Fanfiction Le garçon et la maison de poupées

Avis au Lecteur,

Ce petit conte abordera des thématiques difficiles et peut être dérangeant pour certains lecteurs. Il peut être vu comme une métaphore filée sur les thèmes de la manipulation, des abus psychologiques...
J'ai bien conscience que le site est tout public, c'est pourquoi cette forme a été choisie - tentant d'adoucir le fond par la forme (et aussi parce que c'est un exercice nouveau pour moi, et j'aime me mettre à l'épreuve avec de nouveaux formats !). Cela étant, si ces thèmes te touchent particulièrement et que tu crains que le contenu qui va suivre puisse avoir un impact négatif sur tes émotions, tu peux arrêter ici ta lecture. Contrairement aux événements de ce récit : ici, chacun est libre de ses choix !

Sur ce, bonne lecture à ceux qui choisiront de poursuivre.

- C.

Master of puppets, I'm pulling your strings
Twisting your mind and smashing your dreams
Blinded by me, you can't see a thing


Master of Puppets, Metallica, 1986.



La tête retournée sur l’axe de sa colonne vertébrale, le garçon observait son dos meurtri dans le miroir de la salle de bain. Des cloques sanglantes parsemaient l’étendue de sa peau blanche – l’une d’elles venait de se rompre et lui faisait un mal de chien. Il déballa un sachet de gaze prédécoupée, l’imbiba de solution antiseptique et, se tordant le cou pour mieux se voir, il tenta d’atteindre la plaie ouverte au milieu de son dos. Son corps lui semblait trop large et il se trouva un peu ridicule, à tenter de se panser tout seul, passant son bras d’un côté de son dos, puis de l’autre, sans parvenir à nettoyer le sang qui coulait doucement le long de sa peau nue et qui le chatouillait un peu.

Un jour, quelqu’un prendra soin de moi, pensait-il. Mais on ne m’aimera jamais, avec toutes mes plaies, ajoutait-il encore, dans le secret de son esprit. Il soupira longuement et soudainement, ses sourcils s'abaissèrent sur ses yeux noirs à peine illuminés par un éclat de rage. Il était révulsé par celui qu'il voyait dans le reflet du miroir, ce garçon cassé et pas très adroit, qui se trouvait hideux, tout plein de trous dans le dos et qui se haïssait autant qu'il haïssait le monde entier, sans jamais oser le dire et encore moins le montrer. D'habitude, il se parait de fierté, de dignité, de grandeur. Ah ! il fallait bien croire qu'il s'adorait, dans le fond ! Au moins aussi fort qu'il se détestait. Après tout, ne dit-on point qu'entre l'amour et la haine, il n'y a qu'un pas ?

Qu'importe si on ne m'aime pas ! Je n'aurais qu'à les forcer, se convainquit-il. Il parvint finalement à panser sa plaie et enfila un T-shirt propre. En faisant un peu d’effort, il arrivait très bien à se soigner tout seul, finalement.

Il souffrait d'une maladie dermatologique que les médecins avaient du mal à identifier. Malgré les examens, les nombreux rendez-vous et les analyses diverses et variées, aucun soignant n'avait réussi à comprendre ce qui lui arrivait. Du moins, c'était la fable que le garçon avait bien voulu inventer. Comme toute chose et tout être, il détestait sa pathologie autant qu'il l'aimait. C'était une pensée secrète, bien entendu, car on l'aurait certainement traité de tordu s'il avait exprimé ces sentiments contradictoires. Sa curieuse maladie était certes dérangeante, mais il valait mieux qu'elle soit aussi tout à fait mystérieuse, car il aimait bien le mystère. Cela le rendait unique, d'une certaine façon, en plus de susciter l'intérêt - fût-il dégoûté. Cette étrange pathologie lui donnait également le pouvoir de répondre aux interrogations curieuses ou de ne rien révéler. S'il ne pouvait contrôler le hasard de ses saignements, il avait au moins la possibilité de choisir entre expliquer et se taire. Ceux qu'il décidait d'informer, pensait-il, seraient les bienheureux élus, les gardiens de son incroyable secret. Peut-être même finirait-il par obtenir un peu de compassion, au lieu des regards dégoûtés, car il adorait qu'on plaigne les tristesses de son extraordinaire existence.

*


Il monta les escaliers et s’enferma dans sa chambre, à double tour, pour que personne ne vienne interrompre son jeu. Malgré ses malheurs, il savait s’amuser, ce garçon. Quelques années auparavant, il avait mis la main sur une maison de poupée magique qu’il cachait au bas d’une grande armoire de sa chambre, elle aussi verrouillée à l’aide d’une clé qu’il cachait dans un tiroir, sous une pile de cahiers. De tous ses secrets, sa maison de poupée magique était le plus grand. Personne ne savait et personne ne devait savoir.

Les poupées qui habitaient cette maison avaient l’étrange pouvoir de prendre vie. En fait... Peut-être n’était-ce point la maison qui était magique… Moins encore les poupées elles-mêmes, certainement pas ! Peut-être était-ce lui qui donnait vie à ses poupées ! Il ne savait pas trop, en vérité, mais il aimait cette idée qui lui conférait, à lui et non aux autres, et non aux choses, des pouvoirs grandioses. C’est moi qui rends les choses merveilleuses, c’est moi, c’est grâce à moi, se répétait-il en contemplant les poupées qui s’agitaient toutes seules dans la maison miniature. Il n’apprendrait jamais qu’il n’y était pour rien et continuerait à croire que ce qui était incroyable émanait nécessairement du pouvoir qu’il pensait exercer sur le monde.

Quand d’autres enfants jouaient à déranger les fourmis, lui dérangeait ses poupées. Car si elles vivaient toutes seules, il lui suffisait d’un geste pour en déplacer une, la coincer dans une pièce, l’exclure de la maison pour la ranger dans un coffre d’où elle ne ressortirait jamais, il pouvait même, si tel était son désir, créer de nouvelles lois, qu'importe qu'elles soient farfelues ou insensées, puisqu'il le décidait de toute sa souveraineté : interdiction d’utiliser la salle de bain après dix heures ! interdiction de parler aux poupées qui ont les cheveux bruns ! interdiction de s’asseoir ! interdiction ! interdiction ! Il aimait beaucoup les interdictions, surtout parce que les poupées ne pouvaient rien lui interdire, à lui. Interdire, c’est décider pour les autres, c’est plaisant, on se sent exister, on se sent important, on a le pouvoir, on exerce un contrôle absolu, et les poupées n’avaient jamais, jamais l’idée de se rebeller, les sottes ! Peut-être qu’elles auraient pu, si elles avaient eu moins peur de ces grosses mains qui les déplaçaient contre leur volonté et qui menaçaient de les enfermer dans le coffre.

Celles qui ne voulaient pas avoir peur transformaient leur terreur en admiration, c'était plus sûr et plus confortable, et le garçon aimait cela encore davantage : il était comme un dieu, à la fois craint et adulé ; c’était parfait. Lui qui ne faisait véritablement peur à personne, dans la cour de récréation, lui que l’on traitait parfois d’ogre, de dégoûtant et de moche, malgré tous les efforts qu'il déployait pour se sentir plus important, tellement plus important et tellement meilleur que les autres. Ici, avec ses poupées, les choses étaient bien différentes. C'était beaucoup plus simple et il confondait, sans véritablement s'en rendre compte, ce sentiment d'apaisement provoqué par l'absence de résistance avec une forme idéale d'amour. L'absolue dévotion, l'absence totale de contradiction, la parfaite obéissance surtout : c'était ça, le bonheur. C'était ça, être aimé.

Suite à venir.

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