au janvier des sentiments
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L’air était froid. Glacial ; tellement qu’il mordait les poumons d'une sensation de brûlure à chaque inspiration. Janvier n'était pas un mois clément et c’était bien. Pour une fois, c’était ce dont il avait besoin – ce qu'il était venu chercher, même. Ce vent qui claquait fort, sur les falaises d’Irlande du Nord. Dans ses courants d'air, il portait l'écho lointain de la voix de sa mère, pas trop près du bord les enfants, alors qu'en compagnie de Nelia et de Jina, Fabio courait sur ce même plateau d'un vert éclatant. C'était il y a quoi... trente ans ? Il y a longtemps.
Jina. Fabio aurait préféré ne pas penser à sa sœur en cet instant. Impossible, pourtant, d'éclipser le souvenir : huit jours plus tôt, sept heures trente, petit déjeuner au Café du Rosier. Il pouvait encore voir les quantités improbables de sucre qu'elle avait versées dans son café, une cuillère, deux cuillères, trois cuillères – à croire qu'elle n'allait jamais s'arrêter. Et tandis que le regard abasourdi de Fabio était vrillé sur la tasse, elle avait demandé de but en blanc : il te plaît bien, hein ? Vu son ton, il s'agissait plus d'une affirmation que d’une question et Fabio avait immédiatement su de qui elle parlait. Jina avait remué la petite cuillère argentée dans le café – quatre tours pour tout mélanger – puis l’avait déposée sur la soucoupe. Tu sais – brève interruption de temps de prendre une gorgée – si tu as l'impression qu'il joue avec toi, méfie-toi. Il savait qu’elle faisait indirectement référence à la scène de nouvel an à laquelle elle avait assisté – quoique de plutôt loin. Et instinctivement, pour seule réponse, Fabio avait voulu prendre sa défense. Il avait tenté de lui expliquer son sourire et son grisant regard gris. Et ce moment lui paraissant aujourd’hui presque irréel où ils avaient dansé ensemble, tous les deux. Mais Jina n’avait pas eu l’air de comprendre. Au contraire, sans aucun ménagement elle avait appuyé là où ça faisait mal, là où le doute et l’incompréhension prenaient naissance : Et pourquoi est-ce qu’il t’ignore alors, à peine dix minutes plus tard ? Il avait baissé le regard sur la soucoupe où partant de la cuillère, une demi-lune brunâtre avait commencé à se former dans la rainure. En l’absence de réponse, Jina avait soupiré et reposé sa tasse à café. Pile dans la petite flaque, ça risquait de faire des taches. Je veux pas te décourager, juste… fais attention. Te laisse pas embarquer si en face, il n’y a pas l’intention d’assumer quoi que ce soit. Un conseil qui pouvait sembler banal, mais qui trouvait son fondement dans le fait que Jina connaissait Fabio et que Fabio, précisément, n’était pas tellement du genre à se laisser embarquer facilement.
L’Egyptien retira de sa joue une mèche que l'air salé avait rendue collante et que le vent avait plaquée contre sa peau. Il la glissa derrière son oreille mais elle n'y resta qu'un bref instant : la voilà déjà qui flottait à nouveau dans le vent. Ce vent qui régnait en maître, ici, sur les falaises irlandaises. Il s’arrêta et se tourna face à la mer, balayant du regard cette vaste étendue bleue. Pendant quelques secondes, il ferma les yeux.
Était-il en train de se laisser embarquer par les sentiments ?
Fab’ulous
#583400
au janvier des sentiments
Peut-être. Le duel de janvier laissait tout de même un indice significatif allant dans ce sens. Ce duel où la découverte de son adversaire l’avait rendu quasiment incapable de lancer le moindre sort, l’avait rendu inattentif et hésitant. Duel risible et ridicule oui, duel dont le souvenir laissait un arrière-goût plein d’embarras (il n’était d’ailleurs pas retourné aux Loges d’Hécate depuis cet épisode-là).
Mais ce qui le trahissait, c’étaient probablement avant tout les nombreuses pensées que Fabio lui consacrait. Souvent, elles s’imposaient d’elles-mêmes, mais parfois, Fabio les appelait volontairement à lui, le soir, dans son appartement, afin de ne faire rien d’autre que s’envelopper dans leur douceur devenue presque familière, pour s’endormir sur ce douillet oreiller de pensée dans lesquelles apparaissait son visage. Des pensées pourtant très éloignées de la réalité – cette réalité dans laquelle, depuis le duel, il ne l’avait ni revu ni croisé. Fantasmées, peut-être, car quand Fabio pensait à lui, il sélectionnait soigneusement les parties qui faisaient sourire et répandaient une chaleur agréable dans le cœur, éclipsant tout aussi soigneusement les autres. Celles auxquelles il se forçait à s’exposer à présent.
Les mots de Jazz lui revinrent en tête*. Tout dépend de ce que tu veux et si tu as de l'espoir, il avait dit. Juste après avoir fait remarquer que c’etait peut-être le bon moment pour tenter de bloquer tes sentiments avant qu'il ne soit trop tard. Quelque chose dans cette idée-là lui serrait systématiquement le cœur lorsqu’il y songeait – l’espoir ? – mais peut-être qu’au fond, son ami avait raison. La facilité ça serait de rien dire et attendre que tes sentiments fanent. Pour autant que ce soit réellement l’option facile… Et puis à côté de possibles regrets évoqués par Jazz, il lui avait alternativement suggéré de se rapprocher un peu plus de lui, et voir ce que ça donne. Ou d’attendre pour voir ce que tu ressens vraiment.
Si seulement il savait. Combien de temps pouvait-il se permettre d’attendre ? Risquait-il de franchir un point de non-retour ? Ou même : se pouvait-il qu’il l’ait déjà franchi ?
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* les mots oranges viennent de Jasper
Fab’ulous
#583400
Mais ce qui le trahissait, c’étaient probablement avant tout les nombreuses pensées que Fabio lui consacrait. Souvent, elles s’imposaient d’elles-mêmes, mais parfois, Fabio les appelait volontairement à lui, le soir, dans son appartement, afin de ne faire rien d’autre que s’envelopper dans leur douceur devenue presque familière, pour s’endormir sur ce douillet oreiller de pensée dans lesquelles apparaissait son visage. Des pensées pourtant très éloignées de la réalité – cette réalité dans laquelle, depuis le duel, il ne l’avait ni revu ni croisé. Fantasmées, peut-être, car quand Fabio pensait à lui, il sélectionnait soigneusement les parties qui faisaient sourire et répandaient une chaleur agréable dans le cœur, éclipsant tout aussi soigneusement les autres. Celles auxquelles il se forçait à s’exposer à présent.
Les mots de Jazz lui revinrent en tête*. Tout dépend de ce que tu veux et si tu as de l'espoir, il avait dit. Juste après avoir fait remarquer que c’etait peut-être le bon moment pour tenter de bloquer tes sentiments avant qu'il ne soit trop tard. Quelque chose dans cette idée-là lui serrait systématiquement le cœur lorsqu’il y songeait – l’espoir ? – mais peut-être qu’au fond, son ami avait raison. La facilité ça serait de rien dire et attendre que tes sentiments fanent. Pour autant que ce soit réellement l’option facile… Et puis à côté de possibles regrets évoqués par Jazz, il lui avait alternativement suggéré de se rapprocher un peu plus de lui, et voir ce que ça donne. Ou d’attendre pour voir ce que tu ressens vraiment.
Si seulement il savait. Combien de temps pouvait-il se permettre d’attendre ? Risquait-il de franchir un point de non-retour ? Ou même : se pouvait-il qu’il l’ait déjà franchi ?
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* les mots oranges viennent de Jasper
Fab’ulous
#583400
au janvier des sentiments
Fabio se remit en marche. Le vent soufflait de la mer vers la côte, envoyant sans pitié les vagues s’éclater contre la roche dans un grognement incessant. Même en hauteur, tel qu’il l’était, il pouvait sentir les gouttelettes salées dans l’air, sur sa peau, dans ses cheveux et ses vêtements. Glaciales.
Et si Fabio se présentait spontanément à la librairie ? L’idée avait quelque chose d’incroyablement tentant – du moins jusqu’à ce que le film mental qui en découlait le mène à la scène suivante, apportant la prochaine question : quelle serait sa réaction ? Impossible à dire. Elles lui semblaient imprévisibles, ses réactions ; une mornille lancée en l’air qui pouvait tout autant atterrir sur pile que sur face. Un regard souriant ou un regard fuyant. Se sentir le centre d’attention ou soigneusement ignoré. Une main dans la sienne ou un bond sur le côté. Un peu lâchement, Fabio songea que peut-être, le voir uniquement dans les pensées était toujours plus réconfortant que de risquer le rejet dans la réalité.
Le souvenir lointain de Nadjma vint le trouver. Une fois, elle lui avait dit : quand tu rencontres quelqu’un, n’importe qui, cette personne sème une petite graine dans ton cœur. Elle lui avait expliqué que certaines étaient rapidement oubliées et finissaient par se désintégrer, tandis que d’autres étaient vouées à se développer, grandir, s’enraciner. Certaines demandaient à être soigneusement entretenues tandis que d’autres se montraient plus résistantes et indépendantes. Il se souvenait surtout de sa conclusion : tu ne peux jamais être certain à l’avance de l'évolution d'une graine, Fabio. Une fleur belle, banale, toxique, fleurissant tôt, fleurissant tard, épineuse, unique, une parmi tant d'autres… si tu veux savoir, tu n’as d’autre choix que celui de laisser pousser. Nadjma était du genre à enrober le monde autour d'elle de métaphores et sur le moment Fabio avait souri : celle-ci lui parlait. Il ignorait pourquoi il s'en souvenait maintenant, mais ne put s'empêcher de se demander : Niall Niall Niall. Quelle graine m'as-tu donc semée ? La question resta sans réponse. Pendant plusieurs minutes, il se contenta d'observer les brins d'herbes disparaissant sous les semelles de ses chaussures qui foulaient l'étendue verte, bercé par le rythme régulier de ses pas.
Tout à coup, il s'arrêta, tenant enfin une décision. Quelle qu'était cette graine, il allait la laisser se débrouiller. Il allait se forcer strictement, inconditionnellement, à arrêter de la couvrir d’attention, de la nourrir par son imagination. Et il allait voir. Peut-être qu’elle finirait par disparaître ou faner. Mais si ses sentiments étaient destinés à exister, Fabio était convaincu que la graine saurait se montrer suffisamment coriace pour survivre. Il prit une profonde inspiration et invita l’air glacé à s’engouffrer dans son corps, ne sentant à présent presque plus la sensation de brûlure qui lui avait encore coupé le souffle un peu plus tôt. Pendant quelques secondes, il garda le vent prisonnier de ses poumons, espérant qu’il vienne geler toutes ses pensées, figer sa résolution.
Un peu plus tard, l’Egyptien glissa une main dans sa poche. Il en sortit une mornille qu’il serra fermement entre ses doigts frigorifiés. Faisant attention à où il posait les pieds, Fabio s’approcha du bord, inspira, expira, déterminé, puis arma le bras et lança la petite pièce d’argent dans l’océan*. Il ne la vit ni être engloutie par l’écume ni disparaître parmi les vagues, mais eut la certitude qu’elle finirait par sombrer – qu’importe la face tournée vers le fond, qu’importe celle offerte au ciel. Il tourna finalement le dos à la mer, fit quelques pas vers le centre du plateau puis, sans un regard en arrière, transplana. Un goût salé allait lui rester sur la langue pendant plusieurs heures encore.
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*Les poissons ne remercient pas
@Niall O'Barden 3/3
Fab’ulous
#583400
Et si Fabio se présentait spontanément à la librairie ? L’idée avait quelque chose d’incroyablement tentant – du moins jusqu’à ce que le film mental qui en découlait le mène à la scène suivante, apportant la prochaine question : quelle serait sa réaction ? Impossible à dire. Elles lui semblaient imprévisibles, ses réactions ; une mornille lancée en l’air qui pouvait tout autant atterrir sur pile que sur face. Un regard souriant ou un regard fuyant. Se sentir le centre d’attention ou soigneusement ignoré. Une main dans la sienne ou un bond sur le côté. Un peu lâchement, Fabio songea que peut-être, le voir uniquement dans les pensées était toujours plus réconfortant que de risquer le rejet dans la réalité.
Le souvenir lointain de Nadjma vint le trouver. Une fois, elle lui avait dit : quand tu rencontres quelqu’un, n’importe qui, cette personne sème une petite graine dans ton cœur. Elle lui avait expliqué que certaines étaient rapidement oubliées et finissaient par se désintégrer, tandis que d’autres étaient vouées à se développer, grandir, s’enraciner. Certaines demandaient à être soigneusement entretenues tandis que d’autres se montraient plus résistantes et indépendantes. Il se souvenait surtout de sa conclusion : tu ne peux jamais être certain à l’avance de l'évolution d'une graine, Fabio. Une fleur belle, banale, toxique, fleurissant tôt, fleurissant tard, épineuse, unique, une parmi tant d'autres… si tu veux savoir, tu n’as d’autre choix que celui de laisser pousser. Nadjma était du genre à enrober le monde autour d'elle de métaphores et sur le moment Fabio avait souri : celle-ci lui parlait. Il ignorait pourquoi il s'en souvenait maintenant, mais ne put s'empêcher de se demander : Niall Niall Niall. Quelle graine m'as-tu donc semée ? La question resta sans réponse. Pendant plusieurs minutes, il se contenta d'observer les brins d'herbes disparaissant sous les semelles de ses chaussures qui foulaient l'étendue verte, bercé par le rythme régulier de ses pas.
Tout à coup, il s'arrêta, tenant enfin une décision. Quelle qu'était cette graine, il allait la laisser se débrouiller. Il allait se forcer strictement, inconditionnellement, à arrêter de la couvrir d’attention, de la nourrir par son imagination. Et il allait voir. Peut-être qu’elle finirait par disparaître ou faner. Mais si ses sentiments étaient destinés à exister, Fabio était convaincu que la graine saurait se montrer suffisamment coriace pour survivre. Il prit une profonde inspiration et invita l’air glacé à s’engouffrer dans son corps, ne sentant à présent presque plus la sensation de brûlure qui lui avait encore coupé le souffle un peu plus tôt. Pendant quelques secondes, il garda le vent prisonnier de ses poumons, espérant qu’il vienne geler toutes ses pensées, figer sa résolution.
Un peu plus tard, l’Egyptien glissa une main dans sa poche. Il en sortit une mornille qu’il serra fermement entre ses doigts frigorifiés. Faisant attention à où il posait les pieds, Fabio s’approcha du bord, inspira, expira, déterminé, puis arma le bras et lança la petite pièce d’argent dans l’océan*. Il ne la vit ni être engloutie par l’écume ni disparaître parmi les vagues, mais eut la certitude qu’elle finirait par sombrer – qu’importe la face tournée vers le fond, qu’importe celle offerte au ciel. Il tourna finalement le dos à la mer, fit quelques pas vers le centre du plateau puis, sans un regard en arrière, transplana. Un goût salé allait lui rester sur la langue pendant plusieurs heures encore.
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*Les poissons ne remercient pas
@Niall O'Barden 3/3
Fab’ulous
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