Les dragons se cachent pour mourir
Jeudi 21 juillet 2050
180, Buck Street — Londres
20 ans
La clochette retentit au-dessus de ma tête lorsque je pousse la porte d'entrée du salon de tatouage de Marshall. Comme souvent lorsque j'arrive le jeudi, ce dernier se trouve dans la pièce principale, en train de travailler sur un client plus ou moins vêtu. Mon regard croise le sien ; il me salue joyeusement, je me contente d'un geste du menton. Sur ce bref échange, je me dirige aussitôt vers l'étage. C'est étrange de voir à quel point on peut s'habituer à de nouveaux lieux : alors que les premiers jeudis je me sentais encore mal à l'aise dans cette maison que je ne connaissais pas, avec la présence envahissante du propriétaire au rez-de-chaussée, désormais, cinq mois après, tout me semble familier ici. L'odeur, les marches qui craquent sous mes pas, la sensation rêche du mur de la cage d'escaliers sous la pulpe de mes doigts, l'odeur qui s'échappe de la cuisine, la luminosité dans les différentes pièces, la silhouette de Kristen assise sur la chaise. Tout est exactement comme je l'ai laissé jeudi dernier et j'en ressens un bien-être déstabilisant qui est tout ce que je cherche à oublier lorsque je quitte cet appartement pour retrouver mon morne quotidien. Retrouver tout cela me fait me sentir bien ; et je me sens mal dès que je le quitte. J'essaie d'oublier, tandis que je grimpe les escaliers jusqu'à la cuisine, combien ça m'effraie, cette joie qui me fait tourner la tête quand je rejoins Kristen chez elle.
Lorsque j'arrive dans la cuisine au second étage de l'appartement Londonien, j'ai la surprise de trouver la pièce vide. Pas de trace de Kristen et, chose étonnante, la table est totalement vide. Pas de fondant du chaudron, pas de tasse sortie, pas de service à thé, pas d'assiette contenant des sucreries, pas l'éternel cendrier pour accueillir les cendres de nos cigarettes. Rien. La table est vide, la pièce est vide. Je m'immobilise sur le seuil, les sourcils froncés. Je suis venue (presque) tous les jeudis depuis fin janvier et Kristen n'a pas oublié une seule fois de remplir la table de friandises (bien qu'elle ait été, après notre premier rendez-vous, un peu plus modérée sur le nombre de sucreries et autres bonnes choses à proposer pour l'heure du thé). Et surtout, jamais elle n'a été ailleurs qu'assise sur cette chaise ou présente dans la cuisine lors de mon arrivée. Il faut dire que je suis toujours à l'heure et qu'elle l'est également. Alors où est-elle ?
L'espace d'une demi-seconde qui paraît durer l'éternité tant la douleur qui fait s'effondrer mon cœur est forte, j'imagine qu'elle est partie sans me dire au revoir, tout simplement partie comme elle l'a déjà fait par le passé. Un abandon pur et simple sans prévenir qui que ce soit. La façon dont mon cœur tombe à l'intérieur de moi est particulièrement douloureuse et me coupe le souffle. Une peine insupportable m'étrangle. Il me faut un moment pour réaliser qu'il y a d'autres explications que l'abandon à son absence dans la cuisine. Déglutissant péniblement, je baisse les yeux sur le bracelet qui ne me quitte plus. Je résiste à l'envie de lui envoyer la lettre qui signifierait : j'ai besoin de vous, maintenant. Une grande douleur s'est éveillée dans mon ventre, comme si mes entrailles prenaient feu. J'ai dû mal à la contenir.
Je fais lentement demi-tour en essayant mentalement de me rassurer : elle doit être dans sa chambre, elle doit être dans sa chambre, me répété-je en boucle. Mais j'ai beau me la répéter, en descendant les escaliers jusqu'au palier du premier étage, la douleur s'affirme dans mon ventre — mon appréhension force mon cœur à rebondir encore et encore. Quand je pose la main sur la poignet de la porte de sa chambre, j'ai les doigts qui tremblent. J'oublie de toquer contre le battant. J'ouvre la porte, persuadée de trouver la pièce vide.
Une vague de soulagement me renverse : elle est là. Kristen se trouve sur son lit. Mais mes épaules ne se relâchent pas. Malgré mon soulagement, une alarme s'allume dans mon esprit quand je la vois recroquevillée sur les draps, penchée une feuille qu'elle maltraite à grands coups de fusain violents, le visage caché par une capuche noire. Son corps, à vrai dire, se perd dans un immense pull qui me rappelle de mauvais souvenirs. Au lieu de diminuer, la douleur dans mon ventre grandit. Un grand froid me m'envahit.
« Tu fais quoi ? »
La question fuse, brute et directe. Mes doigts sont crispés sur la poignet. Le tutoiement est la personnification même de l'immense crainte qui prend possession de moi ; la définition même de la glace qui a remplacé mon sang dans mes veines. Parce que ces cinq derniers mois, depuis notre premier tête à tête sur le plateau écossais, Kristen n'a plus jamais porté ces horribles hoodies qui ne lui vont pas, elle n'a plus jamais dessiné devant moi, elle n'a jamais mis sur sa tête ce truc moldu que je vois sur ses oreilles et qui fait de la musique, jamais elle ne s'est avachie devant moi comme elle l'est, là. Rien, absolument rien dans sa silhouette n'est elle. C'est flagrant. C'est douloureux. Après le grand froid, c'est une vague de chaleur qui me monte à la tête — une rage ardente que je ne sais pas comment exprimer.
J'avance d'un pas dans la pièce, lentement, pour pouvoir refermer la porte derrière moi. Mais au lieu d'avancer devant elle, je reste là où je suis, immobile, effrayée, tétanisée, incapable de me détourner du visage que j'ai appris à associer à Kristen ces derniers mois. J'y suis parvenue avec tant de facilité que j'ai oublié. J'ai oublié qu'elle s'était invitée dans un corps qui n'est pas le sien.
180, Buck Street — Londres
20 ans
La clochette retentit au-dessus de ma tête lorsque je pousse la porte d'entrée du salon de tatouage de Marshall. Comme souvent lorsque j'arrive le jeudi, ce dernier se trouve dans la pièce principale, en train de travailler sur un client plus ou moins vêtu. Mon regard croise le sien ; il me salue joyeusement, je me contente d'un geste du menton. Sur ce bref échange, je me dirige aussitôt vers l'étage. C'est étrange de voir à quel point on peut s'habituer à de nouveaux lieux : alors que les premiers jeudis je me sentais encore mal à l'aise dans cette maison que je ne connaissais pas, avec la présence envahissante du propriétaire au rez-de-chaussée, désormais, cinq mois après, tout me semble familier ici. L'odeur, les marches qui craquent sous mes pas, la sensation rêche du mur de la cage d'escaliers sous la pulpe de mes doigts, l'odeur qui s'échappe de la cuisine, la luminosité dans les différentes pièces, la silhouette de Kristen assise sur la chaise. Tout est exactement comme je l'ai laissé jeudi dernier et j'en ressens un bien-être déstabilisant qui est tout ce que je cherche à oublier lorsque je quitte cet appartement pour retrouver mon morne quotidien. Retrouver tout cela me fait me sentir bien ; et je me sens mal dès que je le quitte. J'essaie d'oublier, tandis que je grimpe les escaliers jusqu'à la cuisine, combien ça m'effraie, cette joie qui me fait tourner la tête quand je rejoins Kristen chez elle.
Lorsque j'arrive dans la cuisine au second étage de l'appartement Londonien, j'ai la surprise de trouver la pièce vide. Pas de trace de Kristen et, chose étonnante, la table est totalement vide. Pas de fondant du chaudron, pas de tasse sortie, pas de service à thé, pas d'assiette contenant des sucreries, pas l'éternel cendrier pour accueillir les cendres de nos cigarettes. Rien. La table est vide, la pièce est vide. Je m'immobilise sur le seuil, les sourcils froncés. Je suis venue (presque) tous les jeudis depuis fin janvier et Kristen n'a pas oublié une seule fois de remplir la table de friandises (bien qu'elle ait été, après notre premier rendez-vous, un peu plus modérée sur le nombre de sucreries et autres bonnes choses à proposer pour l'heure du thé). Et surtout, jamais elle n'a été ailleurs qu'assise sur cette chaise ou présente dans la cuisine lors de mon arrivée. Il faut dire que je suis toujours à l'heure et qu'elle l'est également. Alors où est-elle ?
L'espace d'une demi-seconde qui paraît durer l'éternité tant la douleur qui fait s'effondrer mon cœur est forte, j'imagine qu'elle est partie sans me dire au revoir, tout simplement partie comme elle l'a déjà fait par le passé. Un abandon pur et simple sans prévenir qui que ce soit. La façon dont mon cœur tombe à l'intérieur de moi est particulièrement douloureuse et me coupe le souffle. Une peine insupportable m'étrangle. Il me faut un moment pour réaliser qu'il y a d'autres explications que l'abandon à son absence dans la cuisine. Déglutissant péniblement, je baisse les yeux sur le bracelet qui ne me quitte plus. Je résiste à l'envie de lui envoyer la lettre qui signifierait : j'ai besoin de vous, maintenant. Une grande douleur s'est éveillée dans mon ventre, comme si mes entrailles prenaient feu. J'ai dû mal à la contenir.
Je fais lentement demi-tour en essayant mentalement de me rassurer : elle doit être dans sa chambre, elle doit être dans sa chambre, me répété-je en boucle. Mais j'ai beau me la répéter, en descendant les escaliers jusqu'au palier du premier étage, la douleur s'affirme dans mon ventre — mon appréhension force mon cœur à rebondir encore et encore. Quand je pose la main sur la poignet de la porte de sa chambre, j'ai les doigts qui tremblent. J'oublie de toquer contre le battant. J'ouvre la porte, persuadée de trouver la pièce vide.
Une vague de soulagement me renverse : elle est là. Kristen se trouve sur son lit. Mais mes épaules ne se relâchent pas. Malgré mon soulagement, une alarme s'allume dans mon esprit quand je la vois recroquevillée sur les draps, penchée une feuille qu'elle maltraite à grands coups de fusain violents, le visage caché par une capuche noire. Son corps, à vrai dire, se perd dans un immense pull qui me rappelle de mauvais souvenirs. Au lieu de diminuer, la douleur dans mon ventre grandit. Un grand froid me m'envahit.
« Tu fais quoi ? »
La question fuse, brute et directe. Mes doigts sont crispés sur la poignet. Le tutoiement est la personnification même de l'immense crainte qui prend possession de moi ; la définition même de la glace qui a remplacé mon sang dans mes veines. Parce que ces cinq derniers mois, depuis notre premier tête à tête sur le plateau écossais, Kristen n'a plus jamais porté ces horribles hoodies qui ne lui vont pas, elle n'a plus jamais dessiné devant moi, elle n'a jamais mis sur sa tête ce truc moldu que je vois sur ses oreilles et qui fait de la musique, jamais elle ne s'est avachie devant moi comme elle l'est, là. Rien, absolument rien dans sa silhouette n'est elle. C'est flagrant. C'est douloureux. Après le grand froid, c'est une vague de chaleur qui me monte à la tête — une rage ardente que je ne sais pas comment exprimer.
J'avance d'un pas dans la pièce, lentement, pour pouvoir refermer la porte derrière moi. Mais au lieu d'avancer devant elle, je reste là où je suis, immobile, effrayée, tétanisée, incapable de me détourner du visage que j'ai appris à associer à Kristen ces derniers mois. J'y suis parvenue avec tant de facilité que j'ai oublié. J'ai oublié qu'elle s'était invitée dans un corps qui n'est pas le sien.
Les dragons se cachent pour mourir
Nous sommes jeudi, il est bientôt dix-sept heures. Je sais qu’il se passe habituellement quelque chose d’important, le jeudi à dix-sept heures : ce sont les rendez-vous de Kristen et Aelle, c’est comme ça toutes les semaines depuis des mois. Depuis des mois, je les observe de très loin, elles qui se chamaillent, qui échangent à propos des mystères de la magie et des impossibilités supposées du monde, elles qui fument des clopes et qui boivent du thé, qui se lancent des regards tantôt noirs, tantôt tendres, tantôt déçus et tantôt inquiets, j’entends Kristen donner des ordres et je vois Aelle se refermer sur elle-même quand elle refuse de répondre aux exigences de la sorcière noire, je subis leurs disputes et leurs réconciliations… Nous sommes jeudi, il est bientôt dix-sept heures, mais aujourd’hui, rien de tout cela n’aura lieu. Je n’ai pas préparé le thé. Je n’ai pas installé de sucreries sur la table. J’ai détaché le bracelet qui me relie à Aelle de mon poignet et je l’ai gentiment posé sur le bureau de ma chambre, caché sous un tas de feuilles. Le jour du thé, qui réunit Kristen et Aelle, n’a pas lieu d’être : Kristen n’existe plus. Si je ne fais rien pour perpétuer cette nouvelle tradition qu’elles ont créée, si j’évite d’y penser, le jour du thé cessera d’exister lui aussi, il n’y aura plus de traces de l’influence de Kristen dans ma vie.
Alors, je me suis réfugiée dans ma chambre, je suis en tailleur sur le lit que je n’ai pas fait depuis ce matin, un casque audio est enfoncé sur mon crâne et il balance du bruit qui me coupe du monde, ça fait boum, boum, boum, ça grince, c’est un savant mélange entre du rock et de la techno, c’est perché et étrange, ça remplit parfaitement ma tête. Je porte un sweat trop grand, ma capuche cache mon crâne et ça me donne un peu l’impression d’être invisible – peut-être espérais-je qu’Aelle, si elle venait, ne me verrait pas.
Entre mes mollets, il y a une grande feuille de papier canson que je bousille au fusain : je la gribouille en noir pour tout remplir, sans but, sans vision artistique. Mes mains sont toutes noires aussi et de la poudre sombre salit mes draps mais je m’en fiche pas mal.
Si bien enfoncée dans mon détachement, je ne vois pas Aelle entrer. Je n’entends pas non plus sa voix. Tout ce que je vois, c’est le noir qui se propage sur le papier blanc, sur mes mains et mes draps, tout ce que j’entends, c’est boum, boum, ratata-tatata. Si je reste dans ma bulle jusqu’à dix-huit heures, dix-neuf heures, et même encore plus tard, si j’ignore tout du monde, peut-être finira-t-il par ne plus se soucier de mon existence, je disparaîtrai, on me laissera tranquille, tout continuera sans moi et je n’aurai plus besoin de rien…
Alors je continue de griffonner sur ma feuille, j’appuie plus fort – trop fort - et la poudre du fusain se répand partout. Dans mes oreilles, la playlist "classic tech" se déroule, la musique électronique trop étrange se tait et une autre se lance. Une voix robotique répète encore et encore : INVADERS MUST DIE. INVADERS MUST DIE. INVADERS MUST DIE.
@Aelle Bristyle
Alors, je me suis réfugiée dans ma chambre, je suis en tailleur sur le lit que je n’ai pas fait depuis ce matin, un casque audio est enfoncé sur mon crâne et il balance du bruit qui me coupe du monde, ça fait boum, boum, boum, ça grince, c’est un savant mélange entre du rock et de la techno, c’est perché et étrange, ça remplit parfaitement ma tête. Je porte un sweat trop grand, ma capuche cache mon crâne et ça me donne un peu l’impression d’être invisible – peut-être espérais-je qu’Aelle, si elle venait, ne me verrait pas.
Entre mes mollets, il y a une grande feuille de papier canson que je bousille au fusain : je la gribouille en noir pour tout remplir, sans but, sans vision artistique. Mes mains sont toutes noires aussi et de la poudre sombre salit mes draps mais je m’en fiche pas mal.
Si bien enfoncée dans mon détachement, je ne vois pas Aelle entrer. Je n’entends pas non plus sa voix. Tout ce que je vois, c’est le noir qui se propage sur le papier blanc, sur mes mains et mes draps, tout ce que j’entends, c’est boum, boum, ratata-tatata. Si je reste dans ma bulle jusqu’à dix-huit heures, dix-neuf heures, et même encore plus tard, si j’ignore tout du monde, peut-être finira-t-il par ne plus se soucier de mon existence, je disparaîtrai, on me laissera tranquille, tout continuera sans moi et je n’aurai plus besoin de rien…
Alors je continue de griffonner sur ma feuille, j’appuie plus fort – trop fort - et la poudre du fusain se répand partout. Dans mes oreilles, la playlist "classic tech" se déroule, la musique électronique trop étrange se tait et une autre se lance. Une voix robotique répète encore et encore : INVADERS MUST DIE. INVADERS MUST DIE. INVADERS MUST DIE.
@Aelle Bristyle
Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken | ▶
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Les dragons se cachent pour mourir
Le silence s'alourdit et devient insupportable. Les coups de fusain résonnent violemment, le bruit de la feuille qui se froisse est plus fort que celui de ma propre respiration. Tendue, j'attends. Qu'elle lève la tête, qu'elle m'aperçoive, qu'elle enlève ce truc sur ses oreilles et éclate de rire : ah tu y as cru, hein ! Et elle enlèverait son pull d'un geste, dévoilant dessous l'une de ces charmantes chemises qu'elle porte habituellement. C'est incohérent, cela n'arrivera pas parce que jamais Kristen n'aurait fait une telle blague, mais pourtant j'y crois, je l'espère. Mais rien n'arrive. La fille qui n'est pas Kristen et qui est assise sur le lit ne répond pas, elle ne bouge pas, elle ne se tourne pas ; elle continue de malmener sa feuille à coups de fusain, à y passer sa rage. Son visage m'est à peine visible car sa capuche le couvre. Je ne vois qu'une silhouette recroquevillée qui est Kristen sans l'être.
Mon soulagement de la retrouver dans la chambre, ce qui signifie qu'elle ne s'est pas enfuie et qu'elle ne m'a pas abandonnée, s'envole. Ne reste que le bruit sourd de mon cœur tombé tout au fond de moi qui bat douloureusement. Ce pull, cette attitude, ce serre-tête qui fait de la musique sur ses oreilles... Toutes ces choses sont elle, l'autre. Celle que j'ai agressée dans la forêt il y a une éternité. Celle que j'ai trouvée la première fois que je suis venue dans ce salon de tatouage, celle que j'ai affrontée le jour où j'étais persuadée qu'elle n'était qu'une connaissance de Kristen. Maintenant, je sais qu'elle est le corps que Kristen occupe je ne sais trop comment en attendant de pouvoir retrouver possession du sien. Ou quelque chose comme ça. Je ne pas trop. Je ne suis pas certaine de vouloir savoir, je me contente d'accepter que c'est elle dans ce corps, qu'elle est avec moi. Sauf qu'aujourd'hui, elle n'est pas avec moi.
Une angoisse dévorante me brûle de l'intérieur. J'ai peur, tout à coup, qu'elle ne soit réellement plus là. Et si elle ne revenait plus jamais ? Et si Yshre avait retrouvé le contrôle du corps, si elle avait effacé la présence de Kristen dans sa tête ? Mes pensées se mélangent et s'embrouillent, elles prennent de l'ampleur, je perds le contrôle que j'ai sur elles, ne reste que le hurlement aiguë de ma terreur.
Je me mets en mouvement sans l'avoir prévu. Un instant j'étais devant la porte, l'instant suivant j'avale la distance qui nous sépare. Trois pas rapides qui m'amènent juste devant elle, juste devant le lit, sans qu'aucun autre mot ne soit prononcé. Et sans lui laisser le temps de relever la tête pour me lancer au visage son regard de menteuse et d'emmerdeuse que je ne veux pas voir, je donne un grand coup dans le truc en plastique qui lui enserre le crâne et qui diffuse de la musique dans ses oreilles je ne sais trop comment.
J'attrape en même temps sa capuche pour la forcer à dévoiler son visage. Je la force à me remarquer. À m'entendre. À me regarder. À m'affronter. Debout devant le lit, je fais peser sur elle toute la force de mon regard noir dont l'éclat est assombri par mes sourcils froncés et le masque de colère dans lequel sont enfermés les traits de mon visage.
Mon soulagement de la retrouver dans la chambre, ce qui signifie qu'elle ne s'est pas enfuie et qu'elle ne m'a pas abandonnée, s'envole. Ne reste que le bruit sourd de mon cœur tombé tout au fond de moi qui bat douloureusement. Ce pull, cette attitude, ce serre-tête qui fait de la musique sur ses oreilles... Toutes ces choses sont elle, l'autre. Celle que j'ai agressée dans la forêt il y a une éternité. Celle que j'ai trouvée la première fois que je suis venue dans ce salon de tatouage, celle que j'ai affrontée le jour où j'étais persuadée qu'elle n'était qu'une connaissance de Kristen. Maintenant, je sais qu'elle est le corps que Kristen occupe je ne sais trop comment en attendant de pouvoir retrouver possession du sien. Ou quelque chose comme ça. Je ne pas trop. Je ne suis pas certaine de vouloir savoir, je me contente d'accepter que c'est elle dans ce corps, qu'elle est avec moi. Sauf qu'aujourd'hui, elle n'est pas avec moi.
Une angoisse dévorante me brûle de l'intérieur. J'ai peur, tout à coup, qu'elle ne soit réellement plus là. Et si elle ne revenait plus jamais ? Et si Yshre avait retrouvé le contrôle du corps, si elle avait effacé la présence de Kristen dans sa tête ? Mes pensées se mélangent et s'embrouillent, elles prennent de l'ampleur, je perds le contrôle que j'ai sur elles, ne reste que le hurlement aiguë de ma terreur.
Je me mets en mouvement sans l'avoir prévu. Un instant j'étais devant la porte, l'instant suivant j'avale la distance qui nous sépare. Trois pas rapides qui m'amènent juste devant elle, juste devant le lit, sans qu'aucun autre mot ne soit prononcé. Et sans lui laisser le temps de relever la tête pour me lancer au visage son regard de menteuse et d'emmerdeuse que je ne veux pas voir, je donne un grand coup dans le truc en plastique qui lui enserre le crâne et qui diffuse de la musique dans ses oreilles je ne sais trop comment.
J'attrape en même temps sa capuche pour la forcer à dévoiler son visage. Je la force à me remarquer. À m'entendre. À me regarder. À m'affronter. Debout devant le lit, je fais peser sur elle toute la force de mon regard noir dont l'éclat est assombri par mes sourcils froncés et le masque de colère dans lequel sont enfermés les traits de mon visage.
Les dragons se cachent pour mourir
INVADERS MUST… Boing ! Une main avait fait voler mon casque et il était tombé par terre, au pied de mon lit. Ce n'était peut-être pas le but de la manœuvre, mais en volant, la partie en plastique de l’objet avait tapé contre ma tempe.
Aelle, pensai-je immédiatement, tout en me passant la main sur le côté de mon crâne – j’y laisserai une vilaine marque noire de fusain.
La jeune sorcière retira de force la capuche qui couvrait ma tête et je relevai les yeux vers elle. Elle portait son masque de colère. Je pouvais bien la comprendre, dans le fond : elle ne venait pas pour moi. Elle faisait tout ce chemin chaque jeudi pour voir sa folle d’ex-directrice. Elle avait le droit d’être frustrée et en colère, même si je désapprouvais fermement l’attachement morbide qu’elle ressentait envers cette femme néfaste.
Pourquoi fallait-il que tu te pointes aujourd’hui comme tous les putains de jeudis, Aelle ?
Mes yeux fixaient les siens, ma bouche demeurait parfaitement close. Je savais bien qu’elle risquait de venir et pourtant, j’avais tant espéré qu’elle pressente l’absence de Kristen Loewy, qu’elle comprenne que cela ne servait à rien de venir aujourd’hui, que c’était fini, tout ça, qu’il n’y en aurait plus, des jeudis, et surtout j'aurais voulu ne pas avoir besoin de lui expliquer quoi que ce soit, que tout se déroule à l’image d’une lente rupture provoquée par l’absence.
Mais bien sûr, elle était là, elle n’avait reçu aucun oracle lui intimant de renoncer au jour du thé.
Je voulus me débarrasser d’elle au plus vite. Je réfléchis à ce que je pourrais dire. Rentre chez toi, elle est morte. Simple et efficace. J’ai gagné, Kristen Loewy n’existe plus. Cruel et provocateur. Je suis désolée, Aelle, tu ne la trouveras plus ici. Mystérieux et compatissant. L’apathie provoquée par l’absurdité de cette histoire m’aurait fait pencher vers la première option, le sentiment de triomphe m’aurait fait choisir la deuxième et l’envie d'éviter de me prendre une baffe en plein visage m’aurait dirigée vers la troisième.
J’ouvris la bouche et je couvris ma voix de froideur :
« Rentr… »
Et je ne pus aller plus loin. Ma mâchoire se resserra si bien que je sentis très vite la douleur dans les muscles de mon visage. Mon cœur battait très fort dans ma poitrine et mes yeux me chatouillaient, comme lorsqu’ils s’apprêtent à se remplir de liquide salé. La tristesse ne m’avait pas semblé faire partie de la gamme de sentiments censés me traverser. J’avais retrouvé ma liberté, je n’aurais plus qu’à vivre chaque jour à la recherche de l’insouciance, me contenter de mon petit boulot, écouter de la musique très fort, dessiner, regarder des séries avec Marshall, boire un peu, beaucoup. Vivre tout ce que j’avais vécu des mois auparavant avec un avantage : je n’aurais plus besoin de me poser la question de qui j’étais, ce que j’avais vécu, qui était cette sorcière qui vivait dans ma tête. Elle était Kristen Loewy et elle était morte, elle ne pouvait plus rien me faire, il fallait la laisser disparaître pour de bon, qu’elle puisse lâcher prise… C’était heureux, non ?
J’aurais pu me forcer à y croire. Me persuader qu’elle n’était pas moi et qu’elle s’était évaporée pour de bon. Il me fallait tuer le chagrin, puisque c’était le sien.
Les mensonges sont plus faciles à proférer quand on les délivre très vite. Je pris une profonde inspiration pour me donner du courage et je lâchai d'un coup, comme on arrache un pansement :
« Rentre chez toi. Ça y est, elle t’a abandonnée. »
Aelle, pensai-je immédiatement, tout en me passant la main sur le côté de mon crâne – j’y laisserai une vilaine marque noire de fusain.
La jeune sorcière retira de force la capuche qui couvrait ma tête et je relevai les yeux vers elle. Elle portait son masque de colère. Je pouvais bien la comprendre, dans le fond : elle ne venait pas pour moi. Elle faisait tout ce chemin chaque jeudi pour voir sa folle d’ex-directrice. Elle avait le droit d’être frustrée et en colère, même si je désapprouvais fermement l’attachement morbide qu’elle ressentait envers cette femme néfaste.
Pourquoi fallait-il que tu te pointes aujourd’hui comme tous les putains de jeudis, Aelle ?
Mes yeux fixaient les siens, ma bouche demeurait parfaitement close. Je savais bien qu’elle risquait de venir et pourtant, j’avais tant espéré qu’elle pressente l’absence de Kristen Loewy, qu’elle comprenne que cela ne servait à rien de venir aujourd’hui, que c’était fini, tout ça, qu’il n’y en aurait plus, des jeudis, et surtout j'aurais voulu ne pas avoir besoin de lui expliquer quoi que ce soit, que tout se déroule à l’image d’une lente rupture provoquée par l’absence.
Mais bien sûr, elle était là, elle n’avait reçu aucun oracle lui intimant de renoncer au jour du thé.
Je voulus me débarrasser d’elle au plus vite. Je réfléchis à ce que je pourrais dire. Rentre chez toi, elle est morte. Simple et efficace. J’ai gagné, Kristen Loewy n’existe plus. Cruel et provocateur. Je suis désolée, Aelle, tu ne la trouveras plus ici. Mystérieux et compatissant. L’apathie provoquée par l’absurdité de cette histoire m’aurait fait pencher vers la première option, le sentiment de triomphe m’aurait fait choisir la deuxième et l’envie d'éviter de me prendre une baffe en plein visage m’aurait dirigée vers la troisième.
J’ouvris la bouche et je couvris ma voix de froideur :
« Rentr… »
Et je ne pus aller plus loin. Ma mâchoire se resserra si bien que je sentis très vite la douleur dans les muscles de mon visage. Mon cœur battait très fort dans ma poitrine et mes yeux me chatouillaient, comme lorsqu’ils s’apprêtent à se remplir de liquide salé. La tristesse ne m’avait pas semblé faire partie de la gamme de sentiments censés me traverser. J’avais retrouvé ma liberté, je n’aurais plus qu’à vivre chaque jour à la recherche de l’insouciance, me contenter de mon petit boulot, écouter de la musique très fort, dessiner, regarder des séries avec Marshall, boire un peu, beaucoup. Vivre tout ce que j’avais vécu des mois auparavant avec un avantage : je n’aurais plus besoin de me poser la question de qui j’étais, ce que j’avais vécu, qui était cette sorcière qui vivait dans ma tête. Elle était Kristen Loewy et elle était morte, elle ne pouvait plus rien me faire, il fallait la laisser disparaître pour de bon, qu’elle puisse lâcher prise… C’était heureux, non ?
J’aurais pu me forcer à y croire. Me persuader qu’elle n’était pas moi et qu’elle s’était évaporée pour de bon. Il me fallait tuer le chagrin, puisque c’était le sien.
Les mensonges sont plus faciles à proférer quand on les délivre très vite. Je pris une profonde inspiration pour me donner du courage et je lâchai d'un coup, comme on arrache un pansement :
« Rentre chez toi. Ça y est, elle t’a abandonnée. »
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Les dragons se cachent pour mourir
Arrachée à son monde musical, extirpée de l'obscurité rassurante de sa capuche, Yshre ne peut que lever les yeux vers moi et se confronter à ma présence. Elle le fait sans effusion, sans cri de surprise. Elle se contente de porter la main à son crâne et de se barbouiller de fusain, ce qui la fait encore moins ressembler à celle qu'elle devrait être. Mon cœur se crispe violemment, alors même que je pensais qu'il ne pouvait pas se serrer davantage ; j'ai mal de voir cette jeune femme, j'ai mal de me souvenir que ma directrice n'est plus exactement qui elle était et j'ai mal de me rappeler brusquement, alors que j'ai eu plaisir à l'oublier ces derniers mois, que tout ça est tellement fragile. Tout ça, elle dans cette tête qui ne lui appartient pas, Yshre qui revient parfois au devant de la scène alors qu'elle ne le devrait pas. Tout ça, Kristen que je ne vois pas se refléter dans le regard vide qu'Yshre lève sur moi.
Je me fais violence pour ne pas lui sauter dessus. J'ai une envie soudaine, comme une pulsion, qui me fait serrer les poings pour ne pas que mes bras se lèvent en direction de sa gorge pour la serrer entre mes doigts. Je résiste tant bien que mal, les mâchoires crispées, le souffle court, les yeux baissé vers cette fille qui ouvre la bouche... Pour ne rien dire.
Son hésitation et son silence soudain étouffe ma violence. Les bras ballants, la frustration bloquée au creux du corps, j'attends qu'elle termine sa phrase, suspendue dans ce moment où elle seule, cette traite qui n'a rien à faire dans cette tête, est maîtresse des révélations à venir. Me cache-t-elle consciemment ce qu'elle sait ? Essaie-t-elle de me faire souffrir ? Si je m'en persuade d'abord, le temps d'une demi-seconde, cela ne peut durer car je vois sous mes yeux son visage se transformer et se parer d'un voile de tristesse qui me déchire l'âme, parce que c'est le visage que j'associe désormais à Kristen Loewy et que les rares fois où j'ai vu ses nouveaux traits se couvrir d'une telle tristesse m'ont affaiblie autant qu'elles l'ont affaiblie elle.
Ma gorge est tellement nouée que j'ai du mal à respirer. J'ouvre la bouche, mais ne dit rien. Je la referme. Mon cœur bat fort, douloureusement, comme un coup de marteau sur un mur que l'on essaie de démolir. Ses battements remontent jusque dans ma gorge, malmènent mon estomac, me font tourner la tête. Mes jambes tremblent sous l'afflux d'émotions. Alors quand elle débite ce qu'elle croit être une vérité et que ce qu'elle croit être la vérité me brise le cœur, je ne peux que réagir à l'instinct.
Je me jette sur elle. Mon genou s'enfonce dans le matelas, sa feuille couverte de fusain écrasée sous mon poids. L'instant d'après, son corps se retrouve maladroitement plaqué sur le lit, mon visage à deux centimètres du sien. J'éructe d'une colère qui déforme sauvagement mes traits. Ma vision est brouillée, je suis incapable de penser, incapable de réfléchir. Mes doigts serrés sur ses épaules, proches de son cou.
« Elle est où ? » crié-je à quelques centimètres seulement de son visage.
Je me rends compte au moment même où je prononce ces mots qu'ils n'ont aucune cohérence et surtout aucune importance. Dans un mouvement violent, je secoue la fille et l'écrase de tout mon poids sur le matelas.
« T'es pas Yshre ! »
Je le lui hurle. Je la secoue violement. Dans mon esprit, tout est blanc. Mes pensées sont blanches, mes émotions sont blanches, plus rien n'a de sens. Il n'y a que le besoin de rétablir la vérité, de la hurler, de la faire rentrer dans cette tête que je secoue. À l'aide de coups de poing, si nécessaire.
« Tu n'es pas Yshre ! »
Ma voix racle contre ma gorge et se casse. Ma poigne gagne en puissance, mais mes bras se mettent à trembler, comme l'entièreté de mon corps. Elle ne peut pas être Yshre, elle ne peut pas. Elle ne peut pas, elle ne peut pas. Parce que si c'est vrai, cela signifie qu'elle a raison. Que Kristen est partie, qu'elle m'a... Mais c'est impossible, elle ne peut pas, ce n'est pas vrai tout ça, ce n'était pas un mensonge tout ce qui est arrivé ces derniers mois, ce n'était pas des fausses promesses, ce n'était pas des mots en l'air, ce n'était pas des mensonges. Ce n'est pas vrai, elle ment, elle fait semblant, Kristen est là, à portée de mains. N'est-ce pas ?
Je ne sens pas mon visage se couvrir de larmes, mais je vois ma vision se brouiller et devenir floue. J'ai à peine conscience du côté de mes mains qui s'enfoncent dans son cou, à peine conscience de l'effort que c'est de la maintenir dans cette position, à peine conscience de la force de ma poigne, née du désespoir. Mais j'ai conscience du trou qui s'est ouvert dans ma poitrine et de la peur incommensurable qui grimpe en moi. Du genre qui peut briser une vie, qui peut fendre une âme en deux. Je ne peux pas... Je suis incapable de... Alors je serre, tout simplement, je serre mes doigts autour de son pull, sur ses épaules et je la secoue encore une fois violemment, comme si j'espérais faire ainsi disparaître Yshre et faire revenir Kristen.
À vrai dire, je n'espère rien. Je ne veux rien. Je n'attends rien. J'ai seulement besoin de lui faire du mal et d'effacer ces mots qu'elle a prononcé. D'effacer le tremblement de terre que le mot « abandonner » a fait naître en moi.
Abandonner.
Elle l'a fait une fois, elle recommencera une seconde fois.
Abandonner.
Kristen Loewy m'a abandonnée.
Elle m'a abandonnée.
Je suis seule, ne reste que la tristesse et l'attente douloureuse, comme ces dernières années, tout finit toujours par recommencer, tout, tout recommence toujours, surtout la tristesse, surtout le désespoir. Toujours.
Je me fais violence pour ne pas lui sauter dessus. J'ai une envie soudaine, comme une pulsion, qui me fait serrer les poings pour ne pas que mes bras se lèvent en direction de sa gorge pour la serrer entre mes doigts. Je résiste tant bien que mal, les mâchoires crispées, le souffle court, les yeux baissé vers cette fille qui ouvre la bouche... Pour ne rien dire.
Son hésitation et son silence soudain étouffe ma violence. Les bras ballants, la frustration bloquée au creux du corps, j'attends qu'elle termine sa phrase, suspendue dans ce moment où elle seule, cette traite qui n'a rien à faire dans cette tête, est maîtresse des révélations à venir. Me cache-t-elle consciemment ce qu'elle sait ? Essaie-t-elle de me faire souffrir ? Si je m'en persuade d'abord, le temps d'une demi-seconde, cela ne peut durer car je vois sous mes yeux son visage se transformer et se parer d'un voile de tristesse qui me déchire l'âme, parce que c'est le visage que j'associe désormais à Kristen Loewy et que les rares fois où j'ai vu ses nouveaux traits se couvrir d'une telle tristesse m'ont affaiblie autant qu'elles l'ont affaiblie elle.
Ma gorge est tellement nouée que j'ai du mal à respirer. J'ouvre la bouche, mais ne dit rien. Je la referme. Mon cœur bat fort, douloureusement, comme un coup de marteau sur un mur que l'on essaie de démolir. Ses battements remontent jusque dans ma gorge, malmènent mon estomac, me font tourner la tête. Mes jambes tremblent sous l'afflux d'émotions. Alors quand elle débite ce qu'elle croit être une vérité et que ce qu'elle croit être la vérité me brise le cœur, je ne peux que réagir à l'instinct.
Je me jette sur elle. Mon genou s'enfonce dans le matelas, sa feuille couverte de fusain écrasée sous mon poids. L'instant d'après, son corps se retrouve maladroitement plaqué sur le lit, mon visage à deux centimètres du sien. J'éructe d'une colère qui déforme sauvagement mes traits. Ma vision est brouillée, je suis incapable de penser, incapable de réfléchir. Mes doigts serrés sur ses épaules, proches de son cou.
« Elle est où ? » crié-je à quelques centimètres seulement de son visage.
Je me rends compte au moment même où je prononce ces mots qu'ils n'ont aucune cohérence et surtout aucune importance. Dans un mouvement violent, je secoue la fille et l'écrase de tout mon poids sur le matelas.
« T'es pas Yshre ! »
Je le lui hurle. Je la secoue violement. Dans mon esprit, tout est blanc. Mes pensées sont blanches, mes émotions sont blanches, plus rien n'a de sens. Il n'y a que le besoin de rétablir la vérité, de la hurler, de la faire rentrer dans cette tête que je secoue. À l'aide de coups de poing, si nécessaire.
« Tu n'es pas Yshre ! »
Ma voix racle contre ma gorge et se casse. Ma poigne gagne en puissance, mais mes bras se mettent à trembler, comme l'entièreté de mon corps. Elle ne peut pas être Yshre, elle ne peut pas. Elle ne peut pas, elle ne peut pas. Parce que si c'est vrai, cela signifie qu'elle a raison. Que Kristen est partie, qu'elle m'a... Mais c'est impossible, elle ne peut pas, ce n'est pas vrai tout ça, ce n'était pas un mensonge tout ce qui est arrivé ces derniers mois, ce n'était pas des fausses promesses, ce n'était pas des mots en l'air, ce n'était pas des mensonges. Ce n'est pas vrai, elle ment, elle fait semblant, Kristen est là, à portée de mains. N'est-ce pas ?
Je ne sens pas mon visage se couvrir de larmes, mais je vois ma vision se brouiller et devenir floue. J'ai à peine conscience du côté de mes mains qui s'enfoncent dans son cou, à peine conscience de l'effort que c'est de la maintenir dans cette position, à peine conscience de la force de ma poigne, née du désespoir. Mais j'ai conscience du trou qui s'est ouvert dans ma poitrine et de la peur incommensurable qui grimpe en moi. Du genre qui peut briser une vie, qui peut fendre une âme en deux. Je ne peux pas... Je suis incapable de... Alors je serre, tout simplement, je serre mes doigts autour de son pull, sur ses épaules et je la secoue encore une fois violemment, comme si j'espérais faire ainsi disparaître Yshre et faire revenir Kristen.
À vrai dire, je n'espère rien. Je ne veux rien. Je n'attends rien. J'ai seulement besoin de lui faire du mal et d'effacer ces mots qu'elle a prononcé. D'effacer le tremblement de terre que le mot « abandonner » a fait naître en moi.
Abandonner.
Elle l'a fait une fois, elle recommencera une seconde fois.
Abandonner.
Kristen Loewy m'a abandonnée.
Elle m'a abandonnée.
Je suis seule, ne reste que la tristesse et l'attente douloureuse, comme ces dernières années, tout finit toujours par recommencer, tout, tout recommence toujours, surtout la tristesse, surtout le désespoir. Toujours.
Les dragons se cachent pour mourir
Je n’eus ni le temps, ni la force, ni même l’envie de la repousser, quand elle se jeta sur moi et me plaqua contre le lit. Je me contentai de me laisser faire et d’observer son visage furieux tout près du mien ; sa fureur, je la connaissais bien, je l’avais vue des dizaines de fois, à travers mes yeux ou ceux de Kristen Loewy. Elle ne me faisait pas peur. En fait, il n’y avait plus grand-chose qui pouvait me faire peur. Pas même le sourire aux dents trop blanches… L’homme qui le portait et qui avait laissé un message derrière une photo enchantée, dans la maison sur la falaise, était le problème de Celle-qui-n’était-plus. Pas le mien. Tout cela, c’était ailleurs, dans un autre temps, enterré dans le passé comme l’urne de Kristen Loewy et sa malheureuse femme ; cela n’avait pas plus d’intérêt qu’un tas de cendres dans une petite boîte en métal.
Je restai parfaitement immobile, coincée entre le matelas et la colère d’Aelle. Ses mains appuyées sur mes épaules auraient aussi bien pu remonter sur mon cou et m’étrangler, cela m’était bien égal ; elle pouvait me tuer, puisque je… nous… n’étions déjà plus là.
Tu as juré que tu la tuerais, Aelle, alors fais-le, pensai-je. Et j’étais en paix avec cette idée, alors je fermai doucement les yeux pour me laisser partir une bonne fois pour toutes.
Mais elle n’amorça pas le moindre geste pour saisir l’occasion d’honorer sa propre promesse. Au lieu de cela, elle me demanda où elle était avant de me secouer comme une vieille poupée de chiffon. Je rouvris les yeux, renonçant au rêve de mon assassinat. J’eus envie de lâcher dans un sourire désespéré qu’elle était canée, la pauvre femme, qu’elle était six pieds sous terre, quoi que pas autant, en vérité, disons quelques centimètres sous terre… qu’une partie d’elle s’était sûrement envolée sous forme de fumée dans le ciel – elle qui voulait tant s’envoler haut, encore plus haut… et que ce qu’il en restait ressemblait à de la poussière dans une jolie boîte recouverte de terre humide. Voilà où elle est, ta Kristen !
Je n’eus pas le temps de mentir encore, car la jeune sorcière osa s’égosiller pour me dire qui j’étais. Ou plutôt, qui je n’étais pas. Elle me secoua, encore, elle cria plus fort, complètement désespérée. Tu n’es pas Yshre ! Des larmes commençaient à couvrir son visage fou. Il me sembla que l’une d’elle tombait sur ma joue mais mes propres yeux se remplissaient aussi, alors je n’aurais su dire à qui appartenait cette eau salée sur mon visage.
Tu n'es pas Yshre ! résonnait dans mon esprit comme une insupportable injonction. Pire : une malédiction. Aelle avait beau se tenir à quelques centimètres de moi, je ne la voyais pas vraiment ; j’étais là, et ailleurs, et nulle part. Je ravalai un rire qui aurait frisé la folie des rires d’Aelle, si je l’avais laissé m’échapper.
Je ne suis pas Yshre, je ne suis pas Kristen Loewy non plus, en fait, je ne suis personne… Mais quitte à choisir, puisque je respire encore, pourquoi choisirais-je d’être celle que tu veux que je sois, Aelle ? Pourquoi je m’infligerais toute cette merde, dis-moi ?
Mes yeux flous ne voyaient rien et j’aurais voulu tout à fait déserter mon être, m’envoler comme un fantôme au-delà de mon corps et le laisser en plan, sous le poids de la rage désespérée d’Aelle. Je restai silencieuse un instant, dans l'espoir, peut-être, de disparaître dans la mollesse du matelas. Comme je vis que cela ne risquait pas d'arriver et que je n'avais visiblement pas le choix d'exister, je finis par dire d’une voix monocorde qui ne semblait plus m’appartenir :
« Elle est aux falaises. »
Je restai parfaitement immobile, coincée entre le matelas et la colère d’Aelle. Ses mains appuyées sur mes épaules auraient aussi bien pu remonter sur mon cou et m’étrangler, cela m’était bien égal ; elle pouvait me tuer, puisque je… nous… n’étions déjà plus là.
Tu as juré que tu la tuerais, Aelle, alors fais-le, pensai-je. Et j’étais en paix avec cette idée, alors je fermai doucement les yeux pour me laisser partir une bonne fois pour toutes.
Mais elle n’amorça pas le moindre geste pour saisir l’occasion d’honorer sa propre promesse. Au lieu de cela, elle me demanda où elle était avant de me secouer comme une vieille poupée de chiffon. Je rouvris les yeux, renonçant au rêve de mon assassinat. J’eus envie de lâcher dans un sourire désespéré qu’elle était canée, la pauvre femme, qu’elle était six pieds sous terre, quoi que pas autant, en vérité, disons quelques centimètres sous terre… qu’une partie d’elle s’était sûrement envolée sous forme de fumée dans le ciel – elle qui voulait tant s’envoler haut, encore plus haut… et que ce qu’il en restait ressemblait à de la poussière dans une jolie boîte recouverte de terre humide. Voilà où elle est, ta Kristen !
Je n’eus pas le temps de mentir encore, car la jeune sorcière osa s’égosiller pour me dire qui j’étais. Ou plutôt, qui je n’étais pas. Elle me secoua, encore, elle cria plus fort, complètement désespérée. Tu n’es pas Yshre ! Des larmes commençaient à couvrir son visage fou. Il me sembla que l’une d’elle tombait sur ma joue mais mes propres yeux se remplissaient aussi, alors je n’aurais su dire à qui appartenait cette eau salée sur mon visage.
Tu n'es pas Yshre ! résonnait dans mon esprit comme une insupportable injonction. Pire : une malédiction. Aelle avait beau se tenir à quelques centimètres de moi, je ne la voyais pas vraiment ; j’étais là, et ailleurs, et nulle part. Je ravalai un rire qui aurait frisé la folie des rires d’Aelle, si je l’avais laissé m’échapper.
Je ne suis pas Yshre, je ne suis pas Kristen Loewy non plus, en fait, je ne suis personne… Mais quitte à choisir, puisque je respire encore, pourquoi choisirais-je d’être celle que tu veux que je sois, Aelle ? Pourquoi je m’infligerais toute cette merde, dis-moi ?
Mes yeux flous ne voyaient rien et j’aurais voulu tout à fait déserter mon être, m’envoler comme un fantôme au-delà de mon corps et le laisser en plan, sous le poids de la rage désespérée d’Aelle. Je restai silencieuse un instant, dans l'espoir, peut-être, de disparaître dans la mollesse du matelas. Comme je vis que cela ne risquait pas d'arriver et que je n'avais visiblement pas le choix d'exister, je finis par dire d’une voix monocorde qui ne semblait plus m’appartenir :
« Elle est aux falaises. »
Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken | ▶
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Les dragons se cachent pour mourir
Mes larmes remplissent tant et si bien mes yeux que le visage d'Yshre n'est plus qu'un maelstrom de couleurs sans aucune logique. Du brun, du blanc, la ligne tordue rosâtre de ses lèvres. Tout se mélange, tout se floute, ne reste qu'un amas de détails qui perdent leurs contours. Je me réfugie dans cette mauvaise vision et fais tout pour augmenter le flux des larmes qui s'accumulent dans mes yeux. Je n'ai pas envie de la voir. La voir me fait mal. Le vide dans ses yeux, dans son œil, me fait mal. Cette absence d'émotion sur son visage me fait mal. Cette façon qu'elle a de me regarder me fait mal. Son visage me fait mal. Son existence me fait mal. Sa chaleur que je sens contre moi me fait mal. Tout me fait mal. Et même si je n'arrive plus à la voir parce que ma vision se floute, je remarque que je continue de souffrir. La souffrance n'est pas associée à ce que je peux ou non voir, elle est bien ancrée en moi, si profondément ancrée qu'il n'a suffit que d'un mot pour que mon monde entier s'effondre.
Quelque chose en moi me fait remarquer qu'elle pleure aussi. Je ne sais pas quoi exactement, mais ça me force à cligner des paupières alors que je me refusais à le faire jusqu'ici. Cligner des paupières, faire tomber quelques larmes pour libérer ma vision. Je la vois bien plus clairement, maintenant, comme si quelqu'un avait de nouveau mis de l'ordre dans son visage brouillé pour le redessiner normalement. Et effectivement, ses yeux sont bordés de larmes. Des yeux que je connais par cœur car je m'y plonge tous les jeudis à dix-sept heures depuis cinq mois. Ces yeux pleurent et je ne sais pas pourquoi. Je n'ai pas envie de savoir pourquoi.
Ma poigne s'affirme, je me penche en avant pour que mon poids pèse davantage sur elle. Comme si j'avais envie de l'enfoncer dans le matelas et de la faire disparaître au milieu des draps. Mes doigts appuient sur sa chair que je sens à travers le tissu de son pull, fourragent dans son corps comme pour en arracher des morceaux. Si mes bras ne tremblaient pas autant et si la perspective d'être abandonnée par Kristen ne me laissait pas si affaiblie, je l'aurais certainement frappé. J'en meurs tellement d'envie que les images coulent dans ma tête. Je sens même mon poings s'écraser contre la peau tendre de sa joue. Je sens sa chair se déchirer, le sang chaud sur mes phalanges. Je l'imagine comme si je le vivais, ça me fait du bien mais pas assez, pas assez parce que ce n'est pas vrai, parce que je sens encore sa présence sous mes jambes, sous mes bras, sous mes mains, sous mon corps, et qu'elle me rappelle que l'âme qui vit actuellement dans ce crâne n'est pas celle que je désire, et ça me bousille de l'intérieur.
Ma vie n'aurait plus le moindre intérêt. Si elle disparaissait, si c'est vrai tout ça et si elle m'abandonnait, ma vie n'aurait plus le moindre intérêt. Je perdrai jusqu'à l'envie de manger pour ne serait-ce que rester en vie. Je perdrai tout, absolument tout, tout ce qui fait moi, tout ce qui fait la vie, tout ce qui fait le monde. Je perdrai tout. C'est ça la vérité. C'est ça qui me donne la force de rester au-dessus d'elle pour exiger le retour de Kristen. Parce que je sais, aujourd'hui je sais précisément que lorsqu'elle m'abandonnera je perdrai absolument tout et que je ne pourrais rien y faire. Ce sera la fin, ce sera la fin d'Aelle, je n'aurais plus envie de v—
Une voix désincarnée s'échappe de sa bouche. J'avale une bouffée d'air douloureuse qui me brûle les poumons. Je n'avais pas conscience de retenir mon souffle. Mon corps se recule brièvement, comme sous le choc de la révélation. Pourtant, ça ne veut rien dire. Elle est aux falaises, ça ne veut rien dire du tout, tout ça. Kristen n'est pas censée être aux falaises, elle est censée être dans ta tête, pauvre conne ! Elle est censée être dans ce corps que je plaque contre le matelas, c'est là qu'elle est censée être, c'est ça sa vie désormais, c'est ça ma vie désormais.
Vraiment ?
Avec un temps de retard, je percute. Non, ce n'est pas ça, sa vie. Bien qu'elle m'ait à plusieurs reprises dit, ces derniers mois qu'il n'y avait rien d'autre que ce corps-là, je ne l'ai jamais vraiment cru ou compris. Parce que la Kristen que j'ai connu enfant devait bien être quelque part, non ? Avoir fait quelque chose, n'importe quoi, pour hanter le corps jeune dont je sens la chaleur sous mes jambes qui l'immobilisent ?
Je n'arrive pas à penser à clairement. Je sombre dans un gouffre dans lequel la pensée n'existe plus. Ne reste que la crainte et la colère immense. Alors je resserre ma prise qui s'était relâchée sous la surprise et j'approche mon visage tout proche de celui d'Yshre.
« C'est où, ça, les falaises ? » lui craché-je d'une voix brisée par la tristesse.
Je la secoue comme si elle n'était qu'une poupée de chiffon. Quand je reprends la parole, ma voix a retrouvé toute sa brutalité, toute sa violence, et elle s'élève avec colère.
« C'est où ? crié-je. Amène-moi là-bas ! »
Ma violence n'aura pas duré longtemps puisque ma voix se casse de nouveau, au moment même où monte dans mes yeux une nouvelle vague de larmes. Tout à coup, j'ai envie d'exploser en sanglots. De me prostrer contre son corps et de pleurer chaudement, de pleurer tout ce que j'ai à pleurer et de la supplier. S'il vous plait, ne m'abandonnez pas. S'il vous plait, s'il vous plait, je ferais tout ce qu'il faut pour que vous ne m'abandonniez pas.
La seule chose qui me retient, c'est la certitude que c'est trop tard. Elle l'a déjà fait.
Un sanglot me secoue les épaules. Mes doigts se resserrent autour des épaules d'Yshre, à un centimètre de son cou.
Quelque chose en moi me fait remarquer qu'elle pleure aussi. Je ne sais pas quoi exactement, mais ça me force à cligner des paupières alors que je me refusais à le faire jusqu'ici. Cligner des paupières, faire tomber quelques larmes pour libérer ma vision. Je la vois bien plus clairement, maintenant, comme si quelqu'un avait de nouveau mis de l'ordre dans son visage brouillé pour le redessiner normalement. Et effectivement, ses yeux sont bordés de larmes. Des yeux que je connais par cœur car je m'y plonge tous les jeudis à dix-sept heures depuis cinq mois. Ces yeux pleurent et je ne sais pas pourquoi. Je n'ai pas envie de savoir pourquoi.
Ma poigne s'affirme, je me penche en avant pour que mon poids pèse davantage sur elle. Comme si j'avais envie de l'enfoncer dans le matelas et de la faire disparaître au milieu des draps. Mes doigts appuient sur sa chair que je sens à travers le tissu de son pull, fourragent dans son corps comme pour en arracher des morceaux. Si mes bras ne tremblaient pas autant et si la perspective d'être abandonnée par Kristen ne me laissait pas si affaiblie, je l'aurais certainement frappé. J'en meurs tellement d'envie que les images coulent dans ma tête. Je sens même mon poings s'écraser contre la peau tendre de sa joue. Je sens sa chair se déchirer, le sang chaud sur mes phalanges. Je l'imagine comme si je le vivais, ça me fait du bien mais pas assez, pas assez parce que ce n'est pas vrai, parce que je sens encore sa présence sous mes jambes, sous mes bras, sous mes mains, sous mon corps, et qu'elle me rappelle que l'âme qui vit actuellement dans ce crâne n'est pas celle que je désire, et ça me bousille de l'intérieur.
Ma vie n'aurait plus le moindre intérêt. Si elle disparaissait, si c'est vrai tout ça et si elle m'abandonnait, ma vie n'aurait plus le moindre intérêt. Je perdrai jusqu'à l'envie de manger pour ne serait-ce que rester en vie. Je perdrai tout, absolument tout, tout ce qui fait moi, tout ce qui fait la vie, tout ce qui fait le monde. Je perdrai tout. C'est ça la vérité. C'est ça qui me donne la force de rester au-dessus d'elle pour exiger le retour de Kristen. Parce que je sais, aujourd'hui je sais précisément que lorsqu'elle m'abandonnera je perdrai absolument tout et que je ne pourrais rien y faire. Ce sera la fin, ce sera la fin d'Aelle, je n'aurais plus envie de v—
Une voix désincarnée s'échappe de sa bouche. J'avale une bouffée d'air douloureuse qui me brûle les poumons. Je n'avais pas conscience de retenir mon souffle. Mon corps se recule brièvement, comme sous le choc de la révélation. Pourtant, ça ne veut rien dire. Elle est aux falaises, ça ne veut rien dire du tout, tout ça. Kristen n'est pas censée être aux falaises, elle est censée être dans ta tête, pauvre conne ! Elle est censée être dans ce corps que je plaque contre le matelas, c'est là qu'elle est censée être, c'est ça sa vie désormais, c'est ça ma vie désormais.
Vraiment ?
Avec un temps de retard, je percute. Non, ce n'est pas ça, sa vie. Bien qu'elle m'ait à plusieurs reprises dit, ces derniers mois qu'il n'y avait rien d'autre que ce corps-là, je ne l'ai jamais vraiment cru ou compris. Parce que la Kristen que j'ai connu enfant devait bien être quelque part, non ? Avoir fait quelque chose, n'importe quoi, pour hanter le corps jeune dont je sens la chaleur sous mes jambes qui l'immobilisent ?
Je n'arrive pas à penser à clairement. Je sombre dans un gouffre dans lequel la pensée n'existe plus. Ne reste que la crainte et la colère immense. Alors je resserre ma prise qui s'était relâchée sous la surprise et j'approche mon visage tout proche de celui d'Yshre.
« C'est où, ça, les falaises ? » lui craché-je d'une voix brisée par la tristesse.
Je la secoue comme si elle n'était qu'une poupée de chiffon. Quand je reprends la parole, ma voix a retrouvé toute sa brutalité, toute sa violence, et elle s'élève avec colère.
« C'est où ? crié-je. Amène-moi là-bas ! »
Ma violence n'aura pas duré longtemps puisque ma voix se casse de nouveau, au moment même où monte dans mes yeux une nouvelle vague de larmes. Tout à coup, j'ai envie d'exploser en sanglots. De me prostrer contre son corps et de pleurer chaudement, de pleurer tout ce que j'ai à pleurer et de la supplier. S'il vous plait, ne m'abandonnez pas. S'il vous plait, s'il vous plait, je ferais tout ce qu'il faut pour que vous ne m'abandonniez pas.
La seule chose qui me retient, c'est la certitude que c'est trop tard. Elle l'a déjà fait.
Un sanglot me secoue les épaules. Mes doigts se resserrent autour des épaules d'Yshre, à un centimètre de son cou.
Les dragons se cachent pour mourir
Tu me secoues comme si tu pouvais la faire sortir de moi, Aelle, mais ça ne fonctionnera pas : elle est partie. Elle est morte sans rien dire, dans l’ombre, après t’avoir laissée la chercher en vain. Elle a pris ce qu’elle n’avait pas le droit de prendre, elle a défié les lois qu’elle n’avait pas le droit de défier, elle a changé les règles du jeu sans se soucier des conséquences – il faut assumer, maintenant, assumer qu’elle a perdu : sa tête, son corps, sa gloire.
Laisse-moi assumer que j’ai perdu, Aelle, pour une fois : je l’accepte et j'avance, je retourne à la case départ.
Tes mots touchent le réel : c’est où, emmène-moi ; mais moi, je ne suis plus dans le monde qui se pose ces questions-là : où, quand, quoi, comment, pourquoi ? Il n’y a plus de questions là où je suis ; il n’y a que l’absurde. Je vis dans un univers qui ressemble au tien mais dans lequel plus rien n’a de sens, alors ne me demande pas : où ? Va-t’en, rejoins ton monde aux règles simples et immuables, de celles que l’on peut comprendre, appréhender, là où l’ordre des choses demeure. Ce monde-là n’est plus pour moi, je l’ai quitté et je ne suis ici, face à toi, qu’un fantôme qui ne devrait pas avoir l’audace de se croire encore en vie. Laisse-moi remettre de l’ordre, juste un peu, là où il n’y en a plus. J’ai franchi les frontières et j’ai cassé le réel. Voilà ce qui arrive quand on se fout de tout.
Je te regarde à travers le voile qui sépare nos mondes ; tu es si près et pourtant, je me sais si loin de toi. Prends soin de toi, Aelle, et arrête de vouloir nous rapprocher. Tu n’y arriveras pas.
Je secoue la tête parce que je ne peux pas exprimer tout ça. Tu ne comprendrais pas. Je ne peux plus parler ; je crois que si j’essayais de te dire ce que je pense vraiment, sans le filtre de l’autre moi, tu n’entendrais que les mots étranges issus d’une langue qui n’existe pas.
Juste un effort pour saisir ces doigts que tu accroches si près de mon cou. Mes mains sur les tiennes, j’appuie fort, très fort – peut-être que je te fais un peu mal malgré mes petits bras dépourvus de force. Je ne sais pas ce qui me pousse à exercer cette pression : sentir ta vie ou la mienne ? Provoquer une douleur si forte qu’elle me fera dormir, peut-être ? Ou bien, est-ce moi, la moi que tu cherches, qui se manifeste encore par ce geste, malgré la facilité qu'offrirait l'abandon pur et simple ? Parce que je n'abandonne pas, jamais, parce que je me fous définitivement de tout ?
Il n’y a pas de solution au problème que je te pose, Aelle. Abandonne comme je t’ai abandonnée et je saurai ce qu'il me reste à faire. Je pourrai m'oublier pour de bon si tu m'oublies aussi.
Ouh là là, je suis si rouillée après ce mois sans écrire.
Désolée pour cette reprise étrange qui ne te laisse pas beaucoup d'options et... bonne chance !
Laisse-moi assumer que j’ai perdu, Aelle, pour une fois : je l’accepte et j'avance, je retourne à la case départ.
Tes mots touchent le réel : c’est où, emmène-moi ; mais moi, je ne suis plus dans le monde qui se pose ces questions-là : où, quand, quoi, comment, pourquoi ? Il n’y a plus de questions là où je suis ; il n’y a que l’absurde. Je vis dans un univers qui ressemble au tien mais dans lequel plus rien n’a de sens, alors ne me demande pas : où ? Va-t’en, rejoins ton monde aux règles simples et immuables, de celles que l’on peut comprendre, appréhender, là où l’ordre des choses demeure. Ce monde-là n’est plus pour moi, je l’ai quitté et je ne suis ici, face à toi, qu’un fantôme qui ne devrait pas avoir l’audace de se croire encore en vie. Laisse-moi remettre de l’ordre, juste un peu, là où il n’y en a plus. J’ai franchi les frontières et j’ai cassé le réel. Voilà ce qui arrive quand on se fout de tout.
Je te regarde à travers le voile qui sépare nos mondes ; tu es si près et pourtant, je me sais si loin de toi. Prends soin de toi, Aelle, et arrête de vouloir nous rapprocher. Tu n’y arriveras pas.
Je secoue la tête parce que je ne peux pas exprimer tout ça. Tu ne comprendrais pas. Je ne peux plus parler ; je crois que si j’essayais de te dire ce que je pense vraiment, sans le filtre de l’autre moi, tu n’entendrais que les mots étranges issus d’une langue qui n’existe pas.
Juste un effort pour saisir ces doigts que tu accroches si près de mon cou. Mes mains sur les tiennes, j’appuie fort, très fort – peut-être que je te fais un peu mal malgré mes petits bras dépourvus de force. Je ne sais pas ce qui me pousse à exercer cette pression : sentir ta vie ou la mienne ? Provoquer une douleur si forte qu’elle me fera dormir, peut-être ? Ou bien, est-ce moi, la moi que tu cherches, qui se manifeste encore par ce geste, malgré la facilité qu'offrirait l'abandon pur et simple ? Parce que je n'abandonne pas, jamais, parce que je me fous définitivement de tout ?
Il n’y a pas de solution au problème que je te pose, Aelle. Abandonne comme je t’ai abandonnée et je saurai ce qu'il me reste à faire. Je pourrai m'oublier pour de bon si tu m'oublies aussi.
Ouh là là, je suis si rouillée après ce mois sans écrire.
Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken | ▶
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Les dragons se cachent pour mourir
TW : violence
Le silence. Le silence me répond. Mes mains tremblent follement autour de son cou. Et c'est le silence qui me répond. Un gémissement monte le long de ma gorge quand Yshre secoue la tête de droite à gauche. Mes épaules commencent à tressauter. Je vais exploser en sanglots et ce sera douloureux. Ce sera douloureux et ce sera bien. Je ne peux pas affronter tout ça, tout ce qui se profile. Le vide, l'absence. Je ne peux pas. Je n'en ai plus la force depuis au moins trois ans. La première fois, c'était déjà trop dur. Je ne peux pas revivre ça une seconde fois. Je le sais comme on sait parfois certaines choses. C'est ancré dans mon corps que je ne peux pas. C'est ancré dans mon âme. Je ne peux pas, son abandon, je ne peux pas, c'est impossible. Les larmes reviennent dans mes yeux, recommencent à tout brouiller, tout son visage, ses couleurs, les émotions qui se cachent dans ses iris différentes.
Et puis soudain, une pression. Ses mains sur les miennes. Elle appuie sur son propre cou. Comme elle a pu le faire dans la ruelle cette fois-là, quand elle a pris mon poing pour se l'enfoncer dans le ventre. C'était Yshre, alors. Yshre qui voulait que je la fasse payer. Que je lui fasse du mal. Ce n'était pas Kristen, Kristen n'aurait jamais formulé les choses comme ça, elle ne m'aurais jamais laissé autant de pouvoir physique sur elle. C'était Yshre. C'est Yshre qui appuie sur mes mains, qui appuie si fort qu'elle arrive à m'arracher une grimace de douleur car elle plie ma peau de ses vilains doigts. C'est elle. C'est elle.
Dans un sanglot, je me mets à accompagner son mouvement. Nos mains sur son cou, mon poids sur elle. Ce serait peut-être plus simple comme ça. Après ce serait terminé, tout serait terminé. Oui, ce serait plus simple, alors j'appuie et à travers mes sanglots je sens mes lèvres se retrousser sur mes dents, mon souffle s'accumule au bord de mes lèvres, la rage qui déborde. Je me penche en avant pour mettre plus de force dans mes bras. Comme ça, ce sera terminé. Elle et elle aussi. Elles, terminé. L'une ne peut pas être sans l'autre. Si je les efface toutes les deux, Kristen ne sera plus là. Elle ne pourra plus jamais m'abandonner et je ne pourrais plus jamais l'attendre. Tout à coup, cela me paraît être la seule chose viable possible. La seule solution. La seule qui pourrait me faire du bien. Je n'aurais plus à l'attendre, plus à venir à dix-sept heures le jeudi, plus à me réveiller en sueur la nuit parce que je crève de peur qu'elle s'en aille, je n'aurais plus à faire semblant que je ne passe pas l'intégralité de mes journées à penser à elle et à être tétanisée que ce que nous avons s'arrête subitement, je n'aurais plus d'attente, plus d'espoir, rien, ce serait terminé, tout ça, tout ça dans mon cœur, l'amour si grand qu'il me fait du mal. Parce que je l'aime tellement que parfois je ne sais plus ce que ça veut dire, aimer, je ne sais plus si ça a un jour été différent du verbe respirer, je ne sais plus si ça a un jour signifié autre chose que souffrir, je ne sais plus si j'ai aimé autre chose, un jour, que sa présence son regard ses rares sourires sa voix ses yeux sur moi, je ne sais plus si j'aime autre chose que les dizaines de pensées que j'ai pour elle, si je sais faire autre chose qu'être cette Aelle qui l'attend, qui l'espère, qui la veut. Je ne sais plus. Mais je veux que ça s'arrête, je veux qu'elle disparaisse, qu'elle me laisse, qu'elle me laisse respirer de nouveau, comme c'était le cas avant ma cinquième année, que je puisse être. Que je puisse être.
Ma vision est totalement brouillée. Je ne vois plus rien. Je ne fais que sentir. Mes mains qui appuient sur son cou, son sang qui bat sous ma peau, ses doigts qui forcent sur les miens et cette envie puissante, énorme, déstabilisante, incontrôlable que tout cela s'arrête.
Alors je me mets à imaginer ce que ce serait sans elle. Rentrer chez moi avec la certitude que plus jamais je n'aurais à entendre sa voix, à supporter son regard, à me mettre en colère parce qu'elle a dit quelque chose qui ne va pas. Je m'imagine toute une vie. Toute une vie sans cette souffrance. Toute une vie pâle, longue, ennuyante, sans étincelle, sans importance. Subitement, je me redresse.
J'arrache mes mains de son cou, j'avale une grande inspiration maladroite qui me fait tousser et je me jette sur le côté du lit, le plus loin d'elle possible. Je tombe à la renverse, droit vers le sol. Je me réceptionne sur le parquet dans un cri de douleur parce que mon poignet a tout pris. Mes jambes encore sur le lit, je rampe pour les faire tomber sur le sol avec moi. Mon cœur bat douloureusement, chaque battement tonne dans mes oreilles et me donne l'impression que la pièce tourne encore plus vite autour de moi.
Jamais. Jamais, jamais, jamais. Tout, mais pas ça. Pas sans elle, jamais.
Mes mains tremblent tellement que je n'arrive pas à me relever. Je reste prostrée sur le sol, les larmes glissant sur mes joues, des sanglots douloureux dans la gorge. Incapable d'aller au bout de mon geste, incapable d'accepter pleinement que je ne pourrais jamais vivre sans elle.
Les dragons se cachent pour mourir
Tes larmes coulant d’un ciel lointain continuent de pleuvoir sur mon visage. Il n’y a qu’elles qui puissent encore nous lier. Je les sens, elles sèchent lentement sur ma peau de morte trop froide. Tes mains aussi, qui s’enroulent autour de mon cou, tu ne résistes pas à l’invitation d’appuyer plus fort, mais ce contact-là ne nous unit pas : il veut couper la corde qui nous enchaîne depuis trop longtemps. Fais-le, Aelle, fais-le. Débarrasse-toi de moi ! Débarrasse-toi de nous ! Il n’y a rien pour toi et moi, au-delà d’aujourd’hui. Plus de jeudis, plus de thé, plus de réparation, plus d’obligations, plus de haine, plus d’amour, plus de poison, plus d’abandon, plus de peur, plus rien de tout cela, jamais – c’est ton moment ! Je sais que tu le veux, tu avais dit que tu me tuerais, tu l’avais juré, es-tu de celles qui tient ses promesses, toi, contrairement à moi ? Prouve-le ! C’est pour ton bien, je le sais – je sais toujours ce qui est bien pour toi, non ? Et tu le sais aussi, sinon, tu n’appuierais pas si fort. Pour une fois, nous sommes d’accord là-dessus. Pour une fois, tu vas m’écouter, faire ce que je veux ! Faire quelque chose de raisonnable, finalement, après tout ce temps ! Obéis, tue-moi, remets de l'ordre dans le chaos - je ne suis déjà plus là, de toute façon.
Mais tu t’arrêtes, tu déplies tes griffes et tu me laisses, proie bienheureuse, seule sur ce matelas étrange. J’entends le bruit de ton corps contre le sol, j’entends ton petit cri de douleur, je ne te vois plus et ça m’anime. J’avale l’air dont tu m’as privée un instant et j’ouvre de grands yeux sur l’univers que tu arpentes encore. Mon cœur bat si fort d’avoir frôlé la fin, il me prouve que tu n’es pas allée au bout de ton idée. Merde ! Un défi de plus ! Mais je n’ai pas le temps de m’en offusquer, je ne ressens qu’une profonde inquiétude qui me ramène à toi. Je ne veux pas que tu aies mal, je ne veux pas que tu pleures, je ne veux même pas que tu écorches tes fichus genoux ou que tu te casses un ongle, par Morgane ! Par Morgane ! Et surtout pas à cause de moi.
C’est pour ça que je ne veux pas être moi, Aelle, tu peux comprendre, ça ? Regarde où ça nous mène ! Constate, réfléchis, analyse, tire tes conclusions : est-ce que tu veux vraiment que j’existe encore ? Certains rêveraient de pouvoir se débarrasser de leurs salauds de démons ! Par Morgane, j’ai tant de fois rêvé qu’un homme aux dents trop blanches, trop sûr d’être le pivot de toutes les galaxies, se mange un revers de l’univers et finisse sous les roues d’un foutu bus branlant et cabossé, quelle fin merveilleuse cela aurait été pour un homme tout couronné de fausse gloire ! Et moi, je t’offre la liberté et tu ne la prends pas ? Qu’est-ce qui cloche, chez toi ? Est-ce parce que tu ne veux surtout pas faire comme tout le monde, surtout ne pas être logique, raisonnable, surtout prendre les décisions que personne de sensé ne prendrait ?
Je veux faire taire Kristen, c’était mieux d’oublier, pourquoi tu me ramènes toujours ? Pourquoi tu m’obliges à exister ? Arrête de penser que tu peux me sauver, merde, sauve-toi toi-même et va-t’en ! Arrête de croire que je peux encore changer, que je peux être pardonnée, qu’avec toi ce sera différent parce que tu es spéciale, arrête ! Tu te trompes. J'ai raison et tu as tort, comme toujours, comme toujours. Observe mon arrogance et crache-moi dessus !
Je ne veux pas être moi et je ne sais pas qui je veux être ; personne, peut-être. Si tu ne veux pas me lâcher ou te débarrasser de moi, alors mettons le monde sur pause le temps que je décide ce que je veux. Peut-être que je ne saurais jamais, es-tu certaine de vouloir attendre ? Pleurer encore, enrager, te laisser assaillir par la crainte, le doute, laisser l’incertitude contrôler ta vie ? C’est vraiment cela, que tu veux ?
De la hauteur de ce lit, j’entends encore tes pleurs, et puisqu’ils me font si mal, je sais qui je suis – je sais, en tout cas, de qui me vient cette inquiétude. Mais ça ne me plaît pas du tout. J’aurais préféré glisser sur tes larmes comme sur une vague, joyeusement, avec toute l’insouciance de celle qui n’en est pas à l’origine. Avec le dédain de celle qui se fout des conséquences, pour me détester si bien que je n'aurais plus aucune branche à laquelle me raccrocher. Même ainsi, demi-morte, subissant le cri de tes pleurs, je n'arrive pas à me haïr assez pour lâcher prise. Quel chemin me fais-tu prendre !
Je déplie un bras et le laisse pendre au bord du matelas. Je n’ai pas la force de bouger davantage pour t’attraper, saisir ta main, renouer le lien. C’est ce que je veux, au plus profond de mon remords, et je ne sais même pas pourquoi moi aussi, je continue à te vouloir près de moi. Sans doute est-ce ta faute ! Si tu ne m’aimais pas tant, ce serait plus facile ! Te forcer à partir, et moi, me haïr pour de bon.
Nous avons ça de commun que nous prenons les pires décisions possibles, hein ? D’accord. Je désapprouve ton choix mais… que puis-je faire de plus ? Alors, si c’est ce que tu veux, autant que tu saches. Je veux que tu saches. Je veux te le dire mais je ne trouve toujours pas les mots. Ils se décomposent entre l’autre moi et moi-même, ils restent bloqués au fond de ma gorge.
Comme si j’étais toujours en recherche de l’air dont tu m’as privée, j’expulse doucement :
« Je ne devrais pas… être… là. Pas… être. »
Dans un souffle que j'aurais voulu être le dernier, je lâche encore :
« Désolée, Aelle, je suis... désolée, je suis... »
Vas-tu trouver la force de te relever, enrager et me secouer encore, comprenant que je suis là sans vouloir l'être ? Mais tous les séismes ne sauraient faire jaillir les mots que je n'arrive pas à cracher : je suis morte, Aelle, je suis morte !
Moi aussi je suis désolée, tu n'auras pas la paix
Mais tu t’arrêtes, tu déplies tes griffes et tu me laisses, proie bienheureuse, seule sur ce matelas étrange. J’entends le bruit de ton corps contre le sol, j’entends ton petit cri de douleur, je ne te vois plus et ça m’anime. J’avale l’air dont tu m’as privée un instant et j’ouvre de grands yeux sur l’univers que tu arpentes encore. Mon cœur bat si fort d’avoir frôlé la fin, il me prouve que tu n’es pas allée au bout de ton idée. Merde ! Un défi de plus ! Mais je n’ai pas le temps de m’en offusquer, je ne ressens qu’une profonde inquiétude qui me ramène à toi. Je ne veux pas que tu aies mal, je ne veux pas que tu pleures, je ne veux même pas que tu écorches tes fichus genoux ou que tu te casses un ongle, par Morgane ! Par Morgane ! Et surtout pas à cause de moi.
C’est pour ça que je ne veux pas être moi, Aelle, tu peux comprendre, ça ? Regarde où ça nous mène ! Constate, réfléchis, analyse, tire tes conclusions : est-ce que tu veux vraiment que j’existe encore ? Certains rêveraient de pouvoir se débarrasser de leurs salauds de démons ! Par Morgane, j’ai tant de fois rêvé qu’un homme aux dents trop blanches, trop sûr d’être le pivot de toutes les galaxies, se mange un revers de l’univers et finisse sous les roues d’un foutu bus branlant et cabossé, quelle fin merveilleuse cela aurait été pour un homme tout couronné de fausse gloire ! Et moi, je t’offre la liberté et tu ne la prends pas ? Qu’est-ce qui cloche, chez toi ? Est-ce parce que tu ne veux surtout pas faire comme tout le monde, surtout ne pas être logique, raisonnable, surtout prendre les décisions que personne de sensé ne prendrait ?
Je veux faire taire Kristen, c’était mieux d’oublier, pourquoi tu me ramènes toujours ? Pourquoi tu m’obliges à exister ? Arrête de penser que tu peux me sauver, merde, sauve-toi toi-même et va-t’en ! Arrête de croire que je peux encore changer, que je peux être pardonnée, qu’avec toi ce sera différent parce que tu es spéciale, arrête ! Tu te trompes. J'ai raison et tu as tort, comme toujours, comme toujours. Observe mon arrogance et crache-moi dessus !
Je ne veux pas être moi et je ne sais pas qui je veux être ; personne, peut-être. Si tu ne veux pas me lâcher ou te débarrasser de moi, alors mettons le monde sur pause le temps que je décide ce que je veux. Peut-être que je ne saurais jamais, es-tu certaine de vouloir attendre ? Pleurer encore, enrager, te laisser assaillir par la crainte, le doute, laisser l’incertitude contrôler ta vie ? C’est vraiment cela, que tu veux ?
De la hauteur de ce lit, j’entends encore tes pleurs, et puisqu’ils me font si mal, je sais qui je suis – je sais, en tout cas, de qui me vient cette inquiétude. Mais ça ne me plaît pas du tout. J’aurais préféré glisser sur tes larmes comme sur une vague, joyeusement, avec toute l’insouciance de celle qui n’en est pas à l’origine. Avec le dédain de celle qui se fout des conséquences, pour me détester si bien que je n'aurais plus aucune branche à laquelle me raccrocher. Même ainsi, demi-morte, subissant le cri de tes pleurs, je n'arrive pas à me haïr assez pour lâcher prise. Quel chemin me fais-tu prendre !
Je déplie un bras et le laisse pendre au bord du matelas. Je n’ai pas la force de bouger davantage pour t’attraper, saisir ta main, renouer le lien. C’est ce que je veux, au plus profond de mon remords, et je ne sais même pas pourquoi moi aussi, je continue à te vouloir près de moi. Sans doute est-ce ta faute ! Si tu ne m’aimais pas tant, ce serait plus facile ! Te forcer à partir, et moi, me haïr pour de bon.
Nous avons ça de commun que nous prenons les pires décisions possibles, hein ? D’accord. Je désapprouve ton choix mais… que puis-je faire de plus ? Alors, si c’est ce que tu veux, autant que tu saches. Je veux que tu saches. Je veux te le dire mais je ne trouve toujours pas les mots. Ils se décomposent entre l’autre moi et moi-même, ils restent bloqués au fond de ma gorge.
Comme si j’étais toujours en recherche de l’air dont tu m’as privée, j’expulse doucement :
« Je ne devrais pas… être… là. Pas… être. »
Dans un souffle que j'aurais voulu être le dernier, je lâche encore :
« Désolée, Aelle, je suis... désolée, je suis... »
Vas-tu trouver la force de te relever, enrager et me secouer encore, comprenant que je suis là sans vouloir l'être ? Mais tous les séismes ne sauraient faire jaillir les mots que je n'arrive pas à cracher : je suis morte, Aelle, je suis morte !
Moi aussi je suis désolée, tu n'auras pas la paix
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