L'Impératrice des chambres froides
22 février 2050
180 Buck Street, Camden, Londres.
Le portrait de Cordelia Loewy, dessiné de la main talentueuse d’Yshre, me fixait de son air trop fier. Elle ne ressemblait pas à la vieille patiente frôlant la démence que j’avais croisée à la Nouvelle Sainte Mangouste lors de mon long séjour : ce portrait représentait son essence magnifiée et les sentiments qui demeuraient enfouis au fond de mon cœur quand je me retrouvais face à ma mère. La dignité dans la hauteur de son cou, la sévérité dans ses lèvres pincées, le mépris dans son regard plissé sous un sourcil légèrement haussé, l’espoir de noblesse dans ses yeux fatigués d’avoir trop essayé de devenir quelqu’un, ses cheveux courts savamment arrangés en boucles parfaites comme pour rehausser son port altier, les perles sur ses oreilles et autour de son cou trop ridé à son goût. Cordelia Loewy ressemblait à une vieille femme conservatrice de bonne famille qui prenait tout le plaisir du monde à rencontrer les gens de la haute, se fondre dans la masse des sorciers importants, délicatement faire tinter sa coupe de champagne contre celles de personnes plus riches qu’elle, comme si par ce geste, elle créait avec eux une complicité sans égale, comme si le « ding » des verres qui s’entrechoquent pouvait sceller son admission dans le monde doré de la haute société.
Cordelia était ce cliché parfait des filles de la campagne qui rêvent de s’extraire de leur univers trop étroit, rejoindre le grand monde pour y vivre une vie de faste, de réceptions mondaines et de discussions plus ou moins intéressantes sur l’état du monde, les changements dans la société, les "c'était mieux avant". Elle était tout droit issue d’un roman d’apprentissage du XIXe siècle et, comme les héros de ces romans, elle avait fini par se casser les dents sur le trottoir de la réalité. Malgré tous ses efforts, Cordelia Bradford ne changerait jamais de monde. Déjà, parce qu’elle avait épousé Angus Loewy, gentil garçon, loin d’être bête mais qui préférait marcher dans la boue avec des bottes plutôt que sur le marbre lustré avec des mocassins cirés. Ensemble, ils avaient aimé leur vie à la campagne, pas loin d’une petite ville qui n’était pas loin d’une autre petite ville, elle-même pas trop éloignée d’une ville plus grande, et ce mode de vie entrait en contradiction avec les espoirs de Cordelia de siéger au sommet du Ministère de la Magie. Au fond, Cordelia Bradford était écartelée par ses paradoxes : elle voulait une chose et son contraire. Il y avait ses rêves d’un côté et ses envies de l’autre. Ce qu’elle pensait devoir faire et ce qu’elle espérait vraiment. Ses peurs étaient ses désirs et ses désirs se confondaient avec son rejet. C’est ce qu’il se passe, parfois, quand on essaie de devenir quelqu’un que l’on n’est pas.
Face au portrait de celle qui avait été ma mère, je ressentis un amer mélange de colère et de pitié. Je grimaçai de trouver des traits communs entre ce dessin et la photographie en mouvement de l’ancienne moi, sur cette vieille Une de La Gazette du Sorcier que Marshall m’avait confiée. L’arrogance, le mépris, le cou trop long qui essayait de se hisser plus haut que la masse des gens informes : c’était ma mère et c’était moi. Toutes les filles qui ont souffert de la dureté de leur mère n’ont qu’un désir : surtout, ne pas devenir comme elles. En voulant m’éloigner de ses idéaux et de ses convictions, toutes pleines de bienséance et de mondanité, j’avais tout de même réussi à adopter la même attitude condescendante qu’elle. Ces deux portraits côte à côte sous mes yeux en étaient la preuve la plus évidente. N’importe qui aurait vu ces deux images parallèles aurait pensé : oui, ça crève les yeux, c’est bien la fille de sa mère. Nous nous ressemblions tant et pourtant, chacune d’entre nous trouvait l’autre hideuse et méprisable. Ce qu’on déteste chez les autres, c’est ce que l’on déteste aussi chez soi-même, non ? Je haïssais nos ressemblances autant que nos différences inconciliables.
Et puis la pitié, en observant les traits sublimés de cette femme qui n’était devenue que l’ombre d’elle-même ; ou plutôt, de celle qu’elle avait voulu être. De l’Impératrice, il ne restait rien : plus qu’une vieille femme repliée sur elle-même, tassée sur un fauteuil roulant qu’elle n’avait pas la force d’enchanter pour lui ordonner de le mener où elle le souhaitait, moins capable encore de le pousser de ses petits bras amaigris, et préférant de toute façon se faire pousser par un infirmier de l’hôpital, parce qu’au moins, cela lui offrait un peu de compagnie, même dans son dos, et l’impression assez plaisante que quelqu’un était là, à veiller sur elle, à son service même, obéissant aux ordres qu’elle n’avait plus le courage de donner mais qui devaient être devinés. Les infirmiers lui avaient bien proposé d’enchanter son fauteuil, et même si elle n’aurait pu contrôler elle-même sa direction, elle aurait pu se déplacer en ligne droite, d’un point A à un point B. Mais si la magie était facilitante, elle était aussi solitaire. Un sortilège ne valait pas le coup de main d’un autre être humain, surtout quand on avait plus de rides sur le cou qu’une vieille pomme et que tous ceux que l’on avait aimés avaient disparu, laissant la solitude de la vieillesse emplir tout l’espace d’une vie devenue trop longue.
Sur le bureau de ma chambre, j’écartai la Une de La Gazette qui montrait la directrice de Poudlard que j’avais été. Les ressemblances dans les traits de mon ancien corps et de ma mère créaient une sorte de suite chronologique entre les deux images et cette idée me révulsait. Je ne voulais pas devenir vieille et seule. Je ne voulais pas voir mon visage devenir en tous points identiques à celui de ma mère, une femme fripée qui avait perdu son éclat d’antan, aux traits rongés par la fatigue de la solitude et des rêves avortés. Moi, je mourrai jeune en ayant accompli tous mes objectifs, en ayant si bien réalisé mes rêves qu’eux-mêmes perdront de leur splendeur.
J’attrapai le portrait de Cordelia et je montai jusqu'à la salle de bain du deuxième étage. Je plaquai ma main contre le miroir pour y maintenir le portrait de ma mère et je comparai mon nouveau reflet à son image. Malgré les traits pas si éloignés de ceux de la Kristen Loewy originelle qu'arborait mon jeune visage, je ne lui ressemblais plus. Ma mère et moi ne partagions plus le même sang. Je ne deviendrai jamais Cordelia Bradford Loewy, la fausse Impératrice déchue aux espoirs détruits. Un sourire de pitié et de moquerie mêlées étira mes lèvres.
« J’arrive, Maman, annonçai-je au portrait trop parfait de ma mère, l'éclat sournois du défi animant mes yeux bicolores. »
Duel d'encre et de sucre :
1140 mots
180 Buck Street, Camden, Londres.
Le portrait de Cordelia Loewy, dessiné de la main talentueuse d’Yshre, me fixait de son air trop fier. Elle ne ressemblait pas à la vieille patiente frôlant la démence que j’avais croisée à la Nouvelle Sainte Mangouste lors de mon long séjour : ce portrait représentait son essence magnifiée et les sentiments qui demeuraient enfouis au fond de mon cœur quand je me retrouvais face à ma mère. La dignité dans la hauteur de son cou, la sévérité dans ses lèvres pincées, le mépris dans son regard plissé sous un sourcil légèrement haussé, l’espoir de noblesse dans ses yeux fatigués d’avoir trop essayé de devenir quelqu’un, ses cheveux courts savamment arrangés en boucles parfaites comme pour rehausser son port altier, les perles sur ses oreilles et autour de son cou trop ridé à son goût. Cordelia Loewy ressemblait à une vieille femme conservatrice de bonne famille qui prenait tout le plaisir du monde à rencontrer les gens de la haute, se fondre dans la masse des sorciers importants, délicatement faire tinter sa coupe de champagne contre celles de personnes plus riches qu’elle, comme si par ce geste, elle créait avec eux une complicité sans égale, comme si le « ding » des verres qui s’entrechoquent pouvait sceller son admission dans le monde doré de la haute société.
Cordelia était ce cliché parfait des filles de la campagne qui rêvent de s’extraire de leur univers trop étroit, rejoindre le grand monde pour y vivre une vie de faste, de réceptions mondaines et de discussions plus ou moins intéressantes sur l’état du monde, les changements dans la société, les "c'était mieux avant". Elle était tout droit issue d’un roman d’apprentissage du XIXe siècle et, comme les héros de ces romans, elle avait fini par se casser les dents sur le trottoir de la réalité. Malgré tous ses efforts, Cordelia Bradford ne changerait jamais de monde. Déjà, parce qu’elle avait épousé Angus Loewy, gentil garçon, loin d’être bête mais qui préférait marcher dans la boue avec des bottes plutôt que sur le marbre lustré avec des mocassins cirés. Ensemble, ils avaient aimé leur vie à la campagne, pas loin d’une petite ville qui n’était pas loin d’une autre petite ville, elle-même pas trop éloignée d’une ville plus grande, et ce mode de vie entrait en contradiction avec les espoirs de Cordelia de siéger au sommet du Ministère de la Magie. Au fond, Cordelia Bradford était écartelée par ses paradoxes : elle voulait une chose et son contraire. Il y avait ses rêves d’un côté et ses envies de l’autre. Ce qu’elle pensait devoir faire et ce qu’elle espérait vraiment. Ses peurs étaient ses désirs et ses désirs se confondaient avec son rejet. C’est ce qu’il se passe, parfois, quand on essaie de devenir quelqu’un que l’on n’est pas.
Face au portrait de celle qui avait été ma mère, je ressentis un amer mélange de colère et de pitié. Je grimaçai de trouver des traits communs entre ce dessin et la photographie en mouvement de l’ancienne moi, sur cette vieille Une de La Gazette du Sorcier que Marshall m’avait confiée. L’arrogance, le mépris, le cou trop long qui essayait de se hisser plus haut que la masse des gens informes : c’était ma mère et c’était moi. Toutes les filles qui ont souffert de la dureté de leur mère n’ont qu’un désir : surtout, ne pas devenir comme elles. En voulant m’éloigner de ses idéaux et de ses convictions, toutes pleines de bienséance et de mondanité, j’avais tout de même réussi à adopter la même attitude condescendante qu’elle. Ces deux portraits côte à côte sous mes yeux en étaient la preuve la plus évidente. N’importe qui aurait vu ces deux images parallèles aurait pensé : oui, ça crève les yeux, c’est bien la fille de sa mère. Nous nous ressemblions tant et pourtant, chacune d’entre nous trouvait l’autre hideuse et méprisable. Ce qu’on déteste chez les autres, c’est ce que l’on déteste aussi chez soi-même, non ? Je haïssais nos ressemblances autant que nos différences inconciliables.
Et puis la pitié, en observant les traits sublimés de cette femme qui n’était devenue que l’ombre d’elle-même ; ou plutôt, de celle qu’elle avait voulu être. De l’Impératrice, il ne restait rien : plus qu’une vieille femme repliée sur elle-même, tassée sur un fauteuil roulant qu’elle n’avait pas la force d’enchanter pour lui ordonner de le mener où elle le souhaitait, moins capable encore de le pousser de ses petits bras amaigris, et préférant de toute façon se faire pousser par un infirmier de l’hôpital, parce qu’au moins, cela lui offrait un peu de compagnie, même dans son dos, et l’impression assez plaisante que quelqu’un était là, à veiller sur elle, à son service même, obéissant aux ordres qu’elle n’avait plus le courage de donner mais qui devaient être devinés. Les infirmiers lui avaient bien proposé d’enchanter son fauteuil, et même si elle n’aurait pu contrôler elle-même sa direction, elle aurait pu se déplacer en ligne droite, d’un point A à un point B. Mais si la magie était facilitante, elle était aussi solitaire. Un sortilège ne valait pas le coup de main d’un autre être humain, surtout quand on avait plus de rides sur le cou qu’une vieille pomme et que tous ceux que l’on avait aimés avaient disparu, laissant la solitude de la vieillesse emplir tout l’espace d’une vie devenue trop longue.
Sur le bureau de ma chambre, j’écartai la Une de La Gazette qui montrait la directrice de Poudlard que j’avais été. Les ressemblances dans les traits de mon ancien corps et de ma mère créaient une sorte de suite chronologique entre les deux images et cette idée me révulsait. Je ne voulais pas devenir vieille et seule. Je ne voulais pas voir mon visage devenir en tous points identiques à celui de ma mère, une femme fripée qui avait perdu son éclat d’antan, aux traits rongés par la fatigue de la solitude et des rêves avortés. Moi, je mourrai jeune en ayant accompli tous mes objectifs, en ayant si bien réalisé mes rêves qu’eux-mêmes perdront de leur splendeur.
J’attrapai le portrait de Cordelia et je montai jusqu'à la salle de bain du deuxième étage. Je plaquai ma main contre le miroir pour y maintenir le portrait de ma mère et je comparai mon nouveau reflet à son image. Malgré les traits pas si éloignés de ceux de la Kristen Loewy originelle qu'arborait mon jeune visage, je ne lui ressemblais plus. Ma mère et moi ne partagions plus le même sang. Je ne deviendrai jamais Cordelia Bradford Loewy, la fausse Impératrice déchue aux espoirs détruits. Un sourire de pitié et de moquerie mêlées étira mes lèvres.
« J’arrive, Maman, annonçai-je au portrait trop parfait de ma mère, l'éclat sournois du défi animant mes yeux bicolores. »
Duel d'encre et de sucre :
1140 mots
L'Impératrice des chambres froides
25 février 2050
Café du Rosier, Godric’s Hollow.
Il m'avait fallu trois jours pour me décider enfin à rendre visite à Cordelia. Trois jours pendant lesquels j'avais essayé, en vain, de trouver un angle d'attaque qui me permettrait d'avoir le dessus sur ma vieille mère toute affaiblie et frôlant la démence. Ce matin, je n'étais toujours pas sûre de moi mais j'étais fatiguée de la laisser envahir mon esprit : il fallait que je l'évacue de mes pensées en me confrontant à elle, et qui vivra verra.
Comme toutes les filles qui savent que leurs génitrices ne manquent pas une occasion de commenter le moindre faux-pas de leur progéniture, j’avais choisi les plus beaux vêtements de ma garde-robe pour rendre visite à ma chère mère. Ma chemise était parfaitement repassée, pas un fil ne dépassait des coutures, le pli de mon pantalon cigarette était d’une droiture à faire pâlir celle de Cordelia, mes mocassins étaient bien lustrés et j’avais débarrassé leurs semelles de tout gravier qui aurait eu le malheur de se glisser entre les fentes. Mes cheveux étaient bien coiffés, mon visage frais, j’avais même enfilé un petit bracelet discret mais élégant ; bref, j’avais fait tous les efforts du monde pour éviter les : « tu as mauvaise mine, aujourd’hui » ou bien : « ça ne te va pas, ce genre de pantalons, ça te grossit ». Évidemment, je ne me souvenais pas avoir déjà entendu ces mots précis lors de mon ancienne vie, lorsque je ressemblais encore à la fille de Cordelia Loewy. Pourtant, toutes les remarques assassines d’une mauvaise mère qui fonde sa vie sur les apparences étaient si profondément ancrées en moi que je pouvais très bien les imaginer sortir de sa bouche, comme le venin qui jaillit des crochets d’un serpent. Et pourtant encore, je savais que Cordelia n’allait pas perdre son temps à se soucier de la coupe de mes vêtements, de la brillance de mes chaussures ou du mouvement contrôlé de ma chevelure.
Non, elle ne verrait probablement même pas mon visage. Ses yeux si prompts à évaluer les apparences ne verraient que mon âme. Comme cela avait été le cas lorsque nous nous étions croisées quelques semaines plus tôt, au réfectoire de la Nouvelle Sainte-Mangouste. Je ne ressemblais plus à son enfant et pourtant elle m’avait tout de suite reconnue, m’avait pointée du doigt et m’avait appelée « monstre ». Il n’y avait que cela que Cordelia Loewy pouvait voir en moi et tous mes efforts pour paraître suffisamment bien à ses yeux seraient vains. Mais j’essayais quand même. Les filles dont les mères trop toxiques sont animées d’un amour purement conditionnel mettent beaucoup de temps à arrêter d’essayer de leur plaire.
Quelques semaines plus tôt, j’avais pourtant essayé de me défaire des sentiments de honte et de rejet qui envahissaient mon cœur quand je me voyais dans les yeux de ma mère. J’avais bravement pensé : ce n’est pas parce que c’est ma mère que sa parole est sacrée ! Elle a tort, je ne suis pas comme elle dit que je suis ! Je ne suis plus une enfant, je n’ai pas à me décomposer sous son jugement ! Elle n’est qu’un être humain comme tout le monde, elle vit pour la première fois, elle commet des erreurs, ses critiques et ses jugements ne sont que le reflet de ses propres peurs ! Je suis ce que je suis, avec mes nombreux défauts et mes qualités trop rares, certes, mais je ne suis pas la réduction de ce qui reste dans son regard aveuglé par la déception ! Tout cela ne doit plus m’atteindre, je ne dois pas me laisser ronger par la culpabilité qu’elle m’impose !
Ah… comme il est facile de se penser brave et insensible au regard des autres, et comme il est difficile de se débarrasser pour de bon de l’emprise d’une mère !
J’avais décidé de m’imprégner de l’état d’esprit nouveau-riche-pas-si-riche de Cordelia en m’installant au Café du Rosier, lieu de réunion préféré des gens qui pensaient que fréquenter un café tout gorgé du célèbre « raffinement à la française » (quoi que cela puisse vouloir dire) augmentait leur propre valeur. Je m’installai à une petite table, je sirotai un thé à la rose et j’y trempai quelques madeleines, à la manière d’un fameux auteur français du début du XXe siècle. Je consultai La Gazette du Sorcier en faisant de mon mieux pour me mettre à jour sur l’actualité du monde magique et j’eus l’impression de me plonger dans un univers étrange dans lequel aucun des protagonistes ne m’évoquait le moindre sentiment ; j’étais à peine influencée par le mépris profond que Marshall et sa bande éprouvaient pour les politiciens au sang-pur du Conseil des Sorciers.
Je pris tout le temps du monde pour finir mon thé. En vérité, je n’avais pas envie d’affronter ma mère et je commençais à me demander ce que je faisais là et ce que j’allais bien pouvoir lui dire. Je répétais mon entrée dans ma tête : Hé, maman… ! Salut, Cordelia… Bonjour, mère. Rien ne convenait et je perdais vite mes mots. Les sentiments étaient bien présents : rancœur, colère, pitié, et par-dessus tout : l’envie intense de lui couper le sifflet et d’anéantir tous ses préjugés, la faire descendre de ses grands chevaux de femme qui pense détenir la vérité absolue, mais les mots se perdaient entre mon cœur et mon esprit, aussi craignais-je d’être incapable de traduire ce que je ressentais en phrases bien construites. Et puis, allais-je seulement pouvoir l’atteindre ? J’envisageais de prétexter une consultation d’urgence avec le psychomage qui m’avait suivie lors de ma précédente hospitalisation pour m’introduire dans l’hôpital et m’y promener plus ou moins librement. Ensuite, je n’aurais qu’à espérer trouver la chambre de Cordelia et implorer Morgane que son petit cœur de vieille femme ne lâche pas en me voyant pousser la porte.
Je payai mon thé et mes madeleines (beaucoup trop cher) et je quittai le Café du Rosier pour rejoindre la Nouvelle-Sainte-Mangouste, cette grande bâtisse qui avait été ma prison froide pendant de trop longs mois. Inspire, expire, ce n'est qu'une vieille femme toute rabougrie dans son dernier lit.
1025 mots
Café du Rosier, Godric’s Hollow.
Il m'avait fallu trois jours pour me décider enfin à rendre visite à Cordelia. Trois jours pendant lesquels j'avais essayé, en vain, de trouver un angle d'attaque qui me permettrait d'avoir le dessus sur ma vieille mère toute affaiblie et frôlant la démence. Ce matin, je n'étais toujours pas sûre de moi mais j'étais fatiguée de la laisser envahir mon esprit : il fallait que je l'évacue de mes pensées en me confrontant à elle, et qui vivra verra.
Comme toutes les filles qui savent que leurs génitrices ne manquent pas une occasion de commenter le moindre faux-pas de leur progéniture, j’avais choisi les plus beaux vêtements de ma garde-robe pour rendre visite à ma chère mère. Ma chemise était parfaitement repassée, pas un fil ne dépassait des coutures, le pli de mon pantalon cigarette était d’une droiture à faire pâlir celle de Cordelia, mes mocassins étaient bien lustrés et j’avais débarrassé leurs semelles de tout gravier qui aurait eu le malheur de se glisser entre les fentes. Mes cheveux étaient bien coiffés, mon visage frais, j’avais même enfilé un petit bracelet discret mais élégant ; bref, j’avais fait tous les efforts du monde pour éviter les : « tu as mauvaise mine, aujourd’hui » ou bien : « ça ne te va pas, ce genre de pantalons, ça te grossit ». Évidemment, je ne me souvenais pas avoir déjà entendu ces mots précis lors de mon ancienne vie, lorsque je ressemblais encore à la fille de Cordelia Loewy. Pourtant, toutes les remarques assassines d’une mauvaise mère qui fonde sa vie sur les apparences étaient si profondément ancrées en moi que je pouvais très bien les imaginer sortir de sa bouche, comme le venin qui jaillit des crochets d’un serpent. Et pourtant encore, je savais que Cordelia n’allait pas perdre son temps à se soucier de la coupe de mes vêtements, de la brillance de mes chaussures ou du mouvement contrôlé de ma chevelure.
Non, elle ne verrait probablement même pas mon visage. Ses yeux si prompts à évaluer les apparences ne verraient que mon âme. Comme cela avait été le cas lorsque nous nous étions croisées quelques semaines plus tôt, au réfectoire de la Nouvelle Sainte-Mangouste. Je ne ressemblais plus à son enfant et pourtant elle m’avait tout de suite reconnue, m’avait pointée du doigt et m’avait appelée « monstre ». Il n’y avait que cela que Cordelia Loewy pouvait voir en moi et tous mes efforts pour paraître suffisamment bien à ses yeux seraient vains. Mais j’essayais quand même. Les filles dont les mères trop toxiques sont animées d’un amour purement conditionnel mettent beaucoup de temps à arrêter d’essayer de leur plaire.
Quelques semaines plus tôt, j’avais pourtant essayé de me défaire des sentiments de honte et de rejet qui envahissaient mon cœur quand je me voyais dans les yeux de ma mère. J’avais bravement pensé : ce n’est pas parce que c’est ma mère que sa parole est sacrée ! Elle a tort, je ne suis pas comme elle dit que je suis ! Je ne suis plus une enfant, je n’ai pas à me décomposer sous son jugement ! Elle n’est qu’un être humain comme tout le monde, elle vit pour la première fois, elle commet des erreurs, ses critiques et ses jugements ne sont que le reflet de ses propres peurs ! Je suis ce que je suis, avec mes nombreux défauts et mes qualités trop rares, certes, mais je ne suis pas la réduction de ce qui reste dans son regard aveuglé par la déception ! Tout cela ne doit plus m’atteindre, je ne dois pas me laisser ronger par la culpabilité qu’elle m’impose !
Ah… comme il est facile de se penser brave et insensible au regard des autres, et comme il est difficile de se débarrasser pour de bon de l’emprise d’une mère !
J’avais décidé de m’imprégner de l’état d’esprit nouveau-riche-pas-si-riche de Cordelia en m’installant au Café du Rosier, lieu de réunion préféré des gens qui pensaient que fréquenter un café tout gorgé du célèbre « raffinement à la française » (quoi que cela puisse vouloir dire) augmentait leur propre valeur. Je m’installai à une petite table, je sirotai un thé à la rose et j’y trempai quelques madeleines, à la manière d’un fameux auteur français du début du XXe siècle. Je consultai La Gazette du Sorcier en faisant de mon mieux pour me mettre à jour sur l’actualité du monde magique et j’eus l’impression de me plonger dans un univers étrange dans lequel aucun des protagonistes ne m’évoquait le moindre sentiment ; j’étais à peine influencée par le mépris profond que Marshall et sa bande éprouvaient pour les politiciens au sang-pur du Conseil des Sorciers.
Je pris tout le temps du monde pour finir mon thé. En vérité, je n’avais pas envie d’affronter ma mère et je commençais à me demander ce que je faisais là et ce que j’allais bien pouvoir lui dire. Je répétais mon entrée dans ma tête : Hé, maman… ! Salut, Cordelia… Bonjour, mère. Rien ne convenait et je perdais vite mes mots. Les sentiments étaient bien présents : rancœur, colère, pitié, et par-dessus tout : l’envie intense de lui couper le sifflet et d’anéantir tous ses préjugés, la faire descendre de ses grands chevaux de femme qui pense détenir la vérité absolue, mais les mots se perdaient entre mon cœur et mon esprit, aussi craignais-je d’être incapable de traduire ce que je ressentais en phrases bien construites. Et puis, allais-je seulement pouvoir l’atteindre ? J’envisageais de prétexter une consultation d’urgence avec le psychomage qui m’avait suivie lors de ma précédente hospitalisation pour m’introduire dans l’hôpital et m’y promener plus ou moins librement. Ensuite, je n’aurais qu’à espérer trouver la chambre de Cordelia et implorer Morgane que son petit cœur de vieille femme ne lâche pas en me voyant pousser la porte.
Je payai mon thé et mes madeleines (beaucoup trop cher) et je quittai le Café du Rosier pour rejoindre la Nouvelle-Sainte-Mangouste, cette grande bâtisse qui avait été ma prison froide pendant de trop longs mois. Inspire, expire, ce n'est qu'une vieille femme toute rabougrie dans son dernier lit.
1025 mots
L'Impératrice des chambres froides
La Nouvelle Sainte-Mangouste, Godric's Hollow.
Arrivée au milieu de la cour pavée de l’hôpital magique que j’avais fréquenté pendant des mois, je fus prise d’un nouveau doute. Il ne concernait pas la validité de ma présence ici mais bien la façon dont je comptais m’infiltrer jusqu’à la chambre de Cordelia. En voyant les patients et leurs visiteurs se promener sur le parvis du bâtiment hospitalier, je me demandais si j’avais raison de vouloir élaborer une stratégie bancale pour atteindre ma propre mère, elle qui ne devait pas recevoir la moindre visite. Les médicomages seraient sûrement ravis que la pauvre vieille ait un peu de compagnie et ils ne seraient probablement pas si difficiles à convaincre… Et cela m’éviterait le désagrément d’une fausse consultation avec un psychomage auquel je n’avais absolument rien à dire. De plus, mon allure avait suffisamment changé depuis ma dernière visite pour qu’on ne se doute de rien… J’avais changé de coupe de cheveux, gagné quelques tatouages aux bras, mon style vestimentaire était aux antipodes de celui d’Yshre, et ma démarche elle-même était tout à fait différente. Je pariais sur le fait qu’on ne me reconnaîtrait pas et qu’on ne me poserait pas trop de questions dérangeantes.
J’entrais donc dans l’hôpital en abandonnant sur la cour pavée mes doutes et j’arborai la confiance de celle dont la présence est tout à fait légitime. À l’accueil, je me présentai sous le nom improvisé de Rebecca Smith, la petite-fille d’une amie de longue date de Cordelia Loewy. Je sortis de ma poche un papier (vierge) que j’agitai sous le regard du chargé d’accueil et je prétextai un message de ma chère grand-mère souffrante à l’attention de sa plus vieille amie. Je posai également mon précieux sachet de dragées surprise sur le comptoir en demandant innocemment à l’employé s’il pensait que Cordelia avait le droit d’en manger. Bien sûr, qu’elle y ait été autorisée ou non, je n’avais aucune intention de lui offrir la moindre friandise. Mon discours s’avéra si convaincant qu’on me demanda simplement d’inscrire mon nom sur le registre des visiteurs et on m’indiqua le service et la chambre de Cordelia. Elle se situait naturellement au service des soins de longue durée, au premier étage de l’aile ouest. C’était là qu’étaient parqués tous les vieux sorciers en fin de vie dont plus personne ne voulait s’occuper, hormis ceux qui étaient justement payés pour le faire. En arpentant les couloirs du service, je conclus qu’il s’agissait de la partie de l’hôpital la plus déprimante. Et celle où l’on sentait la mort encore plus que partout ailleurs. À chaque visage que je croisais, je pensais : « toi, tu ne sortiras jamais d’ici », et je me demandais ce que cela faisait, de savoir qu’on allait mourir bientôt.
Bien entendu, j’ignorais que j’avais déjà expérimenté ce sentiment. Et que je n’avais pas attendu d’être vieille et croulante pour savoir ce que ça faisait, de voir la mort qui vous salue.
Un auxiliaire de soin m’accompagna jusqu’à la porte de la chambre de Cordelia. Il était ravi que je lui rende visite : « elle est tellement seule, vous savez, cette pauvre dame. Elle parle toute seule sans cesse. Ça lui fera du bien d’avoir quelqu’un à qui raconter ses misères. C’est qu’elle a vécu des choses pas faciles. C’est sûrement pour ça que c’est l’une de nos plus jeunes patientes… de sa catégorie, je veux dire. Les sorcières de son âge ne se portent pas si mal, d’habitude, mais elle a fini par perdre la tête. Vraiment, merci, merci beaucoup de venir la voir, ça va beaucoup l’aider, j’en suis sûr ! » et il ne s’arrêtait pas de parler, bla, bla, bla… me répétant à quel point ma mère était une pauvre vieille malheureuse et seule au monde, et encore bla, bla, bla… Il avait continué jusque devant la porte de la chambre. La main sur la poignée, il me regardait avec toute la reconnaissance du monde, son discours n'en finissait pas et il commençait même à m’inclure dedans : « c’est la mère de l’ancienne directrice de Poudlard, vous savez ? Vous l’avez certainement connue, à en juger par votre âge. C’était un secret pour personne que cette femme versait dans la magie noire… m’étonnerait pas qu’elle ait jeté une malédiction à sa propre mère, y a qu’à voir l’état de la pauvre dame. Enfin, quoique, moi aussi je deviendrais fou si j’apprenais que ma gamine était une dégénérée de mage noire… Ah, voilà, la célébrité ne fait pas tout, en fin de compte. »
« Je comprends, oui. C’est tragique, fis-je en faisant couler sur mon visage le masque opaque de la compassion, tout en résistant à l'envie de coller ma baguette de dégénérée de mage noire sous le cou de ce pauvre homme qui ne semblait pas avoir inventé le fil à couper le beurre. »
Puis, je ressortis la fausse lettre de ma poche et je la tripotai comme si ce morceau de papier vierge (qui devait bientôt me servir à noter mes courses) était une correspondance de la plus haute importance. Ce prétexte et le rôle que je m’attribuais m’aidaient à contenir l’appréhension de trouver ma mère juste de l’autre côté de cette fichue porte.
« Désolée, Monsieur, mais je dois vraiment voir Madame Loewy… C’est très important pour ma grand-mère. Et je reprends les cours cet après-midi, je suis un peu pressée. »
L’auxiliaire de soin bredouilla des excuses toutes confuses et me laissa entrer en poussant doucement la porte. Il précisa qu’à cette heure-ci, Cordelia venait de finir son déjeuner (ce qu’ils mangeaient tôt, les vieux dans les hôpitaux !) et qu’elle dormait peut-être. Je hochai la tête et le remerciai à voix basse. Je n’en pouvais plus de l’entendre parler et j’étais ravie qu’il me laisse enfin tranquille. Quand je pensais qu’il en avait enfin terminé avec ses monologues, il crut bon d’ajouter : « s’il y a le moindre souci, je ne suis pas loin. » Je hochai encore la tête. Oh, non, il n’y aurait pas de souci, voyons… Quelle drôle d’idée : je n'étais pas venue pour causer le moindre scandale...
Je pénétrai discrètement dans la chambre de ma vieille mère et je refermai délicatement la porte derrière moi. À gauche de son lit, je remarquai tout de suite le fauteuil roulant qui lui servait de moyen de locomotion à chacune de ses sorties. De l’autre côté, un petit fauteuil destiné aux visiteurs. Sur sa table de chevet, il n’y avait qu’une bouteille d’eau en verre. Pas le moindre bouquet de fleurs, pas de livre de chevet, pas de bijoux, absolument rien de personnel.
Effectivement, Cordelia dormait. Sa bouche était ouverte et un filet de respiration rauque s’échappait de sa gorge. Elle était parfaitement droite dans son lit tout blanc, les doigts rassemblés sur sa poitrine. Si je ne l’avais pas entendue respirer, j’aurais dit qu’elle ressemblait déjà à une morte dans son cercueil. Elle n’avait rien à voir avec le portrait que j’avais dessiné.
J’aurais voulu qu’elle soit éveillée, qu’elle me regarde de son air mauvais et qu’elle m’accuse d’être un monstre de la pire espèce : alors, j’aurais pu lui cracher ses quatre vérités, lui dire qu’elle avait tort, qu’elle n’avait jamais été la mère qu’elle avait rêvé d’être, que j’avais tout oublié d’elle à part ses reproches, parce qu’il ne pouvait rester que le pire qui s’incrustait partout, entre tous les bons moments trop rares que nous avions passés, ces bons souvenirs trop flous qui s’étaient dilués dans l’océan de sa condescendance mal placée. Je lui aurais dit : « Non, Cordelia, je ne suis pas une ordure néfaste et égoïste, je me fous de ce que tu penses de moi, je me fous que tu me considères comme un monstre, et d’ailleurs je me fous que tu sois dans cet état pitoyable, je me fous que tu vives ou que tu meures, je me fous de ton existence, je me fous de tout ce qui te concerne et je suis simplement venue te le dire parce que la seule chose dont je ne me fous pas, dans le fond, c’est l’idée que tu souffres comme j’ai souffert ; parce qu’il y a des choses qu’une mère ne devrait jamais dire à sa fille, jamais, jamais ; et aujourd’hui je me venge ! je te dis des choses qu’une fille ne devrait jamais dire à sa mère et c’est de bonne guerre ; voilà, on est quittes, je te souhaite de crever en sachant que tu as été une mère merdique, et salut ! »
Je lui aurais certainement donné raison. Elle aurait encaissé et elle aurait pensé : pourquoi ai-je donné naissance à une telle pourriture ? Mais ça m’aurait fait du bien quand même et je serais partie la tête haute, avec cet air méprisant tout hérité d’elle-même.
Pourtant, ma colère s’évanouit devant la faiblesse de Cordelia. Mes mots rageurs se dissipèrent dans mon esprit désolé et je les oubliai tous.
Je m’assis sur la chaise des visiteurs qui n’avait sûrement jamais été utilisée depuis le début de son hospitalisation et je contemplai ma mère endormie, qui ressemblait à une si petite chose, toute maigre, toute fripée, toute pâle, totalement inoffensive. Je soupirai longuement, je m’enfonçai dans la chaise et j’attendis qu’elle se réveille. Le silence de sa chambre n’était perturbé que par sa respiration trop forte. J’attendis longtemps. Je voulais savoir ce qu’elle me dirait en se réveillant et en me voyant installée là, juste face à elle, l’observant silencieusement. Dans le fond, j’espérais que ses mots assassins réveillent ma colère et qu’ils me permettent de dire ce que j’avais à dire, moi aussi. Il suffirait qu’elle me traite encore de monstre pour que mon discours enragé sorte naturellement de ma bouche. Allez, Cordelia, réveille-toi, hurle d’effroi et de dégoût, envoie-moi tous tes reproches, ordonne-moi de dégager parce que je pollue ton air ! Permets-moi de te dire à quel point je te hais !
Mais Cordelia Loewy dormait si profondément que même ma présence néfaste ne pouvait l’atteindre. J’aurais pu la forcer à se réveiller. Il m’aurait suffi de la secouer. Surprise, Maman ! C’est ta fille néfaste qui détruit tous ceux qu’elle aime ! Tu te souviens ? Je suis venue te détruire un peu plus, toi aussi ! Histoire de finir le travail, tu vois ?
Cela n’aurait pas été très compliqué. Et pourtant, je ne pus me résoudre à l’extirper de son sommeil. Elle avait l’air paisible : ses songes devaient être plus doux que les miens.
Je l’observai encore longtemps et je m’imbibai de son état de faiblesse extrême. Il me semblait un instant que la mort était un virus contagieux, car plus je la regardais, plus j’avais l’impression que mon cœur se nécrosait. Au bout d’un moment, je sortis le papier vierge de ma poche et je décidai qu’il pouvait devenir autre chose qu’une vulgaire liste de courses. Je saisis ma baguette magique et je traçai ces mots sur la feuille froissée :
Cela avait été plus facile que je ne l’aurais cru. Alors, je compris que j’étais sincère. Cordelia avait été une piètre mère et je lui avais bien rendu la pareille en étant une piètre fille. Et pour cela, j’étais sincèrement navrée. Je déposai le morceau de papier sur la table de chevet. Et puis, je sortis le sachet de dragées surprise de ma poche et je l’observai tristement pendant quelques secondes. Cordelia n’avait probablement plus l’âge d’aimer ce genre de choses. Mais elle comprendrait peut-être que c’était ma façon de signer mon message. Alors, je posai le paquet de dragées surprise sur le papier qui lui était destiné, de façon à le laisser apparaître et qu’il ne tombe pas par terre quand elle saisirait les bonbons.
Ce matin encore, j’étais sûre de ne pas pouvoir trouver la paix tant que je n’aurais pas déversé ma colère sur ma mère. Finalement, je n’avais rien pu lui dire de toute la rancœur qui m’avait rongée chaque fois que j'avais pensé à elle. Et pourtant, ce jour-là, je quittai la Nouvelle Sainte-Mangouste étrangement apaisée.
2021 mots
Arrivée au milieu de la cour pavée de l’hôpital magique que j’avais fréquenté pendant des mois, je fus prise d’un nouveau doute. Il ne concernait pas la validité de ma présence ici mais bien la façon dont je comptais m’infiltrer jusqu’à la chambre de Cordelia. En voyant les patients et leurs visiteurs se promener sur le parvis du bâtiment hospitalier, je me demandais si j’avais raison de vouloir élaborer une stratégie bancale pour atteindre ma propre mère, elle qui ne devait pas recevoir la moindre visite. Les médicomages seraient sûrement ravis que la pauvre vieille ait un peu de compagnie et ils ne seraient probablement pas si difficiles à convaincre… Et cela m’éviterait le désagrément d’une fausse consultation avec un psychomage auquel je n’avais absolument rien à dire. De plus, mon allure avait suffisamment changé depuis ma dernière visite pour qu’on ne se doute de rien… J’avais changé de coupe de cheveux, gagné quelques tatouages aux bras, mon style vestimentaire était aux antipodes de celui d’Yshre, et ma démarche elle-même était tout à fait différente. Je pariais sur le fait qu’on ne me reconnaîtrait pas et qu’on ne me poserait pas trop de questions dérangeantes.
J’entrais donc dans l’hôpital en abandonnant sur la cour pavée mes doutes et j’arborai la confiance de celle dont la présence est tout à fait légitime. À l’accueil, je me présentai sous le nom improvisé de Rebecca Smith, la petite-fille d’une amie de longue date de Cordelia Loewy. Je sortis de ma poche un papier (vierge) que j’agitai sous le regard du chargé d’accueil et je prétextai un message de ma chère grand-mère souffrante à l’attention de sa plus vieille amie. Je posai également mon précieux sachet de dragées surprise sur le comptoir en demandant innocemment à l’employé s’il pensait que Cordelia avait le droit d’en manger. Bien sûr, qu’elle y ait été autorisée ou non, je n’avais aucune intention de lui offrir la moindre friandise. Mon discours s’avéra si convaincant qu’on me demanda simplement d’inscrire mon nom sur le registre des visiteurs et on m’indiqua le service et la chambre de Cordelia. Elle se situait naturellement au service des soins de longue durée, au premier étage de l’aile ouest. C’était là qu’étaient parqués tous les vieux sorciers en fin de vie dont plus personne ne voulait s’occuper, hormis ceux qui étaient justement payés pour le faire. En arpentant les couloirs du service, je conclus qu’il s’agissait de la partie de l’hôpital la plus déprimante. Et celle où l’on sentait la mort encore plus que partout ailleurs. À chaque visage que je croisais, je pensais : « toi, tu ne sortiras jamais d’ici », et je me demandais ce que cela faisait, de savoir qu’on allait mourir bientôt.
Bien entendu, j’ignorais que j’avais déjà expérimenté ce sentiment. Et que je n’avais pas attendu d’être vieille et croulante pour savoir ce que ça faisait, de voir la mort qui vous salue.
Un auxiliaire de soin m’accompagna jusqu’à la porte de la chambre de Cordelia. Il était ravi que je lui rende visite : « elle est tellement seule, vous savez, cette pauvre dame. Elle parle toute seule sans cesse. Ça lui fera du bien d’avoir quelqu’un à qui raconter ses misères. C’est qu’elle a vécu des choses pas faciles. C’est sûrement pour ça que c’est l’une de nos plus jeunes patientes… de sa catégorie, je veux dire. Les sorcières de son âge ne se portent pas si mal, d’habitude, mais elle a fini par perdre la tête. Vraiment, merci, merci beaucoup de venir la voir, ça va beaucoup l’aider, j’en suis sûr ! » et il ne s’arrêtait pas de parler, bla, bla, bla… me répétant à quel point ma mère était une pauvre vieille malheureuse et seule au monde, et encore bla, bla, bla… Il avait continué jusque devant la porte de la chambre. La main sur la poignée, il me regardait avec toute la reconnaissance du monde, son discours n'en finissait pas et il commençait même à m’inclure dedans : « c’est la mère de l’ancienne directrice de Poudlard, vous savez ? Vous l’avez certainement connue, à en juger par votre âge. C’était un secret pour personne que cette femme versait dans la magie noire… m’étonnerait pas qu’elle ait jeté une malédiction à sa propre mère, y a qu’à voir l’état de la pauvre dame. Enfin, quoique, moi aussi je deviendrais fou si j’apprenais que ma gamine était une dégénérée de mage noire… Ah, voilà, la célébrité ne fait pas tout, en fin de compte. »
« Je comprends, oui. C’est tragique, fis-je en faisant couler sur mon visage le masque opaque de la compassion, tout en résistant à l'envie de coller ma baguette de dégénérée de mage noire sous le cou de ce pauvre homme qui ne semblait pas avoir inventé le fil à couper le beurre. »
Puis, je ressortis la fausse lettre de ma poche et je la tripotai comme si ce morceau de papier vierge (qui devait bientôt me servir à noter mes courses) était une correspondance de la plus haute importance. Ce prétexte et le rôle que je m’attribuais m’aidaient à contenir l’appréhension de trouver ma mère juste de l’autre côté de cette fichue porte.
« Désolée, Monsieur, mais je dois vraiment voir Madame Loewy… C’est très important pour ma grand-mère. Et je reprends les cours cet après-midi, je suis un peu pressée. »
L’auxiliaire de soin bredouilla des excuses toutes confuses et me laissa entrer en poussant doucement la porte. Il précisa qu’à cette heure-ci, Cordelia venait de finir son déjeuner (ce qu’ils mangeaient tôt, les vieux dans les hôpitaux !) et qu’elle dormait peut-être. Je hochai la tête et le remerciai à voix basse. Je n’en pouvais plus de l’entendre parler et j’étais ravie qu’il me laisse enfin tranquille. Quand je pensais qu’il en avait enfin terminé avec ses monologues, il crut bon d’ajouter : « s’il y a le moindre souci, je ne suis pas loin. » Je hochai encore la tête. Oh, non, il n’y aurait pas de souci, voyons… Quelle drôle d’idée : je n'étais pas venue pour causer le moindre scandale...
Je pénétrai discrètement dans la chambre de ma vieille mère et je refermai délicatement la porte derrière moi. À gauche de son lit, je remarquai tout de suite le fauteuil roulant qui lui servait de moyen de locomotion à chacune de ses sorties. De l’autre côté, un petit fauteuil destiné aux visiteurs. Sur sa table de chevet, il n’y avait qu’une bouteille d’eau en verre. Pas le moindre bouquet de fleurs, pas de livre de chevet, pas de bijoux, absolument rien de personnel.
Effectivement, Cordelia dormait. Sa bouche était ouverte et un filet de respiration rauque s’échappait de sa gorge. Elle était parfaitement droite dans son lit tout blanc, les doigts rassemblés sur sa poitrine. Si je ne l’avais pas entendue respirer, j’aurais dit qu’elle ressemblait déjà à une morte dans son cercueil. Elle n’avait rien à voir avec le portrait que j’avais dessiné.
J’aurais voulu qu’elle soit éveillée, qu’elle me regarde de son air mauvais et qu’elle m’accuse d’être un monstre de la pire espèce : alors, j’aurais pu lui cracher ses quatre vérités, lui dire qu’elle avait tort, qu’elle n’avait jamais été la mère qu’elle avait rêvé d’être, que j’avais tout oublié d’elle à part ses reproches, parce qu’il ne pouvait rester que le pire qui s’incrustait partout, entre tous les bons moments trop rares que nous avions passés, ces bons souvenirs trop flous qui s’étaient dilués dans l’océan de sa condescendance mal placée. Je lui aurais dit : « Non, Cordelia, je ne suis pas une ordure néfaste et égoïste, je me fous de ce que tu penses de moi, je me fous que tu me considères comme un monstre, et d’ailleurs je me fous que tu sois dans cet état pitoyable, je me fous que tu vives ou que tu meures, je me fous de ton existence, je me fous de tout ce qui te concerne et je suis simplement venue te le dire parce que la seule chose dont je ne me fous pas, dans le fond, c’est l’idée que tu souffres comme j’ai souffert ; parce qu’il y a des choses qu’une mère ne devrait jamais dire à sa fille, jamais, jamais ; et aujourd’hui je me venge ! je te dis des choses qu’une fille ne devrait jamais dire à sa mère et c’est de bonne guerre ; voilà, on est quittes, je te souhaite de crever en sachant que tu as été une mère merdique, et salut ! »
Je lui aurais certainement donné raison. Elle aurait encaissé et elle aurait pensé : pourquoi ai-je donné naissance à une telle pourriture ? Mais ça m’aurait fait du bien quand même et je serais partie la tête haute, avec cet air méprisant tout hérité d’elle-même.
Pourtant, ma colère s’évanouit devant la faiblesse de Cordelia. Mes mots rageurs se dissipèrent dans mon esprit désolé et je les oubliai tous.
Je m’assis sur la chaise des visiteurs qui n’avait sûrement jamais été utilisée depuis le début de son hospitalisation et je contemplai ma mère endormie, qui ressemblait à une si petite chose, toute maigre, toute fripée, toute pâle, totalement inoffensive. Je soupirai longuement, je m’enfonçai dans la chaise et j’attendis qu’elle se réveille. Le silence de sa chambre n’était perturbé que par sa respiration trop forte. J’attendis longtemps. Je voulais savoir ce qu’elle me dirait en se réveillant et en me voyant installée là, juste face à elle, l’observant silencieusement. Dans le fond, j’espérais que ses mots assassins réveillent ma colère et qu’ils me permettent de dire ce que j’avais à dire, moi aussi. Il suffirait qu’elle me traite encore de monstre pour que mon discours enragé sorte naturellement de ma bouche. Allez, Cordelia, réveille-toi, hurle d’effroi et de dégoût, envoie-moi tous tes reproches, ordonne-moi de dégager parce que je pollue ton air ! Permets-moi de te dire à quel point je te hais !
Mais Cordelia Loewy dormait si profondément que même ma présence néfaste ne pouvait l’atteindre. J’aurais pu la forcer à se réveiller. Il m’aurait suffi de la secouer. Surprise, Maman ! C’est ta fille néfaste qui détruit tous ceux qu’elle aime ! Tu te souviens ? Je suis venue te détruire un peu plus, toi aussi ! Histoire de finir le travail, tu vois ?
Cela n’aurait pas été très compliqué. Et pourtant, je ne pus me résoudre à l’extirper de son sommeil. Elle avait l’air paisible : ses songes devaient être plus doux que les miens.
Je l’observai encore longtemps et je m’imbibai de son état de faiblesse extrême. Il me semblait un instant que la mort était un virus contagieux, car plus je la regardais, plus j’avais l’impression que mon cœur se nécrosait. Au bout d’un moment, je sortis le papier vierge de ma poche et je décidai qu’il pouvait devenir autre chose qu’une vulgaire liste de courses. Je saisis ma baguette magique et je traçai ces mots sur la feuille froissée :
[Je suis désolée de t’avoir fait du mal.]
Cela avait été plus facile que je ne l’aurais cru. Alors, je compris que j’étais sincère. Cordelia avait été une piètre mère et je lui avais bien rendu la pareille en étant une piètre fille. Et pour cela, j’étais sincèrement navrée. Je déposai le morceau de papier sur la table de chevet. Et puis, je sortis le sachet de dragées surprise de ma poche et je l’observai tristement pendant quelques secondes. Cordelia n’avait probablement plus l’âge d’aimer ce genre de choses. Mais elle comprendrait peut-être que c’était ma façon de signer mon message. Alors, je posai le paquet de dragées surprise sur le papier qui lui était destiné, de façon à le laisser apparaître et qu’il ne tombe pas par terre quand elle saisirait les bonbons.
Ce matin encore, j’étais sûre de ne pas pouvoir trouver la paix tant que je n’aurais pas déversé ma colère sur ma mère. Finalement, je n’avais rien pu lui dire de toute la rancœur qui m’avait rongée chaque fois que j'avais pensé à elle. Et pourtant, ce jour-là, je quittai la Nouvelle Sainte-Mangouste étrangement apaisée.
2021 mots
Fin