12 août 2025, 15:31
 PNJ  Ainsi s’achèvent les jours enfumés  Solo 
Titre inspiré de certains vers des poèmes de T. S. Eliot
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Dimanche 24 juillet 2050
Dans une ruelle
20 ans



C’est la sensation d’une main sur sa jambe qui arrache Aelle des limbes dans lesquels elle était tombée. Elle se réveille en sursaut, en aspirant une grande goulée d’air qui lui déchire les poumons. La première chose qu’elle remarque en ouvrant ses paupières collantes, c’est une série de rectangles à la suite les uns des autres devant elle. Il lui faut quelques secondes pour comprendre qu’il s’agit d’un mur en briques. La seconde chose qu’elle remarque, c’est que ce n’est pas une main qui se remonte le long de sa jambe, mais les petites pattes d’un rat de taille conséquente. À l’instant même où elle croise le regard de la bestiole et bien qu’elle n’ait pas spécialement peur des nuisibles, Aelle pousse un cri et relève brusquement la jambe. Le rat chute sur le côté et s’enfuit à toute allure derrière une poubelle. C’est à ce moment-là qu’Aelle prend conscience d’une troisième chose : elle se trouve dans une ruelle, allongée derrière une poubelle et entourée de fortes odeurs qui la prennent à la gorge.

La peur la saisit brusquement. Elle ne reconnaît rien de ce qui l’entoure et après avoir cligné plusieurs fois des paupières la réalité n’est pas différente : une ruelle crasseuse, une poubelle de laquelle débordent des sacs pour la plupart éventrés, des bruits suspects derrière la benne et une odeur vraiment désagréable qui n’est pas sans lui rappeler celle de certains fluides humains. Aelle se couvre la bouche de la main. Elle ne peut retenir un gémissement quand une vive douleur lui vrille le bras. Baissant les yeux, elle découvre avec stupeur que la manche de sa robe de sorcière est déchirée et que dessous sa peau est méchamment raclée.

« Merde, » souffle la jeune femme en parcourant de nouveau la ruelle des yeux.

La peur fait s’emballer son cœur. Elle n’a aucune idée de ce qu’elle fait là et elle a beau fouiller dans sa mémoire, rien ne peut expliquer sa présence icii. À vrai dire, elle n’a aucun souvenir de la veille. La seule chose qui est sûre, c’est qu’elle a bu. Et si elle le sait, c’est parce qu’elle a un mal de tête carabiné et que sa bouche est pâteuse, comme après chaque soirée arrosée. Mais habituellement, elle se réveille dans son lit, sur le canapé d’Oswald ou sur un matelas dans le salon d’Ashley. Pas dans une ruelle crasseuse, réveillée par la curiosité d’un rat qui se balade sur sa jambe.

Aelle se redresse lentement, étonnée de découvrir que sa tête lui tourne, preuve qu’elle n’a pas totalement décuvé de sa mystérieuse soirée de la veille. Une fois debout, elle fait une autre constatation désagréable qui la fait grimacer : une nouvelle douleur, cette fois-ci au mollet. En se penchant, elle remarque que son collant est déchiré et qu’à cet endroit sa jambe est recouverte de sang séché. Bordel, mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? Ce n’est pas tant la crainte de se retrouver dans un lieu inconnu qui fait battre aussi fort le cœur d’Aelle que l’incapacité de se souvenir de la moindre chose. Elle se sent misérable et bien seule dans cette ruelle à l’écart de tout, le corps recouvert de blessures et d’odeurs inconnues. Ses cheveux sentent le vomi et ses habits sont sales, abîmés et rêches comme si elle avait plongé dans la Tamise et séché n’importe comment. Une crainte sourde s’est installée et ne veut plus s’en aller : qu’est-ce qu’elle fout là ?

Aelle enjambe un sac poubelle éventré, une moue dégoûtée sur les lèvres. Elle est forcée de prendre appui sur le mur pour ne pas trébucher — la tête lui tourne tant qu’elle a du mal à accommoder. Là, en respirant profondément par le nez pour ne pas vomir, elle tâtonne son étui sur l’avant-bras gauche et s’étonne de ne pas sentir sa baguette magique. Alors elle tâte sa poche droite, puis sa poche gauche, avant de passer précipitamment à la ceinture de son collant, un sentiment de pure panique lui écrasant la trachée. Puisqu’elle ne trouve rien, elle farfouille vainement sa chevelure parce qu’on ne sait jamais qu’elle ait eu l’improbable idée en étant totalement alcoolisée de se servir de sa précieuse arme comme d’un instrument de beauté. Évidemment, rien dans ses cheveux collants. Rien du tout.

La panique fait trébucher son souffle. Elle n’a jamais été séparée de sa baguette, jamais, c’est impossible que ça arrive maintenant ! Sans égard pour ses vêtements, elle se jette à genoux pour fouiller l’endroit où elle s’est réveillée. Elle soulève à pleine main les sacs poubelle éventrés, regarde sous les détritus, râle à peine en sentant couler sur sa main un liquide suspect. Après plusieurs minutes de recherches paniquées et cette fois-ci les yeux carrément humides de larmes d’effroi difficilement contenues, Aelle se laisse tomber sur ses talons, les bras abandonnés sur ses genoux. Elle ne peut que regarder la réalité en face : sa baguette n’est pas là.

PNJ : Narym Bristyle, Zile Bristyle, Arya Bristyle
Dernière modification par Aelle Bristyle le 30 août 2025, 10:27, modifié 4 fois.

13 août 2025, 10:07
 PNJ  Ainsi s’achèvent les jours enfumés  Solo 
Hébétée et les bras ballants, en proie à une tétanie comme elle n’en a que rarement connu dans sa vie, Aelle reste immobile quelques minutes, les yeux écarquillés sur le mur en briques. Au loin sont discernables les bruits habituels d’une ville moldue : les moteurs, les portières qui claquent, les cris des passants agacés, le klaxon d’une voiture. Tant de bruits parasites qui n’aident en rien Aelle à se calmer, car elle aurait été beaucoup plus rassurée de se réveiller dans une ville sorcière, fut-ce dans une ruelle crasseuse et malodorante.

L’espace d’un instant, Aelle est incapable de savoir que faire. Les souvenirs de la veille sont des trous obscurs dans sa mémoire qu’elle n’a cesse de sonder sans réussir à y trouver quoi que ce soit. Au moins est-elle capable de se rappeler des jours encore d’avant, mais cela ne l’aide pas à se sentir mieux — ces souvenirs-là, elle aurait préféré les oublier. Disons qu’elle sait pourquoi elle a autant bu, hier soir. Cela n’enlève en rien le sentiment de se sentir misérable. Quiconque se réveille seul dans une ruelle d’une ville inconnue ressentirait ce profond sentiment de misère qui colle à la peau, du genre qui fait se dire : bordel, mais comment ai-je pu tomber aussi bas ? Une honte sans nom l’engloutit soudainement, bien plus rattachée à l’absence de sa baguette qui bouleverse jusqu’aux fondations de sa nature de sorcière qu’au trou noir de la veille.

Il faut qu’elle se fasse violence pour réussir à bouger. C’est comme si elle essayait de s’extirper d’une glue particulièrement vivace. Chaque mouvement est plus difficile que le précédent, mais Aelle arrive au bout d’un moment à se redresser et à se diriger d’un pas maladroit vers le bout de la ruelle. Elle n’a cesse de jeter des regards derrière elle : et si sa baguette était cachée quelque part ? Mais non, elle le sait, elle n’est pas là. Alors elle continue d’avancer en clopinant, prise d’assaut par un innommable sentiment d’effroi.

La lumière du jour l’aveugle lorsqu’elle quitte la ruelle. Elle débarque sur un boulevard bruyant sur lequel les voitures passent à toute allure. Les immeubles ne sont pas très hauts et le soleil est déjà bien installé dans le ciel. La chaleur de l’été est déjà tombée sur la ville. Aelle regarde à droite puis à gauche sans savoir où aller. Elle surprend sur elle le regard froncé d’un passant et comprend qu’elle a une allure misérable : ses cheveux en vrac, la crasse sur son visage, les blessures à son bras et son mollet, ses yeux injectés de sang… Sans parler de sa tenue purement sorcière. Mais elle n’a pas d’autre choix que de marcher, malgré la honte qui l’étouffe et la peur qui entrave sa gorge. Elle est tentée d’appeler Zikomo, comme elle est capable de le faire quand elle en a vraiment besoin, mais quelque chose l’en empêche. Quelque chose comme une trop grande fierté.

Elle se met en route en essuyant son nez du plat de la main, sans savoir qu’ainsi elle étale la crasse sur son visage. Elle choisit au hasard d’aller à droite et elle hâte le pas même si chacun d’eux accentue la douleur à sa jambe. Elle serre les dents et avance, les yeux braqués devant elle. Elle s’efforce de n’accorder aucune attention aux passants moldus qui la dévisagent.

Durant son trajet, Aelle ne cesse pas un seul instant de sonder sa mémoire à la recherche d’un détail qui pourrait expliquer ce qu’elle fichait dans cette ruelle ou qui pourrait lui rappeler ce qu’elle a foutu de sa baguette magique. Mais rien ne vient, pas le moindre petit élément et pour la toute première fois de sa vie, elle se rend compte que sans sa baguette, elle n’est pas capable de grand chose : impossible de transplaner, impossible de retrouver son chemin, impossible de contacter qui que ce soit. Elle ne sait même pas où elle est. Et si elle avait quitté le pays dans la nuit ? Et si on lui avait fait une méchante blague ? Et si elle elle avait été en danger, cette nuit ? Les hypothèses prennent le pas sur les questions, elle s’imagine dix scénarios à la minute et son angoisse monte d’un cran, lui hérisse les poils de la nuque, lui coupe le souffle.

Jusqu’à ce qu’elle tourne dans une rue et qu’elle aperçoive au loin, au-dessus des toits, l’œil familier et bienveillant de Big Ben. Une vague de soulagement la secoue violemment, elle est obligée de s’arrêter sur le bord du trottoir pour supporter les à-coups brutaux de son cœur : elle est à Londres. Tout va bien, elle est à Londres.

« Merlin merci…, » souffle-t-elle d’une voix enrouée.

À partir de là, retrouver son chemin est beaucoup plus facile. Elle a passé un été à sillonner les rues de Londres pour s’occuper et une fois qu’on s’est baladé plusieurs fois dans cette capitale, bien qu’elle soit tentaculaire, tracer un chemin entre les monuments les plus connus n’est pas bien difficile, tout comme le fait de situer le Chemin de Traverse dans tout ça. Cela n’enlève rien à la misère dans laquelle elle est, évidemment, mais au moins n’est-elle plus perdue.

Pendant un instant, Aelle s’imagine tourner le dos à Big Ben pour prendre la direction de Camden Town, mais il lui suffit d’imaginer le regard de Kristen sur son corps crasseux quand elle lui avouera qu’elle s’est réveillée dans une ruelle sans savoir ce qu’elle y faisait pour qu’elle décide de rejoindre le Chemin de Traverse plutôt que le 180, Buck Street.

La marche est épuisante, le soleil pèse sur son crâne, les regards posés sur elle sont de plus en plus curieux et la douleur dans son mollet et son bras anesthésie toute sensation dans son corps. Aelle avance lentement, difficilement, peu habituée à s’imposer d’aussi longues marches quand elle peut se l’éviter. Les bruits moldus l’agressent, son trou dans sa mémoire l'angoisse et la puanteur qui la suit la dérange réellement. Plus elle avance, plus elle se sent mal et plus elle se sent mal, plus elle ressent de la colère. D’abord dirigée vers elle-même (qu’est-ce qu’elle a bien pu foutre pour se retrouver dans cet état-là ?!), puis très vite dirigée vers d’autres : où est Zikomo ? pourquoi ne l’a-t-il pas surveillée ? et que dire d’Ashley avec laquelle elle passe la plupart de ses soirées alcoolisées ?! Pourquoi l’ont-il laissé dans cet état, pourquoi ne s’inquiètent-ils pas ? Le poids de la solitude creuse un puits au fond d'elle, il rejoint la désagréable mélasse de peur, colère et dégoût dans laquelle Aelle baigne.

14 août 2025, 10:42
 PNJ  Ainsi s’achèvent les jours enfumés  Solo 
Aelle est complètement détachée de la réalité lorsqu’elle arrive dans une rue connue non loin du Chemin de Traverse où elle pourra utiliser le seul Magic’port qu’elle est capable de localiser dans son état. C’est dans un état second qu’elle pousse la porte familière de l’hôtel rattaché au Chaudron Baveur. Elle n’emprunte que rarement ce chemin, puisqu’elle est habituellement capable de transplaner, mais aujourd’hui elle n’a pas le choix. Elle pénètre dans le hall vide de l’hôtel, mal à l’aise. Elle se dirige aussitôt vers le comptoir et frappe plusieurs fois sur la clochette. Dès qu’un numéro de chambre lui est attitré, elle grimpe dans les étages une marche après l’autre, en grimaçant. Dans la chambre, elle se laisse tomber avec un soupir dans l’un des fauteuils. Le sortilège se met instantanément en marche : une seconde plus tard, elle se retrouve dans une pièce différente, le plafond se refermant au-dessus de sa tête. Elle est au Chaudron Baveur.

Aelle reste immobile quelques instants à écouter les bruits du pub. Une fatigue sans nom l’appelle au sommeil, mais elle résiste en se relevant. Ce n’est pas le moment de dormir, il faut qu’elle retrouve sa baguette et qu’elle rentre en sécurité chez elle. Elle a besoin de voir des murs familiers autour d’elle, de sentir des odeurs connues, de se sentir chez elle, à l’abri, en sécurité. Chez elle. Alors elle quitte la chambre et trébuche dans les escaliers pour sortir du pub. Ici comme du côté moldu, on la regarde étrangement ; elle doit vraiment avoir une sale tête mais elle n’a pas la force de vérifier dans une glace. Elle veut seulement rentrer, dormir et oublier. Retrouver sa baguette. Sa baguette offerte par Ururu Yokohyama, sa si précieuse baguette. La crainte fourrage dans ses entrailles et Aelle sait qu’elle ne se calmera pas tant qu’elle n’aura pas serré ses doigts autour du manche de sa baguette magique.

Elle se souvient à peine d’avoir traversé le Chemin de Traverse. La voilà devant le Magic’port. Est-ce la chance ou le hasard qui a placé ces pièces dans sa poche ? Sans elles, Aelle aurait été incapable de s’offrir la poignée de poudre de cheminette qu’elle demande à l’accueil. Comment aurait-elle fait pour rentrer ? Elle aurait dû aller quémander de l’aide au Dôme Libre et son père aurait crisé de la voir arriver comme ça dans sa librairie. Aelle se surprend à remercier quelque chose, quelqu’un, n’importe quoi, peut-être la Aelle de la veille d’avoir laissé ces pièces dans sa poche.

« Mochdinam ! » prononce-t-elle distinctement une fois installée dans l’âtre de la cheminée.

Les flammes l’avalent. Aelle ferme les yeux pour contrôler les saltos que fait son estomac et ne pas voir défiler à toute allure devant elle les cheminées. Elle ne les rouvre que lorsque le sol redevient stable sous ses pieds. Elle reconnaît instantanément le Magic’port de Mochdinam et c’est un peu moins angoissée qu’elle sort de l’âtre, non sans trébucher sur le rebord, et qu’elle quitte le petit espace dédié au transport.

Voir ces ruelles familières lui fait un bien fou. Elle est chez elle, à la maison. Elle va pouvoir retrouver son lit, se doucher, se reposer, ne plus s’inquiéter de ce qui l’entoure. Peut-être même retrouvera-t-elle sa baguette magique sur sa table de chevet et tout rentrera dans l’ordre. C’est obligé que ça se passe comme cela, n’est-ce pas ? Elle se met à hâter le pas pour arriver plus rapidement. Bientôt, elle pousse la porte de l’immeuble de Narym et grimpe les escaliers en se retenant à la rampe, heureuse de reconnaître l’odeur de la cage d’escalier et de se savoir en sécurité.

Sa main s’abat sur la poignée de la porte d’entrée de l’appartement et Aelle manque de percuter la porte lorsque celle-ci ne s’ouvre pas. Évidemment, elle n’a pas plus ses clés sur elle que sa baguette magique. C’est pourtant rare que la porte soit fermée à clé quand elle n’est pas à la maison et que Narym, lui, l’est. Il doit sûrement l’être, Aelle est presque sûre qu’aujourd’hui est un dimanche. Fronçant les sourcils, elle frappe trois grands coups contre le battant et s’appuie contre le mur en attendant que son frère vienne ouvrir. Ses yeux se ferment malgré elle.

Elle attend un certain moment. Ses paupières trop lourdes sont définitivement fermées lorsque la porte s’ouvre brusquement. Aelle sursaute et se redresse maladroitement. Son frère se dévoile dans l’ouverture de la porte.

« Salut Nar, » marmonne Aelle qui s’avance déjà pour rentrer chez elle.

Sauf que son frère ne se décale pas de la porte et l’empêche de pénétrer dans l’appartement. Quand Aelle lève les yeux vers son visage, elle a la surprise de le découvrir figé par une colère froide telle que Narym n’en exprime que rarement. Elle ouvre la bouche, mais son frère prend les devants d’une voix si dure qu’Aelle sent des frissons naître sur ses bras.

« Où est-ce que tu étais ? »

S’il l’avait claquée, le sentiment n’aurait pas été différent. Sa colère est palpable, donc dérangeante. Narym n’est jamais en colère. Ou alors très rarement. Là, il se dresse entre elle et l’appartement. Tout dans son attitude montre qu’il refuse qu’elle rentre et qu’il est hors de lui. Aelle est déjà épuisée, elle est effrayée de ne pas avoir retrouvé sa baguette magique, elle est à bout, incapable de savoir pourquoi elle s’est réveillée dans une ruelle. Elle n’a vraiment pas le temps de gérer la colère de son frère.

« Laisse-moi entrer, Narym, soupire-t-elle en essayant de le contourner. J’suis épuisée.
On t’a attendue, hier soir, » assène-t-il froidement sans faire mine de se décaler.

Vraiment ? songe Aelle.

« Attendue pour quoi ? » marmonne-t-elle alors que le sujet ne l’intéresse absolument pas.

Elle le saurait si elle avait été attendue hier soir, non ? Si c’était vrai, elle ne serait certainement pas sortie boire comme elle a dû le faire. Pourquoi Narym raconte-t-il des conneries ? Comprenant qu’il ne la laissera pas rentrer sans explication, elle se laisse de nouveau aller contre le mur pour reposer sa jambe blessée. Narym ne la quitte pas du regard. Ses mâchoires sont tellement serrées que ça se voit sur le côté de sa joue.

15 août 2025, 09:19
 PNJ  Ainsi s’achèvent les jours enfumés  Solo 
« Tu te moques de moi ? demande-t-il sur un ton très calme — dangereusement calme.
J’ai pas que ça à faire, Narym, geint Aelle en se frottant les yeux. Non, je me moque pas. Attendue pour quoi ? »

Elle le répète d’une voix agacée. Narym la considère en silence, en proie à une telle colère qu’il n’arrive même plus à parler. Il est à deux doigts de lui claquer la porte au nez. Peut-être l’aurait-il fait si une petite voix ne n’était pas élevée derrière lui.

« C’est tata Ely qui est rentrée ? »

Une toute petite voix d’enfant qui lui serre le cœur et qui le fait aussitôt se retourner en laissant derrière lui son masque de colère. Aelle, elle, sent tous les nerfs de son corps s’enflammer quand elle entend cette voix. Elle se hisse sur ses pieds pour regarder par-dessus l’épaule de son frère. Ce faisant, elle croise le regard de la petite fille qui se tient dans l’entrée du couloir menant aux chambres.

Les épaules d’Aelle s’affaissent à cette vision. Les yeux écarquillés de l’enfant passent de Narym à elle, puis d’elle à Narym. Elle a une tignasse noire emmêlée sur la tête, elle serre contre elle une peluche de dragon. Son pantalon de pyjama est trop grand et cache ses petits pieds. Elle n’ose pas faire le moindre pas en avant. Aelle n’ose pas non plus faire le moindre geste. Elle a déjà vu Mackenzie en photo, mais c’est la première fois qu’elle la rencontre.

Son cœur tombe tout au fond de son cœur et de là il se met à battre furieusement. Elle vient de se souvenir. Hier soir, elle devait dîner avec Narym et sa fille. C’était la première soirée de l’enfant à l’appartement et Aelle devait être présente. Elle l’avait promis. Mais à la place, elle s’est réveillée le lendemain dans une ruelle, au milieu des détritus.

« Narym…, commence-t-elle en coulant un regard gêné vers son frère, je… »

Elle ne sait pas ce qu’elle allait dire, Narym non plus. Elle ne termine de toute façon pas sa phrase parce que son frère se retourne tout à coup vers elle et lui ordonne sur un ton que l’on ne peut remettre en question de se taire et d’aller « s’installer sur le canapé » et ne « surtout pas bouger ». Puis il quitte enfin l’embrasure de la porte pour se diriger vers Mackenzie.

« Viens là, mon petit dragon ! » s’exclame-t-il d’une voix joyeuse qui contraste presque violemment avec la façon dont il s’est adressé à Aelle.

Il attrape la petite fille dans ses bras. Elle pousse un cri de joie et se blottit contre lui.

« Ta tante ne fait que passer, poursuit Narym en souriant. Tu auras l’occasion de la rencontrer à un autre moment. Tu lui dis au revoir ? »

La fillette de quatre ans adresse à Aelle un sourire plein de trous en secouant la main devant elle. Mackenzie n’ose pas dire quoi que ce soit, parce que même une enfant de son âge est capable de comprendre que quelque chose ne va pas dans la tenue crasseuse d’Aelle et dans le comportement de son père. Ce dernier lui expliquera les choses un peu plus tard et la rassurera, mais en attendant il tourne vers sa sœur un regard implacable, lui ordonnant silencieusement de répondre quelque chose à sa fille si elle ne veut pas qu’il lui arrache la tête. C’est du moins ainsi qu’elle le comprend, alors elle se force à sourire — ce qui donne un résultat plutôt effrayant — et secoue vaguement la main devant elle pour dire au revoir à l’enfant. Puis Narym disparaît avec Mackenzie dans le couloir, sans doute pour la ramener dans la chambre qu’il a fait construire juste à côté de la salle de bains, en face de celle d’Aelle.

Cette dernière est encore en train de se repasser les paroles de Narym dans la tête quand elle entend la porte de la chambre s’ouvrir et se refermer. Elle prend alors conscience qu’elle est toujours dans l’entrée et que la porte de l’appartement est ouverte. Elle avance dans le salon et referme derrière elle. Elle n’ose pourtant pas s’installer dans le canapé comme son frère lui a ordonné, parce que ses mots tournent encore et encore dans sa tête : ta tante ne fait que passer. Ce n’est pas tant le choc de s’être fait appeler tata ou d’avoir rencontré sa nièce ou de s’être rappelée qu’elle aurait dîné ici hier soir ou de se rendre compte qu’elle a vraiment, vraiment merdé, cette fois-ci. Non, c’est le “ne fait que passer” qui la perturbe et qui la blesse, qui l’empêche de bouger et même de réagir quand Narym revient dans le salon, sans Mackenzie.

Il a de nouveau ce masque colérique sur le visage. Il se plante au milieu de la pièce, les bras croisés sur le torse. Aelle ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort. Elle a vraiment, vraiment merdé.

16 août 2025, 12:04
 PNJ  Ainsi s’achèvent les jours enfumés  Solo 
« Le dîner était prévu depuis plusieurs semaines, commence Narym d’une voix dangereusement basse. Tu m’avais promis que tu serais présente pour la rencontrer.
J’ai…
Je lui ai dit que tu serai là, l’interrompt-il, son regard l’écrasant sur place. Qu’on dinerait tous les trois et qu’on passerait la soirée ensemble. C’était sa première nuit ici et elle était surexcitée de passer la soirée avec son père et sa tante. »

Aelle a l’intelligence de garder le silence, mais son cœur tombe tout au fond de son corps. Elle se fiche comme de sa première chaussette de cette gamine qu’elle n’aime pas, mais elle a fait une promesse et elle l’a brisée. Elle aimerait s’excuser, mais elle sait exactement pourquoi elle a fait ce qu’elle a fait. Même si elle ne se souvient pas de sa soirée, ça c’est très clair : cette crainte qui l’a saisie à l’idée de rencontrer sa nièce que son frère aime déjà tant, trop. Aelle savait très bien que Narym serait hors de lui si elle brisait sa promesse. Elle savait exactement ce que ça entraînerait. Alors pourquoi… Elle est incapable de répondre à cette question.

« Tu m’as fait mentir. »

La voix de Narym se brise. Aelle ferme brièvement les yeux. Elle voudrait être ailleurs.

« Tu m’as fait mentir et elle était très déçue. Comment veux-tu qu’elle me fasse confiance si… »

Il se tait soudainement et inspire profondément par le nez, le poing serré devant la bouche.

« Va-t-en.
Quoi ? murmure Aelle en essayant de croiser son regard.
Elle doit rester jusqu’à soir. Va-t-en, on parlera demain. Je ne veux pas que tu restes ici.
Mais Narym…
Je ne te laisse pas le choix ! » assène-t-il tout à coup d’une voix colérique.

Il fait un geste vers sa sœur. Pas pour l’effrayer, seulement pour la pousser vers la porte. Aelle réagit automatiquement. Pas parce qu’elle est effrayée, mais parce qu’elle comprend qu’il est en train de la virer de chez lui. Elle fait un pas en arrière, puis un second.

« Reviens demain. Aujourd’hui je n’ai pas envie de te voir et je n’ai pas envie que Mackenzie te voit dans cet état. »

Il désigne son corps tout entier. Aelle baisse les yeux, même si elle sait déjà ce qu’il y a à voir. Elle n’a pas besoin de se regarder pour savoir qu’elle a l’air d’être exactement ce qu’elle est : une fille qui s’est réveillée alcoolisée dans une ruelle après un trou noir.

« Au revoir, Aelle. »

Elle n’a rien à dire. De toute façon, le regard de Narym est implacable, il refusera certainement la moindre excuse, et Aelle n’est pas en état d’en prononcer. Elle se sent pitoyable et aussi un peu en colère que Narym l’empêche d’aller dans sa chambre. Alors malgré ses poings serrés, elle recule jusqu’à la porte, l’ouvre et sort sur le palier.

« À demain, alors ? fait-elle d’une voix hésitante.
Ouais, » soupire Narym en évitant son regard.

Puis il ferme la porte. Il ne la claque pas, il la ferme doucement, mais c’est comme s’il lui avait claqué au nez. Le silence de la cage d’escaliers résonne violemment aux oreilles d’Aelle. Elle reste de longues minutes immobile sur le palier, à hésiter à enfoncer pour aller fouiller sa chambre à la recherche de sa baguette. Quand commencent à résonner derrière la porte close des rires de petite fille, Aelle fait demi-tour et redescend les escaliers.

Une fois de retour dans la rue, elle se laisse tomber sur les marches devant l’entrée du bâtiment et reste là parce qu’elle n’a aucune de ce qu’elle doit faire à présent et de l’endroit où elle doit aller. L’épuisement l’empêche de ressentir de façon trop évidente la peine et la colère, mais les émotions sont bel et bien là, en arrière fond.

« Aelle ? »

Elle fait un bond sur le côté, le cœur battant à toute allure quand la voix résonne à côté d’elle.

« Zik ! »

Effectivement, Zikomo. Il est assis sur la marche juste à côté d’elle et à côté de lui repose la sacoche d’Aelle. Cette dernière s’en saisit aussitôt, presque brutalement.

« Comment t’as fait pour descendre avec ça ? s’écrit-elle en fouillant à l’intérieur
Je suis capable de beaucoup de choses que tu ignores, » répond Zikomo d’une voix qui manque d'entrain.

Aelle l’écoute à peine, trop occupée par son espoir dévorant de retrouver sa baguette magique. Et quand elle la trouve effectivement tout au fond de sa sacoche, un cri soulagé lui échappe. Elle s’agrippe aussitôt à son catalyseur, à deux doigts de fondre en larmes quand elle sent l’énergie familière de la magie fourmiller contre sa paume.

« Oh, Merlin…, fait-elle d’une voix cassée en serrant baguette et sacoche contre elle, affalée contre la porte.
Je l’ai ramenée hier soir, après que tu m’aies… Ordonné de rentrer.
J’ai fait ça ? murmure Aelle en ouvrant les yeux.
Entre autres.
Je me souviens de rien…
Rien d’étonnant là-dedans. »

Aelle tourne les yeux vers Zikomo. Il lui lance un long regard inexpressif. Il est en colère, évidemment. Elle n’a pas la force de se faire excuser. Mais le messager des rêves n’attend de toute manière rien d’elle. Il se contente de sauter d’un bond entre ses bras ; Aelle le réceptionne maladroitement. Il monte sur son épaule et se blottit dans sa nuque.

« Allez, lève-toi, souffle-t-il à son oreille. Tu as besoin d’une bonne douche. »

Effectivement. Aelle se lève tant bien que mal et se prépare à transplaner. Elle aurait pu aller trouver asile chez Oswald ou chez Ashley, mais la simple idée de se confronter à eux et devoir expliquer pourquoi elle est dans cet état la désespère. Elle est tout simplement incapable de parler à qui que ce soit, aussi préfère-t-elle contre toute attente dépenser son argent au Chaudron Baveur pour une chambre plutôt que d’affronter ses amis ou sa famille.

Demain, se dit-elle en se couchant, propre, dans les draps de l’auberge, tout ira mieux et tout s’arrangera. Tout rentrera dans l’ordre. Et Aelle, toute habituée qu’elle est au déni, s’en persuade tant et si bien qu’elle s’endort comme une masse, persuadée qu’effectivement, demain tout sera arrangé.

26 août 2025, 16:11
 PNJ  Ainsi s’achèvent les jours enfumés  Solo 
Lundi 25 juillet 2050
Mochdinam



« Elle s'installera ici définitivement en septembre, » l'informe Narym après avoir échangé avec elle les étranges mais formelles politesses avec lesquelles ils ne se sont pourtant jamais encombrés de toute leur vie.

Aelle s'immobilise devant le canapé, dos à lui. Il imagine son regard perdu dans l'âtre éteint de la cheminée. Ses sourcils sont certainement froncés. Il a raison, ils le sont et Aelle se retient à grande peine d'exprimer sa colère. En pénétrant dans l'appartement, elle a dit : « Pardon pour hier ». Elle qui ne s'excuse jamais ou que très rarement, il devrait comprendre qu'elle est sincère, non ? Alors pourquoi ressent-il le besoin de lui parler encore de sa gamine ?

« Ok, » répond-elle prudemment.

Son regard se tourne vers Narym lorsque celui contourne le canapé pour ne pas parler à son dos. Il se tient près du fauteuil de gauche et à son corps crispé c'est facile de comprendre qu'il lutte pour garder les bras contre ses hanches et ne pas les croiser sur son torse. Aelle le remarque. Elle n'en est que plus méfiante. Au fond, elle se doutait que ses mésaventures d'hier (celles avec Narym, pas celles de la ruelle sordide dans laquelle elle s'est réveillée) allaient avoir des conséquences. Elle va certainement devoir se taper des remontrances et une leçon de morale, faire deux trois promesses de plus, puis elle pourra aller s'enfermer dans sa chambre, oublier l'immense peur qu'elle a eue hier au réveil et faire comme si tout allait bien.

Elle s'en persuade tant et si bien que son visage s'apaise. Voyant cela, Narym comprend instantanément qu'elle n'a pas la moindre idée de ce qu'il va lui dire. Son cœur se noue, évidemment, en même temps que son estomac se soulève. Il ne déteste rien de plus que faire du mal aux autres et s'il avait pu, s'il avait été lâche, il aurait mandaté quelqu'un d'autre, n'importe qui, pour faire ça à sa place. Ou alors il aurait fait semblant, lui aussi, que tout allait bien, qu'Aelle était la tante qu'il aurait aimé qu'elle soit pour Mackenzie. Mais voilà, Mackenzie. Pour elle, il ne peut pas faire semblant. Pour elle, il doit aller au bout. Même s'il craint les cris, la colère, la déception et la trahison qu'il verra bientôt dans les yeux de sa sœur qu'il connaît bien.

« Écoute..., » commence-t-il lentement en posant une main sur le dossier du fauteuil.

Il a besoin d'une ancre pour se stabiliser. Son souffle s'emballe mais cela fait trente-cinq ans qu'il apprend à se contrôler, alors il ne se laisse pas envahir par l'angoisse.

Aelle tourne les yeux vers lui. Son regard est obscur, comme un trou noir — l'effet est accentué par ses sourcils froncés et par la méfiance qui brille dans ses pupilles. Elle ne dit rien, aussi Narym est-il forcé de poursuivre.

« Je préférerais que tu..., » articule-t-il doucement sans détourner son regard et en s'efforçant de garder une expression rassurante et aimante.

Il y a plusieurs manières d'annoncer une mauvaise nouvelle. Certains préfèrent s'y prendre brusquement et annoncer la chose sans préparer la personne qui va la recevoir ; d'autres au contraire préparent tant et si bien qu'ils tournent autour du pot. Certains choisissent de faire croire que c'est pour le bien de l'autre, plus que pour leur propre confort. Narym déteste chacune de ces solutions. Il a peut-être du mal à dire les choses qui blessent ou qui assombrissent l'humeur de ceux qu'il aime, mais lorsqu'il le fait, il y va sans fioriture, sans brutalité, sans mensonge, sans stratagème. Sans faire croire que c'est pour son bien à elle. Sans expliquer par A plus B pourquoi il en est arrivé à cette décision — cela viendra plus tard. Sans faire monter la pression. Après une nuit blanche à se retourner dans ses draps en imaginant toutes les réactions possibles que pourrait avoir Aelle, après toute l'angoisse emmagasinée depuis qu'il a compris que sa sœur ne viendrait pas au dîner, il est prêt à le dire.

« ... déménages, » poursuit-il sans la moindre interruption, en essayant de ne pas paniquer lorsqu'il voit la surprise arrondir les yeux d'Aelle et la trahison lui froisser le visage. Il enchaîne aussitôt, pour ne pas la laisser faire ses propres conclusions. « Pas parce que je ne veux plus vivre avec toi, mais parce que je pense que tu n'es pas prête à partager la vie de Mackenzie. »

27 août 2025, 10:23
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Mince, songe-t-il. Voilà que lui aussi échoue. Ce n'est pas ce qu'il aurait dû dire. Aelle se referme aussitôt, ses mâchoires se crispent, il voit la colère et la douleur bander ses muscles.

« Je n'ai pas envie qu'elle attende de nouveau sa tante comme ça a été le cas avant-hier soir, c'était trop... »

Il allait expliquer que sa petite fille qu'il a adoptée ne pouvait pas grandir sans des liens solides, car elle est déjà fragile et qu'elle a besoin de stabilité dans sa vie, que la violence de sa tante ne l'aidera en rien, que son instabilité ne fera que la conforter dans l’idée que les adultes ne sont pas dignes de confiance, qu'elle aura le cœur brisé à chaque fois qu'Aelle se détournera d'elle. Il allait le faire, il allait l'expliquer, mais Aelle se s’en va soudainement et se dirige à grand pas vers le couloir menant aux chambres. En passant près de Narym, elle le bouscule.

Le cœur de l'homme lui tombe douloureusement au fond du corps. De là, il pulse et chaque pulsation est plus tranchante que la précédente. Sans y penser, l'esprit embrumé par la panique de voir sa relation avec sa sœur se déliter, il lui emboite le pas.

Dans la chambre, Aelle prépare à grand renfort de gestes bruyants et brusques ses valises. Abattu, Narym s'arrête sur le pas de la porte. Elle l'ignore. Elle essaie de contrôler l'immense sentiment qui l'étouffe et qui veut la faire pleurer. Cette impression que la dernière pierre qui la retenait debout est en train de s'effriter sous ses pieds. La douleur de se faire virer de chez soi. La tristesse de perdre son frère. Tout se mélange, ne reste qu'une immense tristesse mêlée de désespoir qui assombrit son champ de vision.

« Aelle..., tente Narym d’une voix douce dans son dos. Tu as toute la place dans la vie de Mackenzie, c'est juste que je pense que vivre toutes les deux... C'est... C'est incompatible.
J'ai compris, Narym, » fait-elle d'une voix glaciale.

Elle se fiche de Mackenzie. C'est dans sa vie à lui qu'elle voulait une place. Et Narym le comprend sans qu'elle ait besoin de le dire.

« Je ne veux qu'on soit en froid, murmure-t-il. Je t'aime et...
Fallait y penser à deux fois avant de me virer de chez toi. »

La voix venimeuse d'Aelle résonne dans la chambre qui se vide à coups de sortilèges qui font voler vêtements et livres jusque dans la valise éventrée sur le lit. S'ils sont en froid, ce sera à cause de lui, pense la sorcière, sa faute à lui tout seul, c'est tout. Tout est de sa faute. À lui et à sa gamine.

Narym appuie son épaule sur le chambranle de la porte, peiné. Il observe le dos d'Aelle qui prend soin de ne pas se tourner vers lui. Le silence est entrecoupé par la danse de ses affaires dans les airs. C'est une fabuleuse sorcière, pense Narym. Mais c'est aussi une sœur avec un très mauvais caractère. L'homme pousse un soupir en se frottant les yeux. Il est triste qu'elle réagisse ainsi, mais il ne peut pas dire qu'il ne s'y attendait pas. Cette fois-ci, il ne la laissera pas creuser la distance entre eux, comme elle a pu le faire ces dernières années quand elle était en colère contre lui — il ne la laissera pas faire, dut-il passer par Ashley pour la retrouver. C'est ainsi que Narym sent sa détermination s'affirmer. Elle est en colère et attristée, elle a ses raisons de l'être, mais lui il fait ce qu'il faut pour sa fille et il ne se le reprochera pas.

28 août 2025, 15:07
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D'un coup d'épaule, il se détache de la porte pour entrer dans la chambre. Aelle fait toujours mine de l'ignorer. Elle entasse ses affaires n'importe comme dans sa valise, elle qui est habituellement si organisée. Ses mains tremblent, son souffle est court, elle ne sait pas si elle doit être en colère ou si elle a seulement besoin d'éclater en sanglots. Elle n'a jamais su, alors comme d'habitude elle préfère être en colère, en vouloir à son frère plutôt que de se remettre en question. Si elle sent un trou se creuser dans son cœur parce qu'il l'abandonne, c'est parce qu'il a décidé de la foutre à la porte du jour au lendemain.

« J'ai discuté avec Zak, » intervient le traître qui lui sert de frère.

Elle le sent s'avancer dans son dos. Elle ne dit rien. D'un coup de baguette, elle envoie son vieux chaudron dans sa valise.

« Il est d'accord pour laisser l'appartement des parents... Il l'occupait de temps en temps, tu sais... »

Il a l'impression de parler dans le vide. Aelle fronce davantage les sourcils, se penche pour regarder si elle n'a rien oublié sur le lit, ferme les battants de l'armoire désormais vide qu'elle occupait depuis plus d'un an. Cette chambre n'est plus sa chambre. Elle fait beaucoup d'efforts pour se persuader que ça ne la blesse pas.

« Alors tu peux aller d'y installer, si tu veux. Ça ne pose vraiment aucun souci, tu sais. Tu... »

Il se tait, comme s'il avait lui-même compris que ça ne servait à rien d'insister. Aelle s'immobilise, la main sur la fermeture de sa valise, le regard bloqué sur la tête de lit qui l'a soutenue tous les jours de toute cette dernière foutue année.

L'appartement des parents ? Celui qui se trouve proche du Chemin de Traverse. Un petit studio disponible pour les enfants Bristyle. Aelle met un moment pour comprendre que le sentiment crasseux qu'elle ressent au fond de sa gorge, c'est la honte. Narym a parlé avec Zakary du fait de la virer de chez lui. Ils ont décidé ensemble qu'elle pourrait prendre l'appartement. Et ils pensent qu'elle acceptera leur charité ? Ce serait accepter de se faire virer de chez Narym, ce serait le pardonner. Au fond d'elle, Aelle sait que ce serait plus facile ainsi, moins douloureux. Mais elle en est incapable, incapable d'accepter cette solution, ce plan de secours.

Ses mâchoires se crispent très fort. Elle ferme sa valise d'un geste brusque avant de se tourner d'un bloc vers son frère, si soudainement que celui-ci s'éloigne d'un pas. Ce geste de recul la blesse, mais elle fait comme pour le reste : elle fait comme si tout allait bien.

« J'en veux pas de votre appartement, s'emporte-t-elle, le regard tempétueux et les poings serrés.
Accepte Aelle, tu pourrais y être bien et...
J'ai dit que j'en voulais pas, je peux me débrouiller toute seule ! »

Sa baguette claque dans l'air. Sa valise se soulève et la suit quand Aelle s'éloigne dans le couloir en bousculant pour la seconde fois Narym de l'épaule. Celui-ci doit se décaler pour ne pas se faire percuter par la valise.

« Où est-ce que tu vas aller ? lui lance-t-il en se penchant dans le couloir pour la regarder s'éloigner.
Ça c'est mon problème, » réplique-t-elle sans s'arrêter.

Il n'a pas la force de la suivre. Il connaît suffisamment les colères de sa sœur pour savoir qu'elle ne s'apaisera pas aussi facilement. Narym se sent profondément épuisé. Et, il en a honte, soulagé : il va pouvoir s'occuper de l'arrivée qui est déjà suffisamment stressante de sa fille sans devoir gérer et apprendre à Aelle à bien se comporter avec une enfant. Oh, comme il s'en voudra plus tard d'avoir ressenti cet intense soulagement !

Quelques secondes plus tard, la porte d'entrée se referme dans un claquement bruyant qui fait trembler les fenêtres et frémir Narym. Le silence retombe dans l'appartement. Aelle est partie. Un long soupir aux lèvres, l'homme se laisse tomber sur le lit vide, dans cette chambre vide. Ce n'est qu'en plongeant le visage dans ses mains qu'il prend conscience des larmes qui ont envahi son regard. Elles ne coulent pas. Elles restent juste bloquées là le temps que Narym ressasse la déception de sa fille de l'avant-veille, sa propre colère et celle d'Aelle. Tout cela forme une masse compacte dans sa gorge. Il lui faudra beaucoup de temps pour s'en débarrasser.

29 août 2025, 23:59
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Au bas de l'immeuble, dans la rue de Mochdinam qui a été l'adresse principale d'Aelle pendant quasiment deux ans, la sorcière sent également ses yeux lui piquer. Mais elle prend une brusque bouffée d'air en s'insultant à mi-voix. Elle refuse de laisser couler la moindre larme. Elle est en colère, en colère et absolument pas triste.

Sa valise dans une main, sa baguette dans l'autre, elle s'immobilise sur le bord de la route. La vie poursuit son cours autour d'elle. Une famille traverse la rue, les enfants passent en criant devant elle. Une vieille femme marche lentement un peu plus loin. Au-dessus de sa tête, le harassant soleil de l'été darde sur elle son œil implacable. Plusieurs noms passent dans sa tête. Trois exactement. Toutes ces personnes l'accueilleraient certainement et seulement une lui poserait des questions indiscrètes. Ashley. Quant aux deux autres, Gabryel et Oswald, ils respecteront son intimidé. Elle pourrait trouver refuge chez eux. Chez Gabryel elle trouverait des bras tendres dans lesquels elle pourrait faire semblant de se perdre. Chez Oswald, une oreille attentive qui l’écoutera quand elle feindra vouloir parler du dernier article paru dans Enchantements Magazine . Chez Ashley, elle trouvera une bouteille de Whisky. Elle pourrait même alterner les trois. Faire semblant que cela lui suffit, qu'elle n'a pas besoin de plus.

Quelques minutes plus tard, Aelle reprend sa route. Elle attend d'être sortie du village pour transplaner. Quand la magie la recrache, c'est devant le Chaudron Baveur. Finalement, elle a choisi la neutralité. La solitude. L'absence de questions, de bras, de discussions légères, d'alcool. Elle s'enferme dans une chambre impersonnelle dans laquelle elle se sent beaucoup plus mal que si elle avait choisi de se rendre chez un ou une amie.

Le lendemain en quittant l'auberge magique et en s'enfonçant dans les rues moldues de Londres, les yeux rouges et cernés, l'âme en peine, avec cette impression tenace de ne plus avoir sa place nulle part qui la poursuit depuis la veille, Aelle prend une décision qui l'étonne elle-même. Elle se dirige vers le 180 Buck Street. Et quand elle s'avance devant Kristen avec sa valise, celle-ci se contente de hausser un sourcil, geste si familier qu'il réconforte Aelle. Pour la première fois depuis très longtemps, elle ne ressent ni le besoin de froncer les sourcils pour garder la face, ni celui de dresser le menton pour paraître fière. Elle se contente de dire :

« Mon frère m'a viré de chez lui. »

Affirmation douloureuse à laquelle Kristen répond :

« Ah. » Puis, baissant les yeux sur la valise qui flotte près des jambes d’Aelle : « Et donc… Tu as besoin d’un toit, j’imagine. »

Un hochement de tête de la part d’Aelle. Les mots n’ont pas leur place dans sa bouche. Pourtant, face au regard particulier de Kristen dans lequel elle se plonge tous les jeudi à 17 heures depuis six mois, elle ne sent aucune honte grimper.

« D’accord, » répond simplement Kristen en s’effaçant pour la laisser entrer.

Et c'est ainsi qu'Aelle emménage chez celle qui fut sa directrice. Celle qui fait naître ses plus profondes peines depuis six mois, mais également ses joies les plus intenses. Celle qui, l’accueillant, l’informe seulement qu’elle devra réparer tout ce qu’elle cassera, à l’image de toutes ces tasses qui ont fendu l’air, les jeudis à 17 heures, avant de s’exploser au sol pendant les colères d’Aelle. Cette dernière accepte la condition. Après tout, elle a toujours réparé ce qu’elle cassait. Mais elle n’a jamais eu quelqu’un pour lui dire que dans ces conditions, c’était d’accord de casser les choses. C’est peut-être pour cela qu’elle a choisi de venir au 180 Buck Street. Parce qu’elle savait qu’elle pourrait être elle-même sans que cela ne suscite le moindre drame. Ou presque.

Paroles et actions de Kristen vues avec sa joueuse.

30 août 2025, 10:25
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Mercredi 27 juillet 2050
180 Buck Street — Londres



Au réveil, Aelle ouvre les yeux avec l'impression que la nuit a duré une éternité. La matinée s'écoule autour d'elle. Elle range le lit qui n'est en fait qu'un canapé, répond aux questions qu'on lui pose quand les habitants du 180 Buck Street rentrent dans la cuisine. Elle les voit arriver puis repartir. Kristen part travailler. Au rez-de-chaussée, Marshall reçoit un client. Aelle s'allonge sur le canapé et regarde le plafond. Les minutes défilent, l’appartement est plongé dans le silence. C’était facile de subir le passage du temps à Mochdinam, dans sa chambre dans laquelle elle avait l’habitude de perdre son temps. Mais ici, c’est douloureux. Ici, chaque minute lui fait se dire : qu’est-ce que tu fous, bordel ? Qu’est-ce que tu fous ici ? Où vas-tu vivre désormais ? Qu’est-ce que tu vas foutre de la fin de ton été ? Et l’année prochaine ? Publier d’autres annonces pour proposer tes services auxquelles répondra quelques péquenauds une fois tous les deux mois ? Faire semblant d’écrire des articles qui resteront des semaines sur ton bureau sans que tu les avances ? Attendre ? Et attendre quoi ? Attendre combien de temps ?

Kristen a posé des conditions quant à sa présence ici. Des détails. Aelle doit dormir sur le canapé. Elle doit s’occuper de sa part de corvées. Elle ne doit pas déranger Marshall quand il travaille. Si elle casse quelque chose sur un coup de colère, elle doit le réparer. Elle fait ce qu’elle veut de son emploi du temps, mais elle doit être présente le jeudi à dix-sept heures. À vrai dire, Kristen n’a rien dit pour le canapé, pour les corvées et pour Marshall, mais elle n’avait pas besoin d’en parler pour qu’Aelle comprenne. Elle a parlé des dégâts matériels, par contre, ce qui a rappelé à Aelle toutes les fois où elle a balancé une tasse contre un mur quand Kristen faisait quelque chose qui lui déplaisait, ces derniers mois. Évidemment qu’elle réparera ce qu’elle casse. C’est une question de bon sens.

Le bon sens, songe Aelle en regardant le plafond de la salle à manger. Ce n’est pas le bon sens qui l’a forcé à aller trouver asile chez Kristen. Ce n’est pas le bon sens non plus qui lui a fait oublier le dîner avec Narym et sa fille. Depuis son arrivée ici, elle n’a cesse de penser à son frère, à leur dernière entrevue et à la gamine qu’elle a aperçu chez lui. Le regard colérique de Narym, ses mots douloureux. Elle repense encore et encore et encore à ce dîner manqué. Et encore elle se demande : pourquoi ? Comme si elle avait besoin de se questionner ; pour se dédouaner, peut-être ? Elle persiste à se questionner, pourquoi ?, alors que la réponse est déjà toute prête dans un coin de sa tête, inaccessible pour une personne maîtrisant aussi bien le déni qu’elle. Pourquoi ? Parce que c’était plus simple comme ça. C’était plus simple de briser sa promesse, de bafouer la confiance de Narym, de se faire engueuler et virer de chez lui. C’était plus simple que d’accepter que sa nièce viendra bientôt vivre avec elle, accepter de faire des efforts, de contenir sa violence et sa peine, d’apprendre à être quelqu’un de bien, ne serait-ce qu’avec la fille de son frère. C’était beaucoup plus simple que de voir peu à peu Narym s’éloigner d’elle. Tellement plus simple.

Aelle pense que son frère est comme tous les autres, qu’il préfère l’abandonner qu'essayer de la comprendre. Elle passe de la colère à la tristesse, l'insulte mentalement avant de se rendre compte avec tristesse qu'elle n'a même pas envie d'être méchante avec lui. Au travers de ces émotions, un fait demeure malgré le déni, malgré la colère : elle n’a plus de toit. Ce n’est pas une phrase compliquée. Je n’ai plus de toit. C’est d’ailleurs très faux, parce qu’elle en a un de toit au-dessus de la tête, actuellement. Et si ce n’était pas celui-ci, ce serait un autre : Oswald l’accueillerait, Ashley aussi si elle insistait un peu, tout comme ses frères si elle leur faisait quelques promesses, son père aussi si elle faisait amende honorable auprès de sa mère, et que dire de Gabryel qui serait ravi de lui offrir l’asile. Tant de toit… Mais aucun qui ne serait véritablement le sien. Aucun sous lequel elle pourrait se dire : je suis à ma place ici, je suis chez moi. Aucun.

Aelle n’a même pas besoin de se lever du canapé qui lui sert également de lit pour faire venir magiquement à elle l’exemplaire de la Gazette du sorcier qui traîne sur la table de la cuisine. Elle le feuillette jusqu’à atteindre les petites annonces et regarde par curiosité les prix des locations disponibles dans le monde sorcier. Elle n’a pas la moindre intention d’accepter la proposition de Zakary d’occuper le studio de leurs parents le temps de se « retourner ». Elle n’a d’ailleurs pas la moindre intention de se laisser aider par qui que ce soit. Ce qui est fort dommage car lorsqu’elle voit le prix de la plus petite location proposées dans les petites annonces, Aelle se rend rapidement compte que ce n’est pas les services qu’elle facture une fois tous les deux mois quand un client daigne la contacter parce qu’il est incapable de maîtriser comme il faut sa baguette magique qui lui permettra de s’offrir un logement. Alors c’est vrai qu’elle a l’argent de sa famille, de l’argent de poche qui a financé jusqu’ici ses coups au Pitiponk, les bouteilles d’alcool, les quelques friandises qu’elle mange parfois, ses rares achats de livre, bref ses quelques petits plaisirs. Mais ce n’est que cela, de l’argent de poche.

Ce n’est pas tant l’absence d’une habitation stable où poser ses valises qui empêche Aelle de se lever du canapé ce matin-là, mais la réalisation soudaine du vide qui constitue sa vie : pas d’endroit où vivre, pas de projet pour le futur, pas d’envie particulière et presque plus assez d’argent pour s’offrir de quoi oublier tout ça. S’il n’y a rien de nouveau dans tout cela, Aelle ne faisant rien de particulier depuis une longue année et n’ayant envie de rien depuis presque autant de temps, ce qui aurait alarmé n’importe quel professionnel de la santé (mais heureusement Aelle n’en fréquente pas), le fait d’en prendre conscience en étant allongée sur le canapé de la femme la plus importante de sa vie parce qu’elle n’a tout simplement pas les moyens de s’offrir son propre chez-elle et qu’elle a trop de fierté pour se tourner vers sa famille ou ses amis, cela a de quoi secouer.

Et Aelle est tant et si bien secouée par sa nouvelle situation et le vide dans lequel elle flotte depuis un an que ce jour-là, elle ne se lève pas du canapé et reste à observer le plafond en se rappelant avec douleur les mots de Delphillia : « Tu ne fais pas grand chose ». Une constatation simple et douloureuse qui la torture durant des heures, ce jour-là. C'est comme si Delphillia se tenait près du canapé et baissait sur elle un regard plein de mépris : « C'est du gâchis. »

Oui, c'est du gâchis.