Papi, achète-moi le magasin de monsieur Erwan
Sourcils froncés et poignets potelés posés sur ses hanches, car c'était ainsi que les grandes personnes montraient tout leur sérieux, Nana Charleston avait tenu bon face à l'incrédulité de son grand-père.
Maeve Queen présentait sur la liste des fournitures scolaires, pour l'année 2050-2051, non pas un ni même deux, mais trois objets provenant de la boutique Farces pour sorciers facétieux.
Et si papi ne le croyait toujours pas, même s'il avait ladite liste juste sous les yeux (c'était peut-être la raison pour laquelle il ne voulait pas le croire, ceci dit), Nana cachait d'autres arguments sous son petit chapeau de sorcier.
« De toute façon, j'ai perdu une dent de lait hier, donc tu me dois un cadeau. »
Les négociations étaient closes, le garçonnet de six ans avait vaillamment vaincu son vieux moustachu. Comme toujours.
Perché sur la pointe des pieds, Nana observait un article qui inquiétait quelque peu son grand-père.
« Qu'est-ce que tu comptes faire avec ça, bonhomme ? » s'enquit Sigmund.
Nana haussa les épaules.
« Je veux écouter les prouts des gens quand ils sont aux toilettes. »
« Ah, ce n'est pas très convenable. »
Sigmund n'aimait pas dire non à son petit-fils, mais il voyait déjà venir les problèmes si l'enfant emportait un tel objet à l'école. Et puis, si Donald Charleston passait une demi-heure aux toilettes avec ses derniers exemplaires de Citrouille, c'était parce qu'il s'agissait justement de son unique demi-heure de tranquillité de la journée. Ce n'était pas pour être dérangé par un loustic curieux, aussi mignon fut-il.
« Tu ne peux pas écouter les autres aux toilettes. Tu veux bien choisir un autre objet ? »
« Non, c'est lui que je veux. Je vais être triste si tu dis non. »
Rendre triste son petit-fils était la dernière chose que souhaitait le sorcier au cœur trop tendre.
Sigmund avait saisi la potelée main de l'enfant dans la sienne, beaucoup plus grande, et l'avait traîné dans les rayonnages à la recherche du jeune employé.
Erwan était un garçon qu'il connaissait bien, pour avoir été son professeur et pendant un court temps, son directeur de maison. Il l'appréciait beaucoup.
« Hé, mon grand ! Dis-moi, aurais-tu en stock un coussin péteur ? De belle qualité, capable de résister à 17 stone 5 enthousiastes, avec un son long et profond. »
C'était plus raisonnable qu'une paire d'oreilles à rallonge.
« Et des oreilles à rallonge » ajouta l'enfant qui ne perdait pas de vue son objectif.
« À partir de quel âge recommandes-tu le jeu avec les oreilles à rallonge, mon bonhomme ? » Il demanda, cherchant à établir un contact visuel avec son interlocuteur. Il espérait qu'il saurait comprendre, dans son regard et la courbe inquiète de ses sourcils, le message caché : pas avant treize ans, pas avant treize ans.
L’autorité d’un employé aurait sans doute plus de poids sur l’enfant que celle, perdue depuis longtemps, de son grand-père.
Remerciant, ou pas, le jeune homme qu'il se plaisait à voir dans son environnement de travail après l'avoir connu étudiant, le grand-père suivit l'enfant dans d'autres rayonnages.
« C'est ça qu'est sur la liste pour l'école. » Il pointa du doigt un inquiétant frisbee qui présentait des dents. N'était-ce pas plutôt des crochets de serpent ?
« Oh non ! » se désola faussement le grand-père, désignant le petit écriteau indiquant l'âge minimal de huit ans. « Mon pauvre petit amour, tu es encore trop petit. Le frisbee va te manger. »
Le petit garçon tempêta tout bas dans sa moustache encore inexistante. Il présenta ensuite un bigoudi malicieux à son grand-père.
« Mais sur les cheveux de qui ? Tous tes papis sont attaqués par de méchantes calvities, si tu leur arraches leurs derniers cheveux ou qu'on doit en couper, on va être très malheureux aussi. »
Puis un boomerang à mouvement perpétuel.
« Et j'ai lu un article sur les risques de blessures avec des boomerang, c'est un danger parfaitement sous-estimé... »
Et une bombabouse.
« Ah, j'en ai de mauvais souvenirs... »
Le petit Lyam Coyle lui avait un jour envoyé une Bombabouse en plein sur sa glorieuse moustache. Ternie par l'abject objet, Sigmund avait pleuré pour que Diarmuid le soigne de toute urgence. Il avait fini par négocier l'ajout d'huile de ricin dans l'étrange mixture que le médicomage, tout à fait sceptique, avait appliqué sur sa pilosité faciale.
Nana pointait du doigt une boîte à flemme. Sigmund en avait lui-même quelques souvenirs.
« Tu es trop petit pour avoir la flemme. »
Puis il essaya d'argumenter pour une crème canari, et une boule de neige enchantée. Non, non et non : papi n'avait que ce mot à la bouche !
Nana n'eut guère d'autre choix que de se laisser tomber au sol, dramatique. Il commença à battre vigoureusement ses dodus bras et ses dodues jambes, criant haut et fort dans toute la boutique la terrible injustice qu'il vivait.
« T'ES TROP MÉCHANT JE T'AIME PLUS TU SAIS DIRE QUE NON T'ES PLUS MON PAPI ! »
Sigmund eut toute la peine du monde à le calmer.
« Erwan ! »
Il héla l'employé qu'il considérait davantage comme son ancien élève plutôt qu'en employé de la boutique dans laquelle son enfant déversait sa colère. Et puis, il aimait les enfants ce grand bonhomme, non ? Il pouvait bien aider son ancien professeur.
« Prépare-moi un petit panier de farces et attrapes adapté aux enfants de six ans s'il te plaît. Tu as carte blanche sur le budget. »
Parce qu'évidemment, il finissait bien par céder. Il ne pouvait pas laisser son petit garçon se donner ainsi en spectacle, si ? Tout le monde allait penser qu'il était un mauvais grand-père. Qu'il n'avait pas de cœur. Qu'il ne méritait pas de porter une si belle moustache, et d'avoir un petit garçon aussi mignon et bien élevé !
Calmé, pendant que l'employé s'occupait de leur demande, Nana présentait à son grand-père un étrange miroir. Suspicieux face à un objet qui lui paraissait plutôt commun, Sigmund l'inspecta longuement, faisant parcourir ses doigts sur la surface réfléchissante. Dans son reflet, sa moustache lui parut alors encore plus fournie et agréablement brillante qu'elle ne l'était. Elle en occupait presque la moitié de son visage, camouflant entièrement ses oreilles, sa bouche et presque toutes ses joues.
« Et toi, tu te vois avec une moustache, là-dedans ? » Il tendit l'objet à l'enfant. Nana tripota la surface avec ses doigts humides.
« Oui papi, elle est plus petite que la tienne mais j'ai une moustache dans le miroir. C'est beau, je suis beau. »
Sigmund céda, encore une fois.
Ils se retrouvèrent en caisse un peu plus tard. Nana en profita pour coller son vieux chewing-gum à la fraise sous le comptoir pendant que son grand-père comptait laborieusement les rutilants gallions qu'il assemblait devant Erwan.
« Ta boutique elle est presque mieux que Honeydukes monsieur Erwan. Mais t'as pas assez de bonbons. »
C'était un gros compliment. Le panier qu'il leur avait confectionné le valait certainement.
« Ma rentrée c'est bientôt. Je vais amener des jouets à l'école pour faire des blagues. Après on va acheter d'autres robes de sorciers parce que j'ai grandi et après comme j'ai été sage papi il va aussi m'acheter d'autres bonbons. » expliqua Nana.
Il tendit une petite main collante et humide à l'employé de la boutique Weasley pour sceller la transaction. Check ! Son grand-père lui avait justement fini de compter sa monnaie et de payer.
« C'était un plaisir de te revoir, mon garçon. Tu as bien grandi. »
Grand-père et petit-fils quittèrent ainsi la boutique. Ils y avaient passé plus d'une heure.
_____________
@Erwan Martin, sens-toi libre de réagir, ou pas !
Code couleur : #783f04 - Autre personnage : Enid Wathen
