Le silence vert
Un jour d'été, près de la maison de Cillian
La chaleur s’était installée sur la forêt en ce milieu d’après-midi, dorée, ronronnante et épaisse comme le miel. Les oiseaux s’étaient tus, comme endormis eux aussi sous le poids sucré du soleil.
Cillian se tenait là ou la forêt rencontrait l’herbe tachetée de soleil. Les manches de sa chemises étaient retroussées sur ses bras constellés de taches de soleil, ses cheveux collaient à sa nuque, trempés de sueur. L’air bourdonnait d’insectes. Le monde était flou et lent comme un rêve éveillé.
Il n’avait pas prévu de marcher aussi loin. Il s’était laissé entraîner derrière faon égaré qui s’était aventuré près des bacs à compost, friand des épluchures et des fanes qu’on y jetait. Et pourtant il était là. Sans s’en rendre compte, il avait suivi le vieux chemin de pierres derrière la serre, à demi englouti sous la mousse et les herbes folles, presque effacé par le temps.
La mare dormait là, juste après un virage, blottie dans un petit creux au coeur du bosquet. Peu de gens connaissait son existence, et encore moins s’en souvenait. Même Cillian l’avait oubliée. Elle était si discrète qu’elle n’apparaissait sur aucune carte. Le bassin était petit, timide, à peine plus large qu’un grand drap étendu et alimenté par un minuscule ruisseau, mais très profond. La forêt s’enroulait autour comme un cocon : des troncs noueux, des feuillages épais, des buissons qui dansaient au moindre souffle. L’eau était sombre, noire même, et tranquille, miroitante. Elle était bordée d’épais roseaux et de hautes fougères ondulantes, de celles qui vous chatouillent les chevilles comme des petites mains curieuses. Des libellules passaient en éclairs bleus, et l’air sentait la terre humide et la menthe sauvage. Une vague fraicheur émanait de l’eau.
Cillian s’accroupit sur la berge, ses bottes s’enfonçant dans la boue. Il n’avait pas de serviette ou de vêtement appropriés à une baignade, mais cela importait peu. La mare n’était pas cérémonieuse. Elle ne réclamait ni préparatifs, ni pudeur. Vous lui donniez votre corps et le silence, et elle vous offrait la paix.
L’eau était encore froide, même en juillet, assez froide pour lui tirer un frisson venant des os et lui couper le souffle, mais il s’y glissa quand même, sans un bruit, comme un poisson. Il resta là, immobile, flottant doucement, les yeux mi-clos. Pendant de longues secondes, il ne resentait plus rien d’autre que l’étreinte de l’eau qui épousait son corps.
Cela lui rappelait la maison.
Le petit ruisseau derrière la grange, où lui et ses frères et soeurs pataugeaient l’été, l’eau jusqu’aux genoux, chassant les grenouilles, cherchant des galets, agitant des baguettes en brindilles et prétendant préparer des potions avec des bocaux d’eau boueuse et d’herbes. Sa mère les appelait avec un torchon balancé sur son épaule, prétendant être énervée alors qu’un sourire tendre dansait sur ses lèvres. Elle amenait avec elle une odeur de savon, de pain ou de lavande. Et son père riait alors que les chèvres essayaient de manger le linge, chapardant les vêtements fraîchement lavés pour trotter à travers la cour avec des chaussettes entre les dents.
Cillian flottait sur le dos. Il se laissait porter par l’eau. Sa chemise ondoyait autour de lui comme une corolle pâle, ses cheveux auréolaient son visage d’un halo rouge. Il regardait la voute de branches vertes au dessus de lui, les feuilles mouvantes. Le ciel l’observait en retour à travers les branches.
Un insecte glissait à la surface de l’eau, comme un petit funambule, audacieux et imbu de lui même. Quelque part dans la forêt jaillit la trille aigue de quelque créature – une qu’il n’avait pas encore tout à fait identifiée, mais il y travaillait.
Il avait pensé pendant longtemps que le calme ne pouvait venir que du silence total, de l’arrêt du monde. Mais peut-être que ce n’était pas le cas. Peut-être que le calme pouvait se porter à l’intérieur de soi, comme une graine, et que certains lieux, comme la mare, nous rappelaient comment la faire germer.
Le temps devint flou. Il ne savait plus depuis combien de minutes – ou d’heures ? – il flottait là. Le soleil avait glissé dans le ciel. Les ombres s’étaient allongées sur l’herbe, et l’air s’était rafraîchi, chargé d’odeurs de sève et de mousse.
Il enfonça doucement sa tête sous l’eau, fit quelques brasses vers le fond. Il garda les yeux ouverts, mais il n’y avait que peu à voir. De chaque côté, des pierres velues d’algue comme de la mousse ; en dessous, la profondeur noire et silencieuse. Impossible d’en deviner le fond. Peut-être que loin sous lui, le trou d’eau rejoignait quelques grottes qui menait l’eau vers une rivière plus vive ou un lac plus grand. Quelques longues algues verdâtres jaillissaient de l’obscurité comme des cheveux flottant qui ondulaient lentement, agitées par les mouvements de ses jambes. Il remonta à la surface et pris une goulée d’air tiède, les tempes bourdonnantes.
Finalement, il sortit de l’eau, ruisselant, ses vêtements lourds et froids contre sa peau. Ses tâches de rousseurs semblaient luire dans la lumière dorée. Il s’assit dans l’herbe, les genoux repliés contre lui, le menton posé dessus, les yeux à demi clos.
Autour de lui, la forêt respirait. Une respiration lente et ancienne, presque imperceptible.
Quelque part, il le savait, le monde se dépêchait. Continuait de courir, de s’agiter, de faire du bruit. Mais ici, il n’y avait que l’eau, la lumière, et le silence vert d’un lieu qui se souvenait encore de lui.
#595d2b
Tu peux me tutoyer horsRP !