Quand magie devient peur

BOURNEMOUTH, ANGLETERRE
Dimanche 26 février 2045
Dimanche 26 février 2045
La clé tourna dans la serrure dans un petit clic familier, et Matthew poussa la porte avec son sac à moitié ouvert, dont une chaussette brodée dépassait de la poche extérieure. Il ne savait même plus depuis quand il l’avait perdue, mais béni soit sa prof de Judo l'avait retrouvé plus tôt.
L’air de la maison sentait le bois de cheminée et le chocolat chaud, comme toujours à cette heure-là.
Isaak referma derrière eux, secouant les épaules comme pour chasser le froid de l’hiver. Il posa sa main sur l’épaule de Matthew pour l’aider à retirer son manteau et l’accrocher à sa place. Aujourd’hui encore, l’enfant pouvait sentir que son père était tendu. Cela faisait quelques mois maintenant que l’adulte souriait de moins en moins à cause des "problèmes d’adultes", comme il disait. Matthew avait bien essayé de le rassurer comme pouvait le faire un enfant de huit ans, mais sans succès. Alors, il faisait comme toujours : sourire, boire son chocolat chaud, puis s’installer à la table du salon pour ses devoirs pendant que papa Isaak préparait le repas et que Stanley rentrait du parc où il travaillait.
Pourtant, alors qu’Isaak accrochait son manteau et que Matthew retirait ses chaussures, il remarqua quelque chose d’inhabituel : les chaussures de Stan, couvertes de boue et de feuilles, étaient déjà rangées dans le meuble.
— Stan est déjà à la maison ?" demanda Matthew en trottinant jusqu’au salon avec un grand sourire. Du salon lui parvenait en effet le son caractéristique de la télévision allumée.
Matthew déboula dans le salon, prêt à se jeter sur Stanley pour lui dire bonjour. Mais il s’arrêta net.
Stanley se tenait debout au milieu de la pièce, le dos raide, les bras croisés sur la poitrine, une main devant la bouche en train de se ronger les ongles. Ses yeux restaient fixés sur l’écran, dans l’angle mort de Matthew, et un reflet rougeoyant dansait dans ses pupilles écarquillées.
— Stan ?" appela Matthew d’une voix inquiète, avançant pour voir à son tour la télé.
Il reconnut les bandeaux caractéristiques des infos : titres qui défilent, chiffres qui s’affichent, mots en rouge. Et, au milieu, emplissant presque tout l’écran : des flammes. La vidéo, tremblante, semblait filmée depuis une rue de Londres. Le ciel, noir d’une fumée opaque, était éventré par des langues de feu d’un rouge presque irréel. Les flammes glissaient le long des façades comme d’énormes serpents brûlants et doué de conscience, engloutissant tout sur leur passage.
La voix du journaliste parlait vite, trop vite pour qu’il comprenne tout, mais il retint certains mots : “sorciers”, “cent cinquante morts”, “incendie incontrôlable”.
Soudain, Stanley se plaça entre lui et l’écran, masquant les images. Isaak arriva à son tour, et, d’un geste ferme, attrapa son fils par l’épaule pour le tourner vers la sortie.
— Matthew, monte dans ta chambre," dit-il, sec.
— Quoi ? Mais…
— On t’appellera pour le dîner, trésor," enchaîna Stanley avec un sourire forcé. "Monte vite, d’accord ?"
Matthew fut presque poussé hors du salon et accompagné jusqu’aux escaliers. Il n’eut pas le temps de protester.
Isaak referma la porte du salon derrière lui et laissa échapper un long soupir, comme pour évacuer la tension qui s’était installée en quelques secondes. Stanley ne l’avait presque pas regardé, déjà retourné vers l’écran où les flammes ondulaient encore sur les ruines de du quartier de Westminster.
— Tout le monde en parlait au parc et on nous a conseillé de rentrer chez nous..." dit Stanley d’une voix basse.
Les images parlaient d’elles-mêmes : gros plan sur des façades éventrées, silhouettes de pompiers minuscules face aux langues de feu qui semblaient surgir de nulle part, brûlant tout sur leur passage.
Isaak s’avança, bras croisés, le regard sombre.
— C'est là où ils avaient trouvé ce "ministère" de sorcier…"murmura-t-il, presque pour lui-même.
— Ces flammes… c’est de la magie, c'est ça ?
Stanley s'approcha de son mari à la recherche de réconfort. Isaak passa son bras autour de sa taille pour l'enlacer sans laver l'écran des yeux.
— Ça fait des mois que c'est la panique au commissariat. Tout le monde n'ont que ces histoire de magie et terroriste sorciers à la bouche. Le standard est saturé de gens qui appellent pour dénoncer leurs voisins, leurs collègues... même des membres de leurs propres famille.
Il se pencha légèrement vers l’écran, comme pour détailler encore la scène, mais un nouveau plan montra des corps recouverts de bâches le long d’un trottoir, et il préféra l'éteindre en entendant le hoquet de détresse de Stanley.
— J'ai peur Isaak..." souffla Stanley.
— C'est ce qu'ils veulent." commenta Isaak d'un air sombre.
À travers l’entrebâillement, Matthew entendait tout.
Il tremblait de tout son petit corps. Des sorciers. Il connaissait ce mot, bien sûr. Dans les livres qu’il aimait lire sous sa couette avec une lampe de poche, c’étaient des vieux barbus qui vivaient dans des tours pleines de grimoires, ou des magiciennes qui sauvaient des royaumes. Pas… ça. Pas des gens qui mettaient le feu à des villes entières et... tuaient des innocent.
Il se rappela d’un conte où un dragon rouge crachait des flammes sur un village. Les images de l'incendie ressemblaient un peu à ça, mais en pire, parce que c’était vrai. Et si ces sorciers-là savaient commander aux dragons ? Le feu à la télé avait eu l'air presque… vivant.
Un souvenir lui reviens alors d'un coup. Il se souviens de cette fois au camping l'été dernier. De ce moment précis où Matthew avait trébuché près du feu de camps et avait vu les flammes s'écarter pour l'éviter. Ce jour là il était persuadé qu'il s'agissait de l'œuvre d'un autre lutin magique ou esprit protecteur de la forêt.
Lui qui avait passé la plupart de son enfance à essayer de voir des fées ou autres dans les buissons, fut pris d'une intense terreur. Eux aussi, ils pouvaient être dangereux ?
S'écartant soudainement de la porte, il monta les escaliers à toute vitesse pour rejoindre sa chambre.
Là, il attrapa tout ce qui évoquait de près ou de loin la magie. Ses posters de la fée clochette 9, ses jouets Parrain Magique, son coussin à l'effigie du dessin animé Magic. Puis il cacha tout ça au fond de son placard, dans la caisse poussiéreuse dans laquelle ses papas mettaient ses vêtement de bébé et autres chose qu'ils n'utilisait plus.
Enfin, une fois tout cela caché hors de porté, il retourna dans son lit et commença a pleurer en silence, sans vraiment savoir pourquoi, ni comment s'arrêter.
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