui se faisaient présents d'un repas sans saveur ? Je sens ma peau devenir translucide, comme si la musique disloquait mes attaches. Mes parents demeurent derrière les battants, dans la nuit dont ils s'abreuvent, à Godric's Hollow, cette capitale aux angles droits et aux façades monstrueuses. Les bêtes ne s'aventurent pas dans l'église. Leur mâchoire claque à l'entrée comme une porte. Cet antre cache les âmes égarées, celles qui se confondent avec les fantômes, que les étoiles n'éclairent pas et que les soucis n'épargnent pas ; leur front s'éclaircit uniquement parce que les nuages noirs l'ont déjà occupé ; ne confondez pas ces âmes avec ceux qui les cherchent.
Le délice me saisit, le splendide me soulage et le sacré me soulève. Je flotte sur le dos dans un champ de soleil, qui me réchauffe la peau et y tissant des mélodies. On me tatoue le céleste sur le corps, et je plonge mes avant-bras dans les larmes de la Lune.
Ce sont ces sensations de passer son visage à l'eau froide, de permettre au vent de souffler sur son ventre, de s'allonger sous le regard du soleil, de se glisser dans les bras d'une sœur, d'être soutenue par des mots de velours ; on laisse une part de soi s'échouer sur le carrelage, ne gardant qu'un carré de soie pour y écrire ses songes.
J'avance sans m'en rendre compte, attirée comme une phalène par le phare qui perce le soir. Mes pas me rapprochent de la silhouette de cristal et de blanc qu'ils suivaient sans chercher à rejoindre. C'est à côté d'elle qu'ils s'arrêtent, juste avant que mon corps ne se courbe pour s'asseoir, fragilisé, comme s'il ne pouvait plus supporter la grandeur de ces chants, qu'il était obligé de s'abandonner à son tour, qu'il ne pouvait plus endurer le poids d'une singularité palpitante. Je me dissous dans ce présent.
La main qu'on a posée sur moi m'anesthésie. Les chants disloquent mes ombres et éteignent mes pensées emmêlées qui ne cessaient de bouger, remuer et s'agiter dans tous les sens. Je n'existe plus comme avant, de manière palpable et bruyante, concrète et unique ; si j'étais seule désormais je suis un tout ; si j'étais colorée désormais je suis claire ; si j'étais habitée de paroles et de bruits, désormais je suis muette. N'évoquez plus les peurs, les doutes, l'angoisse, le passé, rien de cela n'a ici sa place. Dans ce bâtiment où toutes les voix sont unies et où toutes les âmes ont le front haut et lumineux, certaines choses n'existent plus. Ne les faites pas revivre. Les chants, les instruments, l'harmonie, rien ne peut s'arrêter ce soir. Rien ne doit s'arrêter, ce serait trop violent. Nous n'avons pas besoin de cette violence, le monde en a déjà trop pour qu'on conserve la nôtre. Et ces notes ! Mes yeux se ferment, rien ne leur sert de voir quand ils sentent. C'est mon corps tout entier qui recueille la beauté et tapisse la mémoire de ses détails. Ne me bousculez pas, je suis trop bien ici.
Mais tout s'arrête progressivement, les portes s'ouvrent de nouveau, l'éclair claque pour nous séparer du sacré.
Et moi, je reste assise, les yeux ouverts. Émue, je pense à ma famille, restée dans la nuit. Les mélodies se sont éteintes mais elles m'empêchent toujours de rejoindre les miens. Peut-être ne pourrai-je plus jamais revenir tout à fait vers eux. Peut-être que ces pas m'ont fait franchir une ligne blanche derrière laquelle on ne peut pas retourner.
Ma gorge se serre, je n'ose pas fermer les yeux.
Où est le froid du dehors, qui frappait à toutes les portes comme un monstre de cauchemar ? Où sont la solitude et la douleur qui se faisaient présents d'un repas sans saveur ? Je sens ma peau devenir translucide, comme si la musique disloquait mes attaches. Mes parents demeurent derrière les battants, dans la nuit dont ils s'abreuvent, à Godric's Hollow, cette capitale aux angles droits et aux façades monstrueuses. Les bêtes ne s'aventurent pas dans l'église. Leur mâchoire claque à l'entrée comme une porte. Cet antre cache les âmes égarées, celles qui se confondent avec les fantômes, que les étoiles n'éclairent pas et que les soucis n'épargnent pas ; leur front s'éclaircit uniquement parce que les nuages noirs l'ont déjà occupé ; ne confondez pas ces âmes avec ceux qui les cherchent.
Le délice me saisit, le splendide me soulage et le sacré me soulève. Je flotte sur le dos dans un champ de soleil, qui me réchauffe la peau et y tissant des mélodies. On me tatoue le céleste sur le corps, et je plonge mes avant-bras dans les larmes de la Lune.
Ce sont ces sensations de passer son visage à l'eau froide, de permettre au vent de souffler sur son ventre, de s'allonger sous le regard du soleil, de se glisser dans les bras d'une sœur, d'être soutenue par des mots de velours ; on laisse une part de soi s'échouer sur le carrelage, ne gardant qu'un carré de soie pour y écrire ses songes.
J'avance sans m'en rendre compte, attirée comme une phalène par le phare qui perce le soir. Mes pas me rapprochent de la silhouette de cristal et de blanc qu'ils suivaient sans chercher à rejoindre. C'est à côté d'elle qu'ils s'arrêtent, juste avant que mon corps ne se courbe pour s'asseoir, fragilisé, comme s'il ne pouvait plus supporter la grandeur de ces chants, qu'il était obligé de s'abandonner à son tour, qu'il ne pouvait plus endurer le poids d'une singularité palpitante. Je me dissous dans ce présent.
La main qu'on a posée sur moi m'anesthésie. Les chants disloquent mes ombres et éteignent mes pensées emmêlées qui ne cessaient de bouger, remuer et s'agiter dans tous les sens. Je n'existe plus comme avant, de manière palpable et bruyante, concrète et unique ; si j'étais seule désormais je suis un tout ; si j'étais colorée désormais je suis claire ; si j'étais habitée de paroles et de bruits, désormais je suis muette. N'évoquez plus les peurs, les doutes, l'angoisse, le passé, rien de cela n'a ici sa place. Dans ce bâtiment où toutes les voix sont unies et où toutes les âmes ont le front haut et lumineux, certaines choses n'existent plus. Ne les faites pas revivre. Les chants, les instruments, l'harmonie, rien ne peut s'arrêter ce soir. Rien ne doit s'arrêter, ce serait trop violent. Nous n'avons pas besoin de cette violence, le monde en a déjà trop pour qu'on conserve la nôtre. Et ces notes ! Mes yeux se ferment, rien ne leur sert de voir quand ils sentent. C'est mon corps tout entier qui recueille la beauté et tapisse la mémoire de ses détails. Ne me bousculez pas, je suis trop bien ici.
Mais tout s'arrête progressivement, les portes s'ouvrent de nouveau, l'éclair claque pour nous séparer du sacré.
Et moi, je reste assise, les yeux ouverts. Émue, je pense à ma famille, restée dans la nuit. Les mélodies se sont éteintes mais elles m'empêchent toujours de rejoindre les miens. Peut-être ne pourrai-je plus jamais revenir tout à fait vers eux. Peut-être que ces pas m'ont fait franchir une ligne blanche derrière laquelle on ne peut pas retourner.
Ma gorge se serre, je n'ose pas fermer les yeux.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Lave mes péchés, pas seulement mon visage
La musique s'est évanouie, mais elle résonne toujours en moi, jusque dans les entrailles de la cathédrale qu'est mon corps. Je m'en imprègne jusqu'à la moelle, dans une ultime tentative pour graver chaque note et chaque accord dans chacune de mes cellules jusqu'à la toute dernière. Et puis je vibre au rythme de l'assemblée qui m'entoure, de ses poitrines qui se sont soulevées pour expulser un même souffle et qui se sont abaissées à l'unisson, de sa fréquence encore suspendue dans mon crâne.
Lentement, je me décide à rouvrir les yeux ; la lumière me happe en un éclair, m'agrippant violemment pour me faire redescendre sur Terre. C'était inéluctable. Je prends une longue inspiration pour m'ancrer un peu plus parmi les miens, pour m'arracher définitivement au ciel. Je reviens à moi. Ma colonne vertébrale se redresse et ma robe, jusqu'ici étalée au sol comme autant de pétales d'une même fleur qui fane, épouse les formes de mon corps à mesure que je me relève. Je trouve refuge sur le banc le plus proche et m'assieds près des quelques témoins de mon effondrement — une jeune fille, en l'occurrence, rousse. Mon effondrement, ruine ou sacrifice au divin, qui saurait le dire ?
Depuis que j'ai pénétré dans ce sanctuaire, les mêmes pensées m'obsèdent. Je compte me fondre davantage encore dans cette masse de croyants, une véritable habituée d'un soir ; je veux sentir encore une fois mes genoux me brûler, râper contre le bois de l'agenouilloir qui se trouve à mes pieds ; toute souffrance est bonne à prendre pour mieux me rapprocher du divin et me faire oublier le quotidien si morne, si banal, si repoussant, si profane ! Je voudrais confier au curé tout mon passé, tous les maux qui me rongent, me délester de ce tas de tracas que je traîne derrière moi comme une masse informe qui ne sait pas non plus ce qu'elle signifie. Je pourrais même confier tout cela à quiconque daignerait m'écouter, n'importe qui, tout dire à un vieillard dur de la feuille qui aura oublié mon histoire demain matin, tout raconter à une mère de famille qui saurait compatir ou même emprisonner mes secrets en les murmurant aux cavités qui tapissent les parois de ce lieu. Je voudrais pouvoir déposer les armes ici et puis franchir les portes de l'église en sens inverse, l'esprit léger, soulagée d'avoir abdiqué une part de moi-même.
Je sens subitement l'angoisse enfoncer ses griffes acérées dans la chair de mon estomac. Elle se terrait là depuis quatre mois, peut-être même plus. Nébuleuse, trop vaste pour que je puisse la saisir, elle m'échappe à chaque fois que je veux la déchiffrer. Et lorsque je trouve enfin le répit, elle n'a de cesse de se rappeler à moi et prend un malin plaisir à me torturer. Pourtant, je pourrais jurer qu'elle porte un nom, cette angoisse, qu'elle a aussi un doux visage et de jolis yeux verts. Je suis au bord du vertige ; un pas de plus et c'est le gouffre.
Alors pour faire taire mes émois, je me mets désespérément en quête de quelques miettes de sacré supplémentaires qui me permettraient de m'évader, loin, très loin, et d'enfin trouver la paix. Je donnerais tant pour que résonne de nouveau ce chant depuis les bancs de la chorale, mais ce moment exact ne reviendra pas, il s'est déjà enfui. Le train est passé, l'assistance parle désormais d'une seule et même voix, elle a mis en marche sa machine bien rôdée et je me dois de la rattraper. Pour cacher la frénésie qui gronde au fond de moi, je me compose un visage d'ange, une voix douce et sereine avant de me pencher vers ma voisine et de lui chuchoter ces quelques mots.
« Pourrais-tu me passer ce missel ? »
En disant cela, je pointe d'un doigt impérieux un petit livret rouge qui se trouve hors de ma portée. Celui-là même qui renferme toutes les prières que je n'ai pas encore formulées.
Lentement, je me décide à rouvrir les yeux ; la lumière me happe en un éclair, m'agrippant violemment pour me faire redescendre sur Terre. C'était inéluctable. Je prends une longue inspiration pour m'ancrer un peu plus parmi les miens, pour m'arracher définitivement au ciel. Je reviens à moi. Ma colonne vertébrale se redresse et ma robe, jusqu'ici étalée au sol comme autant de pétales d'une même fleur qui fane, épouse les formes de mon corps à mesure que je me relève. Je trouve refuge sur le banc le plus proche et m'assieds près des quelques témoins de mon effondrement — une jeune fille, en l'occurrence, rousse. Mon effondrement, ruine ou sacrifice au divin, qui saurait le dire ?
Depuis que j'ai pénétré dans ce sanctuaire, les mêmes pensées m'obsèdent. Je compte me fondre davantage encore dans cette masse de croyants, une véritable habituée d'un soir ; je veux sentir encore une fois mes genoux me brûler, râper contre le bois de l'agenouilloir qui se trouve à mes pieds ; toute souffrance est bonne à prendre pour mieux me rapprocher du divin et me faire oublier le quotidien si morne, si banal, si repoussant, si profane ! Je voudrais confier au curé tout mon passé, tous les maux qui me rongent, me délester de ce tas de tracas que je traîne derrière moi comme une masse informe qui ne sait pas non plus ce qu'elle signifie. Je pourrais même confier tout cela à quiconque daignerait m'écouter, n'importe qui, tout dire à un vieillard dur de la feuille qui aura oublié mon histoire demain matin, tout raconter à une mère de famille qui saurait compatir ou même emprisonner mes secrets en les murmurant aux cavités qui tapissent les parois de ce lieu. Je voudrais pouvoir déposer les armes ici et puis franchir les portes de l'église en sens inverse, l'esprit léger, soulagée d'avoir abdiqué une part de moi-même.
Je sens subitement l'angoisse enfoncer ses griffes acérées dans la chair de mon estomac. Elle se terrait là depuis quatre mois, peut-être même plus. Nébuleuse, trop vaste pour que je puisse la saisir, elle m'échappe à chaque fois que je veux la déchiffrer. Et lorsque je trouve enfin le répit, elle n'a de cesse de se rappeler à moi et prend un malin plaisir à me torturer. Pourtant, je pourrais jurer qu'elle porte un nom, cette angoisse, qu'elle a aussi un doux visage et de jolis yeux verts. Je suis au bord du vertige ; un pas de plus et c'est le gouffre.
Alors pour faire taire mes émois, je me mets désespérément en quête de quelques miettes de sacré supplémentaires qui me permettraient de m'évader, loin, très loin, et d'enfin trouver la paix. Je donnerais tant pour que résonne de nouveau ce chant depuis les bancs de la chorale, mais ce moment exact ne reviendra pas, il s'est déjà enfui. Le train est passé, l'assistance parle désormais d'une seule et même voix, elle a mis en marche sa machine bien rôdée et je me dois de la rattraper. Pour cacher la frénésie qui gronde au fond de moi, je me compose un visage d'ange, une voix douce et sereine avant de me pencher vers ma voisine et de lui chuchoter ces quelques mots.
« Pourrais-tu me passer ce missel ? »
En disant cela, je pointe d'un doigt impérieux un petit livret rouge qui se trouve hors de ma portée. Celui-là même qui renferme toutes les prières que je n'ai pas encore formulées.
6 666e message pour parfaire l'ironie du sort !
belle, romantique, rouge (Paige 2026)
Lave mes péchés, pas seulement mon visage
Étranges sont les nuits qui nous ouvrent des portes devant lesquelles on était tant passé sans jamais s'arrêter. Il a fallu attendre que le soir tombe, que le regard soit aveuglé, et que les sens, seuls, se fassent guides dans les ombres, qui en passant du cœur au monde, ne se sont que davantage étalées. Mais désormais tout est terminé, tout s'est tu, apaisé, calmé ; je suis couché dans le ventre de l'église comme dans celui d'une mère, le rythme de ma respiration se calque au sien, sa chaleur me détend, sa présence me libère ; animal isolé et perdu, je traverse la tempête dans les entrailles de la terre. Aucune secousse n'entre dans ce lieu, aucun monstre n'y rôde. La musique résonne encore dans mon corps, posée comme une paume sur ma main ; elle m'accompagne, me murmure que plus rien ne peut arriver, que je peux demeurer recroquevillée sans m'inquiéter, que la nuit ne verra pas se lever les cauchemars, que les fantômes n'y organiseront pas un bal pour danser dans mon crâne ; berceuse, infirmière, mère, elle m'invite à l'abandon. Pourtant mes yeux restent grands ouverts.
Je ne peux pas me laisser aller, lâcher la corde qui me tient éveillée. Il y a dans cet apaisement dont je suis recouverte quelque chose de sacré, de sublime, d'exceptionnel ; me reposer dessus, ne serait-ce pas renoncer à m'en émerveiller ? De toute manière je n'y parviens pas, j'ai besoin d'être pleinement consciente, de me gorger de ces sensations rares, de retenir encore quelques secondes les mélodies qui m'ont traversée ; j'attends que le temps se suspende, que la grande horloge retienne sa respiration. Que personne ne bouge ! Que rien ne change ! Le silence, le silence, et cet apaisement qui s'étire, se poursuit, ne s'efface pas, ne s'efface plus. Mais patienter de cette manière, n'est-ce pas oublier d'en profiter ? Si je ne m'abandonne pas maintenant, quand le ferai-je ? Cependant c'est trop difficile, c'est même impossible ! Mon cœur tambourine comme s'il pouvait à lui seul réveiller les notes endormies. N'arrêtez rien ! Restez avec moi sur ce fil, dans ce ventre chaud, les yeux grands ouverts. Laissez les portes closes et les lumières éteintes, ne bousculez rien, je vous en prie. C'est comme un conte, un songe dont on ne veut pas être arraché.
Mais le monde est cruel, et la vie semble reprendre son cours si naturellement, me laissant sur la chaussée, riant de mes espoirs, que je suis tentée de m'en aller. Quitte à renoncer autant ne pas rester. Pourquoi s'attarder dans une chambre où le soleil perce déjà par la fenêtre ? Demeurer caché dans la chaleur des draps, c'est se bercer d'illusions ; la nuit ne reviendra pas si vite. Pourtant je ne bouge pas. Ma gorge se noue, ma poitrine se serre, je sens le froid me tomber dans les bras, et je ne me tourne même pas vers la porte. C'est la faute à cette jeune sorcière assise à côté de moi, à son air d'ange et de Lune que je devrais ombrer pour me retirer. Si elle reste, comment puis-je partir ? Elle me montre un visage qui n'est pas le mien, mais qui est celui que je devrai avoir. Sereine, habituée des lieux, sûrement, elle est ici à son aise. Comment pourrai-je oser m'en aller, ouvrir et fermer la porte sans respecter ce que ce lieu signifie pour ceux qui s'y trouvent ? Ce n'est pas un moulin. Je ne peux pas conserver ce que j'y ai trouvé et m'enfuir avec, je ne peux pas permettre à mon désintérêt soudain de prendre le dessus, comme si plus rien ne m'attendait dans ces lieux, que je n'avais désormais rien à en espérer. Je ne peux pas, c'est tout.
Et puis, sa voix m'oblige. La sorcière aux cheveux de nacre se penche vers moi, et son murmure, loin de demander, exige. Je me courbe et me plie à sa requête sans dire un mot, étirant mon corps et ma main jusqu'au livret rouge, rouge comme l'interdit. Mes doigts s'en saisissent avec une étrange délicatesse, le présentant ensuite à ma voisine, comme si c'était naturel, comme si c'était évident. Comme si nous nous connaissions déjà, tutoyeuses de la nuit parce qu'appartenant à ses fidèles.
Cependant, mes yeux questionnent, interrogent à leur tour. « Qu'est-ce qu'un missel ? », disent-ils. Quel sera ton usage ? Laisse-moi observer par-dessus ton épaule, telle une enfant sage ; laisse-moi apprendre de toi, si ce n'est avec toi. Mon regard ouvre le livre, lui aussi. Il y cherche ce qui pourrait expliquer l'apaisement que ce lieu a offert à mon âme. Et s'il parvient à attraper des phrases, nul doute que mes lèvres les articuleront en silence.
Je ne peux pas me laisser aller, lâcher la corde qui me tient éveillée. Il y a dans cet apaisement dont je suis recouverte quelque chose de sacré, de sublime, d'exceptionnel ; me reposer dessus, ne serait-ce pas renoncer à m'en émerveiller ? De toute manière je n'y parviens pas, j'ai besoin d'être pleinement consciente, de me gorger de ces sensations rares, de retenir encore quelques secondes les mélodies qui m'ont traversée ; j'attends que le temps se suspende, que la grande horloge retienne sa respiration. Que personne ne bouge ! Que rien ne change ! Le silence, le silence, et cet apaisement qui s'étire, se poursuit, ne s'efface pas, ne s'efface plus. Mais patienter de cette manière, n'est-ce pas oublier d'en profiter ? Si je ne m'abandonne pas maintenant, quand le ferai-je ? Cependant c'est trop difficile, c'est même impossible ! Mon cœur tambourine comme s'il pouvait à lui seul réveiller les notes endormies. N'arrêtez rien ! Restez avec moi sur ce fil, dans ce ventre chaud, les yeux grands ouverts. Laissez les portes closes et les lumières éteintes, ne bousculez rien, je vous en prie. C'est comme un conte, un songe dont on ne veut pas être arraché.
Mais le monde est cruel, et la vie semble reprendre son cours si naturellement, me laissant sur la chaussée, riant de mes espoirs, que je suis tentée de m'en aller. Quitte à renoncer autant ne pas rester. Pourquoi s'attarder dans une chambre où le soleil perce déjà par la fenêtre ? Demeurer caché dans la chaleur des draps, c'est se bercer d'illusions ; la nuit ne reviendra pas si vite. Pourtant je ne bouge pas. Ma gorge se noue, ma poitrine se serre, je sens le froid me tomber dans les bras, et je ne me tourne même pas vers la porte. C'est la faute à cette jeune sorcière assise à côté de moi, à son air d'ange et de Lune que je devrais ombrer pour me retirer. Si elle reste, comment puis-je partir ? Elle me montre un visage qui n'est pas le mien, mais qui est celui que je devrai avoir. Sereine, habituée des lieux, sûrement, elle est ici à son aise. Comment pourrai-je oser m'en aller, ouvrir et fermer la porte sans respecter ce que ce lieu signifie pour ceux qui s'y trouvent ? Ce n'est pas un moulin. Je ne peux pas conserver ce que j'y ai trouvé et m'enfuir avec, je ne peux pas permettre à mon désintérêt soudain de prendre le dessus, comme si plus rien ne m'attendait dans ces lieux, que je n'avais désormais rien à en espérer. Je ne peux pas, c'est tout.
Et puis, sa voix m'oblige. La sorcière aux cheveux de nacre se penche vers moi, et son murmure, loin de demander, exige. Je me courbe et me plie à sa requête sans dire un mot, étirant mon corps et ma main jusqu'au livret rouge, rouge comme l'interdit. Mes doigts s'en saisissent avec une étrange délicatesse, le présentant ensuite à ma voisine, comme si c'était naturel, comme si c'était évident. Comme si nous nous connaissions déjà, tutoyeuses de la nuit parce qu'appartenant à ses fidèles.
Cependant, mes yeux questionnent, interrogent à leur tour. « Qu'est-ce qu'un missel ? », disent-ils. Quel sera ton usage ? Laisse-moi observer par-dessus ton épaule, telle une enfant sage ; laisse-moi apprendre de toi, si ce n'est avec toi. Mon regard ouvre le livre, lui aussi. Il y cherche ce qui pourrait expliquer l'apaisement que ce lieu a offert à mon âme. Et s'il parvient à attraper des phrases, nul doute que mes lèvres les articuleront en silence.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht