18 juil. 2025, 02:01
 PNJ   Allemagne  Les diamants du Main-Spessart
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Janvier 2025 • Lohr am Main, Allemagne


La nuit engloutit le manoir. À travers la fenêtre sur laquelle j'appuie mes bras, je ne vois qu'une sombre étendue à l'apparence glaciale, à perte de vue sur nos terres ancestrales. Je ne distingue qu'un point, un large point blanc qui percute le ciel et propulse une faible lumière blanche autour de lui. Qu'elle est égoïste, cette Lune. À croire qu'elle ne cherche que son propre scintillement. Pourquoi ne pas le partager ? Le fragmenter, et le laisser s'évader dans l'immensité, pour que des villages au loin, on puisse apercevoir le clocher de l'église, et les girouettes immobilisées par l'absence du vent. Je me languis de ce spectacle monotone qui s'alloue à moi chaque soir, et qui m'abandonne, lassée de ce monde qui s'immobilise le temps d'une rotation terrestre.

Mon menton cogne contre le bois qui borde la niche. Ma tête est fermement piquée sur ce rebord, coincée entre mes deux mains, de part et d'autre de celle-ci. Alors parfois, je la soulève lourdement, une seconde ou deux, pour m'arracher à la douleur qui percute mon os. Puis, je la repose, et reprends alors cet inconfort qui me foudroie.

Mais ce n'est rien.

Ce n'est rien, je ne m'attarde pas sur si peu. J'ai mal, oui. J'ai mal, mais pas ici. Peut-être m'inflige-je ceci pour échapper à ce qui reste ancré entre mes poumons. Je n'en sais rien. Et je m'en fiche. Je sais seulement que si je cherchais la diversion, ce fut une bien piètre tentative, et avec évidence, un honteux échec.

Mon cœur bat différemment, ce soir. Depuis quelques heures maintenant, il s'adonne à une fréquence nouvelle, et à une vigueur auparavant inconnue qui frappe plus fort contre ma cage thoracique.

J'ai froid.

Pourtant, les parois de ma chambre me protègent, tout comme ma fourrure d'intérieur. Mais l'hiver n'y est pour rien.

Je frissonne, mais rien à voir avec la peur. Rien ne m'effraie ici, si ce n'est ma propre personne. Tout me semble si étranger et si familier à la fois, j'ai la vaste impression d'être enfermée dans une pièce que je ne connais pas, que je ne connais plus. Je m'y sens étouffer, je veux en sortir.

Mais il est tard. Je ne peux rien faire. Où pourrais-je aller, de toute façon ? Tout ici n'est plus que dédale infini, tout couloir n'est que labyrinthe et chaque escalier, marches infinis vers d'autres niveaux que je présume inconnus. Je suis bloquée entre ces murs qui se rapprochent silencieusement, et qui, j'y crois sans peine, finiront par me compresser jusqu'à subtiliser mon dernier souffle, et la dernière goutte salé qui roulera sur mes joues. Je suis enfermée. Emprisonnée dans un lieu nullement verrouillé. Mais déboussolée, cela suffit pour m'y assigner. J'ai besoin de respirer.

Je pense à mère.

Mes poumons se compriment un peu plus. Je dissimule une grimace, comme si quiconque ici pouvait s'intéresser à l'expression qui se dessine sur mon visage. À présent, j'ai peur. Je rejoue une énième fois ce souvenir déjà flou, dans lequel je sens un éclair me frapper, lorsque le regard de mère se pose sur moi. Je presse vigoureusement mes paupières entre elles et brise encore cette vision, pour distancer la fatale suite, que je préfère nier. Je nie tout ce qui peut survenir après, dans cette image que je me persuade incomplète, mais qui en réalité reste ancrée dans ma mémoire comme le plus net des instants passés. Oui, je nie le dégoût qui déforme ses traits, cette aversion qui la rend si laide quand je respire le même air qu'elle. Je conteste également l'irritation dans un grincement de dents, à travers lequel j'entends siffler un juron divin à mon égard.

J'ai honte.

J'ai honte de comprendre son embarras, et j'ai honte d'en être la cause. Je réalise plus j'avance que cela n'a rien à voir avec moi, puisque j'ai beau être plus obéissante, plus docile, plus silencieuse, plus studieuse, rien n'y fait, elle ne sait pas s'en satisfaire. De ces conjectures qu'on m'a appris à user, je n'en retiens que le maniement qui me permet de suggérer que cela à voir avec elle. Je crois que mère ne sait pas m'aimer. Et jamais elle n'y arrivera si elle s'y refuse. On n'essaye pas d'aimer, auquel cas ce serait de l'affection mécanique. On aime parce qu'on aime, normalement. J'aime père parce qu'il est ce qu'il est, et je ne veux me justifier. J'aime Simon parce qu'il est Simon, et je ne veux énumérer les qualités qui le prouvent, puisque cela n'est point que ça, et plus encore la magie serait brisée. Je ne veux pas aimer des faits comme on apprécie un bon roman, ou comme on s'amuse à valser. Je veux me sentir en sécurité dans ce que je ne peux pas décrire, mais peut-être suis-je effrayée par ce que je pourrais découvrir en listant ces raisons et bienfaits.

Au contraire, la haine est fondée.

Je n'aime pas mère parce qu'elle est vicieuse.

Sèche.

Violente.

Incapable.

Misérable.

Vicieuse...

Sèche...

Et mère me haït parce que je suis ingrate, présumée insolente, irréfléchie, trop bavarde, pas assez respectueuse, trop agitée et pas assez calme. Trop ceci. Trop cela. Je récolte chacun de ses mots et les enferme dans une jar invisible, où grouille tout ce qui contribue à matérialiser sa répulsion à ma vue. Parfois, elle fait semblant. Lors des dîners, souvent. Oncle Dieter fausse également un sourire, et tous, autour de cette table, mangeons en puisant secrètement dans nos maintiens pour nous retenir de nous empoisonner mutuellement. Je déteste quand mère fait semblant.

En fait, je déteste maman.

Une nouvelle journée s'est écoulée, où encore je fus trop insolente et pas assez docile. D'inédites plaintes silencieuses dans ses pupilles chargés de regret, alors je file éternellement m'isoler dans la tour qui m'opprime.

J'oriente mon regard de l'autre côté de la vitre. On ne voit vraiment rien. Rien du tout.

Alors, j'appuie mes paumes contre le rebord et me hisse sur mes deux jambes pour fuir ce renfoncement qui ne m'apporte rien d'autre qu'une frustration supplémentaire. Lorsque je détourne la tête de la nuit noire, la blanche lumière du lustre m'éclate les yeux. De mouvantes tâches noires envahissent ma vision ; je chancelle. Mon corps se perd et entame une chute au milieu de la pièce circulaire. Je me rattrape maladroitement sur un des piliers de mon lit, sur lequel je plaque mon avant-bras pour retrouver ma stabilité. Un léger souffle s'échappe de mes lèvres. C'est désagréable.

Ma vision s'échine, et rampe avec mal pour retrouver un champ correct. Je quitte la colonne et me laisse tomber sur le matelas qui m'accueille avec raideur. Tout ici, m'apparais fade et rigide ; les chaises, les expressions, les lits, les paroles. Assise, immobile au bord de ma couverture, je fixe le vide, sans but. Peut-être me répondra-t-il, lui qui voit tout. Lui, le témoin de chaque instant, peut-il se confier à moi une minute, et me murmurer les solutions à tout ce que je questionne, me confier l'opinion de mère lorsque je ne hante pas sa bulle personnelle ?

Je patiente.

J'ai espoir que, dans le lourd silence qui couve Lohr am Main, il me réponde, lui l'orgueilleux qui se cache.

Mais il ne vient pas. A-t-il peur ? Que redoute-t-il ? Que peut bien faire trembler le maître des secrets ? N'est-il pas invincible ? Alors, je lui parle. Je chuchote quelques mots, je vise à gagner sa confiance. Viendrais-tu ? J'essaye. Réponds-moi... Pourtant rien à faire, même la sincérité de ma demande ne l'amadoue pas. On me dira certainement que le silence ne peut pas parler, qu'il se trahirait lui seul. Mais si justement, il se taisait parce qu'il avait trop vu ? Trop entendu ? Et qu'à force de constater tous les malheurs et ne rien en faire, il se taisait de plus belle ? Le silence enterre avec lui ses secrets, mais ceux-ci finiront par refaire surface lorsque quelqu'un osera briser cette quiétude.

Alors, déçue, je me jette en arrière et m'allonge sur cette pierre qui me sert d'espace de repos, et qui finira par me fracturer le dos. J'étends mes bras de chaque côté de mon corps, et je boude le silence.

C'est alors que j'entends celui-ci être chassé par un grincement, dans l'entrée qui s'ouvre précautionneusement. En position étoile, j'élance mon cou vers l'avant pour déceler la provenance de ce bruit. Mon menton léchant le haut de ma poitrine, je perçois l'éclat des lunettes de Mr Kummer, planté dans l'entrebâillement de la porte. Je bondis aussitôt hors de mon lit, intriguée par sa présence ici, si tard.

Son regard bienveillant rencontre le mien. Il pose sa main sur le bois au-dessus de la poignée, et, toujours sans pénétrer dans ma chambre, me lance à voix basse :

«Viens avec moi.» Un sourire complice accentue ses rides.

Pendant un instant, je ne bouge pas, et cherche à comprendre ce qui a bien pu se produire dans la tête de mon précepteur pour quitter ses appartements à pas d'heure et venir me voir. Cependant, je justifie ceci bien rapidement sur le coup de la vieillesse et chasse de mon esprit mes interrogations. Sans un mot, j'active mes muscles et dépasse l'homme dans l'encastrement pour rejoindre le couloir polaire. D'un souple mouvement de baguette, il efface toute trace de lumière dans la suite, qui devient alors un vaste tableau noir de jais fusionnant avec la nuit. Mr Kummer s'engage à son tour dans le corridor. Je le suis sur la pointe de pieds, en le bénissant intérieurement pour m'avoir sauvée avant que le plafond ne s'affaisse sur moi.


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Reducio
- Votre PJ est présent ? oui / non
- Nom et prénom du PNJ : Gotwick Kummer, Précepteur d'Adélaïde, actif.
- Lien vers la fiche du PNJ : Portoloin
- Intérêt d'utiliser ce(s) PNJ dans ce RP précis pour votre PJ : Introduire la passion d'Adélaïde pour l'astronomie qui lui est transmise par son précepteur, adepte de ce domaine également. Par extension, renforcer le lien déjà puissant, existant entre la jeune Brennen et l'adulte.

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21 juil. 2025, 14:55
 PNJ   Allemagne  Les diamants du Main-Spessart
L'hiver fuse à travers le couloir. Plus j'avance, plus je sens les bouffées d'air glacial se projeter avec vigueur sur mon visage. Malgré mon manteau, j'ai froid. Je baisse la tête vers mes pieds pour échapper à cet inconfort. Devant moi, je perçois le Lumos de Mr Kummer progresser avec détermination sur le tapis rouge. Il ne semble pas affecté plus que cela par ce qui me torture. J'en viens à supposer que ces promenades nocturnes dans le manoir sont pour lui une habitude. Pourtant, nous avons bien un concierge, alors pourquoi à lui de faire les rondes le soir ? Tout cela est bien étrange. Père n'aurait jamais laissé mon précepteur effectuer une tâche qui ne figure pas dans ses attributions.

Alors...quoi ?

Vagabondait-il pour son loisir personnel ? Qu'y avait-il de si intéressant, dans l'ombre de la nuit ?

Soudain, une pointe de jalousie me pique le cœur.

Aurait-il trouvé de l'intérêt à tout cela ? Qu'a-t-il découvert de si passionnant, de quoi garde-t-il le secret, et pourquoi ne m'en a-t-il jamais parlé auparavant ? Je me sens spontanément si stupide de ne rien savoir de ces lieux, et si honteuse de les découvrir par le biais d'un homme qui n'est même pas né ici. Suis-je si étrangère à ces murs ?

Nous passons devant les appartements de mère et père. Ma respiration se fige. Et s'ils nous entendaient ? Et s'ils nous apercevaient, nous deux comme des fugitifs, arpenter les allées de leur demeure à pas d'heure, dans un but dont seul l'un de nous a connaissance ? Que dirait mère ? Que ferait père ? Pour moi, il est déjà trop tard. C'est une évidence. Dans quelques secondes, mère ouvrira la porte, suivie de père. Elle, me méprisera d'un regard, Lui, nous questionnera strictement. Je m'imagine déjà saluer Mr Kummer du haut de ma tour, avant de voir sa silhouette se dissiper à tout jamais sous les cimes des arbres. Je sais que ce jour surviendra sous peu. En Septembre, c'est Durmstrang qui m'attend, et alors les rôles s'inverseront. Ce sera lui, resté au château pour Marius, qui me lancera au revoir, en me serrant la main ─ c'était bien son genre. Certes, je le reverrai chaque été, mais pour moi les adieux seront déjà passés, et les figures qui réémergent après cela ne sont plus que fantômes et cendres. Je ne saurai plus rien de lui, il ne saura plus rien de moi. Telle sera notre voie.

Pourtant, lorsque nous dépassons l'épaisse porte en bois qui borde leur chambre, rien ne bouge. Pas un son, pas un mouvement. Nous bifurquons immédiatement vers l'escalier qui mène à la tour Est, et j'ai l'impression d'être sauve. Mes poumons se décompriment, j'établis une respiration plus calme, régulée au rythme de marche du soixantenaire.

Ouf.

Nous montons en colimaçon, déstabilisés et opprimés par la cage exiguë. Les rotations qui ne s'achèvent jamais me provoquent un inconfortable tournis ; je m'immobilise quelques secondes, profitant de cette occasion, pour demander, chancelante :

«Où allons-nous ?»

Pour seule réponse, mon mentor porte son index à lèvres en m'invitant à rester silencieuse. Il reprend le pas et je suis forcée de le suivre. Je commence à douter. Où veut-il en venir ? Si je n'ai jamais posé le pied sur l'aile Est, je sais qu'elle est réputée pour ne rien offrir si ce n'est la vieille tour vers laquelle nous semblons nous diriger. Tout s'embrouille dans ma tête et dans ma poitrine, qui commence à battre plus fort ; d'appréhension, d'excitation, je n'en sais rien. Je souhaite simplement que tout reprenne du sens, et qu'on m'explique enfin la raison de cette sortie impromptue.

Enfin, nous achevons notre ascension sous une trappe accompagnée d'une échelle. Kummer y grimpe, et pousse l'ouverture avec une aisance qui suggère qu'il avait fait ce geste mille fois auparavant. Un sourire naît sur son visage alors qu'il m'aide à monter tout là-haut. Lorsque je pose le pied sur la terrasse, mon souffle se coupe brutalement.

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26 juil. 2025, 15:09
 PNJ   Allemagne  Les diamants du Main-Spessart
L'habituelle ombre plaquée au sol de Mr Kummer n'est que poussière, dans la nuit qui nous éclaire. J'entends sa présence derrière moi, à côté, peut-être. Je ne prends pas le temps de le chercher, sur cette tour qui désormais me gâte du plus beau des cadeaux.

Le menton levé vers le ciel, je reste immobile, sans voix. J'ai l'impression que tous mes muscles sont engourdis, qu'ils refusent de répondre. Je sais que, si j'essayais de ne faire ne serait-ce qu'un pas en avant en cet instant, mon corps refuserait tout simplement de répondre. Mais rien de cela ne me dérange. À vrai dire, c'est plutôt arrangeant, et je ne vois aucun inconvénient à ne plus pouvoir me déplacer car, je ne veux plus jamais bouger. Je ne veux plus jamais avoir à détourner le regard. Je ne veux plus jamais avoir à m'enterrer dans ces salles étouffantes, si loin de tout, si près de rien. Je me sens respirer.

Une brise légère me caresse le visage puis fait valser mes cheveux, et, en une seconde, j'oublie toute existence de l'hiver glacé qui nous frappe toujours. Je serais prête à être clouée au lit pendant des semaines, achevée par la maladie s'il le fallait, mais pour rien au monde je quitterai ce tableau pour échapper à la souffrance.

Et puis, quelle serait-elle, cette véritable souffrance ? La trouverais-je dans les draps de mon lit, où s'accommoderait un médicomage soucieux de me guérir ? Ou serait-elle celle qui succombera à mon chagrin d'avoir abandonné ce spectacle au profit d'un repos auquel j'aurais pu me livrer plus tard ? Que peut être la bonne décision ? Et surtout, comme puis-je être certaine qu'il sera toujours là demain, cet art céleste ?

Je profite et je reste.

Là-haut dans le ciel, j'admire. J'admire la tapisserie de l'univers, ce bleu sombre semblable à la mer qui engloutit les épaves, mais qui ici ne couve que le toit des chaumières, sur les plaines lointaines. J'apprécie cet océan profond sur lequel on a brodé de petits points blanc, d'autres plus jaune, ainsi que des formes plus larges depuis lesquelles on distingue des faisceaux de lumière vaguement étirés.

J'ai l'impression de m'être perdue dans l'espace. Autour de moi, plus rien n'existe. Les minutes s'écoulent, j'oublie la présence de mon précepteur.

J'oublie Père.

J'oublie la peur.

J'oublie Mère.

J'oublie tant que le temps d'une minute, le manoir disparaît, je tourne, la tête levée vers la beauté découverte, j'ai le vertige. Alors, quand je détourne le regard vers l'adulte pour commenter la grandeur, je perds l'équilibre. Le monde serpente, je perds mes repères. Kummer me rattrape avant que je ne m'écrase minablement sur la pierre froide. Je le gratifie d'un sourire auquel il me répond avec simplicité. Je me fais remarquer que le tournis s'empare trop de moi, depuis le début de cette soirée.

Je passe mes poings sur mes paupières pour réadapter ma vision à l'obscurité, que je reporte ensuite sur la voûte. Plus j'observe et plus je distingue des étoiles qui m'étaient invisibles auparavant. Chacune d'elle apporte quelque chose d'unique à cette pièce originale. De là où nous sommes, ces éclats scintillants s'apparentent à des pierres précieuses, à des diamants qui strient le ciel étincelant.

« Que c'est beau. » Je soupire enfin.

Je n'en avais jamais vu de tels. De la fenêtre de ma chambre, je ne distingue rien que le vide perpétuel, le ciel noir d'encre, adjacent aux terres plongées dans une couleur tristement monotone. Il fallait donc monter, grimper, aller toujours plus haut pour pouvoir témoigner des plus belles peintures naturelles.

« N'est-ce pas ? » Chuchote Kummer, le nez plongé dans les astres. Je rencontre chez lui quelque chose qui m'était inconnu. Pour la première fois depuis des années, j'ai l'impression que l'homme cherche à se perdre, et qu'il se laisse consumer par ces choses qui lui confèrent de la satisfaction. Je trouve ça beau. Mais l'esprit de mon précepteur l'a toujours été, beau.

Mes pupilles toujours posées sur lui, une question me brûle le palais depuis trop longtemps maintenant.

« Pourquoi me montrer tout cela, Gottwick ?
Pour que tu puisses attester la vénusté des terres qui t'entourent. Affirme-t-il immédiatement. Le Main-Spessart n'est pas que petits villages à l'orée de la forêt, Adélaïde ! » Pouffe-t-il.

J'acquiesce. Mon regard se reporte sur les hauteurs de Lohr am Main.

« Vous venez régulièrement ici. Ce n'était pas une interrogation.
En effet.
Pourquoi ne pas m'y avoir emmenée plus tôt ? »

L'attente qui s'ensuit me paraît durer une éternité.

Enfin, je perçois de nouveau la vibration de sa voix grave.

« Chaque chose en son temps. Tu n'étais pas prête.
Quelles autres choses m'avez-vous transmises, si ce n'est celle-ci ? Nous ne parlons plus d'éducation.
Les énoncer les romperaient. Les valeurs que tu portes ne seront que plus pures tant que tu les considéreras avec évidence. Un rictus se forme sur ses lèvres. Je constate ce soir que mes leçons furent efficaces, si ce n'est dire prodigieuses. »

Je ne comprends pas pourquoi il se félicite d'avoir fait de moi une enfant bercée de principes que j'applique par automatisme. Pourquoi n'ai-je point le droit de savoir ?

Le silence retombe. Je remarque que lui a repris son observation, calme. Moi, je me tortille, je me retiens de briser cette quiétude avec une nouvelle phrase, une nouvelle incompréhension. Mais je finis par craquer.

« À quoi n'étais-je pas prête, Gottwick ?
Tu n'étais pas prête à accepter que tu ne pourras pas toujours satisfaire.
Je ne vous suis plus. J'arque un sourcil. Quel est le rapport avec cette soirée ?
Je suis certain que tu peux trouver la réponse à cette question. »

Non ?

Pourquoi tous les adultes avaient-ils cette manie de croire que nous savons ces choses que nous leur demandons ? Je ne sais pas. "Si, tu sais." Pourquoi ? Quelle sorte de mépris supérieur était-ce ? Cette façon minable de nous faire comprendre que nous n'aurions de réponse que par le fruit de notre réflexion, et qu'il serait impossible de leur soutirer l'information ? Et surtout, pourquoi vouloir entretenir un mystère ridicule qui n'a pas lieu d'être ? Pourquoi tous les grands se voulaient-ils être mystérieux, secrets ? Je ne vois pas l'intérêt de cacher des choses, surtout ici, ce soir, sur cette tour. Comment puis-je deviner la pensée de mon mentor ? Je n'étais tout de même pas legilimens !

« Éclairez-moi, Gottwick, je vous en conjure. » Je geins.

Dans la douce tempête, le souffle de l'homme se fait plus lourd. Je prends conscience que ma demande n'est que fantôme. J'aurais beau supplier, je n'aurais mot de plus.

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26 oct. 2025, 16:51
 PNJ   Allemagne  Les diamants du Main-Spessart
Je jure intérieurement, me faisant la réflexion que j'aurais dû me taire, car, à quoi bon parler lorsque tout espoir est perdu, vain ?

Je regarde à gauche, à droite, m'assurant que rien ne traîne autour de mon corps. Puis, lorsque je suis certaine que je ne risque rien, je m'assois en tailleur sur le sol de la tour. La pierre est gelée mais, au moins, si bas, le vent glacial ne peut plus marquer mes joues de son bleu froid éternel. De ma position de fortune, Mr Kummer me paraît immense, gigantesque. Bien plus qu'il ne l'avait jamais été. Lorsque je lève la tête pour le voir, j'ai l'impression qu'il touche les étoiles. Et cet éclat, qui brille à travers ses lunettes argentées, semble confirmer un peu plus mon hypothèse.

Puisque qu'il ne veut me répondre et m'offre le silence de la campagne en seule réponse, je laisse s'écouler le temps. S'il veut jouer au plus malin, il a perdu d'avance. Il finira par céder. Après tout, c'est lui qui m'a emmené ici. C'était complètement volontaire. Et la raison derrière était tout aussi solide. S'il a quelque chose à me dire, il me le dira.

Je le connais.

Il me teste. Pour voir si j'arriverai à me creuser la tête pour comprendre ce qui se cache au plus profond de la sienne. Mais je ne suis pas legilimens. S'il veut que je saisisse quelque chose, il n'a qu'à me la dire. Je ne céderai pas, puisque je n'ai rien à perdre. Lui, si.

À la place, je contemple le ciel. Tout là-haut, où habituellement logent les nuages, j'entreprends de compter tous les petits points blanc et jaune qui strient le linge nocturne qui nous recouvre. D'abord, je n'en vois qu'un seul. Je ne comprends pas. Il y en avait tant il y a quelques minutes ! Mais, il suffit que je tourne légèrement la tête, oriente mon regard un peu plus d'un côté ou de l'autre, et alors, des dizaines d'autres étoiles apparaissent, des étoiles que ma vision avait occultées, négligées. L'œil humain n'est pas fait pour rendre hommage à la galaxie. Car l'œil humain, aussi bien que le cerveau, est fait pour se focaliser sur un élément. Un seul. Il traite information par information, au pas. Le sourire caché sous la barbe de mon précepteur. Une bourrasque qui fait voleter ma chemise. Un arbre au loin qui frémit devant le village. Un élément à la fois. Nous ne sommes pas faits pour admirer la grandeur de l'univers. Je suppose que chaque étoile est différente, pourtant de si loin, il est impossible de faire une distinction. Pour l'œil de l'Homme, il ne s'agit que d'une vaste étendue de clones, de copies. C'est d'ailleurs pour cela que nous avons recours à du matériel scientifique pour mieux les observer.

Imaginez.

Imaginez comme ce serait étrange, qu'au loin un peuple d'extraterrestres, depuis leurs vaisseaux, nous voient tous de la même façon. Imaginez si, pour eux, Mr Kummer et moi-même n'étions qu'une vague copie l'un de l'autre ? Et pourtant ! Pourtant nous voilà mille fois différents ! Différents par l'âge, l'apparence, la pensée ! Mais... Mais à la fois tellement ressemblants ! Ressemblants par la passion, les centres d'intérêt ! Cependant, cela ne fait point de moi mon précepteur, et encore point de mon précepteur, moi. Mais de si loin, que sommes nous, dans l'immensité ! Nous voyons nos centaines de différences puisque nous sommes un même peuple, une même espèce ! Ainsi, je sais que tous les hommes ne sont point brun ou grand, et que toutes les femmes n'ont pas les cheveux longs, lisses et soyeux !

Mais pour quelqu'un d'extérieur, n'est-ce pas une tout autre chose ? Même à l'échelle de notre simple Terre. Les serpents ne sont-ils pas tous semblables ? Et les moutons, qui broutent dans les champs, par-delà la forêt ? N'ont-elles toutes pas la même allure, ces créatures ?

Et pourtant. Individuellement, ils sont tous si uniques. Mais par des procédés bien humains, nous les avons réduit à la simple notion de bétail, de groupe. Ils ne peuvent qu'exister ensemble, et point seul. Alors, pourquoi ne pourrions nous pas être vu pareil ? Un groupe, et point une personne. Plus d'individualisme, qu'une seule société demeure. Les Humains, et point l'homme. Pour certains, alors, je ne suis rien qu'une honteuse copie de mon voisin.

Alors que dire de ces étoiles lorsque, innocemment, nous les confondons, en les comptant deux fois lorsqu'on les énumère, la tête levée vers la voûte.

Les mots de mon précepteur me reviennent en tête. Je me tourne vers lui, comme si la vue de son visage allait m'aider à mieux comprendre ce qui se trame dans sa pensée. Il n'avait pas bougé. Le menton toujours levé, son regard imperceptible, planté sur un ciel aussi splendide que terrifiant, ses bras croisés sur son torse. Ainsi immobile, il est pareil à une statue de pierre. Statique. Charismatique. Impénétrable.

J'ai beau retourner sa phrase mille fois, changer les mots, trouver des synonymes, demander à la Grande Morgane de m'accorder son aide, ça ne fait rien. Toujours la même incompréhension. Lorsque je pense avoir compris, j'efface ma suggestion comme l'on efface la craie d'un noir tableau quand on se trompe. Un bruissement sec, aigu et désagréable ; celui de devoir tourner la page, et tout recommencer.

Je pensais pouvoir survivre à la tentation. Supporter la quiétude, trop vide, trop calme. Mais alors, chaque seconde s'écoule et je perds patience.

M'aidant de ma main sur laquelle je m'appuie, je me relève. Je prends une grande inspiration, m'apprêtant à parler. Mais le soixantenaire me coupe avant que je ne puisse prononcer ne serait-ce qu'un seul mot.

« Que savent tes parents de toi, Adélaïde ? »

Je me fige, brutalement.

La question me paralyse.

« Je...vous demande pardon ?
Tu m'as très bien compris. Alors ? »

Je veux retourner dans ma chambre. Subitement, l'univers semble me tomber dessus. Je sens mes épaules s'alourdir. Le poids de ce questionnement s'affaisse sur mon dos.

Je recule. Face à l'homme, je marche à reculons, lentement. Je ne sais quel visage j'affiche, mais lui, ne bouge pas d'un cil. Gotwick semble être planté dans le sol comme un clou que l'on martèle dans le bois. Autour de nous, les bourrasques s'intensifient, et désormais, j'ai l'impression qu'elles effectuent des rotations au bord de cette tour, m'empêchant de voir plus loin que le petit rempart qui nous empêche de tomber.

La question est effrayante. Mais surtout, elle en fait naître plein d'autres. Pourquoi ? Que cherche-t-il à comprendre ? Pourquoi maintenant, pourquoi ici ? Et quel est le fichu rapport avec son énigme mystère ?

Mon cœur bat à la chamade. Je ne veux plus admirer ce ridicule ciel. Les étoiles non plus. Était-ce un piège ?

Ma gorge se serre lorsque j'essaie de prononcer, faiblement « ...Rien. »

Mon précepteur affiche une petite moue, traduite par un simple mouvement de sa barbe, qui recouvre presque entièrement ses lèvres. Il hausse les sourcils. Pas un mouvement de plus, pas une parole supplémentaire. Je comprends que je dois parler plus fort.

Alors, réalisant le ridicule de mon effroi, je retourne près de mon maître, minable. Seulement cette fois-ci, je me plante fermement face à lui, à quelques centimètres seulement de son corps. Je grimace en essayant de paraître un peu déterminée. Le visage tendu, les lèvres pincées, je lève la tête vers lui, et répète alors une seconde fois, plus fort, plus assurément « Rien. »

Les quatre petites lettres résonnent dans mes tympans, et circulent dans tout mon corps comme un convoi de fourmis qui me font frémir.

Je ne recule pas. Je le défie d'oser faire une remarque, un geste qui se rangerait du côté de père. Du côté de mère, surtout. Après-coup, je réalise que ma réponse sonnait plus comme une accusation que comme une réalité. Comme si l'ignorance de maman reposait sur les épaules de mon plus fidèle serviteur.

« Bien. »

Je sens mon cœur chuter au fin fond de ma poitrine. Lorsqu'il rencontre le sol, je l'entends se briser, sec. C'en est trop. Bien. Bien ?

C'est tout ?

Que me veut-il ? Et pourquoi néglige-t-il si facilement les mots que je lui confie ? Ma respiration s'alourdit. Je sens deux lourdes barres se plaquer sur mon front, plissé. Mon poing se serre. Fort. Un peu trop fort. Mes ongles me rentrent dans la peau.

« Bien ? Bien ! C'est tout ce que vous avez à dire ? Je crache. Ça vous amuse, peut-être ? Pourquoi, pourquoi n'essayez vous pas de démentir ! Vous... Pourquoi acquiescer ? Pourquoi ne faites-vous pas comme tout le monde, à essayer de chercher le bien partout, même là où il n'y en aura jamais une seule goutte ! Pourquoi ? »

Je souffle ce dernier mot, le rendant presque inaudible. Mes poings se détendent, mais deux flammes brûlent encore dans mon regard, planté dans celui de l'homme.

De l'homme qui me perd complètement, ce soir.

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