Cor-k/ps E{t}Mois PNJ

Reducio
Hjúki est tantôt présent, tantôt absent
PNJs. Seán O’Donoghue (en construction – pourrait évoluer en compagnon), Cludhmor O’Donoghue (ancienne camarade de Poudlard) – actifs
Référencés.
Intérêt. Seán : se rendre compte que ne pas être hostile à une population discriminée ne suffit pas pour améliorer la situation, se sentir égoïstement plus concerné en relationnant avec un moldu – de son statut privilégié, savoir intellectuellement qu’il est une injustice est d’effet moindre que de la ressentir dans les tripes –, tisser une relation différente de son connu – encore trop tôt pour définir exactement –, sonder sa capacité à exprimer ses limites, ses aspirations dans une connexion émotionnelle non-familiale/non-fraternelle. Cludhmor : en tant que sœur née-moldue de Seán, elle justifie le fait qu’il soit au courant du secret magique et qu’il puisse tenter de sensibiliser Hjúki puisqu’elle a pu subir des discours abjects venant de sorciers fanatiques du statut de sang, ce qui a affecté son grand frère impuissant à la défendre puisque ne pouvant s’immiscer dans le monde magique ; en tant qu’ancienne camarade de classe (aucun PJ actif de son année n’est répertorié dans la chronologie) elle peut apporter un point de vue extérieur de comment Hjúki était à Poudlard et parler de lui à Seán.


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Point de vue du PNJ sous balises quote
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Printemps 2050


Il faisait bon, le sol s’était enfin débarrassé de la chaleur des rayons dardants accumulée, qu’il avait continué à recracher après l’acmé de la trajectoire solaire. Était-ce vraiment le mal du pays qui l’avait conduit ici après sa journée de travail, plutôt que de rentrer chez soi ? Ce n’était même pas sa ville. Cork. Une destination irlandaise bien plus proche du rivage britannique que son comté natal. De latitude singulièrement proche de Loutry. Une rare à avoir sa maison d’Opéra, outre Dublin. Pourquoi ne pas passer la soirée à la Salle de Spectacle de la capitale, en bon sorcier ? Il n’avait même pas fait la route jusque ce coin d’Irlande pour son opéra. Un besoin d’air irlandais ? L’incapacité à passer le seuil d’une demeure familiale, que ce soit sa maison d’enfance ou la résidence de ses cousins, ce qui serait par ailleurs bien plus logique pour justifier ce détour, au lieu de rentrer dans son nouveau chez-soi ? Sans but, si ce n’est de sentir cet air vespéral qu’il n’était pas certain de trouver ailleurs, il traînait ses pas dans les rues de la cité inconnue, ne se souciant pas pour un sou de la possibilité de se perdre. Il n’attendait rien de cette soirée. Se vider l’esprit, les idées ? Ces façades ne pouvaient réveiller aucune nostalgie, aucun dégoût. Sa bouillie mentale pouvait continuer à glouglouter sans qu’aucun élément ne vienne le perturber, pas même une fontaine. Il devait y en avoir, mais il n’avait pas cherché à savoir où. Y avait-il quelque chose à comprendre ou démêler dans le nœud de ses pensées, où ne valait-il mieux pas uniquement se concentrer sur la façon dont le vent timide frôlait sa peau, agitait les mèches qui ne s’étaient pas encore collées à son front sous l’effet de la transpiration, faisait onduler les pans de sa chemise qu’il avait libérée du carcan de la ceinture ? L’enchaînement de ses pas avait fini par se suspendre quand il avait décidé de s’accorder une pause de fraîcheur. Ne faisant honneur à ses origines, qu’elles soient irlandaises ou allemandes, il commande une citronnade, plutôt qu’une bière qui pourtant occupe les mains de la majorité des clients attablés, sans compter les breuvages aux puissantes vapeurs d’alcool agrémentés de liqueur locale. Il n’est pas encore aguerri à la manipulation de la monnaie moldue des britanniques mais peut présenter les quelques euros demandés en République d’Irlande. Opa lui avait enseigné qu’il était important, sans se trimballer une fortune, d’avoir toujours de quoi payer dans les deux systèmes, mais il ne respectait pas encore ce principe dans son nouveau lieu de vie anglais. Les livres, au sens monétaire, demeuraient une étrangeté pour le bibliothécaire. Il aurait pu trouver de quoi s’abreuver d’un tour de sa baguette, mais tenait à tenter de se fondre dans cette fresque moldue, peuplée d’inconnus.

S’agissait-il d’un café, d’un bar, le jeune mage n’en avait pas été spécialement attentif. Il poussait une rondelle de citron avec sa paille de métal quand une agitation aiguisa sa curiosité. Ça ne venait pas de la rue mais d’une… scène. Au fond de l’établissement. Un cabaret semi-nocturne ? Hjúki n’a pas le vocabulaire pour appréhender cette configuration. Il ne cherche pas à définir, mais regarde. Une silhouette occupait l’espace, sans un son, purement par ses contours mouvants. Était-ce un effet d’optique où est-ce que son visage brillait littéralement ? Quelque chose sursaute en soi. Les gens autour le ressentent-ils aussi ? Opa avait sans doute fait de son Enkel un amateur d’art moldu en l’emmenant occasionnellement au théâtre, ou l’initiant à leur littérature. Bien qu’ayant rarement assisté à des ballets, c’était assez pour identifier quelques éléments classiques. La Musique l’avait connecté à sa magie, de plus en plus de voix de compositeurs avaient empli sa mémoire musicale, ces dernières années. Les chorégraphes ne le fascinaient pas moins ; car le mouvement est aussi une fabrique à émotions. Ce corps dansant l’a compris. Avoir l’idée de renverser un pas, altérer son orientation, briser les courbes ou les lignes conventionnelles ; ce n’est pas si novateur. Quelle limite au reversement ou à la revisite des codes ? S’y opposer, c’est les garder comme référentiel. Sous ses yeux, Hjúki ne lisait pas une prétention révolutionnaire, mais une focalisation expressive faisant fi du bouclier ou du rôle construit dont se drapent les artistes. Des éclairs de technique qui ne s’annoncent pas, paraissent glisser. Sans mélodie, sans masque, avec pour seul rythme les émissions phoniques venant de la corporalité. Terriblement perturbant. Terriblement séduisant. Il n’en a pas conscience, mais il finit debout, le souffle coupé.

Seán ne réfléchissait pas, ne calculait pas. Il avait le privilège d’avoir un contrat – Dieu merci, pas exclusif – avec la compagnie nationale de ballet installée dans sa ville natale, mais appréciait occuper ses moments libres à danser, encore, dans des cadres le mettant au défi, devant un public difficilement comparable à celui qui occupait l’Opera de Cork quand il s’y produisait. Il aimait danser dans la rue, offrir des capsules chorégraphiques au passants, qu’il documentait en postant de courtes vidéos sur les réseaux. Il y dévoilait également les coulisses, son quotidien, ses répétitions, ses entraînements. Pour un cachet symbolique, il occupait parfois cette scène, sans exigence de participation pour les clients. Tout le monde n’avait pas les moyens de se payer une place à l’opéra, alors il remplissait, comme il le pouvait, Cork de son art, hors-les-murs de l’institution. La clientèle des lieux présentait un intérêt mitigé. Parfois, il avait le droit à une accolade d’encouragement ou de félicitations, ce n’était pas bien clair ; parfois il terminait avec la sensation que sa variation n’avait provoqué aucune onde. Cet espace était tantôt musical, tantôt théâtral, tantôt dédié à l’humour. En accueillant un défilé éclectique d’artistes, ces derniers étaient forcés de faire preuve d’ingéniosité pour titiller l’attention d’une audience non acquise, n’étant souvent même pas avertie du programme ; contrairement aux occupants de fauteuils rouges.

Allant sur ses 24 ans, il n’était pas encore premier. Certains danseurs connaissaient une ascension fulgurante, mais ça lui allait, d’avoir le temps d’affiner son expression artistique avec des rôles plus modestes, avant d’aborder les gros morceaux du répertoire, quand il sera prêt. Certains tableaux de danse magnifiques nécessitaient le nombre, faire ses armes dans le corps de ballet ne rimait pas forcément avec une activité moindre. Seán n’était pas pressé, il était déjà heureux d’être membre titulaire. Ce soir, pour changer de la discipline qui avait accompagné sa journée, il n’avait pas mis les pointes. En 2050, ça devenait presque éculé pour un danseur d’apporter de la féminité par le choix de ces chaussons, même s’il les avait déjà apportées sur cette scène. En réalité, ils n’étaient pas féminins par essence, certains rôles masculins à pointes issus du répertoire, comme dans le Songe shakespearien, jouaient plus sur les codes du grotesque que sur la légèreté au premier degré des Sylphides ou Willis. La danse de scène se démarquait tout de même du milieu du sport. Les duos masculins ou féminins s’exprimaient dans le ballet depuis des décennies, bien avant que l’idée de couples unisexes ne fasse scandale dans le milieu du patinage artistique ou des championnats de danse de salon. Un danseur classique et contemporain avait moins de carcans à briser qu’un danseur de compétition sportive. Aussi, chaque figure exécutée n’avait pas pour rôle de cocher une case définie par des critères de technicités, de remplir une jauge de points, de se refuser le moindre écart que le barème sanctionnerait. La liberté était déjà un possible à l’Opéra, mais ce soir, il ne suit pas l’enchaînement de pas d’un chorégraphe, il n’incarne pas un rôle défini. Une audace allant de pair avec le risque de perdre son audience, en l’arrachant à ses repères. Il n’est pas tenu de satisfaire, alors il se le permet. Quand il s’incline, il ne manque de voir un jeune homme qui le fixe de sa stature, et qui n’est pas avachi au fond de son siège comme tous les autres.

Ce soir serait facile. Après la représentation – chose impossible à l’opéra, qui réservait la rencontre avec les artistes aux VIP – il se mêlait au public, ôtait sa cape d’artiste pour redevenir un simple, un pair parmi les Corcagiens. Avec naturel, il s’approche de la table de garçon qui ne paraît pas trop loin de sa tranche d’âge, qui s’est désigné. Assurément pas un collègue qui serait venu lui donner de la force, ni quelque connaissance. À moins d’un mètre, Seán ne peut que constater le rosissement sur les joues du jeune homme. Confronté à un public qu’il avait estimé peu alerte ou avisé, il avait abaissé ses barrières, n’avait assurément pas proposé une variation pudique, en camouflage. Est-ce de la gêne, ou de la joie qui devrait l’habiter en voyant qu’il a su toucher un bout de public ? Évidemment, il a l’air parfaitement sobre, pas le moins du monde éméché, avec son infusion citronnée. Est-ce qu’il va se rasseoir, est-ce que le danseur va passer son chemin ?
« Vous irradiez » constate Hjúki, sans mesurer ses paroles. Il ne comprenait pas comment, mais cette Silhouette, même après la danse, brillait. C’en était surnaturel. Un sourire énigmatique lui répond. Reconnaissance, scepticisme ?
« Je prendrais la même » annonce Seán à un serveur, avant de s’asseoir pile en face du sorcier. Il ne peut malmener son corps, son outil d’expression, à coup de verres alcoolisés. S’aligner lui paraît logique pour engager le contact.
Le bibliothécaire déglutit. L’idée de partir, disparaître l’avait effleuré. Sans musique, il n’y avait pas eu de dernière note à attendre, et il était resté hypnotisé car le corps n’a jamais fini, les lentes respirations finales prolongent le mouvement. Être face à lui est déstabilisant, inattendu. Les bars sont des lieux de rencontre. Une raison de les éviter, dans son monde. Ce serait normal de parler à un inconnu, dans ce contexte. Là, il a l’occasion de faire la conversation à un moldu. Un artiste qui plus est. Il les pensait inaccessibles, ne se laissant pas parler. Ça pourrait être la première fois. Après l’effort, le danseur transpire, naturellement, mais il y a quelque chose dans son Parfum naturel... Hjúki n’est étonnamment pas incommodé. L’air n’est plus si chaud que cela, mais il sent que son visage brûle. Il avale une petite gorgée. Qu’est-ce qu’il a à craindre de cet échange improvisé ? Est-ce qu’il attend de recueillir ses impressions ? Il prend une inspiration. Oublie qu’il est un mage, oublie qu’il est face à un moldu. « Danser sans musique, eum… une inspiration Cunningham ? »
« Pas seulement… » concède Seán, tentant de dissimuler sa surprise. Ce n’est pas le genre de nom que ses fréquentations ne faisant pas partie du monde de la danse étaient susceptibles de citer.
« Pas vraiment sans musique » amande Hjúki. « John Cage… le silence revendiqué comme musique. C’est intriguant. L’émotion vient du corps… » …au lieu de la musique, ne finit-il pas. Cage n’était pas que 4’33’’, il était la musique pas-que-silence, parfois bruit, parfois ameublement à la Satie, parfois durée soutenant l’expression chorégraphique de Cunningham. Un compositeur singulier, difficile à situer dans son système de magie musicale. Le couple Cunningham-Cage n’avait rien à voir à l’alliance entre Petipa et Tchaïkovsky. Les mélodies russes étaient plus lisibles que le silence musical. Pensait-il. Jusqu’à voir ce corps en tirer toute l’expression possible.
Décidément, cet inconnu a décidé de réchauffer son cœur, ce soir. Seán détaille ses traits, en s’efforçant de ne pas les lacérer d’un regard trop inquisiteur. Cette chevelure sombre, qui parfois s’agite mollement quand l’once d’un courant d’air se faufile depuis la terrasse, cet Océan-de-Nuit qui continue de l’avaler et de le terrasser depuis l’instant où il a senti son poids sur lui. Un charme indéniable… en d’autres circonstances, il aurait été tenté d’engager un jeu de séduction, mais il ne lui paraissait pas de bon ton de profiter de lui alors qu’il avait l’air tout perturbé. Est-ce qu’il n’était pas censé être là ? Il avait l’air assez grand pour décider de ses allées nocturnes. « La musique en danse, on peut finir par l’oublier, quand elle se réduit à un marquage, des pulsations, des fragments. Le public en profite bien mieux que nous, en assistant à l’union finale. Nijinsky pouvait danser la même chorégraphie sur différentes musiques. Un art doit-il s’effacer pour en honorer un autre ? »
L’attitude du danseur, à faire comme si de rien n’était, à ne pas souligner le trouble du jeune mage qui devait être plus qu’apparent, l’aidait en somme à se calmer, du moins à ne pas s’enfoncer. Poursuivons la discussion, faisons comme si c’était chose naturelle et non improbable de deviser Musique ici, même s’il ne pouvait confier à quel point cet art était devenu la charpente de sa magie. « Dans la création, je suppose que c’est difficile de trouver l’équilibre, d’avoir toutes les composantes toujours au même niveau. La danse que vous avez offerte s’accorderait-elle avec quelque musique ? À moins que la musique, ce ne soit précisément nos souffles, les tintements de verre, tout fracas accidentel »
L’irlandais regretterait presque de ne pas avoir été en mesure d’observer les réactions, d’apprécier l’effet de sa variation sur les respirations et battements de l’assistance. Surtout sur lui, qui s’était levé. Oui, c’était une belle musique. Par quelle sorcellerie lui plaisait-il, le faisait-il frémir intérieurement… par aucun geste aguicheur, juste en parlant. « Je ne sais pas si elle appelle une composition, si elle est libre de toute ligne de soutien… Parfois, il est bon de ne rien poser, ne rien figer. » Pourquoi veut-il lui parler des heures encore ? Seán est un lève-tôt, qui évite les soirées interminables qui l’empêcheraient de se présenter en pleine forme aux échauffements du matin. Après encore quelques paroles échangées, il sait qu’il n’est pas prêt à sacrifier son repos, et c’est avec regret qu’il demande. « J’apprécierais poursuivre cette conversation, se revoir ; nous pourrions échange nos numéros ? »
Son mantra, d’oublier qu’il est un sorcier naviguant en terre inconnue, fond comme neige au soleil. Des révisions sur la technologie moldue n’auraient pas été superflus avant de pénétrer un espace de socialisation moldue, il n’y avait simplement pas pensé. Jusque-là, l’interaction s’était passée sans accroc, il ne pensait pas avoir trahi un décalage catastrophique. Il n’avait pas cité de noms de chorégraphes sorciers œuvrant pour la Salle de Spectacle. Ne pas être capable de répondre risque d’être inexplicable. Son esprit n’étant pas spontanément opérationnel pour le mensonge, il ne trouve pas d’excuse crédible comme un écran cassé, ou un abonnement anglais qui ne serait compatible en Irlande – ou l’inverse ? Comment les sorciers sont-ils censés communiquer avec les moldus ? Voici une question qu’il ne s’était jamais posée. Il ne pouvait pas lui tendre un miroir magique. Donner son adresse à Loutry pour confier qu’il fallait le contacter par voie postale ? C’est le vide, il n’a pas de numéro à donner, mais il ne trouve aucune alternative. La franchise est plus simple que la construction élaborée d’une excuse « Je n’en ai pas… » avoue-t-il. « Je peux repasser à Cork ? » Après tout, si les appareils moldus servaient à définir quand se voir, autant décider maintenant. Il aurait pu refuser, partir, alléguer qu’il n’était pas acceptable de donner ses coordonnées au premier venu. Le fait est qu’il ne serait pas contre le revoir. Dansant, ou parlant.
Qui n’a pas de numéro de téléphone ? même fixe… est-ce qu’il craint donner celui de ses parents ? Seán est étonné, au point que l’hypothèse germe, à laquelle il peine à donner du crédit. Depuis que la trajectoire de sa petite sœur avait été bouleversée par la visite d’un Ministère à l’existence insoupçonnable, lui imposant de suivre sa scolarité loin de sa famille, avec d’autres enfants qualifiés de semblables… les sorciers existaient, n’étaient pas très au fait des mœurs. Pour autant, il se refusait à nourrir des soupçons pour un rien. Était-ce un rien de ne pas avoir de moyen de communication basique ? Il pense à Cludhmor… imprime encore plus intensément les contours de ce visage. S’il a moins de sept ans de différence, dans un sens ou l’autre, elle pourrait lui dire si elle l’a déjà croisé. D’un autre côté… les sorciers parlent œil de scarabée et baguette magique ; pas musique et danse, non ? Était-ce un enquêteur de leur Conseil, tentant de l’approcher subrepticement à cause de sa sœur ? Arrête de te faire des films, se réprimande-t-il mentalement. Vite, réfléchit. Il peut lui donner la date de son prochain passage. La soirée risque d’être tout aussi courte. Après un tournage en journée, où il aura un peu plus le temps ? Un après-midi, ce sera bien. Le montage attendra. Sûr de lui, il propose un jour. Ici en point de ralliement, ce sera plus simple. Était-ce pour le jeune homme une façon détournée de nourrir chez le danseur de faux espoirs, de refuser sans l’assumer ? Ce n’était pas la première fois qu’un joli minois faisait balbutier son cœur, mais Seán sent qu’il aura du mal avaler l’idée de ne plus jamais le recroiser. C’est la tête encombrée de doutes qu’il prend congés.
Voyant son dos s’éloigner, Hjúki pose ses mains sur ses joues qui palpitent et brûlent. Incompréhensible. À moins qu’il ne veuille pas comprendre. Le halo est toujours là, à l’entourer. Cork ne sera pas l’affaire d’une fois, donc. S’attarder, rentrer… Phœbe et Hjúki ne se contrôlent pas, ils vont à leur guise. Il est néanmoins difficile de dissimuler les sorties nocturnes. Cacher ou en parler, il n’est toujours pas décidé. Les étapes de transports magiques le ramenant au Foyer lui donneront le temps d’aviser.

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Avertissement de contenu : évocation de la discrimination des nés-moldus, familiarités à vulgarités langagières


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Point de vue oscillant entre Cludhmor et Seán
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« Un brun… Océan-de-Nuit, tu dis ? c’est vrai qu’ses yeux étaient foncés. De là à croire se noyer en des eaux sombres… »

« Bon, tu le connais, où tu vas continuer à me faire mariner ? »

« Possible. T’as l’air de me décrire l’un de ceux avec qui je partageais quasi tous mes cours. Et je doute qu’il y ait foule d’irlandais prénommés Hjúki. J’avais oublié son nom, mais maintenant que tu le dis, je n’en vois pas d’autres. On était voisins de potions. Binômes quand il le fallait. »

« Il était comment ? »

« Tu as conscience que je n’ai pas pensé à lui depuis des années ? pfff… sérieux ? pas vraiment blagueur ou fauteur de troubles. C’était ok d’effectuer des travaux ensemble. Pas du genre à rendre en retard ou ne rien foutre. » Cludhmor regarde dans le vague, donne une chance à de vieilles impressions de refaire surface.

« hum… »

Seán sait que le sujet des brimades et du harcèlement est délicat à aborder. À chaque fois que sa sœur rentrait, dévastée, et rapportait les propos les plus immondes qui lui étaient réservés car les sorciers la classaient ‘née-moldue’ dans leur système… ça n’était arrivé pas dès le début. Quand c’était encore le Ministère, les attaques étaient plus anecdotiques. À force de coups politiques, ceux qu’ils appelaient les Sang-Purs avaient pris le pouvoir et leur engeance s’était déchaînée. Sa petite sœur avait subi les torrents de leur bêtise et il n’avait pas pu faire barrage. Il n’a aucune prise sur ce monde, mais sa colère n’a pas tari. Impuissant, il sait que leur société est abominable, mais ne peut rien y faire. Seulement croire en la force de sa benjamine.

« Tu sais… tu te souviens s’il était plutôt pro-Conseil ou… ? »

« Il a toujours été respectueux avec moi. Je n’ai pas souvenir qu’il n’ait jamais mentionné mon statut… il ne parlait jamais de sa famille, ni de grand-chose de personnel. Y’en a qui se croient importants car ils ont leur nom dans leur putain de registre de suprémacistes, mais pour le coup… j’crois pas qu’il avait des connivences avec les SP. Globalement, il n’avait pas l’air d’avoir de la sympathie pour quiconque. C’était une véritable anguille, ce type. Pas moyen de lui proposer d’aller à la biblio, ou même de prendre le temps de se congratuler quand on avait bien bossé ensemble »

« Donc il ne t’a pas… »

« attaquée ? non. Ni défendue, tel un preux chevalier Gryffondor. Mais juste parce qu’il se faufilait je ne sais où quand les cours étaient finis. Il n’aurait pas pu… voir. Ouais, je suis persuadée qu’il ne savait pas. »

« Pas vraiment pour, mais indifférent ? »

« On n’a pas eu la conversation. Après, t’imagine pas le nombre de gosses d’employés du Conseil, compliqué d’avoir la parole libre. Surtout qu’ils ne peuvent même pas s’infiltrer pour pourrir le système de l’intérieur, ils sont tenus à un Serment Inviolable. Enfin… il avait bien l’air de vouloir étriper quelque chose quand ça parlait de l’autorité du Conseil, mais difficile de savoir ce qu’il se tramait exactement dans sa tête quand il faisait la soupe à la grimace. Surtout quand… »

« Quand quoi ? »

« Sa baguette. Parfois il la regardait… comme si c’était une abominable créature visqueuse. Pourtant, en potions, il ne faisait pas sa chochotte. Il était capable de manipuler les textures les plus insolites, quand d’autres rechignaient. Quand j’dis qu’il avait une expression hostile quand ça parlait Conseil, ben sa baguette n’avait clairement pas le droit à ses égards. Je ne sais pas s’il faisait exprès de rater, s’il s’interdisait d’aimer cette partie de sa magie. Comme s’il faisait le pataud dans les premiers essais, à considérer qu’elle ne méritait pas d’être tenue à pleines mains… et en même temps j’aurais du mal à dire qu’il était juste nul. Quand il y arrivait c’était comme s’il tenait à ce que ce ne soit pas flamboyant, qu’il faisait en sorte de s’arrêter au seuil minimum, qu’il ne voulait surtout pas que cette partie de sa magie soit remarquable. À la fin il avait rarement en-dessous de l’Acceptable, donc ce n’est pas qu’il était incapable, mais… je ne sais pas pourquoi, il ne voulait pas embrasser son pouvoir. Les ondes de répulsion qu’il envoyait à sa baguette quand il la tenait du bout des doigts m’rappellent ses mimiques de dégoût à l’égard du Conseil, mais pas sûr qu’ça ait un rapport. »

« J’avoue que je ne suis pas bien placé pour comprendre que faire de cette histoire de baguette. »

« Après il s’est vachement amélioré, depuis qu’il s’est mis à traîner avec une fille de Serp’. Je ne sais pas ce qu’elle lui a dit ou fait : tu as le droit de pas trouver ta magie dégueu ? En tout cas, il avait moins l’air de trouver répugnant de bien maîtriser des sorts. Il s’assurait carrément plus d’Aspics avec son aide. »

« Une fille ? » Seán n’a pas pu s’empêcher de relever. Il avait compris depuis l’adolescence qu’il ne formerait ni le petit couple ni la petite famille parfaite. Le danseur n’était pas resté très longtemps au placard et n’était pas complètement novice, avait déjà connu de petites amourettes de jeunesse, exploré. Sa sœur devait bien avoir compris qu’un intérêt implicite se cachait derrière son interrogatoire. Bien sûr, il tenait à savoir s’il était ‘safe’, qu’il n’avait pas été un tyran à l’égard des Nés-Moldus, ces sorciers ne pouvant attirer que son indignation outragée. Passé cela, conscient des timides frémissements de son cœur, il se questionnait. S’il était straight, Seán devrait s’efforcer de les étouffer dans l’œuf. L’avenir n’était pas écrit, il voulait le connaître, d’abord. Cludhmor, après avoir prétendu ne plus trop souvenir du fait des années écoulées entre temps, était devenue une véritable pipelette, et il n’arrivait pas à l’arrêter. Ce n’était pas fair, de se permettre d’en savoir autant, mais il n’avait pas la volonté de tarir cette source précieuse.

« Swan ? Elle a été préfète, un moment. Sportive. Elle a joliment attrapé un Vif d’Or, une fois. Elle a quitté les Crochets mais elle était toujours adepte du vol. Elle ne le fréquentait pas en mode petite amie. Je ne pense pas que les garçons l’intéressaient mais elle était une année en-dessous donc je n’ai pas masse d’infos fiables sur elle. » Depuis les tribunes, Cludhmor aurait juré qu’il y avait eu un quelque chose entre elle et la capitaine d’Airain de l’époque, une tension palpable mais innommable. Elle n’allait pas pousser le bouchon jusqu’à colporter cette rumeur.

« Je ne l’ai jamais vu draguer des sorcières. Idem pour les sorciers. À moins d’une histoire sous le manteau, il a toujours été célib’ à Poudlard. »

« Tu sais ce qu’il fait depuis Poudlard ? Vous n’avez pas gardé contact mais vous étiez de la même génération ? »

« On peut passer sept ans assis à côté de quelqu’un sans jamais le connaître intimement… » lâche-t-elle en préambule, songeuse. « Il était taiseux. Pas du genre à claironner ses résultats, ses vœux, les écoles qu’il visait. À être dans le partage dans une discussion orientation. Je ne saurais pas te dire où il a été pris, s’il avait l’choix, pour quelle option il a opté. Est-ce qu’il a fait l’Institut des Sciences ? Une supposition dans le vent. Qu’est-ce qu’il foutait à Cork, d’ailleurs ? La communauté sorcière n’est pas ultra développé par ici. Tu m’dirais, il est aussi irlandais. J’n’y étais pas, mais je suis quasi certaine que je ne l’aurais pas croisé à l’inauguration de Godric’s Hollow. De toute façon c’était après Poudlard, je ne sais pas si les élèves ont été forcés, en tant qu’adulte je ne l’imagine pas là-bas. »

« Il n’y avait pas une chorale, un club de musique où s’est illustré ? » Seán cherche à comprendre d’où le mage est arrivé à l’aborder sous cet angle.

Sa sœur le regarde avec des yeux ronds, l’air de se demander où se cache l’ironie.
« Il n’a jamais participé à la moindre activité. En internat on pourrait avoir l’impression d’étouffer sous la présence excessive des gens. Je ne le voyais pas plus qu’en cours, il était tout l’inverse des camarades de dortoir oppressantes qu’on a sur le dos à toute étape de la journée. Il était dans le genre invisible, à faire oublier son existence le vendredi soir pour ne s’en rappeler que le lundi matin, même si on habite les mêmes murs. Ah ! ce n’est pas commun, mais c’est vrai qu’il se baladait avec des boîtes à musique, à l’occasion. »

« Je vois… » C’était vraiment indécent de l’avoir laissé délivrer autant. Il espère qu’il en oubliera la majorité. En réalité il avait sûrement déjà entendu parler de Hjúki. Lu quelque évocation de lui dans les lettres de sa benjamine. Un camarade de classe, correct, sans plus. Maintenant qu’il avait des raisons de s’y intéresser il fait plus attention à toutes les allusions qu’elle aurait pu faire de ce voisin discret. Donc cette apparition irréelle… c’était vraiment un sorcier.

Est-ce qu’il reviendra, ou l’attendra-t-il en vain ?

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Sans ambages, Seán allait être franc. Il n’allait pas laisser la bizarrerie s’installer, profiter du déséquilibre d’informations qu’avait généré sa discussion avec sa benjamine. Si son inconnu de l’autre soir se présentait, bien sûr. Il en avait vraiment beaucoup trop entendu, ça le mettait mal à l’aise. Il aurait dû claquer cette fenêtre d’opportunité bien plus précipitamment, au lieu de se laisser à épier un passé… certes, il n’en avait eu que la superficialité, ce qu’il avait renvoyé de plus extérieur à une camarade, rien d’intime. Tout de même. L’inverse n’était pas possible. Un semblable aurait pu chercher son profil, le stalker sur les réseaux, lire sa bio et son parcours sur le site de la compagnie, fouiller ses vidéos. Accéder également à une forme de surface détaillée, pour être à égalité. D’autant qu’il n’était pas de rare de trouver de la matière avec les danseurs, certains commençaient à poster en public dès l’école. Mais vu sa réaction quand il avait parlé téléphone, il doute que le sorcier n’ait jamais eu un smartphone dans les mains. Peut-être à l’occasion d’un TP de cours sur les moldus ? Dieu savait comment ils étudiaient leurs codes. L’irlandais avait précisément les yeux rivés sur l’écran de son appareil, pas dans l’attente d’un texto ou mp – il ne pouvait qu’espérer le voir apparaître à l’heure dite la dernière fois – mais pour vérifier vite fait les rushs tournés plus tôt dans la journée. Le résultat allait être assez court, mais comme il avait voulu jouer sur les perspectives du pont choisi comme décor, il avait fallu enchaîner les prises selon différents angles. Faire un collage-montage dynamique et fluide de tout ça allait prendre du temps, mais il était prêt à reporter à plus tard. Il avait réussi à mettre en boîte ce qu’il voulait, c’était déjà ça. Son regard clair glisse vers le coin du rectangle où s’affiche l’heure. C’est pour tout bientôt. Est-ce qu’il va apparaître magiquement, sous ses yeux ? N’importe quoi, il ne peut pas se permettre une entrée digne d’un illusionniste. Il n’est même pas censé savoir… il a hâte de lâcher cet aveu. Le mage entre dans son champ de vision, de la façon la plus banale qui soit, en marchant. Il ne fait pas sombre comme à la première rencontre, et Seán peut admirer le chatoiement de ses cheveux frappés par le soleil. Il ne faut pas se laisser distraire.

« Hjúki. » Dire qu’un prénom avait suffi. Sans avoir son identité complète, il lui avait permis de trouver bien plus que par un identifiant Insta. « Ma sœur Cludhmor t’a connu au collège. » Faut-il préciser lequel ? Il est évident ce que n’était pas du jardin d’enfants ou de la primaire qu’ils s’étaient côtoyés. « Ce n’est pas super convenable ou élégant, mais je l’ai interrogée sur les souvenirs qu’elle aurait pu avoir de toi. » Un coup de poker, soit le sorcier en prenait terriblement ombrage, soit ils continuaient sans détours, sans avoir à dissimuler qui il est. Qui ils sont ?
Le jeune adulte n’avait pas tout raconté de son escapade à la seconde où il était rentré à Loutry. Ce n’était pas dans les réflexes de Phœbe de l’accueillir à coup de “t’étais où ?”, d’autant qu’ils ne s’attendaient pas toujours quand leurs horaires étaient décalés. En l’occurrence, c’était un soir où ils ne s’étaient pas promis de dîner ensemble, où de s’attendre à la sortie du bureau de l’un ou de l’autre pour rentrer à deux, comme ce pouvait parfois être le cas. Libre comme le vent, il ne devait rendre de comptes à personne. Il fallait seulement reconnaître que la destination était inhabituelle. Il ne saurait expliquer ce détour par son Île, considérant que la raison évidente, la famille, était écartée. Rien que dire “je suis allé Cork” appelait trop de questions. Quel autre motif que le fait de savoir que c’était le second pôle culturel après Dublin dans son esprit ? Ce pouvait être aussi simple que cela. Une forme de résistance inconsciente, un boycott de la proposition théâtrale sorcière de Godric’s Hollow, en allant se perdre vers la promesse d’un contrepoint moldu ; cherchant à se dérober après la provocation de cette fichue statue de danseuse qui aurait dû l’ignorer. La volonté de Laisser un peu de hasard prendre le contrôle sur sa vie. Bah, y’avait pas à se justifier. En termes de sorties en des lieux improbables, elle s’y connaissait. C’est bien Phœbe qui avait eu l’idée de visiter le bal masqué, ainsi dissonante ait été la proposition dans leur harmonie. En fin de compte, ça les avait ramenés sur la même portée. Pas besoin de s’expliquer. C’est lors de l’une de leurs séances de vol qu’il avait craché le morceau. En voulant demander conseil sur un itinéraire futur, ça avait paru beaucoup plus naturel de reposer le contexte. Il souhaitait repasser à Cork. Pourquoi ? Il avait décrit le danseur. La possibilité de parler Musique d’une façon différente de ce qu’ils partageaient depuis des années. Sans offense, ça n’altérait pas une once la tendresse fraternelle qu’il cultivait à son égard. Cette nouveauté était rafraîchissante. Excitante. Et… des adjectifs qu’il n’osait sans doute pas encore assumer.

Ils avaient étudié la carte, révisé le passage maritime le plus étroit qui séparait l’Angleterre de l’Irlande. Ce n’était pas la première fois qu’ils l’évoquaient. Depuis l’acquisition de son Éclair, et qu’il s’était remis sérieusement au vol avec les conseils de l’ancienne joueuse des Crochets, c’était principalement le chemin entre le Foyer et la Nouvelle Sainte-Mangouste avec lequel ils s’étaient le plus familiarisés. Néanmoins, il travaillait aussi son endurance en pensant à cette traversée entre les deux îles. Ce serait sa journée libre, mais il faudrait économiser son temps, et son énergie. Le jeune Anastase avait reconnu sans contester que tout couvrir en balai serait ambitieux, risquait d’être trop long. Bien qu’il rechignât à transplaner – pas tant pas manque de maîtrise, simplement il n’avait toujours pas trouvé goût à cette sensation magique –, ça lui permettrait de couvrir rapidement la dernière portion terrestre aussitôt le littoral irlandais atteint. La virée tardive, après le travail, ne lui avait pas déplu, mais passer au moins une bonne heure en vol lui donnera tout le loisir de réfléchir, divaguer selon. Il sortait. Véritablement, pas juste dehors, sur leur terrain.

Ayant déjà visité le Magic’Port le plus proche, il resurgit à l’abri des regards. Bien qu’il ait le lieu exact en mémoire, y débarquer magiquement serait de la pure inconscience. Le bibliothécaire doit être tout décoiffé de son voyage, et en sa tête fourmillenr encore les mille phrases qu’il a eu le temps de peser mentalement. Par quoi commencer, que dire en premier lieu ? Les questions se tarissent quand Seán lui ôte les mots de la bouche. *Cludhmor* Ces sonorités n’avaient pas frappé son ouïe depuis… *elle a un frère ?* Est-ce qu’il aurait dû reconnaître des plissements familiers, un sourire, une façon de… Est-ce qu’il a en réalité inconsciemment assimilé cette familiarité sans la questionner ? Ça ne doit pas avoir d’importance, se convainc-t-il. Qu’est-ce qu’il a dit, déjà ? Hjúki ne semble pas bien comprendre les implications. Il n’a aucune idée de ce qu’elle a bien pu raconter. Sa confusion doit être perceptible, puisqu’il n’a pas le temps de réagir que le danseur revient à la charge.

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Qu’est-ce qu’il attendait ? Se faire engueuler pour avoir violé son espace privé. Lire de la gêne à l’idée d’avoir été découvert à son insu. Quelque réplique pour être rassuré. Quelque chose entre le courroux et l’embarras. Pas… ça. Un gars qui avait l’air complètement paumé. Cet air ahuri réveille la colère tapie en lui. Celle qui n’a eu de cesse d’être nourrie sans ne jamais pouvoir sortir. Cludhmor était importante. Elle n’était pas personne, elle comptait. “Je suis persuadée qu’il ne savait pas”, l’écho de cette affirmation gonfle et résonne. Est-ce qu’il n’en avait rien à foutre ? Est-ce qu’il aurait pu faire quelque chose ? Seán n’avait jamais posé les pieds à Poudlard, ni dans quelque lieu magique. Lui ne pouvait rien. Condamné à l’impuissance il ne pouvait qu’être témoin de la façon dont des abrutis avaient dévasté sa tit’ sœur. Forcée de vivre dans un autre monde, où elle n’était même pas bienvenue. Il aurait voulu voir de la considération, une étincelle, une preuve que son souvenir le hantait. Ça n’avait pas l’air d’être le cas et ça l’enrageait. Il ne le connaît même pas vraiment, il sait que toutes les bribes qu’il a eues relèvent de la surface. Ça ne l’empêche pas d’être fâché. De lui en vouloir. À qui il peut déverser sa frustration, si ce n’est à un sorcier, qui aurait pu agir, mais n’a pas su la protéger ? Tout se mélange dans sa tête. Il n’a pas eu les moyens d’être le grand frère comme il l’aurait dû, et il veut bêtement trouver un responsable. Ce n’était pas lui, le plus jeune. Quand la famille O’Donoghue avait appris que la petite était sorcière, il avait passé l’âge, de fait lui ne l’était pas. Quand naissait une personne née-moldue, toute sa fratrie de ne l’était pas toujours. Il n’avait alors eu aucune déception, aucun regret. À l’époque, il était engagé dans sa voie, son labeur avait payé, à force de passer des auditions, il avait été accepté dans l’une des écoles de danse les plus prestigieuses d’Europe, une garantie presque certaine d’un avenir professionnel. Poudlard n’aurait pas été une bonne nouvelle, pour lui. C’est comme s’il l’avait abandonnée, et il ne se pardonne pas de ne pas avoir été là, quand bien même c’était impossible.

« Tu te souviens d’elle au moins ? » ajoute-t-il, tranchant. Ne me dis pas qu’elle est insignifiante. Tu n’as pas le droit.

Certains enfants étaient endoctrinés par leur famille, il en savait un rayon, pour avoir subi l’éducation religieuse catholique au primaire, comme bon nombre d’irlandais. Seán avait assez de jugeote pour mesurer le fait que les persécutants comptaient parfois parmi les victimes de leur propre comportement. Ils s’encageaient eux-mêmes, se refusaient leur propre liberté en stigmatisant. S’interdisaient de franchir la ligne de ce qu’ils dénigraient. Des gosses en insultaient d’autres, au risque de se rendre compte en grandissaient qu’ils érigeaient leur propre prison. Ces élèves qui prônaient la pureté du sang ne devait pas être si différents des enfants du milieu aisé et conservateur contraints de se retrouver en des rallyes pour s’assurer de ne se reproduire qu’au sein de leur milieu. Ils n’avaient pas le droit de regarder ailleurs, ne pas pouvoir se trouver un ou une partenaire hors de leur communauté extrêmement limitée était une perspective triste, qui se perpétuait parce qu’ils renforçaient dès l’enfance, parfois inconsciemment, ces barreaux d’or. La passivité, c’était le pire. Défend tes valeurs horribles, vis avec ton fardeau, détourne-t’en lorsque tu comprends le mal que tu t’es fait. Résiste, bats-toi contre l’injustice. Mais ne reste pas en ectoplasme à subir, à fermer les yeux. *Pourquoi tu n’as rien fait*, le corps vibrant, ses lèvres dessinent le reproche muet.
Avec les années, Poudlard était enfin devenu un brouillard flou. Un voile opaque, au travers duquel il était confortable de ne pas essayer de regarder trop fort, de ne pas plisser les yeux pour s’y replonger, pour retrouver le petit Hjúki. Il ne veut pas creuser, se confronter, se noyer dans une jeunesse dont les échos ont été étouffés par le temps. Cludhmor. Il revoit son visage poupin, enfantin. Quelque part, il n’oubliera jamais cette première impression. Même si elle a littéralement grandi à côté de lui, que l’adolescence a peu à peu métamorphosé ses traits, il garde encore cette image. Contre sa volonté, ça remonte. Évidemment qu’elle n’a pas complètement disparu. Il se rappelle s’être senti bête. Un premier cours, elle s’était assise à côté de lui. Il n’avait même pas tourné la tête. Il avait attendu les appels se succéder pour poser un nom. O’Donoghue. Savoir qu’ils partageaient cette origine irlandaise ne les avait pas mécaniquement rapprochés. Les cours s’étaient enchaînés. Il n’avait pas osé discuter, parler la première semaine. Puis le premier mois. Puis le premier trimestre. Est-ce qu’il avait ignoré ses tentatives à elle ? Il avait fini par se rendre à l’évidence lâche. C’était trop tard, il avait raté le coche. Tacitement, ils avaient convenu qu’ils étaient destinés à se partager le même air, c’est tout. L’avait-il décidé tout seul ? Aurait-il été aveugle ou sourd à des tentatives d’expression de sa part ? Il avait sans doute raté le coche pour être plus que des présences simultanées. De studieux partenaires, sans conflictualité. Pour un obsédé des Sens, il les avait coupés, et fort. Son Parfum, est-ce qu’elle le partageait un peu avec son aîné ? Est-ce qu’il y survivrait, s’il le sentait maintenant… S’il creuse encore, il finira par voir ce qu’il n’a pas vu. Ce serait insupportable. Ne me force pas à ouvrir les yeux. Il n’avait jamais méprisé Cludhmor. Ne lui avait pas témoigné non plus de la sympathie. Il ne s’était pas interposé. Les engeances de vieilles familles prêtes à tout pour marquer leur territoire dès les bancs de l’école savaient y faire pour passer sous le radar de l’autorité professorale, provoquer sans que ce ne soit ‘caractérisé’. Une boulette jetée dans son chaudron ou son sac à la fin d’un cours, qui crachent des propos infâmants dès qu’il n’y a plus de témoins, quelque geste pas assumé, sous cape. Sa priorité était que ça – la période collège – finisse au plus vite. En portant des œillères, en ne s’impliquant pas. Ne pas être perçu. Ne pas percevoir. Il devrait avoir honte, mais c’est plus simple de refuser d’y croire. Avec les boucheries-compétitions qui s’imposaient aux enfants, les barbaries qui s’accumulaient, comment assimiler que c’était la Vérité du monde. Mieux valait croire que c’était faux, que tout était faux. Cludhmor, s’il s’était accroché à son visage d’enfant, c’est que l’éclat qui y rayonnait s’était perdu, les années allant. S’accrocher à cette image ancienne, c’était la facilité, pour ne pas chercher à comprendre pourquoi elle s’étiolait.

« L’incrédulité » souffle-t-il.

Face à un pouvoir qui nous paraît illégitime, l’inaction face aux exactions qui en découlent vient de l’incrédulité. Il ne pouvait pas croire, et donc voir que ça arrivait. Tout. Il sent ses yeux s’embuer. Tu ne pouvais pas me laisser aveugle ?

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Il l’a ébranlé, c’est bien. Il ne s’en réjouit pas, mais ça lui démontre que ce n’est pas par inhumanité. N’est-il pas moins raisonnable de lui en vouloir ? Le danseur aurait pu se satisfaire de cette alchimie fragile qui s’était construite l’autre soir. Partant du silence cagien, de la légèreté d’échanger leurs compositeurs de danse préférés, de confier ceux qui remuaient le mieux leurs cœurs respectifs. Une parenthèse enchantée, presque. Il aurait pu ne rien demander à sa sœur, se laisser convaincre, car il ne comprenait toujours pas le lien entre l’univers musical, qui était un peu le sien, et la sorcellerie. Il aurait pu le garder comme cet inconnu parlant de l’Allegretto de la Septième, la Symphonie dite Apothéose-de-la-Danse, transcrite autant en variation soliste qu’en construction d’ensemble. La versatilité de caractère de ce mouvement, épousant aussi bien la gravité que la joie. Le garder comme cet inconnu lui parlant des musiques qui le rendaient ivres, et qu’il voulait voir en mouvement. Le garder comme cet inconnu dont il pouvait faire briller les yeux en lui parlant du Sacre. Stravinsky, il connaissait, pas Pina Bausch. Oui, il aurait pu le garder comme cet inconnu qui était sincèrement intéressé quand il se mettait à parler écoles et traditions ; de l’importance de connaître les spécificités propres à chaque maison, pour s’épanouir dans le style qui convient le mieux à son expression artistique, pour se garantir une variété de styles. Quand il avait évoqué son lien avec l’Allemagne, Seán avait été heureux de parler de Wuppertal, de Hambourg, de Stuttgart, de Dresde, de Leipzig ; des villes désormais profondément associées à de noms de chorégraphes, s’étant forgées une identité de Danse. La Danse était sa vie ; pas au point d’occulter son amour indéfectible de grand frère pour Cludhmor. Il n’était pas capable de laisser passer. Si le sorcier comprend la révolte musicale de Beethoven, il doit bien y avoir de l’esprit de révolte, tapi en lui. Il fallait le bousculer, c’est une certitude. Pour autant, Seán ne souhaite pas le voir perdre pied devant lui. Il ignore quel cheminement se débloque dans l’esprit du mage. Le remuer, oui ; qu’il se mette à voir un monstre dans le reflet… ce serait un peu fort, mais c’est le risque. Il ne va pas l’abandonner dans son bourbier. Il est sûrement encore trop tôt pour l’accompagner tactilement, lui prendre la main ou l’épaule pour l’ancrer, l’empêcher de dériver. L’un pour l’autre, ils sont encore presque des étrangers, aux liens ténus. Il s’approche, sans le toucher. « Viens, on va s’asseoir. », indiquant les bancs rangés sur une place attenante. Tu peux fuir, m’oublier. Me suivre. C’est ta croisée.
Hjúki pensait que ce que le temps efface disparaissait. Que des souvenirs qui ne se présentaient plus des saisons durant avaient dû se noyer dans les limbes, et c’était chose naturelle. Cludhmor. Il aurait été convaincu de l’avoir oubliée, il y a quelques années. Quand il avait – tardivement – abordé les Cycles, qu’il avait rencontré ce nom désignant l’Apollon irlandaise, la baleine en lieu de Chélone, rien n’avait tilté. Il n’y pensait tellement pas, tellement plus, qu’à aucun moment il ne l’avait reconnu. Sa mémoire a bien plus conservé qu’il ne le soupçonne, tout en demeurant largement parcellaire. Affleure juste assez comprendre qu’il y a des éléments dont il a pu avoir connaissance, et qui sont désormais trop lointains. Il est impossible de se souvenir de l’intégralité des paroles échangées au fil de sa scolarité, aurait-il eu peu d’interlocuteurs. Elle n’était pas muette, elle avait une voix, et l’avait sûrement utilisé pour lui dire des choses. Lesquelles ? il est incapable de déterminer si elle a pu lui dire qu’elle vivait à Cork l’été, si elle avait un frère. Enfants, elle n’aurait pas pu le présenter comme danseur, plutôt… élève dans une école spécialisée ? Les informations qui s’accrochent aux gens, qui – peut-être – forgent un peu leur identité, le jeune Anastase n’a jamais trop su les imprimer. Il est vain de fouiller en cet endroit. Ce ne sont pas des phrases, des confidences en mots qui lui reviennent. Ce sont d’autres détails qu’il a pu prétendre balayer et qui, eux, sont gravés. La respiration de Cludhmor, le volume d’air qui s’était rétrécit, une asphyxie silencieuse, qu’il avait sentie. Ce poids, cette pression invisible, qui faisait trembler ses épaules. Parfois ses mains, une maladresse spasmodique. Alors il prenait le relai, tranchait ses ingrédients. Lui offrait la précision qui lui échappait, sans questionner son extinction. Il n’avait pas su arracher cette chape qui étouffait Cludhmor, alors qu’elle lui crevait les yeux et les Sens. Il s’en était lâchement isolé. Sa voix, ses voix. Si, il s’en souvient. Pas de ce qu’elles racontaient, mais des timbres. Non au sens d’une transformation de mue vocale. Vers l’adolescence, les dernières années, elle avait développé de nouvelles intonations. Pour accompagner un air bravache, en vibration. Un vibrato qui cherche la note d’équilibre, un vibrato tremblant, au bord du glissando non contrôlé, de la chute, de la fausseté. Couvrant sa voix d’enfant, aux sonorités pures et franches. Qui n’avait pas complètement disparu. Laquelle couvrait l’autre… Ce n’est pas à lui de pleurer, c’est indécent. Le bibliothécaire se passe les manches sur les yeux, elles s’imbibent de larmes. Ces notes salées qui se mêlent au Parfum de Seán, assis juste à côté de lui, forment un accord douloureusement familier. Ses Perles-de-Nótt sont-elles mouillées de tristesse, de culpabilité, ou de rage ? Ils n’étaient pas amis, ça ne justifie qu’il ait laissé sa sensorialité saturer d’émanations de détresse en n’ayant d’autre action que de désespérément s’accrocher à son dôme protecteur. Quatre ans vous métamorphosent, il le sait. Est-ce qu’aujourd’hui elle respire, remplit pleinement ses poumons ? A-t-elle retrouvé sa claire mélodie ? « Elle va mieux ? », la seule question qui vaille.

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Instinctivement, ses doigts tirent sur la chaîne autour de son cou, pour récupérer la croix qui se dissimule sous son polo. Il la presse sous le menton, le métal propage son onde de froideur. Celle-ci n’avait pas été bénite dans les règles de l’art. Outre la forme évocatrice, elle ne comptait pas vraiment sur le plan spirituel ou sacré. Malgré ses rapports plus qu’ambivalents avec la religion, il n’avait pas su bazarder tout symbole. Ça s’était ancré tellement tôt dans son enfance qu’il ne savait empêcher certaines de ses pensées s’adresser à Dieu, alors qu’il était très loin d’être un grand pratiquant. En République d’Irlande, et c’était l’une des raisons de l’indépendance avec la partie Nord, mêmes des institutions publiques ayant pour vocation le soin ou l’éducation étaient gérées par l’Église. Alors il n’avait pas échappé à la primaire catholique. Cludmor est une sorcière, mais il ne prie pas pour qu’elle ne soit plus ce qu’elle est. Certains prêtres prétendent qu’aimer une personne, c’est la tordre jusqu’à ce qu’elle convienne au dogme. Pour cela, ils peuvent expurger, exsorciser, convertir. Seán aime sa sœur, et de ce fait sa nature. Elle n’est pas démoniaque, il n’adhère pas à l’idée de la vouloir autre. En revanche, par impuissance, il peut être amené à prier pour que ça aille mieux. Ce n’était pas vraiment comme ça qu’était censé fonctionné la prière, plutôt destinée à faire preuve de reconnaissance, mêmes pour les épreuves ; plutôt que d’émettre des vœux. C’est pourtant son dernier usage de la prière, des *Faites que…* jetés dans le vide, ou bien au Christ. Rarement des mercis. Quand il pense à elle, il veut tellement fort qu’elle rayonne qu’il est prêt à s’en remettre à celui que ce bout de métal représente. « Elle essaie », il ne peut pas parler à sa place. Il ne peut pas prétendre qu’elle a complètement retrouvé la gaieté d’avant les ravages. Elle créé et compose, et lui voit que c’est parce qu’elle a encore des choses à déverser. Au moins ce n’est pas dépérir, mais il se trouve en elle une dureté… qui ne serait sans doute pas là si elle ne devait pas couvrir des fragilités.
Sa nuque pivote vers le danseur, lui donnant tout le loisir d’observer sa Silhouette. Elle n’est pas particulièrement imposante, ses muscles ne saillent pas de façon ostentatoire, mais il ne doute pas de leur puissance, qu’il a vue en œuvre. Sa fine maîtrise corporelle se murmure à travers sa posture : une assise stable, sereine. Dénuée de toute tension inutile. Phœbe lui avait évoqué qu’au piano, toute crispation du corps venant de la tête, de concentration ou d’angoisse de bien faire – le front plissé, la mâchoire verrouillée, les épaules bloquées – pouvait nuire à la musique. Il en est manifestement de même pour la danse. Est-ce cette insaisissable aura apaisante qui accroche son regard, suscite ses palpitations ? Hjúki doit se détourner de cette troublante vision sculpturale, mais il glisse sur une toute petite forme anguleuse, jusqu’alors dissimulée sous le tissu. Ses immenses alter ego pullulent sur l’Île irlandaise, au sommet des clochers, des chapelles, de nombres de bâtiments et sanctuaires. Savoir que la version individuelle existe en théorie n’est pas comparable à en contempler un exemplaire dans le réel, assorti de son propriétaire. En possession personnelle, intime. Hypnotisé, il suit les manipulations de la croix, qui lui semble irréelle. Il ne s’est jamais vraiment soucié de cette Force unique, en païen qui croit en de multiples Pouvoirs. Il ne la considère pas. Surtout quand elle se structure en Autorité cherchant à contrôler la vie de ses ouailles. S’il s’agissait seulement de croire qu’il se cachait quelque pouvoir derrière la Vie… Il est sûrement trop ignorant pour juger. Le mage ne cherche pas à modérer sa curiosité, interroge aussitôt. « Tu crois en… ? »
Seán ferme vivement son poing sur la croix, comme pris en flagrant délit de… ce n’est pas sans raison qu’il la cache toujours sous ses vêtements, ne la porte jamais en visible. Il ne veut pas revendiquer, elle doit se balancer contre sa poitrine, en secret. « C’est compliqué. Le milieu catholique… » Est-ce qu’il est prêt à repenser à sa période primaire, cette ère de contraintes ? Il n’y avait pas de choix, tous gosses qu’ils étaient, ils devaient se plier aux codes, aux règles de cette instruction. Il se souvient des confessions obligatoires, érigées en spectacle, sans respect de l’intime de l’enfant. Des interminables prêches des messes, tout autant obligatoires. Toutes ces fois où il avait été forcé d’être marqué par un signe, par un sacrement qu’on ne lui expliquait même pas. Le consentement des enfants n’existe pas, si c’est pour le bien de leur âme, après tout. Il se rappelle leur vision étriquée des rôles genrés. L’infâme saint Paul. Ils n’aimaient pas qu’il pratique la danse. Mais le comble de l’offense du gamin qu’il avait été, c’était de trouver la Danse belle, et de vouloir la partager. Comment aurait-il pu savoir qu’il avait le droit de s’extasier devant n’importe quel couple classique, mais pas devant deux danseurs contemporains formant un duo masculin ? Au nom de quoi la seconde esthétique serait-elle blâmable ? De son regard de gosse, il avait juste trouvé ça beau, c’est tout. Pour eux, c’était dégoûtant. À l’époque, il ne savait même pas ce qu’était une orientation, il n’était pas capable de comprendre les injures qui avaient découlé de cette affaire. Les sanctions avaient été terribles, il avait été longuement sermonné, son ‘vice’ avait été exposé à toute l’école, on lui reprochait d’avoir sali ses camarades. L’aumônier avait glissé des brochures à ses parents, pour le remettre sur le droit chemin. Il décide d’en parler. Pas pour générer quelque empathie sur son vécu, c’est de l’histoire ancienne. Entre leurs dix et douze ans environ, autant lui que Cludhmor ont échappé à ce milieu. Lui, par la formation professionnelle de danseur, elle par Poudlard. Ils n’en ont pas autant souffert que les élèves contraints de poursuivre dans ce système parfois une quinzaine d’année, de bout en bout du cursus. Il en parle pour qu’il comprenne. Une communauté qui rejette l’identité d’une partie de ses siens, les met à la marge sans ne jamais leur accorder la liberté… Quand il pense à sa sœur, les catholiques ne sont pas si différents des sorciers. « C’est un cadre aliénant. Où l’on finit par ne plus savoir qui l’on est. Ce qu’on aime. Ce qu’on pense. On fait semblant d’être dans les rails pour échapper à l’opprobre. Auquel on n’échappe quand on n’a pas… encore… assimilé… toute leur mentalité. Pourtant, des paraboles et discours de Jésus ont l’air d’aller dans le sens de la justice, de la générosité, et de la tolérance. Certaines histoires bibliques sont belles. Et puis il y a l’institution qui accable, qui rejette, qui veut broyer la différence. » Son poing se serre encore plus, il sent chaque coin de la croix s’enfoncer dans les creux de sa paume. « J’ai essayé de lui redonner une chance en quittant ce milieu. Je voulais passer en école de danse professionnelle, alors je passais des auditions dès que c’était possible, et j’ai été admis à Paris. Ça m’a ouvert un nouvel horizon… »
Hjúki n’a pas d’avis net. Il se pense capable d’accepter que des moldus tiennent à quelque croyance, même s’il n’y adhère pas ou n’y perçoit ni logique ni intérêt. Il n’est pas sûr de comprendre, si Seán se lance dans un discours sur la foi, mais il peut essayer de ne pas mépriser ou rejeter. Lui-même ne clame pas qu’il perçoit parfois la vie dans l’inerte, qu’il croit en son Souffle. Certaines choses ne s’expliquent pas. Sa réaction est assez nuancée. Le danseur n’acquiesce pas, mais il ne balaie pas non plus la possibilité d’un revers de la main. Le bibliothécaire l’écoute décrire avec froideur cette doctrine où l’on ne peut dire ou déployer une pensée libre. Sans sensationnalisme il ne tente pas de véhiculer de l’émotion par le geste, par la description plus poussée d’évènements. Ces quelques phrases, efficaces, suffisent à donner froid dans le dos. « Paris ? » rebondit-il aussitôt. « Tu devais exceller. Tu as des origines françaises ? »
« Pas vraiment. C’est vrai que l’école jouit d’une grande réputation, mais ils n’attendent pas forcément un niveau époustouflant des débutants. Ils préfèrent de grands novices qui ont des bases propres, qui ont bien acquis les rudiments ; aux candidats plus avancés dans l’apprentissage ayant assimilé ce qu’ils considèrent comme des mauvaises habitudes, qu’il faudra corriger. C’est plus facile d’enseigner en n’ayant pas à défaire puis refaire. Il y a des cours de français pour les élèves étrangers, on peut candidater sans maîtriser la langue, mais on sera obligé de l’apprendre sur place. Hum… je n’y suis pas resté jusqu’à la première division. Chaque année, il y a un examen. Parfois, ils donnent l’opportunité de refaire l’année, si on est assez jeune – le système français est extrêmement strict sur les âges limites – sinon il y a toujours un risque de ne pas passer. Je suis rentré en Irlande, après quelques années, ai trouvé une autre école de danse. Je n’ai pas de regrets, je suis content de danser à Cork. Je ne sais pas quelle aurait été la compagnie de mes rêves… le répertoire parisien n’était pas en tête de liste. »
« Et tu t’es… réconcilié, avec… ? »
« J’ai profité de mon interlude parisien pour… faire d’autant plus fi des cadres qui m’avaient été inculqués au forceps. J’ai complètement cessé de fréquenter les lieux de culte, mais je garde ce vestige. Elle n’est pas bénite. Alors j’y appose ce que je veux. Un Pouvoir où l’amour, ce n’est pas détruire l’essence de quelqu’un parce qu’elle ne collerait pas à un dogme conservateur, mais la nourrir. L’accepter. »
« C’est… je pourrais y croire. »
« En revenant ici… il y a encore beaucoup d’institutions publiques qui dépendent de la religion. Éviter tout ce qui serait en lien avec l’Église, ça peut revenir à s’ostraciser de la société. Certains hôpitaux, certaines écoles refusent de prodiguer leurs services à qui ne serait pas baptisé, voire aux enfants dont les parents auraient renié la foi. C’est comme ton Conseil, si tu ne peux échapper à leur tampon pour t’insérer dans la société sorcière, bats-toi pour changer les choses. Rien n’est jamais acquis. La situation qui nous a été présentée quand on a appris que Cludhmor devrait aller à Poudlard… ça s’est empiré avec le changement de régime » Sa benjamine ne peut pas tourner le dos aux sorciers sous prétexte qu’ils réprouveraient son existence, son statut. La magie qui coule en elle ne lui permet pas de vivre loin de tout ça.
« J’ai essayé, d’échapper à leurs sceaux. J’ai louvoyé, tenté de vivre à l’écart… je ne sais pas si l’on peut passer une vie entière dans ces conditions. Ne pas s’intégrer, se priver de quasi tout contact, ne rien devoir à leur autorité. »
« Le progrès, ce n’est pas un rouleau compresseur immuable qui avance tout seul. On n’a rien sans lutte. On peut tous être un peu lâches et découragés, en pensant qu’on ne verra jamais une évolution assez radicale et rapide pour l’apprécier. Je ne vais pas t’accabler parce que tu n’as pas… agi pour Cludhmor. De toute façon, je ne sais même pas ce qui lui aurait été salutaire. Mais j’espère que tu comprends… il n’y a rien de pire que la passivité face à l’injustice. C’est son assurance-vie. »

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Ce relevait peut-être d’une stratégie de distraction, mais Hjúki apprécie l’entendre parler de son école de danse, de son passage en France. S’il verra un jour l’Opéra de Paris… cet inaccessible le fait plus rêver que la Salle de Spectacle qu’il ne voit que trop souvent, en sortant du bâtiment où il officie depuis maintenant quelques semaines, au quartier Peverell. Ce qu’il a entendu n’est nullement comparable à Poudlard. Seán a gagné sa place par un travail acharné et précis, présenté en concours ou audition. Lui s’était trouvé imposé sa place à Poudlard. Toute la défiance qu’il aurait pu avoir à l’égard de sa magie n’y changeait rien. Elle était là, dans son corps, et ça l’avait inscrit d’office. La façon dont les hôpitaux moldus refoulent les visiteurs ou patients qui ne seraient pas au registre de la religion forme un écho puissant avec une réalité qu’il côtoie à la Nouvelle Sainte Mangouste. Une institution de soin magique, installée dans une ville dont l’accès est interdit aux moldus. Un parent moldu ne peut y emmener son enfant magique en détresse. Un conjoint, une conjointe sans pouvoirs n’a pas de droit de visite. Il y a tellement de configurations insurgeantes que cette barrière anti-moldus génère. Ça avait commencé assez vite après sa prise de poste. La nausée de percevoir son salaire d’un lieu aux principes… inhumains, à certains égards. D’un autre côté, tout sorcier compétent sortant d’une formation médicomage n’avait les moyens de se mettre à son compte, avait besoin d’une situation stable pour survivre, d’une entrée de fonds régulière. Sans doute qu’une partie voulait véritablement se dédier à la santé de tous, déchantait des conditions. Une partie des employés était là à l’époque londonienne. Ils avaient sûrement suivi le mouvement pour garder leur travail, pas forcément par adhésion à la signification politique de la transformation de Godric’s Hollow en capitale de ségrégation. Son inaction n’était pas un refus de s’opposer. Il s’était efforcé de garder ce qu’il fallait de distance pour ne pas vraiment reconnaître que l’horreur existait et s’épanouissait. Il croyait que s’isoler en Irlande lui ferait beaucoup moins percevoir cette influence nouvelle et perverse. Malheureusement, il fallait croire que certaines familles irlandaises tenaient plus à l’avilissement au pouvoir britannique qu’à leur indépendance, au point de se précipiter prêter allégeance au Conseil. Seán, le violent rappel de Cludhmor : ce n’était pas une révélation qui tombait de nulle part pour brusquement lui ouvrir les yeux. Plutôt le dernier clou enfoncé d’une prise de conscience, d’un malaise qui avait lentement crû en son for intérieur. Pour son bien, il ne peut plus continuer à faire comme si rien n’était. Ses œillères ont volé en éclat, ça fait un moment qu’il se sent mal en point. Un nœud dans la gorge, un vertige, la nausée ; un petit caillou dans ses rouages physiologiques le taraude ponctuellement, souligne une dissonance.

« Johann Bach composait des messes catholiques. » Il ne sait pas vraiment pourquoi il dit ça. Un besoin de s’accrocher à une impression musicale. Un protestant, dont la musique devait parfois servir des convictions autres que les siennes. Théologiquement, il ne comprend pas grand-chose des conflits de chrétiens. Tout ce qu’il sait, c’est que son nom, Anastase, il le pense relié au bonhomme que la croix de Seán symbolise. Le Ressuscité. Sans Spectres pour lui expliquer, c’était un concept auquel se raccrocher ; aussi absurde soit-il pour un sorcier de vouloir comprendre ses racines par une idole moldue. Oui, parfois il cherche à entendre quelque chose de soi, une résonance, en écoutant une Passion de Bach.
« Bach se danse. Il y a un ballet, la Passion de Saint-Matthieu, du chorégraphe américain Neumeier. Parfois, il est dansé en église protestante, mais jamais le Vendredi Saint. Ce soir précisément, il est donné à l’Opéra, pas dans un lieu sacré. Pour cette célébration liturgique, les croyants sont à l’église, les profanes au ballet. Je ne sais pas où l’idée se situe entre la provocation et la déférence. »

Et sur scène ? En tant que danseur, se sentirait-il capable de danser Jésus ? Ou, même l’un de ses apôtres. S’il avait postulé dans une compagnie d’Allemagne, où cette création s’était inscrite au répertoire, c’était une question à laquelle il aurait été confronté. Bien sûr, il était permis de refuser un rôle. Serait-ce un cas de conscience ? Seán ignore quelle serait sa réaction, s’il devait danser ce Bach. Ce n’est pas la Passion de saint-Jean, son homonyme. Contrairement à sa petite sœur, ses parents l’avaient affublé d’un prénom catho, celui d’un Évangeliste. Ces figures s’incarnent-elle le mieux par des croyants, des païens. Sans doute faut-il encore être capable de nourrir quelque respect pour la religion. Quand elle a fait trop de mal à l’interprète, est-ce surmontable, ce ballet peut-il supporter un incarnant cynique, un reniant ? En Danse, tout est permis. Jusqu’à mettre en scène le Christ. À quel point perd-il sa dimension sacrée, intégré à une œuvre qui se réclame d’un art qui ne serait pas liturgique. Milles formes d’art illustrent le Chemin de Croix, narré le Vendredi saint, au sein des églises – voire en extérieur, nichées dans la ville. Et ces épisodes, un fois mis en cadre dans des musées, relèvent-ils encore de l’art sacré, ou ne sont-ce plus que des peintures, des gravures s’inspirant d’un folklore biblique.
« Je travaille à la capitale », confesse Hjúki. Un regard d’excuse. « C’est… ma Missa ? Je ne vais pas me convertir à leur doctrine, j’y exécute mes tâches… » Il n’est pas sûr de comment le tourner. Accepter ce poste, était-ce si comparable à Bach honorant une commande en contradiction avec sa foi ? Pour le cachet… se nourrir, se vêtir, se loger, sans le devoir au travail d’autrui.

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Seán avait fait sa part. Passé le choc, le sorcier ne s’était pas disloqué. Désormais, son cheminement serait personnel. Cludhmor avait un peu raison sur son compte. Il ne portait pas le nouvel ordre magique dans son cœur. Savoir qu’il a été aussi proche de sa petite sœur durant autant d’années reste un fait étrange à assimiler. Ce mage ne cesse de l’étonner, à invoquer Bach, l’aîné de toute une lignée de compositeurs. Ça l’interroge. Comment est perçue l’appréciation de la culture moldue dans ce climat… hostile pour le moins ? Le qualifiait-on de ‘traître à son sang’ ? Avait-il développé cette affinité comme un timide moyen de faire acte de résistance ? Ces boîtes à musique lui servaient-elle à faire résonner des mélodies moldues dans un château dégueulant de magie ? Le danseur aurait peut-être dû un peu doser ses reproches, son ressentiment. Pas complètement privilégié ou nanti. Afficher un goût assumé pour l’art dénué de magie, pas impossible qu’il se soit attiré des problèmes. D’ampleur moindre à ce que prenaient les nés-moldus, mais quand même – quoique… qu’en sait-il ? Il n’était pas là. Sa benjamine lui avait raconté que leurs images peintes se mouvaient, avaient parfois de la mémoire, pour se rappeler le passage des élèves devant eux. Ils avaient des instruments enchantés. Leur art ne devait-il pas paraître tout terne aux mages ? De son incompréhension totale quant à cette accroche artistique à son monde, le corcagien commence à se forger l’hypothèse que Hjúki n’avait possiblement pas été lâche jusqu’à l’os. À revendiquer d’avoir pour compositeur, pour conteuse, pour artistes favoris des figures qui ne soient pas sorcières. Centré sur sa famille, que les discours injurieux puissent également concerner les enfants de familles sorcières pas assez méprisants des siens ne frappe Seán que maintenant.

Après avoir lancé cette conversation, il était difficile de revenir à la légèreté. Il cherche les doigts de Hjúki, qui ne refuse pas le contact. Le danseur ne s’emballe pas. Par une juste pression, il abandonne les mots. Il ne lui en veut pas. Plus ? Il est prêt à concéder qu’un amoureux de l’imaginaire moldu, même aux origines ‘favorables’, n’a pas forcément eu la scolarité dorée qu’il voulait fantasmer, qu’il n’est pas le coupable idéal, dont il ne pourra jamais se saisir.
« Marchons ? » Le long de la Lee, écoutons le chant du fleuve local, et taisons-nous. Seán n’a plus le cœur à parler. Il pourrait relancer, enquêter sur les risques, les conséquences essuyées par le mage, à ne pas cacher sa sympathie pour sa culture. À faire dépasser ostensiblement des couvertures d’ouvrages de sa littérature de son sac, au lieu de contes sorciers. Un détail parmi d’autres, d’où Cludhmor avait supposé qu’elle n’était pas en danger, à côté de lui. Leur échange ne passe plus que par leurs doigts. Ils s’accrochent l’un à l’autre, la tension varie. Ils se font face. « Bach a aussi composé de la musique protestante. » Tu peux concilier, aussi agir pour tes convictions. Mêler le devoir contraint à l’alignement avec tes valeurs. « Tu reviendras ? » Seán avait peut-être tout gâché, en rendant cette rencontre aussi pesante. Elle n’avait rien eu d’un rencart, d’une visite sans prise de tête de deux jeunes hommes voulant passer un bon moment ensemble. Est-ce rattrapable ? « Si tu veux, tu peux passer chez moi une prochaine fois. J’ai des abonnements à des plateformes. C’est un système numéri… Enfin, disons que c’est une clef d’accès à tout plein de musiques et de ballets. Si ça t’intéresse de découvrir. On pourra regarder, écouter des choses ensemble. » Ça aurait été trop mégalo de l’inviter à le voir danser à l’Opéra de Cork. Et puis, il souhaitait proposer une expérience qui se vive ensemble, pas sur deux niveaux.
Le bibliothécaire n’a pas de plan de bataille très clair. Il tentera sûrement quelque chose pour composer de la musique de protestation. Une Musique qui ne lui arrache pas les oreilles. La proposition du danseur le heurte. Vient remuer une vieille blessure. Le poing de Hjúki se ferme, se presse contre sa poitrine. Une seule fois, il a cédé à cette incommensurable bêtise. Depuis cette invitation maudite, la déchirure ne s’était pas réparée, la sensation parasite ne l’avait quittée. Chez Opa, ce n’était plus chez lui. L’endroit en avait été trop altéré. Il n’avait cessé de déménager, sans ne jamais être capable de refranchir le seuil de son enfance et de s’y sentir chez soi. Il ne peut plus envisager laisser quiconque détruire son foyer, son équilibre. Surtout quand ce quelqu’un le remue, l’hypnotise. Avec Phœbe, ils essayaient d’en reconstruire un. Autant à l’un qu’à l’autre. Qui ne tolérait l’intrusion. Chez soi, c’est trop sacré pour permettre le moindre empiètement. Aller l’un chez l’autre, c’est une limite qu’il ne franchira plus. Les rares fois où sa sœur était passée à Galway, elle avait été confinée au jardin. La seule chambre de Hjúki dont elle connaissait la configuration était celle à Loutry, ouverte sur la sienne par le vivarium d’Astaroth. Il n’est pas réfractaire à l’idée de lui présenter Phœbe, de lui montrer Loutry, s’il finit par occuper une place dans son équilibre le justifiant, là n’est pas la question. La symbolique du seuil. C’est trop important. C’est tellement compliqué de se sentir chez soi, où que ce soit. Il s’invite boire le thé chez ses cousins, l’inverse n’est jamais arrivé. « J’préfère pas. Je peux venir à Cork, mais pas de chez soi. » Ça peut sonner brusque, il ne s’explique pas.
Seán ne se démonte pas. Dans l’arrière-plan de ses pensées, il se demande ce qu’il se cache derrière son refus. La capitale, selon Cludhmor, aucun moldu ne pouvait plus y pénétrer depuis son inauguration. Elle était particulièrement bien placée pour comprendre qu’elle ne pourrait y mettre sa famille ‘à l’abri’, elle ne faisait pas partie de la frange de la population concernée par l’appel à s’installer. Si le sorcier y travaille et vit, est-ce qu’il a peur de le vexer en ne se montrant pas capable de faire preuve d’une hospitalité pareille en retour ? Une façon polie de refuser toute offre sans miroir. Ce n’est pas grave, il peut trouver d’autres idées. « Un live-ballet au cinéma, sinon ? Je ne sais pas si tu es déjà allé au cinéma. Des productions du Royal Ballet y sont diffusées en direct. Il faut que je vérifie les prochaines dates. » Déverrouillant son écran d’une pression tactile, il retombe sur les fichiers vidéos qu’il n’a pas encore traités et qui s’étaient complètement mis en retrait de ses pensées. Mettant les onglets en arrière-plan il vérifie rapidement le portail du cinéma de Cork. La recherche dure à peine quelques secondes. « Mardi soir, il y aura Cendrillon de Prokofiev. La version d’Ashton. »
Le cinéma compte parmi les concepts moldus dont il a la théorie, mais pas la pratique. Ce n’est pas compliqué d’avoir accès à la littérature ou à la musique moldue, sur des supports manipulables par les sorciers. En revanche, il n’avait aucune culture cinématographique, n’avait jamais possédé d’appareils permettant d’accéder à leurs images mouvantes. S’il ne sait pas exactement à quoi ressemble un ‘live-ballet’, il va le découvrir. Il ne demande pas au danseur de lui expliquer, se réserve la surprise. Quelque part, il comprend que c’est une façon de voir à Cork ce qu’il se passe à Londres. La capitale anglaise ne doit pas être la porte à côté pour l’artiste. C’était son jour de repos, et le nom de Prokofiev avait été annoncé. Ça lui suffit à esquisser un sourire. « J’y serai. » Il sort un papyrus de sa poche pour noter l’adresse et l’heure que Seán lui indique.

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Prévoyant, Hjúki avait sorti quelques coupures en espèces moldues, le plus accessible pour un sorcier qui n’allait pas entreprendre de démarches en banque moldue pour avoir leurs périphériques technologiques de paiement plus pointus. Ne mesurant pas très bien leur valeur, il espère que ce sera assez pour une sortie au cinéma. Quand Opa l’emmenait au théâtre moldu, enfant, ce n’était pas lui qui s’occupait de payer, il ne se rendait pas compte de combien coûtait sa place, de l’équivalent en mornilles. En révisant les tableaux d’usage, le système décimal de l’euro était sur le papier plus reposant, moins casse-tête que la série 1-17-29 sorcière. Mais ayant grandi avec, la facilité moldue déroutait. C’était comme demander à quelqu’un maîtrisant une langue de conjuguer selon les règles des verbes faibles un verbe fort extrêmement commun. Les formes irrégulières ne suivent pas un cadre sage et logique ; mais elles vous viennent avec mille fois plus de naturel que la tentative d’appliquer les déclinaisons faciles. „Ich bin, du bist, er ist“ arrivait par instinct, contrairement à l’artifice que serait „ich seie, du seist, er seit“. Pour schaffen, c’était particulier. La création de la version forte se muait par la conjugaison faible en accomplissement. Les euros lui faisaient cet effet. Plus aisés en théorie, mais le manque d’habitude accompagnait leur utilisation de plus de réflexion. Vestige d’une lecture recommandée en option d’étude des moldus, le bibliothécaire avait déterré l’ouvrage Vivre avec les Moldus, de Sigmund Charleston. Il ne comptait pas parmi ses anciens professeurs le plus marquants – à vrai dire, aucun professeur de Poudlard n’avait jamais eu l’affection de Hjúki –, et retrouver l’encart relatif au cinéma enfonçait le clou de son peu de considération à son égard. Rien de très probant. À la limite, une phrase qu’il n’avait pas plus considérée que cela adolescent “Des individus se tiennent parfois la main”, qui s’était perdue dans les réflexions sur le comportement. En flash, il voit la main de Seán, avant de vite la balayer. Rien sur les sensations. Comment sonnaient les voix, les sons musicaux ? Comme un Patronus-message, comme une tête parlant dans l’âtre ? Charleston n’avait pas jugé bon de décrire la qualité de reproduction sensorielle des films. Certains conseils sur ce qu’il était bon de dire ou commenter ou non ne s’appliquaient pas à son programme. Tout le monde connaît la suite de Cendrillon.

En arrivant à Cork, il avait eu le temps d’oublier l’inutile chapitre de l’éphémère enseignant. Il se laisse guider dans le bâtiment par Seán, qui lui assure qu’il ne faut surtout pas s’installer dans les premiers rangs, comme au théâtre ou à l’Opéra. La scène étant trop large pour être englobée par le champ visuel humain, cela fait rater tout un pan de la production ; pareillement l’écran est si immense qu’on ne peut l’épouser d’un regard à une trop grande proximité. Le danseur lui explique également qu’il vaut mieux être au milieu en raison de l’installation spatiale des haut-parleurs, des diffuseurs phoniques installés un peu partout dans la salle. Dans un coin, excentré, on entend trop fort la musique venant d’une direction, elle frappe plus une oreille que l’autre, l’idéal est de se trouver au cœur des faisceaux sonores. En quelques phrases, il compense tous les questionnements du jeune mage auquel ses ressources sur les moldus n’avaient su répondre. Hjúki ne saurait expliquer cette gêne quand Seán propose de l’inviter et payer sa place. Il n’a pas l’habitude. Finalement, ils trouvent le compromis suivant : l’artiste avance le tarif de base, le bibliothécaire complète la partie supplément liée au choix des meilleures places.

Côte à côte, l’accoudoir qui les sépare est assez large. La phrase du manuel qui l’avait fait frémir s’est complètement volatilisée de son esprit quand le titre apparaît sur l’écran. Ses bras le long du corps, il n’y pense plus. Vissé à son fauteuil, il se prend une claque sonore et visuelle. Une telle puissance phonique n’est pas normale. À dépasser les rêves les plus fous de Berlioz. Il pourrait saturer, mais il se surprend à apprécier. Quand le sol paraît vibrer, que la musique remonte le long de ses jambes, ses semelles à plat comme des antennes. Ça n’a rien à voir à l’expérience acoustique, dans la salle où l’orchestre performe. Hjúki comprend l’intérêt de la diffusion multidimensionnelle. Le son ne vient pas uniquement de la fosse, ou de l’écran, il les assaille de partout. Les moldus réussissent à recréer la musique jouée à des centaines de kilomètres, à la texturer. Les corps sont devenus énormes. Ils ne sont plus à taille humaine, comme dans une salle de spectacle ; mais démesurés, parfois une Silhouette occupe tout l’écran, aussi imposante… que dix corps à la fois ? Des détails qu’il n’avait encore jamais vus sont révélés par des séquences de proximité. C’est comme s’ils s’était à plein de places de l’audience à la fois. Normalement, au théâtre, le spectateur n’avait qu’un point de vue sur la scène. Là, ils avaient leur perspective sur l’écran ; mais y défilaient une succession de perspectives différentes. On voyait tout, puis seulement un bout de scène, parfois de côté, parfois du fond. L’impossible, voir la scène comme si on était derrière le décor, leur est offert. Les changements sont parfois trop rapides, il sent la frustration de ne pas bien avoir vu un élément quand une expression de visage occulte le corps dansant, mais en même temps c’est terriblement grisant, comme façon de se faire diriger son regard. Époustouflé, il n’a pas un mot ou un geste pour son voisin de tout le premier acte.
Le live implique une séance à entractes, le ballet ne peut être monté, diffusé de bout en bout. Il paraît naturel de parler, d’échanger. Concentré sur les choix chorégraphiques et artistiques, déformation professionnelle, Seán n’a pas non plus beaucoup cherché la présence de Hjúki, le danseur est le premier à parler.

« C’est intéressant, ce soir les rôles des sœurs est distribué à des danseurs. C’est la surprise avec cette création d’Ashton, ce n’est pas fixé, parfois ce sont des danseuses. J’aime beaucoup cette réflexion, de penser les gestes sans fixer le genre de l’interprète. À Paris, dans la production de Noureev, c’est la belle-mère qui est interprétée par un danseur en pointes, pas les sœurs. Plus la maturité que la jeunesse. Au concours du Prix de Lausanne, une partie des variations contemporaines est mixte, les danseurs et danseuses exécutent les mêmes pas ; mais en général les propositions sur pointes restent féminines. »

« C’est un concours important, tu y as participé ? Tu aurais aimé dansé ce genre de variation ? »

« J’ai seulement été sélectionné, sans être finaliste. C’était après Paris, le concours est plutôt pensé pour les écoles de second plan, se faire remarquer par les écoles ou compagnies prestigieuses pour des stages ou offres ; les élèves de Nanterre ne se présentent pas, contrairement au CNSMD. En tant que danseur, la concurrence est potentiellement moins rude que parmi les danseuses. Il y a peut-être quatre fois plus de danseuses qui postulent. J’ai vu des vidéos de stage de présélection de danseuses à la variation ultra propre et bien exécutée, mais qui n’ont pas été choisies. Parfois, ça met en doute notre mérite, d’avoir plus de chance parce qu’on est plus recherché. J’avais opté pour une chorégraphie contemporaine neutre, mais comme les coachings ne sont pas mixtes et qu’elle a surtout été choisie par des candidates, je n’ai pas pu profiter de la masterclass en personne. Enfin… tu apprécies jusque-là ?»

Seán avait appris à digérer les déceptions. Se faire juger en concours ne mettait pas à l’abri d’un couac, d’une fatigue musculaire, d’une blessure. Il ne pouvait pas rafler tous les prix, et même si on retenait le nom du gagnant, les autres participants ne ressortaient pas totalement perdants. Sans en avoir été élève définitif, les compétitions lui avaient ouvert les portes de la Royal Ballet School, le temps d’un stage d’été.

« Je… merci, vraiment, de me permettre de découvrir ça. Je ne sais pas comment vous faites, mais le dispositif est fabuleux. Surtout pour rendre Prokofiev, malgré le filtre de la… technologie de reproduction. La danse des chevaliers n’a pas à pâlir face à la frénésie temporelle en furie qu’on vient d’entendre, l’Horloge. Adoucie par la fée. Les effets de fausse magie oscillent entre le caricatural et la féerique, je me demande si c’est voulu. Que les effets soient assez scéniques pour ne pas permettre d’y croire, rappeler que c’est de la représentation. Ou c’est mon œil magique qui parle. »

« Les ailes à la Petipa sur le costume des fées, la baguette, la citrouille. C’est vrai que ça peut faire too much. C’est plus susceptible d’impressionner les enfants. Sur ce plan, la proposition d’Ashton a un côté Casse-Noisette, conte de fées pour les petits. Il y aurait matière à le traiter avec plus de gravité, mais ce n’est pas son choix. »
La salle s’éteint à nouveau et – résurgence inconsciente de la remarque du bouquin de Charleston ? – leurs mains se joignent désormais sur l’accoudoir, à partir de la reprise au deuxième acte. Cette partie est dédiée à l’infiltration de Cendrillon au bal, sa rencontre avec le prince. Le mage peine à bloquer ses souvenirs du bal masqué. Lui n’a pas récupéré de pantoufle de la louve, une signature. Il l’a laissée disparaître de son paysage, traverser son horizon telle une étoile filante. Ils n’avaient pas valsé par coup de foudre, mais pour noyer leurs pensées et mots, avec un succès moindre. La partie niaise de la formation du couple de conte, faits l’un pour l’autre, le touche moins, seule la fin rattrape ses impressions. Minuit, le retour des griffes cruelles du temps. Assourdissante, tonnantes, clouantes. Un travail d’orfèvre du compositeur. Le troisième acte, consacré au voyage du prince pour retrouver la propriétaire du chausson, lui paraît plus anecdotique. Leurs doigts se détachent, quand la salle commence à se désemplir, qu’ils se lèvent pour sortir. Hjúki a le rouge aux joues. Un mélange entre la chaleur de l’enfermement, les émotions musicales, la succession de dizaines de caractères… la pression de leurs doigts entrelacés, se communiquant leurs frissons respectifs. Trois heures à se faire bousculer. À ne plus penser aux tracas. L’air extérieur frappe sa peau comme un baume refroidissant. Ils ne se quittent pas encore. Euphorique, il écoute les observations de Seán, ce qui l’a séduit, ce qu’il aimerait danser, ses réserves sur le dosage du classicisme ; alors qu’ils se dirigent vers une adresse qui concocterait les meilleurs smoothies de la ville selon le danseur. Des fruits glacés lui feraient sûrement du bien. Le sorcier a perdu la prudence qui le caractérise. Sa méfiance qui le rend superficiel, l’amène à pouvoir compter moins d’amitiés que de doigts de la main. Il ose parler de lui. Quel meilleur prétexte que Prokofiev. Il raconte comment la musique régule ses émotions. Évoque la fameuse phrase – “je le composai dans les traditions du vieux ballet classique”. Son admiration pour la magnificence qu’il tire de la contrainte. Il n’a pas opté pour le sabotage, mais pour l’insolente beauté. Le jeune mage parle un peu de son quotidien de bibliothécaire. Ne sollicitant pas sa magie, il n’a pas la sensation de parler d’un autre monde à Seán. Il confie comment il essaie d’œuvrer bellement, en se conformant.
La façon dont il avait sollicité Bach lui paraît d’autant plus compréhensible, éclairée au danseur, quand il l’entend décrire le filin qui l’associe à Prokofiev, dont la musique accompagnait le travail d’Ashton. Ils retrouvent de la fluidité amorcée par sa danse-en-silence, mais la dynamique n’est plus tout à fait celle qui sépare deux inconnus, unis par un intérêt commun mais déconnectés. Une barrière physique est tombée. Ils peuvent être proches, sans instinctivement reculer, ou s’éloigner. Seán ne savait pas quelle profession imaginer de la part du sorcier. Sûrement quelque occupation drastiquement étrangère à son univers, qu’il n’aurait pas comprise. Bibliothécaire ramène à une singulière familiarité. Outre l’esthétisme à l’ancienne des grimoires de sa sœur, il n’y a pas un fossé entre ce qu’elle récupérait à Fleury et les ouvrages proposés dans n’importe quel Eason. Il n’en dirait pas autant des créatures qu’ils illustraient. Quoique, l’imaginaire fantasy s’en rapprochait. Seulement, il y avait un consensus pour considérer que ce n’était pas une description du réel. Son Océan-de-Nuit brille si fort. Ses syllabes introductives – vous irradiez – se colorent autrement. Les deux jeunes adules sont baignés, auréolés de la lumière orangée crépusculaire. Il n’y aucune place pour ses anciens partenaires dans sa tête quand il s’autorise à se noyer dans ce bleu. Est-ce qu’il se fait des idées ? ce soir, il ne veut pas le laisser partir, comme ça. Son visage s’approche, ils pourraient mutuellement inspirer l’expiration de l’autre. Avec une réactivité véloce, Seán le voit bondir littéralement en arrière, et se prendre la tête dans les mains. Merde. Des remontrances à soi se bousculent. Est-ce parce qu’ils sont en public ? Qu’il a mal interprété ses cessions au contact ? Qu’apprendre à se connaître depuis des semaines ne suffit pas. Ils ne se voient pas au quotidien, mais chaque passage a été intense. Peut-être qu’il l’a ressenti différemment. « Désolé, je ne voulais pas te brusquer. Tu n’a jamais… tu peux ne pas vouloir » Pourquoi il a l’air de suffoquer, de trembler… le danseur ne pensait pas se tromper à ce point.
Hjúki est un être de contact. Se coller, front contre front, à sa sœur, lui est d’une simplicité enfantine. Il ne résiste pas par pudeur. Il aime sentir chacune des écailles d’Astaroth caresser sa peau, quand elle daigne lui offrir ses ondulations. Mais l’approche enivrante du Parfum de Seán génère comme une brûlure cuisante qui le pousse à s’éloigner. La terreur qu’un souvenir sensoriel réveille. Des frissons glacés qui accompagnent une angoisse indescriptible. Cela fait des années qu’il n’a plus laissé aucun visage avec lequel il n’ait pas de relation fraternelle l’approcher à ce point. Depuis les Fleurs-de-Lune en Éclipse qui devaient le libérer de sa cage, d’un boulet qu’il traînait depuis trop longtemps, cette soirée était sans doute l’une des plus belles de ses dernières semaines. Une peur abyssale fait vibrer son corps. Il revient, d’un pas. Face à face. Prend les mains de Seán. Se focalise sur son visage, jusqu’à ce qu’il ne danse plus sous l’effet de ses spasmes. « Ce sera une première » une semi-vérité. Il veut que dans sa mémoire, ce moment prenne place de premier baiser. Il ne sait pas s’il croit aux histoires qui durent pour la vie. Ce serait une bêtise de laisser le danseur disparaître dans son paysage, comme il a pris le réflexe de repousser les gens de son intime, dès qu’il pressentait le moindre risque d’un bouleversement incontrôlé. Il a Peur. Avec le recul, il croit que Gryffondor a exacerbé sa lâcheté. Il ne veut pas comprendre que la férocité de ses peurs rend l’acte de les surmonter d’autant plus brave. Cela ne dure pas même une seconde. Ses lèvres frôlent celles de Seán, il boit à peine son Souffle, se retire déjà. Donner plus, en cet instant, il n’y arriverait pas. L’aveu n’est pas celui d’un je t’aime, non. *Je te fais confiance.*

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Avertissement de contenu : évocation de réflexions sensibles sur l’orientation romantique/sexuelle

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Le mur dressé en égide devant sa poitrine, qu’Astaroth avait commencé à fendiller depuis janvier, alors qu’il avait appris à l’aimer, inconditionnellement, sans attendre d’elle quelque affection due ; Hjúki en avait accepté la chute. Le contrecoup d’une confiance mal placée est une épreuve douloureuse, mais il a pris le risque. D’un contact qui pourrait paraître anodin. Ce n’était pas la cession à une impulsion, une attirance. Ni une façon d’officialiser quelque stade de relation amoureuse ou intime. Il apprécie la proximité enveloppante, sans distance ; mais la refuse strictement aux étrangers face auxquels il se retire, recule, se protège. Embrasser le contact sans fuite nécessite de poser un acte de confiance. Ce qui n’est pas simple. Il ne suffit pas seulement de constater les frémissements qui l’agitent en sa présence, de se satisfaire d’une apparence de réciprocité. Il s’agit d’être prêt à ouvrir une brèche, à le laisser entrer, à se sentir assez mûr pour pas s’échapper au moindre bourgeonnement d’effroi. Effroi qui guette, prompt à jaillir dans une situation qu’il ne maîtrise pas. Parvient-il à mieux gérer ses frustrations qu’à l’époque où n’avait qu’Opa pour essuyer les débris de ses remous ? La dernière fois que les vrilles de l’impuissance l’avaient visité n’était pas si lointaine. Il se souvient de la respiration de sa Sœur, toute proche, de leurs veines battantes, peau contre peau, pour se réguler. Permettre d’être hanté par un être, sans contrôle sur les remuements qu’il provoque ; ou continuer d’être hanté par un vide que sa fervente précaution assure ? Le mage ne saurait dire s’il est incapable de nouer des relations, de se créer un cercle de fréquentations, tel qu’il se peint dans le spectacle des élèves puis des collègues ; ou s’il a toujours inconsciemment résisté.

Avec Seán, il se sent assez en confiance pour ne pas vivement ramener sa main à soi et disparaître. Dans la semaine qui a suivi, le bibliothécaire ne s’est pas laissé obséder par le souvenir de son ultime présent après la séance au cinéma. Sa confiance. Il a vaqué à ses occupations professionnelles, sans toutefois l’occulter complètement, en a naturellement touché un mot à Phœbe. Pas à la famille de sang. Est-ce devenir ingrat, de plus tenir Opa au courant ? Ou peut-être qu’il attend que ce soit lithifié. Pour ne pas l’importuner avec les moindres poussières de son existence que le vent finit par emporter, ne lui faire part que du solide. Il n’est plus un enfant. Il n’a pas à imposer à celui qui l’a fait grandir tous les dégueulements de son cœur. Bien que Cludhmor pusse réceptionner des hiboux, bien que Hjúki pusse aller emprunter une ligne téléphonique à la poste moldue du village ; il ne cherche pas à multiplier les contacts quand ils sont loin l’un de l’autre. N’avoir ses pensées que pour le danseur quand ils sont ensemble est un équilibre qui lui convient. Car il n’y a de preuve plus belle d’un temps pris pour quelqu’un que d’être là ; ça lui est bien plus précieux que la potentialité de fréquentes banalités échangées dans l’intervalle. Ses passages à Cork étaient en voie de devenir une habitude hebdomadaire. Assis épaule contre épaule devant la Lee, Hjúki l’écoutait en souriant raconter les répétitions de la dernière production importante de la saison du Cork City Ballet, la façon dont le chorégraphe les laissait participer au processus créatif, les hésitations sur le choix de la musique. Le public n’entendrait pas forcément les morceaux sur lesquels avaient eu lieu les balbutiements de cette œuvre vivante.

Avec une certaine habilité, Seán était parvenu à mener la conversation en contournant un sujet, une information qu’il tenait à partager, sans savoir comment s’y prendre. Non pas qu’il craignait une réaction négative ou véhémente. Plutôt imprévisible. Il n’arrivait pas à savoir ce qu’il en penserait, et ça lui mettait le doute. Il ne voulait pas être déplacé. Encore. Il avait essayé de ne pas ressasser le souvenir déroutant du recul spontané, comme en rejet, de sa tentative d’approche après le film. Puis de son retour pour en somme être à l’initiative. D’un baiser timide, presque chaste, comme s’il n’en avait jamais donné – à un garçon, à quiconque, il l’ignorait. Comme si c’était décrocher la Lune que de le lui accorder. Ce n’était pas un réflexe de sa grammaire corporelle, une façon de se saluer sans réfléchir. Son regard de danseur percevait avec acuité la pression que Hjúki daignait mettre dans la moindre de leurs unions tactiles. Que ce soient les doigts, les bras qui enlacent, un menton ou la joue posée sur l’épaule. Quand il était arrivé, ils ne s’étaient pas embrassés, mais le mage n’avait pas rechigné à une étreinte serrée, s’autorisant mutuellement à sentir contre sa poitrine celle de l’autre, son agitation. Son Océan-de-Nuit le regardait avec une intensité qui le faisait se sentir important. Il peut supposer qu’il n’a pas un passif de collectionneurs de relations, mais il n’en sait guère plus. Ce n’est de toute façon pas une interrogation qui le taraude, son historique en la matière. Cet évènement est trop important pour lui pour ne pas en parler.

« Tu es déjà allé à une Pride ? » Si ça existait ou signifiait quelque chose chez les sorciers. Selon les termes de Cludhmor, Poudlard n’était pas ‘100 % hétéro’ ; pour autant elle estimait les élèves out plutôt rares. Et il semblerait que les défenseurs du sang avaient tendance à être également pétris de conservatisme stigmatisant. Attentif, Seán guette l’expression que prennent ses traits. Il a l’impression de lire de la confusion. Le danseur ne peut déterminer son origine – Hjúki ignore de quoi il parle, ne comprend d’où vient la question – mais y interprète une réponse négative muette. À moins que quelque chose le retienne de reconnaître l’affirmative. Ne pouvant décrypter exactement ce flottement, il décide de développer, apporter plus d’éléments.

« C’est un évènement, une célébration des orientations, identités minoritaires et… enfin… parfois il y a des collaborations avec divers organismes et… il se trouve que nous sommes quelques danseuses et danseurs du Ballet à avoir prévu un petit tableau festif pour l’occasion. » Il tait le refus parfois baigné d’hostilité de certains membres ayant refusé d’être associé à ‘ça’. Bien que leur présence engage l’institution, chacun avait bien sûr eu la liberté de refuser. Seán aurait préféré un non neutre au soupçon de révolte ou de mépris ; mais tout ne pouvait être parfait, même dans un milieu artistique censé être plus ouvert. Cessant de tourner autour du pot, il achève. « Ça me ferait plaisir, que tu y… assistes. »
La chaleur paisible de ses Perles-de-Nótt, reflétant un courant fluide, s’était muée en un éclat de désorientation, à la croisée des courants. Hjúki était un jeune adulte particulièrement ignorant. Pas au point de ne pas être au courant qu’il existait des configurations variées de couples ; mais disons qu’il n’avait pas la culture, le vocabulaire. Il savait que seule une sorcière, ou plutôt une femme, serait capable de susciter des sentiments amoureux chez Phœbe, mais il ne la désignait pas dans sa tête comme une ‘lesbienne’. Il savait que cela faisait partie d’elle au point où elle ne cherchera jamais à l’aimer comme un amant, et ça le rassurait, d’une certaine façon. D’être certain que ce ciment fraternel ne risquait pas de se déliter. Il n’imaginait pas même la dérivation vers le platonique. Ses Spectres évaporés, il n’avait pas grandi en assistant au spectacle permanent d’un couple, et Opa ne l’avait éduqué dans quelque carcan que ce soit. Cela signifiait qu’il n’avait pas grandi avec l’idée que la relation entre un homme et une femme serait le paradigme. Il n’avait jamais imaginé une marginalité dans les relations entre hommes ou entre femmes puisqu’elles ne lui avaient pas été présentés sous cet angle. Opa ne lui avait pas non plus enseigné toutes les variances du spectre arc en ciel, il n’avait pas les termes définissant les façons d’aimer, de relationner.

Cela aurait pu l’amener à ne pas se poser de questions, s’autoriser à laisser sa nature s’épanouir, quelle qu’elle soit. Il avait néanmoins été confronté à un blocage. En ayant conscience d’une donnée… physiologique. Durant l’adolescence, qu’il puisse attirer le regard des filles le terrifiait. Il y avait un aspect, il avait vite compris qu’il ne serait jamais capable de s’y engager. La relation intime. Par crainte viscérale qu’il puisse en découler un enfant ? La contraception existait, mais il y manquait toujours 1% de fiabilité. C’était assez. Est-ce que Hjúki avait été prévu, voulu, attendu ; ou avait-il été le fruit de ce maigre pourcentage ? L’idée de ce genre de relation le dégoûtait. Y songer un instant lui remuait les entrailles d’horreur. Même si le risque de procréation n’existait pas, il n’a jamais ressenti le désir d’une proximité de cette nature. Cette absence d’appétence qui avait pourtant l’air d’habiter du monde l’avait conduit à essayer d’éviter d’entrer dans le jeu de séduction et des couples au collège. « J’ai jamais… je ne suis pas sûr de m’être senti…. … concerné ? » Il ne voyait pas la différence entre l’affection à un homme ou à une femme. Si ce n’est que Seán… c’est le premier à qui Hjúki a offert, de son initiative, une brève étreinte de leurs Souffles. C’est la première fois que ça vient de lui. À vingt-deux, il n’est pas précoce. Comme s’il lui inspirait moins de terreur. Du désir, pour autant ? Non. Ce n’est pas cette révulsion qui a hanté son adolescence à l’idée qu’une femme puisse le désirer ; mais une neutre indifférence, l’absence d’intérêt pour une forme d’intimité que tant de couples semblent devoir partager persiste face au danseur. Est-ce que la confiance qu’il a déposée lui permet de formuler à haute voix ce qu’il a toujours relégué au stade de pensées désordonnées ? « Je ne me suis jamais projeté dans le couple ni identifié à quelque orientation parce que je ne suis pas capable d’offrir… ce qui est attendu d’un partenaire. » Il faudrait presque être capable de lire sur les lèvres tant la formulation se veut quasi inaudible « les relations intimes » À cela il pourrait ajouter : avoir des enfants, vivre ensemble sous le même toit, ne pas se laisser respirer, perdre son espace personnel. Il est capable de penser en ‘nous’. Il aime le faire, avec Phœbe. Hjúki ne se projette ni dans le ‘je’ permanant, ni dans le ‘nous’ permanent. Il tient à ce qu’il ait plusieurs ‘nous’. À une vie d’équilibre, selon sa perception. Il regarde Seán. Est-ce qu’il va répondre que c’est dommage, est-ce qu’il va grimacer. Peut-être qu’il va se retirer. Parce que c’est la réaction qu’il s’est toujours inconsciemment imaginée. C’est normal de ne pas vouloir de quelqu’un qui refuse d’offrir ce qui est toujours si banalement attendu. L’intimité en premier lieu ; et puis la famille, les projets. Hjúki s’est toujours senti prêt à renoncer à qui exigerait plus. Tout ce qu’il a à offrir, c’est sa présence ponctuelle. Être un Nous, parfois intense, passionné, joyeux. Mais pas au quotidien, ni selon une dimension charnelle. Seán voudra-t-il plus que leurs moments partagés, entre lesquels ils ne s’envahissent pas ?
Oh… le rose monte aux joues du danseur. Si la première partie de sa réaction aurait pu le faire supposer que le mage pensait avoir une orientation ne rentrant pas dans le champ des fiertés, la précision qui suit l’éclaire un peu mieux. Il apparaît que le sorcier n’est probablement pas connaisseur des possibles, qu’il n’a sûrement pas encore entendu parler d’asexualité. C’est en tout cas ce qui se rapproche de ce qu’il décrit. « Il est possible d’aimer sans obligatoirement sans devoir y passer » affirme-t-il. Une réponse qu’il estime plus utile qu’une leçon de vocabulaire. « Outre l’amitié » précise-t-il. N’en déplaise à qui décrivait les relations romantiques des personnes asexuelles comme en fait juste de l’amitié ou de la fraternité. Sans l’être, Seán n’était pas complètement étranger des questionnements liés à cette orientation ; tels que : Comment relationner, sans pouvoir apporter cette dimension dans l’équation ? Abstinent, il avait été confronté à des partenaires arguant que ses convictions étaient du bullshit, qu’il n’avait pas à se priver des plaisirs de la chair parce que gay ou parce que non marié pour un pauvre type mort crucifié depuis voilà des millénaires. Ils pensaient que lui faire une démonstration de l’absurdité de sa foi allait le faire céder, qu’il se rendrait compte de la bêtise de son refus. Sans mentir, ces insistances n’avaient pas été agréables à contrer. Il pose un doigt sur sa poitrine, là où se trouve sa croix, sous son vêtement. Il ne ressent pas le besoin de la sortir, le métal se colle à peau. « Je suis abstinent, et même si je ne l’étais pas… aucun partenaire n’a à l’exiger, ou à essayer de convaincre de changer d’avis » *si ce n’est forcer*. Ce n’est pas un aveu facile, mais l’expérience lui a appris qu’il est préférable d’être clair et ferme ; et après la révélation de Hjúki, le danseur trouve que c’est une façon de la rassurer. Sans chercher à le cuisiner sur son passif, surtout s’il en est à ses balbutiements dans une relation homo-romantique, il est important qu’il sache que ne pas être aligné ne justifie pas d’avoir face à soi quelque qui essaie de vous dédire à coups de ‘allez, quand même, ce n’est pas grand-chose, fais pas ton prude’. « En tout cas, tu n’as pas à craindre de t’y sentir intrus, peu importe qui tu es, tout le monde est bienvenu. »
Hjúki n’a pas toujours eu une conscience aiguë du poids qu’il traînait, depuis qu’il avait compris que lui et l’attachement, ou certaines formes d’attachement, ce serait compliqué. Que Seán lui annonce, comme si c’était chose naturelle, que son… tabou n’était pas si impératif. À l’entendre, il n’attendait pas ça de sa part. C’est l’intensité de la vague de soulagement, la légèreté qui s’empare de lui qui lui fait mesurer à quel point il s’était laissé appesantir d’une lourdeur, jamais exprimée. C’est possible. Il n’en veut pas à Opa, de ne pas l’avoir bombardé d’étiquettes et d’informations. Néanmoins, il y a matière à creuser. Peut-être qu’il se trouve quelque développement, des explications plus étayées, quelque part. Des ressources. La preuve que ce possible existe ? En tant que bibliothécaire, c’est censé être son domaine, la documentation sur une thématique. Par humilité et pour mieux orienter ses recherches, le mage interroge plus avant le danseur sur… des traces, des témoignages de ce possible ; aimer sans devoir y passer. Oseman est l’autrice principale qu’il lui recommande, expliquant que ses fictions couvrent assez largement son spectre, ne se contentant pas d’une seule figure type et caricaturale pour revendiquer la représentation. Plutôt que des essais, le roman lui convient pour débuter. Est-ce qu’il a besoin de temps, de réflexion pour se décider, ou bien… « Je crois que… je veux bien venir. M’impliquer, je ne sais pas, mais au moins voir votre proposition »