25 sept. 2025, 12:53
Celle que j'étais  Solo   PNJ 
Année 2050-2051
DEUXIÈME ANNÉE À L'AESM

CHRONOLOGIE

Lundi 5 septembre 2050, jour de la rentrée
Septembre, adaptation
Octobre, Herminie
9 octobre 2050, réception du courrier d'Angel Fleurdelys
Novembre, fréquentations
Décembre, Nyakane
*

PNJ peuvent être présents autour d'Aelle durant cette année scolaire :

Natacha « Nate » Sinclair
Colocataire d’Aelle (2050-2051)
28 ans

Image



Reducio
Fiche PNJ.
- Natacha Sinclair, colocataire d'Aelle
Dernière modification par Aelle Bristyle le 9 avr. 2026, 11:36, modifié 7 fois.

25 sept. 2025, 12:54
Celle que j'étais  Solo   PNJ 
CES TERRES FAMILIÈRES
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Lundi 5 septembre 2050
AESM — Pays de Galles
20 ans



Pour la première fois depuis plus d’un an, je transplane devant la grille de l’Académie d’Enchantements, de Sortilèges et de Métamorphose. Le portail ouvert laisse entrer sur le domaine bien gardé un flot de nouveaux et d’anciens étudiants. Les gardiens sont toujours là, fidèles à leur poste. Je ne reconnais aucun d’eux.

La forêt exalte une odeur qui m'est familière et qui remue de vieux souvenirs. L’humus est encore humide de la nuit passée. Cette odeur me rappelle tous mes entraînements dans la clairière perdue au milieu des arbres, mes discussions avec Nyakane au sommet d’un tronc, tous les débuts de journée passés à me lancer un sortilège noir, camouflée par l’ombre des branches. Aujourd’hui, la forêt n’a rien d’obscur, elle parait accueillante du chemin sur lequel je me trouve. Il est bien loin le temps où je m’effondrais en pleurs aux pieds des arbres parce que le souvenir d’une certaine sorcière noire me revenait subitement. Les feuilles frémissent sous une brise légère. Avec le ciel bleu qui surplombe la forêt, difficile de croire que l’été touche à sa fin.

Zikomo remue contre ma nuque pour que son museau puisse frôler mon oreille. Je penche la tête pour entendre ce qu'il a à me dire.

« Ce terrain de chasse m’avait manqué, » murmure-t-il.

Je ne réponds rien. Il n’y a rien à répondre et il n’attend rien de ma part. Je le sens se réinstaller à sa place, à l’abri sous ma cape. Je me mets en route sans attendre, laissant derrière moi la forêt et les nombreux souvenirs qui l’accompagnent.

Je franchis le portail. Derrière moi flotte ma valise. Ne reste plus aucune de mes affaires chez Kristen. Mon cœur renâcle méchamment au souvenir de la jeune femme. Les images de notre dernière altercation passent dans mon esprit, familières parce que je n’ai eu cesse de les ressasser ces dernières heures. La chaleur subite qui me monte aux joues n’est pas dû au soleil, mais bien à la honte. D’une pichenette mentale, je m’empresse de renvoyer Kristen dans les limbes de mon esprit ; je me sens beaucoup plus légère en la gardant loin de ma conscience, c’est mieux comme cela, je ne veux plus jamais penser à elle, plus jamais.

Les parterres de fleurs m’accueillent, resplendissants. Les étudiants remontent le chemin jusqu’au grand bâtiment de l’école qui semble rutilant sous la lumière du soleil. Les rayons rebondissent sur le magnifique dôme sous lequel se trouve le hall d’entrée. J’englobe cette vision du regard en continuant d’avancer. Je me demande pourquoi ces paysages me sont toujours familiers. Le bruit des graviers sous mes bottes, l’odeur des fleurs, les parterres colorés qui bordent le chemin, la grande étendue d’herbe, le bâtiment et son architecture si particulière, ses grandes fenêtres à croisillons, son dôme brillant. Pourquoi tout cela est-il familier alors que j’ai quitté cette école il y a un an ? N’aurais-je pas dû tout oublier, me déshabituer ? Je crois que j’aurais préféré. Je me sens fébrile, gênée, de trop. Comme si je n’avais pas ma place ici.

Je baisse les yeux sur le chemin et poursuis ma route sans regarder autour de moi, en ignorant les exclamations ravies des premières années ou les retrouvailles chaleureuses des secondes années. Je me faufile entre les corps, j’essaie de ne reconnaître personne de mes années à Poudlard ou de ma première année ici. Je me contente d’avancer en surveillant régulièrement derrière moi que ma valise ne renverse personne.

Tout cela a un terrible goût de déjà-vu. La queue devant les services de l’administration pour récupérer mes papiers, le coup d’œil jeté au panneau d’affichage pour vérifier le nom de ma chambre, prendre la direction de l’étage que je connais par cœur pour me rendre dans la petite pièce qui sera mon chez moi pendant un an. Mon chez moi… Plus chez Narym que je n’ai pas revu depuis que je suis partie de chez lui, plus chez elle où je ne reviendrai jamais. Chez moi, ici. Dans les locaux de l’AESM. Un lieu d’apprentissage, de savoir. Un lieu familier dont je connais les recoins par cœur. Un lieu où j’ai profondément aimé vivre mais dont les souvenirs se perdent dans la mélasse qu’a laissé derrière lui le sortilège noir. Je me souviens de tous ces lieux, mais les souvenirs sont tronqués, abîmés, douloureux, à vif, parce qu’il leur manque quelque chose qui n’est pas palpable.

Je grimpe rapidement les marches jusqu’au premier étage, soulagée de laisser derrière moi le rez-de-chaussée et le ramdam que font les garçons. Pourtant à l’étage, cet étage que je connais par cœur et où j’ai vécu durant un an, je retrouve la même effervescence. Les portes ouvertes laissent passer des jeunes femmes les bras chargés d’affaire, les sorcières passent d’une pièce à l’autre, parlent fort. L’excitation de la rentrée. Je déteste ça. Je serre les dents en traversant le couloir.

Sur le panneau d’affichage, il était écrit que ma chambre était le numéro 30. Que ma colocataire s’appelait Natacha Sinclair. C’est avec un drôle de pincement au cœur que je passe devant le numéro 28. Je ralentis malgré moi pour jeter un œil à travers la porte ouverte. J’y vois deux jeunes personnes, assises sur leur lit respectif, qui semblent faire connaissance. Elles ne font pas attention à moi. J’ai vécu un an dans cette petite chambre avec Rockfield. Aujourd’hui, j’aimerais qu’elle soit là. Pas parce que j’ai besoin d’elle, mais parce que je la connais. Je connais son bordel, je connais ses limites et elle connaît les miennes. Cela aurait été plus simple que ce soit encore elle ma colocataire.

La porte estampillée du numéro 30 est ouverte. Il y a deux ans, j’étais la première arrivée. C’était plus facile. En me penchant devant la porte, je remarque une silhouette au fond de la pièce, face à la fenêtre. J’hésite un instant. Je pourrais partir et revenir m’installer seulement plus tard. Me promener dans le parc, faire semblant que j’ai l’impression de ne pas avoir ma place ici. Faire semblant que je ne suis pas complètement paumée, perdue, que je n’ai pas dormi de la nuit car j’avais peur d’avoir tout gâché avec Kristen, faire semblant qu’elle ne me manque pas déjà, que ça ne va pas me manquer de la voir dès le matin, de savoir qu’elle est à un pas de moi. Je pourrais faire semblant que je vais bien, que je suis sereine, prête à dévorer le monde, à apprendre, à tout connaître, tout maîtriser, tout comprendre. Je pourrais, oui…

« Hey, salut ! »

Je cligne des yeux. La silhouette s’est retournée et me regarde de l’autre bout de la chambre. J’avance machinalement, parce que c’est ici chez moi, maintenant. L’autre, Sinclair j’imagine, s’avance vers moi. Elle s’arrête au centre de la pièce, les mains dans les poches, un grand sourire dévoilant ses dents. Je la scanne rapidement d’un regard méfiant. Ses yeux en amande brillent au milieu de son visage à la peau sombre, elle des traits avenants, ou qui paraîtraient avenants à quiconque porterait de l’intérêt à ce genre de choses, ce qui n’est pas mon cas. Sans réellement savoir pourquoi, je lui trouve un air plus âgé que les autres personnes que j’ai croisé jusqu’ici et je suis persuadée qu’elle ne sort pas tout juste des bancs de Poudlard. Quand elle prend la parole, sa voix grave et assurée semble me le confirmer.

« Tu es Aelle, c’est ça ?
Bristyle, oui. »

Je me suis immobilisée dans le couloir où se trouve la porte de la salle de bains. La chambre est en tout point semblable à celle que j’ai partagé avec Ashley. Deux lits de part et d’autre d’une fenêtre sur le mur du fond, un bureau à chaque pied de lit, ainsi qu’une armoire. C’est perturbant.

« Enchantée, Aelle ! Moi c’est Natacha Sinclair, mais tu peux m’appeler Nate. C’est comme tu veux. »

Elle me tend sa main. Je baisse les yeux sur ses doigts bagués avant de les remonter vers son visage. D’un geste de la baguette, j’ordonne à ma valise de se déposer à mes pieds.

« Moi c’est Bristyle, » répété-je.

Nouveau regard porté à sa main. Je la vois plier les doigts, les rouvrir et finalement récupérer son bras.

« Je vois, dit-elle avec un sourire retenu. T’es timide ?
Non.
Réservée, alors ? »

Je hausse les épaules. Un silence flotte un instant entre nous. Je me contente de la regarder ; elle soutient mon regard avec un sourire. Si ce dernier est d’abord factice, je le vois devenir plus chaleureux au fur et à mesure que les secondes passent.

« Je vois, » répète Sinclair qui voit décidément beaucoup de choses.

Elle se recule pour me laisser passer, mais ne se détourne pas pour autant, me montrant ainsi qu’elle a l’intention de continuer à discuter.

« Tu as une préférence pour le lit ?
Celui-là, dis-je sans attendre en désignant celui du côté gauche, le même que j’occupais dans la chambre numéro 28.
Ça me va ! me sourit Sinclair en s’asseyant sur le lit vacant. Tu sais, tu auras la chambre pour toi la plupart du temps. »

Je lui lance un regard étonné, sans arrêter le geste de ma baguette magique qui ordonne à ma valise d’aller se poser sur le lit que j’occuperai.

« Pourquoi ça ? demandé-je d’une voix neutre.
J’ai une petite fille, » m’annonce-t-elle.

Elle doit voir à mon sourcil inquisiteur que je ne vois pas le lien avec sa précédente affirmation. Elle rit doucement avant d’ajouter :

« Elle est chez mes parents. J’ai pris cette chambre au cas où j’ai besoin de tranquillité pour étudier, mais je serai souvent chez eux.
Je vois, marmonné-je, reprenant sans y faire gaffe la même expression qu’elle a utilisée plus tôt. Alors je serai souvent tranquille. C’est bien. »

Elle ne semble pas dérangée que j’affirme que je serai bien lorsqu’elle sera absente. Au contraire, elle hoche la tête pour confirmer avant de retourner à ses affaires. Je remarque une petite valise posée au bout du lit. Elle est effectivement venue avec peu d’affaires.

Les minutes s’écoulent sans que nous parlions. Le silence qui est tombé sur la chambre n’a rien de gênant ou de dérangeant. Je m’occupe de mes affaires et elle des siennes. Cette installation n’a rien à voir avec celle que j’ai vécu avec Ashley qui, dès le début, s’est montrée extrêmement désagréable et contre ma présence. Cette Natacha Sinclair ne connaît rien de moi et je ne connais rien d’elle, nous ne nous sommes certainement jamais croisées à Poudlard, et si mon nom de famille lui dit quelque chose car elle aurait pu connaître l’un de mes frères, elle n’en dit rien, et c’est très bien comme cela.

Parce que je n’ai rien d’autre à faire et que sa présence m’empêche de broyer du noir sur le lit, je vide ma valise. Automatiquement, je reprends le même rangement qu’il y a deux ans, comme si c’était naturel. C’est au moment où j’ôte ma cape pour éviter d’avoir trop chaud que Zikomo sort le bout de son museau. Il saute d’un bond sur le bureau et s’ébroue comme s’il sortait d’un long sommeil. L’atmosphère dans la chambre change presque aussitôt. Je sens que l’attention de Sinclair se concentre sur le petit Mngwi bleu. C’est confirmé lorsque je me tourne vers elle et que je la vois immobile devant son lit, une serviette à la main, les yeux écarquillés et la bouche entrouverte.

« C’est…
C’est mon compagnon, oui il est bleu, il parle et il restera avec moi, » dis-je d’une voix tranchante.

Elle me lance un regard éberlué.

« Il parle ?
Bonjour ! répond Zikomo d’une voix amusée, car il a toujours trouvé très drôle le fait de surprendre les britanniques en prenant la parole au moment où ils s’y attendent le moins. Je ne mettrai pas de poils sur votre lit, je le promets. »

Sinclair ouvre la bouche, puis la referme. Elle me lance un regard en coin. Je détourne les yeux, un sourire discret au coin des lèvres. J’échange avec Zikomo une œillade amusée et complice. S’en suit alors de maladroites présentations de la part de ma nouvelle colocataire qui me surprend en évitant de me poser tout un tas de questions qui auraient pu être indiscrètes. En fait, elle ne pose aucune question. Elle se contente de saluer poliment et chaleureusement le Mngwi.

« Il ne me dérangera pas, » finit-elle par me dire.

Je me contente d’un hochement de tête. Elle n’avait de toute manière pas le choix. Elle repart à ses affaires comme si elle ne venait pas de voir pour la première fois une créature magique bleue qui ressemble à un renard parler. Cette attitude m’étonne car elle est inhabituelle, mais je l’apprécie, alors je ne dis rien de plus et je continue de ranger mes affaires.

Au milieu du rangement de mes chaussettes, de mes collants et autres vêtements essentiels à la vie quotidienne, Natacha Sinclair me questionne sur mes attentes pour ce qui est de la cohabitation et m’explique d’une voix toujours aussi joyeuse, quoique calme, qu’elle est pour sa part facile à vivre et qu’elle n’a besoin de rien d’autre que du respect de son espace et de calme lorsqu’elle est présente. Nous convenons sans effusion que chaque côté de la chambre appartient à l’une de nous et qu’il faut respecter l’espace de l’autre.

Moins d’une heure après mon arrivée dans la chambre, Sinclair la quitte en m’informant qu’elle ne sera pas présente avant le lendemain soir. Elle me souhaite même une bonne rentrée et ne semble pas outrée que je n’en fasse pas de même pour elle. Lorsque la porte se ferme derrière elle, je me tourne vers Zikomo, allongé de tout son long sur mon bureau.

« Et bien, dis-je en croisant son regard, elle sera plus facile à vivre qu’Ashley.
Je n’aurais donc pas le droit au spectacle de vos disputes mémorables ? s'apitoie Zikomo sur un ton narquois. Ce que la vie sera ennuyante ! »

Ennuyante, peut-être. Mais tant qu'elle n'est pas profondément vide comme l'année dernière, ou profondément triste, comme ça a été le cas ces derniers, je ne me plaindrai pas. Je suis ici pour redevenir celle que j'étais avant que tout me tombe dessus. Avant le sortilège noir, avant l'abandon de Kristen. Effacer les dernières années, pour redevenir la même. La Aelle que j'ai laissée derrière moi il y a trois ans. Je peux la retrouver. Je la retrouverai. Et alors je cesserai de me laisser dévorer par cette vie qui est parfois si rude à mener. Je vais m'élever. Et c'est moi qui dévorerai la vie. Je m'en fais la promesse, là, dans cette petite chambre, penchée sur ma valise éventrée au milieu du lit.

Je la dévorerai la vie.
Et tout ira mieux.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 12 févr. 2026, 07:52, modifié 1 fois.

9 nov. 2025, 10:29
Celle que j'étais  Solo   PNJ 
L'OMBRE ET L'HORLOGE
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Septembre 2050


Du jour au lendemain, ma vie se retrouve réglée comme une horloge particulièrement bien huilée. Après de longs mois à être seule décisionnaire de mon emploi du temps, à décider de mon heure de réveil et de celle de mon coucher, de mes occupations de la journée, des sujets que j’allais étudier, de sortilèges que j’allais perfectionner, ou plutôt décider de ne rien faire de tout cela et de passer des heures dans une ville inconnue à perdre mon temps, après des mois à lutter pour remplir mes journées, me voilà désormais détentrice d’un emploi du temps qui décidera de tout et sera maître de mes pensées embrumées. Après avoir récupéré le papier, je l’ai affiché au-dessus de mon bureau comme je l’ai fait lors de ma première année. Je l’ai changé trois fois de place sous le regard désintéressé de Sinclair occupée à faire son sac derrière moi. Je voulais qu’il soit à la place exacte où je l’ai mis lorsque je suis arrivée à l’Académie. Je crois y être arrivée et cela m’a donné l’impression que les choses rentraient à leur place.

J’ai rapidement réalisé qu’il me fallait désormais mettre un réveil pour me lever à l’heure, mais que je n’en avais pas emporté. Comme si c’était secondaire de penser à quelque chose d’aussi frivole que l’heure. Je me suis persuadée que c’était le début d’une grande année : je n’ai pas le temps de me concentrer sur ce genre de choses car je suis trop pressée d’apprendre. Sinclair, qui a passé sa seconde nuit sur place malgré son enfant qui l’attend à la maison et sa promesse de me laisser tranquille, m’a vu la regarder avec méfiance de l’autre côté de l’espace entre nos deux lits ; à croire qu’elle a un bon instinct, car son regard s’est déplacé de mon visage à ma table de chevet et elle m’a aussitôt demandé à quelle heure elle souhaitait que nous réglions son réveil. Elle n’a pas ouvert grand les yeux comme l’aurait fait Ashley lorsque j’ai dit six heures, alors que les premiers cours sont à huit heures. Elle s’est contenté de sourire et a dit : « ça fera du bien de se réveiller dans le calme, pour une fois ».

Elle s’est endormie rapidement. J’ai passé un long moment à regarder le plafond. Le matelas, la couette, l’odeur de la chambre, la façon dont les rayons de la lune passaient entre les interstices des rideaux. Tout était exactement semblable à ma première année à l’AESM. Et pourtant, tout était différent. Le bruit de la respiration de Sinclair ne m’était pas familier, pas plus que l’odeur qu’elle laisse derrière elle après être passée dans la salle de bains. Je me suis tournée sur le côté pour pouvoir l’observer dans la nuit et c’est à ce moment précis que je me suis autorisée pour la première fois de la journée à penser à Kristen. Je me suis promis que cela n’arriverait qu’à ce moment de la journée, lorsque la nuit serait tombée et que le monde serait endormi, là j’aurais le droit de penser à celle que j’ai fuit il y a quelques jours après avoir vécu plusieurs semaines avec elle.

De fait, j’ai passé ma journée du lendemain à songer à elle et à me demander ce qu’elle faisait, si elle allait décider de m’abandonner à cause de ce qu’il s’est passé, si bien que je me suis rendue compte à la fin des cours que je n’avais pas été aussi assidue que j’aurais pu l’être par le passé. Cette simple constatation m’a tant affligée que j’ai passé l’heure suivante à ne pas être plus concentrée que durant la journée et à ressasser de sombres pensées que je n’ai réussi à extérioriser qu’en me rendant dans ma clairière à l’extérieur de l’Académie où j’ai passé mes nerfs contre un arbre, armée de ma baguette magique.

Mon emploi du temps n’est pas plus rempli que lors de ma première année, il est en fait sensiblement le même, à l’exception près que les cours que je suis étaient plus approfondis, et donc plus intenses. Ma journée commence dès l’ouverture du réfectoire et se termine lorsque les bibliothèques ferment leurs portes. J’ai commencé dès la première semaine de cours à rajouter des cases à mon emploi du temps. Ici révisions, là rédaction de fiches ou perfection de sortilèges et encore avancer sur l’article. J’ai découvert dès le premier jour que cet emploi du temps personnalisé allait être difficile à suivre. Pas parce qu’il est particulièrement éprouvant, bien qu’il le soit effectivement, mais parce que mes pensées me le refusent.

Ce n’est pourtant pas bien compliqué, je fais ça depuis que je suis en âge de lire : m’installer à une table, ouvrir un carnet, un bouquin et étudier. Tout simplement. Aussi simple que la nuit. J’ai passé des heures et des heures à Poudlard à le faire, chaque jour que j’ai passé dans ce grand château peut être décrit ainsi : elle a étudié. Je connais, je sais y faire, c’est d’ailleurs l’une des choses dans lesquelles je suis le plus douée, sans compter la magie et la création de Golem. Je peux étudier durant des heures sans éprouver la moindre fatigue. La Aelle du passé était capable d’une telle chose. La Aelle du présent le sera également.

Persuadée que ce n’est qu’une habitude perdue qu’il me fallait retrouver, j’ai rapidement pris l’habitude de commencer dès le réveil, là où mes réveils en première année étaient marqués par l’éternel rituel du Sortilège Noir. Rien de semblable lors de cette seconde année. Je me lève tôt, je prends mes cours de la veille et je les étudie, je les approfondis et j’y mets tant d’ardeur que j’arrive à me convaincre que je fais cela bien. La vérité, c’est que ce n’est pas le cas. Ce que j’aurais fait en une heure il y a deux ans m’en demande deux aujourd’hui. J’ai du mal à l’accepter et plus j’ai du mal, plus je sens la colère et la frustration monter en moi, plus je persiste à gribouiller mes parchemins.

Ma vie étant réglée comme une horloge, les semaines passent sans que je les vois défiler. Je passe de salle en salle, de professeure en professeur, de cours en cours. Je noircis des mètres et des mètres de parchemins. Je fais des passages rapides et forcés au réfectoire où je ne mange pas grand-chose, trop occupée à essayer de retrouver mes performances passées pour perdre mon temps avec une chose qui ne me fait de toute manière pas envie. J’ai de nouveau investi ma table à la bibliothèque et j’ai découvert avec une drôle d’émotion que ne pas avoir Oswald en face de moi m’était désagréable ; j’ai fait passer le sentiment en ouvrant encore plus de livres devant moi. Même si j’y passe deux fois plus de temps qu’il y a deux ans, je persiste avec une intensité presque fébrile à faire ce que je faisais la dernière fois que j’ai occupée cette table, à savoir travailler sans penser, sans réfléchir, en m’y plongeant corps et âme.

J’y arriverai, sans sa présence dans le creux de ma tête. Force est de constater que malgré tous mes efforts, sa présence persiste.

Kristen s’est greffée sur ma propre ombre et elle me suit où que j’aille. Je sens sa présence dans mon dos, son regard dans ma nuque, je vois ses lèvres sur n’importe quel visage humain que j’observe et son regard dès que je plonge dans une paire d’yeux. Elle ne m’a pas laissé la fuir trop longtemps. Elle n’a pas laissé la distance perdurer un trop long moment. Elle est venue me chercher à l’Académie pour me forcer à l’affronter et alors les jeudis ont repris. Tout simplement, ils ont repris. Il y a les jours de cours, le weekend et le début de la semaine que je tente de combler d’un apprentissage intensif qui ne l’est pas tant que cela la plupart du temps, et il y a le jeudi. Il y a l’après, quand je repars fébrile de chez elle, parfois heureuse, parfois malheureuse, l’esprit lourd de pensées et d’émotions que je ne contrôle pas, et il y a l’avant, l’attente, l’impatience, le manque qui creuse un trou dans mon corps. Mes semaines en sont réduites à cela : l’attente et la fébrilité, la fébrilité et l’attente. Entrecoupées de cours dans lesquels mon regard se perd régulièrement dans le vide, où je me surprends à ne pas avoir écouté depuis une bonne minute, à ne pas avoir pris de notes pendant un certain moment, où je dois apprendre à muscler ma concentration. Cela m’humilie. Je n’ai jamais eu besoin de faire le moindre effort pour être concentrée.

Si ma vie était une horloge, Kristen serait la petite aiguille et mon emploi du temps la grande. Moi, au centre, je suis du regard chacune de ces aiguilles et je m’efforce de ne penser qu’à elles. De me persuader que je contrôle tout, que je suis en train de fouler le chemin que j’ai emprunté il y a deux ans et que c’est la meilleure chose qui me soit arrivée. Je ne suis plus Aelle Bristyle. Je suis une étudiante qui fait sa seconde année à l’Académie d’Enchantement, de Sortilèges et de Métamorphose. Je mets peut-être deux fois plus de temps à faire ce que je faisais avant car je n’arrive plus à me concentrer, mais je suis tout de même cette personne-là. Quelqu’un qui vit et respire par ses études. Et par une sorcière noir qui habite le corps d’une jeune femme.

13 nov. 2025, 12:57
Celle que j'étais  Solo   PNJ 
UN RAYON DANS L'OMBRE
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Octobre


Baguette en main, je déverrouille la porte de ma chambre et me glisse à l’intérieur, soulagée d’échapper au bruit qu’il y a toujours dans le couloir à cette heure-là de la journée ; tout le monde retourne dans sa chambre pour profiter d’un moment de paix à la fin des cours, comme si c’était le seul endroit de l’école où se rassembler.

Aujourd’hui, la journée a été particulièrement éprouvante. Longue, difficile, harassante. Depuis ce matin je lutte pour garder mon esprit concentré. Je dois fournir un effort pour réussir cet exploit qui m’était si naturel avant. Après plusieurs heures de cours et d’effort de concentration, j’ai l’impression que mes cernes pèsent lourds sous mes yeux et qu’elles me tirent vers le bas. Mais je ne jette pas même un regard vers mon lit : il n’a jamais été question de lambiner, moins aujourd’hui que les autres jours ; je compte rattraper tout ce que je n’ai pas réussi à travailler durant les cours, qu’importe si cela me prend une partie de la nuit. J’ai senti ma détermination s’affirmer au fur et à mesure des heures, en même temps que ma fatigue creusait un sillon dans mon âme. Mon esprit ne veut pas se concentrer ? Je le forcerai. Si j’avais plus d’argent que ce que j’en ai, je le dépenserai en Élixir Cérébral de Baruffio. Et en onguent d’amnésie. Mais je n’ai pas plus d’argent. Je n'ai que cette détermination forcenée et ma capacité de concentration instable.

La porte de la chambre claque derrière mon dos. J’aperçois la silhouette de Sinclair, assise sur son lit. Pliée en deux, elle noue ses lacets. Elle se redresse pour me sourire en me voyant arriver. Je ne me contente d’un grognement en guise de salut.

« Salut Bristyle, j’espère que la journée a été ! » fait-elle de son éternelle voix grave et posée.

Comme d'habitude, elle n'a pas l'air d'attendre une réponse de ma part. Elle ne me regarde pas, elle n’arrête pas ce qu’elle fait, elle se contente de parler comme si cela suffisait, comme si elle n’espérait pas que cela mène à une conversation. Tant mieux, car elle aurait été déçue le cas échéant. Nous ne faisons que nous croiser, elle et moi. Parfois, elle dort ici. Elle passe de temps en temps à la fin des cours, travaille dans le calme à son bureau avant de récupérer quelques affaires et de s’en aller. Elle ne cherche jamais à combler mes silences. Elle sourit beaucoup mais semble se fiche que je ne lui souris pas en retour. Quand Zikomo est avec moi, ils discutent tous les deux. Sinclair ne pose jamais de questions indiscrètes. Une fois fois elle s’est enquise de son régime alimentaire, rien de plus. Elle est toujours excessivement polie avec lui, comme avec moi. Je n’en demande pas plus : j’ai la chambre pour moi la plupart du temps.

« Tu as reçu du courrier, m’informe-t-elle en se redressant et en attrapant sa cape. Je te l’ai posé sur ton bureau et me suis permise de donner de nourrir le hibou.
Ah, marmonné-je apercevant effectivement un parchemin sur le bureau, merci. »

Je devine instantanément l’expéditeur. Mon estomac se noue. Sinclair n’ajoute rien de plus, elle attrape son sac et me sourit en passant près de moi.

« À plus tard, je passe la soirée avec Billie ! »

Elle n’attend pas que je la salue à mon tour avant de quitter la pièce. Elle ne le fait jamais. Billie est sa fille. Elle dit toujours Billie au lieu de dire ma fille. Comme si je la connaissais. La porte claque derrière ma colocataire et je me retrouve seule. Mes yeux retrouvent aussitôt le chemin vers le courrier.

Je soupire en déposant mon sac sur le bureau. Il ne me suffit que d’un coup d'œil pour confirmer que c’est Gabryel qui m’a écrit. Je reconnais son écriture. C’est le troisième courrier que je reçois de lui depuis la soirée d’intégration au Pitiponk. Et comme pour les deux autres, cette preuve de son existence m’inspire une colère profonde qui s’accompagne d’une incompréhensible tristesse. Mes lèvres se pincent lorsque je décachette l’enveloppe. Je barde mon cœur de ses protections habituelles, je fronce les sourcils et commence ma lecture. Moins de quinze secondes plus tard, je fourre le parchemin dans un tiroir que je referme dans un claquement.

Gabryel larmoie et s’excuse. Si je l’avais en face de moi, je lui aurais envoyé un grand coup dans l’épaule en grinçant un « ta gueule ! » qui lui aurait fait ravaler ses paroles idiotes. Il ne sait faire que cela, ce garçon. Faire de la merde puis s’excuser. Mais je me fiche de ses excuses. Je n’ai pas envie de le voir et pas envie non plus de penser à lui. Lorsque son visage se dessine dans mon esprit, une fureur violente m’envahit. C’est pour cela que j’enferme ses courriers dans ce tiroir ; je range ma fureur avec eux et laisse Fleurdelys à l’orée de ma conscience, je ne le laisse pas aller plus loin. Il risquerait de me décevoir une nouvelle fois.

J’attrape plusieurs livres, un rouleau de parchemin, un carnet rangé dans l’un des tiroirs que je protège magiquement et glisse le tout dans mon sac. J’entrouvre la fenêtre de la chambre avant de m’en aller ; Zikomo est parti vadrouiller lorsque j’étais en cours et même si je sais qu’il me rejoindra directement à la bibliothèque je préfère lui laisser un moyen de revenir chez nous, au cas où.

Je me faufile au milieu des filles dans le couloir et descends rapidement les escaliers. Le grand hall est illuminé par la lumière pâle de la fin de journée qui se déverse par le dôme. Il y a encore beaucoup de monde à cette heure-là, des grappes d’étudiants qui ne font que traverser comme moi le hall ou qui végètent dans les coins ou font la queue devant les services d’administration. Je me dirige à grands pas vers la bibliothèque, les yeux baissés, ma lourde cape volant autour de mes jambes. Mon sac pèse lourd sur mon épaule. Je me figure que c’est de bon augure : ce poids est celui du travail que je vais fournir ce soir.

Je pousse la lourde porte de la bibliothèque. Lorsqu’elle se referme derrière moi, elle étouffe le son des voix qui s'élèvent du hall. Le silence et le calme m’entourent aussitôt, présences familières. C’est alors que je prends conscience de l’espoir qui fourmille au fond de mon ventre : j’ai envie qu’elle soit là.

Tout à coup, je me suis mise à l’apercevoir dans les couloirs, au réfectoire le midi, lors des interclasses et pendant les quelques cours du tronc commun que nous partageons. Sa longue chevelure blonde et brillante est devenue un point d’ancrage, ses sourires quand nos yeux se croisent une nécessité, les quelques paroles au détour de couloir des pauses dans mes journées harassantes et difficiles. Un jour, je l’ai vue à la bibliothèque. Je suis allée la voir. « Viens te joindre à ma table ». Elle a pris la place d’Oswald, étale parfois ses livres en face des miens, me sourit lorsque je lève la tête de mes bouquins. Parfois, j’aperçois Zikomo dans le parc parce que la table que j’occupe toujours donne sur l’avant de l’Académie. Je le désigne à Herminie du doigt, sans rien dire. Ou parfois, j’explique : « Il aime bien passer par là car il sait qu’ainsi je le vois arriver », puis je repars à mes révisions. Quand Zikomo nous rejoint, il s’installe sur la table au milieu de nos affaires. Il y a des jours où personne ne parle. D’autres ou nous avons des choses à nous dire. Souvent, je ne la vois pas à la bibliothèque plusieurs jours d'affilée, alors j’apprends à ne pas l’attendre, je fais semblant que je ne préfère pas quand elle est installée face à moi, que ce n’est pas moins dur quand elle est là. Il peut se passer plusieurs jours sans que nous ne nous voyions puis soudainement elle apparaît au bout d’un couloir, son écharpe remontée jusqu’au menton pour se protéger des courants d’air frais qui traversent l’école. Ou alors elle m’appelle quand que je traverse la cour intérieure à grand pas, pressée par la vie, par la tension, par mes propres attentes, pressée parce que l’on est jeudi soir et que je dois me dépêcher pour être à l’heure chez Kristen. Alors je me retourne et je la vois qui me fait un geste de la main. Elle ne cherche pas à me retenir : elle se contente de me saluer. Alors je fais la même chose, je la salue, et quand je poursuis mon chemin, je marche un peu moins vivement et la tension dans mes épaules s’est un peu relâchée.

Herminie Peers est étudiante à l’AESM. Elle m’inspire des sourires lorsque tout le reste s’évertue à me disloquer l’âme.

Après avoir salué la personne à l’accueil, je bifurque sur la droite et m’enfonce à travers les rayons pour rejoindre les tables qui s’alignent contre les fenêtres. Je me force à me répéter mon programme de révision du soir pour cacher le fait que j’espère sincèrement qu’elle soit là. Je m’en persuade si bien que lorsque j’arrive au bout de l’allée que je suis en train de remonter, je m’immobilise brusquement en apercevant sa tête blonde baissée sur son travail. Mon coeur fait une envolée. J’inspire profondément pour le calmer. Elle est là, installée à ma table. Ma table, qui est également la sienne.

Je m’accroche à la bandoulière de mon sac en m’approchant d’elle.

« Bonjour Herminie, » dis-je dans un souffle, la main sur le dossier de la chaise sur laquelle je m’assieds toujours.

Je le dis comme je lui dis « bonjour » lorsque nous nous croisons dans un couloir ou « passe une bonne journée également ». Comme si cela était naturel pour moi alors que ça ne l’est pas du tout. Mais ça commence à l’être. Petit à petit, ça l’est.

Je sors mes affaires de mon sac puis m’installe sans faire de bruit. Tout à coup, la masse de travail qui m’attend me paraît moins difficile à surmonter. J’espère qu’elle restera un peu plus longtemps que d’habitude avant de quitter l’Académie pour rentrer chez elle. Je n’y pense pas trop longtemps. Je me plonge dans mon bouquin, je la regarde peu. Mais je sais qu’elle est là et cela me suffit. J’ai moins de mal à me concentrer que durant toute la journée.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 12 févr. 2026, 07:53, modifié 1 fois.

8 janv. 2026, 16:38
Celle que j'étais  Solo   PNJ 
GABRYEL
___________________

PRÉCÉDEMMENT > Lettre d'Angel Fleurdelys


Dimanche 9 octobre 2050
Chambre n°30 — AESM, Pays de Galles
20 ans



Je referme l’épais grimoire lorsque mon mal de tête devient insupportable. La douleur pulse contre mes tempes et brouille ma vision. Je soupire profondément, le front contre mon poing refermé. Si j’avais mieux dormi, j’aurais été plus efficace. Si j’avais trouvé cette fichue eau du fleuve de léthée, j’aurais pu me faire un Onguent d’amnésie du Dr Oubbly avant de me coucher et j’aurais mieux dormi. Si j’avais plus d’argent, je pourrais m’acheter des potions de Sommeil sans rêve et je dormirais mieux. Si, si, si… Cela ne m’avance à rien de ressasser ces choses sur lesquelles je n’ai pas la moindre prise, alors je range mes affaires dans mon sac d’un coup de baguette magique et je quitte la bibliothèque.

Dans ma chambre, j’espère trouver un calme qui apaisera la douleur de mon crâne. J’ai besoin de travailler aujourd’hui. Il faut que j’avance sur mon travail. Jamais, en sept ans d’études, je n’ai eu autant de retard sur mes révisions. Je n’ai même pas commencé à apprendre le programme en avance. Je me contente de stagner au niveau des autres élèves, c’est d’un pitoyable ! Frôler la masse, c’est se faire dépasser par elle, voilà tout. Jamais je n’ai eu à m’en inquiéter, jamais, à aucun instant. Et voilà qu’arrivée à l’année la plus importante de ma vie estudiantine, je me contente de stagner ?

Ma colère donne de la force à mes mouvements. J’ouvre la porte de la chambre si violemment que j’envoie le battant cogner contre le mur. Le bruit soudain fait sursauter Sinclair, qui se prélasse sur son lit, un paquet de feuilles à la main. Elle se redresse, la main sur le cœur et les yeux écarquillés.

« Tout va bien ?! » s'affole-t-elle en glissant les jambes hors du lit.

Je l’ignore et referme la porte derrière moi, m’efforçant cette fois-ci de ne pas la claquer, même si ce n’est pas l’envie qui m’en manque. Elle ne m’a rien fait, pourtant, cette porte. Pas plus que Sinclair. Mais toutes les deux m’inspirent une vive colère et un agacement si aigu que je n’arrive pas à les regarder.

Je marche jusqu’à mon bureau, les yeux fuyants, pour déposer mon sac sur le bureau. Je sens le regard de Sinclair posé sur moi, dans mon dos.

« Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-elle sur un ton concerné mais prudent, comme si elle savait ce qui allait arriver.
Rien qui te concerne, » répliqué-je d’une voix acide.

Comme je l’espérais, seul le silence me répond. Quand je tire la chaise, les pieds râclent sur le parquet. Je me laisse tomber dessus en jetant un regard circulaire dans la pièce, mes yeux évitant Sinclair comme si elle n’était pas là. Aucune trace de Zikomo. Je ne sais pas si j’en suis soulagée ou au contraire agacée. Je crois que j’aimerais que Nyakane soit là. Je ne sais pas pourquoi je pense à lui, tout à coup. Je l’imagine dans un coin de la pièce comme lors de ma première année, ses grandes pattes plantées dans un coin de mon lit, son long cou dressé et son regard perçant sévèrement posé sur moi. Tout à coup il me manque si fort, mon mentor qui aurait méchamment condamné cette colère née de nulle part, que mon cœur se serre violemment et que mon mal de tête gagne en intensité. Je ferme les yeux dans un soupir, pose les coudes sur mon bureau et mon front sur mes poings refermés.

Je reste un long moment ainsi, à écouter les bruits de Sinclair qui n’a pas arrêté de vivre parce que je lui ai crié dessus. J’entends le bruissement de ses feuilles, de ses vêtements, j’écoute les petits marmonnements qu’elle fait toujours quand elle révise. Je m’étonne d’en savoir déjà autant sur elle, alors que ça fait si peu de temps que nous vivons ensemble et que la plupart du temps elle est absente. Peu à peu, la douleur aiguë s’apaise, même si elle ne disparaît pas totalement. J’arrive de nouveau à respirer normalement et la boule qui entravait ma gorge s’en va, elle aussi, emportant avec elle les grandes émotions qui sont si soudainement apparues.

« Oh, j’avais oublié ! »

La voix de Sinclair m’arrache à un rêve que je n’avais pas conscience de faire, tout comme je n’avais pas conscience d’être en train de commencer à somnoler. C’est avec douleur que je m’arrache aux yeux de Kristen — les siens les vrais — dans lesquels j’étais si bien et que je tourne les miens vers ma colocataire qui attrape quelque chose sur ma table de chevet. Une lettre. Un courrier.

« C’est arrivé pendant ton absence, dit-elle en me la tendant. Je voulais la mettre sur ton bureau, mais je l’ai déposée là parce que je pensais à autre chose en même temps et… Enfin, tu sais ce que c’est, s’amuse-t-elle, tête en l’air !
Non, je ne sais pas, marmonné-je doucement parce que c’est la vérité. Merci. »

Des lettres gracieusement dessinées sur l’enveloppe. Une écriture qui m’est inconnue et qui me fait froncer les sourcils. En attrapant la lettre, j’étais absolument persuadée qu’il s’agissait encore de Gabryel, et donc de Narym puisque cet abruti de garçon continue d’envoyer son courrier chez mon frère qui me les fait parvenir avec un petit mot à chaque fois. Mon cœur s’est emballé et je me suis demandée s’il allait encore se lamenter et faire de grandes déclarations qui m’auraient laissé de marbre. Il n’a cesse d’en faire depuis la soirée d’intégration. De rattraper ses conneries. Depuis sa première lettre, je ne comprends pas ce qu’il essaie de faire alors je l’ai laissé continuer. Juste pour voir quand est-ce qu’il allait s’arrêter. Juste parce que lorsque je pense à lui, j’ai envie de lui exploser la tête contre un mur. Je ne me souviens même plus exactement de quoi a été faite cette soirée d’intégration. Je me souviens seulement de ma colère brûlante, dévastatrice ; elle l’est encore.

« Tu veux quelque chose pour la tête ? »

Je cligne des yeux pour regarder Sinclair, toujours à côté de moi.

« Quoi ?
Ta tête, insiste-t-elle en me désignant. Tu as mal, non ? J’ai des potions, si tu veux.
Oh, non… Non, c’est bon.
Ok…, » fait-elle après un temps d’hésitation.

Elle se réinstalle sur son lit et moi contre le dossier de ma chaise pour ne plus la voir, la lettre à l’écriture inconnue entre les mains. Je songe un instant à la laisser de côté pour la lire plus tard, quand le mal de tête sera passé, mais ma curiosité est plus grande. Je décachette l’enveloppe sans la déchirer, sans pouvoir non plus ignorer ce sentiment lancinant qui me prend toujours quand j’ouvre une lettre sans savoir à quoi m’attendre, un vieux sentiment comme une appréhension, une douleur profonde, une crainte latente qui est une habitude depuis que j’ai reçu ce courrier de Kristen il y a une éternité dans la cour de la tour de l’horloge.

Le papier froisse quand je le déplie. Mon cœur s’envole au premier mot, Fife, et mon appréhension glace le sang dans mes veines lorsque mes yeux glissent vers le tout dernier à la fin, Angel Fleurdelys. Avant même de me poser des questions, parce que j’ai bien compris qu’il s’agissait d’un des membres de la famille de Gabryel, je me jette dans la lecture de la lettre avec la peur violence et brutale qu’il soit arrivé quelque chose à ce crétin, même s’il y a en réalité un million de raison pour lesquelles cet homme pourrait vouloir m’écrire.

Si dès les premières lignes mes épaules se décrispent parce que je comprends que son père m’écrit juste parce que Gabryel se lamente, mon appréhension ne se tait pas pour autant lorsque je poursuis ma lecture. Gabryel serait mal, plus que mal même, car il ne mangerait plus, ne parlerait plus à personne, semblerait abattu, mal au point d’inquiéter son père. Je trouve particulièrement étrange que cet homme m’appelle par mon prénom, qu’il sache qui je suis. Je devrais sans doute en être agacée mais j’en ressens une satisfaction que je ne comprends pas. Après tout, moi aussi j’ai parlé de Gabryel a ma famille et je l’ai fait pour une raison précise ; l’a-t-il fait pour les mêmes raisons de son côté ?

Lorsque je termine ma lecture, je reprends depuis le début. Je la lis deux fois, trois fois, quatre fois, jusqu’à ce que les mots se mélangent sous mes yeux. Alors seulement je laisse retomber la lettre sur le bureau et je fronce les sourcils. Les pensées se mélangent si bien dans ma tête que je n’ai pas la moindre idée de ce que je pense exactement et encore moins de ce que je ressens. La surprise de recevoir une lettre du père de Gabryel se bat encore avec l’agacement que je ressens pour lui. Une part de moi est persuadée que tout cela est complètement exagéré ; l’autre sait déjà que pour qu’il m’écrive, c’est que la situation est sérieuse. Gabryel est beaucoup de choses, mais il n’est certainement pas abattu. Gabryel est le garçon le moins abattu que je connaisse. Il sourit même quand il pleure, même quand c’est dur. Il n’est pas du genre à être abattu. Les mots de ses courriers me reviennent subitement en mémoire. J’ai eu peur de disparaître. Puis d'autres encore. Tu n’as pas besoin de moi.

« Quel abruti ! » sifflé-je entre mes dents.

J’entends Sinclair qui se redresse sur son lit derrière moi.

« Pardon, tu dis ?
Rien, rien, » marmonné-je en agitant le bras.

Je replie la lettre d’Angel Fleurdelys et la glisse dans le tiroir dans lequel se trouve déjà toutes les lettres de son fils. Puis sans être réellement consciente de le faire, je tire mon sac abandonné là une éternité plus tôt et en sors mes livres et mes parchemins. Je commence à me mettre au travail sans réellement y penser, parce que c’est la chose à faire, parce que ça calme mes pensées, parce que ça m’aide à faire le tri. Ou à oublier.

*

Je lui laisse une semaine. Une semaine durant laquelle je suis tentée d’envoyer un hibou à Narym pour lui demander s’il n’a pas reçu de courrier. Une semaine durant laquelle je m’en empêche en relisant les mots du père de Gabryel. Au fur et à mesure de mes lectures, les mots qui se cachent derrière les siens sont de plus en plus évidents et je ne peux désormais plus ignorer que je suis la raison du mal-être de Gabryel. Ou du moins, que son comportement lors de la soirée d’intégration a mené à mes réactions, ce qui le met dans un état pitoyable alors que finalement, tout est de sa faute. Je ne comprends pas pourquoi les choses ne sont pas comme elles le sont d’habitude. Pourquoi ne nous contentons-nous pas de quelques mois de silence avant de revenir l’un vers l’autre ? Pourquoi doit-il être aussi mal ? Qu’est-ce qui a changé exactement ?

Arrivé au week end d’après, après la tempête Kristen du jeudi, le manque viscéral d’elle le vendredi et la redescente brutale le samedi, reste le dimanche et mes pensées qui sans cesse se tournent vers une évidence : il se lamente. Il se lamente comme il a commencé à le faire dans ma chambre cette nuit-là, quand j’ai été obligée de le redresser moi-même. Les souvenirs sont flous car nous avions bu, mais je me souviens qu’il m’a énervé, à rester à terre comme ça, lui qui se dresse normalement toujours vers le ciel. Et aujourd’hui aussi il m’agace. Une semaine et il n’a pas réécrit. Alors c’est ainsi qu’il pense régler les choses ? En se lamentant au point que son père m’écrive ? Ces derniers mots ont été « ce sera le dernier, promis ». Le dernier hibou. Il l’a même promis, cet abruti ! « Je serai là… Juste là, comme un point dans le ciel. » Gabryel n’a jamais compris que je ne voulais pas me contenter de voir le point dans le ciel quand j’avais envie de le voir. Il n’a jamais compris ça. Personne ne l’a jamais compris. Ni Thalia, ni Elowen, ni Kristen, ni Gabryel. Personne. Enfin… Si, peut-être que Kristen l’a compris, elle. Sinon elle ne serait pas venu me chercher ce jour-là au Nocturnia. Ou cette fois-là devant le portail de l’école. Peut-être l’a-t-elle compris. Peut-être. Mais Gabryel, lui. Il ne comprend rien.

SUITE DIRECTE > Tu es un crétin, Fleurdelys
@Gabryel Fleurdelys

8 avr. 2026, 11:52
Celle que j'étais  Solo   PNJ 
UN PETIT BOUT DE CHACUN DE VOUS
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Novembre


C'est à cette heure de la journée, le dimanche, quand le monde ne raconte plus rien. L’Académie est presque vide. Le silence prend toute la place. Même le vent a cessé de souffler lorsque s’est terminée la matinée. La plupart des étudiants sont en famille ou occupés ailleurs. D’ailleurs, je n’ai pas la moindre crainte de croiser Sinclair : elle passe tous les dimanches auprès de sa fille, ce qui me convient tout à fait. Je pourrais avoir la bibliothèque pour moi cet après-midi, elle sera encore plus calme que le matin. Je pourrais peaufiner l’idée du projet de recherche que je compte présenter cette année, préparer mon planning de la semaine, relire mes notes ou tout simplement lire ce grimoire que j’ai ramené de la librairie de papa (avec la consigne express de le ramener en bon état rapidement car « il est destiné à la vente, tu le sais »). Je pourrais faire des tas de choses. J’ai tripoté durant un long moment le bracelet que je porte au poignet droit, séduite par l’idée de proposer à Kristen une sortie, une discussion, n’importe quoi. Pourtant, c’est le Gallion que j’ai attrapé et car un refus de la part d’Alice sera toujours moins douloureux qu’un refus de la part de Kristen.

J’ai donc utilisé le Gallion. J’ai dit : “13h. Manoir”. J’ai eu une réponse dans la foulée. Un simple “oui”. Comme toujours, lorsque j’ai vu son mot je me suis trouvée bête d’avoir craint qu’elle me donne une réponse négative. Cela n’est jamais arrivé. C’est comme cela que nous fonctionnons toujours, elle et moi. L’une de nous choisit l’heure de rendez-vous et l’autre se contente de respecter l’horaire. Le lieu ne change jamais, pourtant je le précise toujours sur le Gallion. Comme s’il était possible qu’elle me propose de nous voir dans l’un de ces lieux bourrés de monde que nous n’aimons pas. Elle ne le fera jamais. Parfois nous nous voyons le soir, mais rarement. C’est souvent le weekend que l’Écosse nous voit nous retrouver. Parfois pour une heure, parfois pour l’après-midi. Elle me propose toujours une boisson. Au début, je refusais systématiquement le thé qu’elle préparait pour nous. Puis peu à peu, j’ai commencé à l’accepter et à lui trouver un goût différent de celui que je bois chez Kristen.

Lorsque l’heure arrive, je claque la porte de la chambre derrière moi, remonte la bretelle de mon sac sur mon épaule et descends paisiblement les escaliers. Je croise quelques filles sur mon chemin. Certaines me lancent un sourire, d’autres m’ignorent purement et simplement. À celles qui me sourient, je fais un geste du menton. Les autres, je ne les regarde pas. Zikomo est perché sur mon épaule. C’est pour cela qu’aujourd’hui davantage de regards me suivent lorsque j’arrive dans le hall lumineux et que je le traverse. Pour certains, c’est le retour familier d’une créature qu’ils avaient l’habitude de croiser à Poudlard. Pour d’autres, c’est une totale découverte et comme toujours, je crains que l’on m’arrête pour me poser des questions idiotes. « C’est quoi ? », « Oh il est adorable ! Je peux le toucher ? », « Tu l’as acheté où ? J’ai trop envie d’avoir le même ! ». Souvent, je les ignore. parfois, je les envoie se faire voir. D’autres fois, Zikomo intervient avant que j’ai le temps de le faire et il s’amuse de voir les étudiants sursauter en lui découvrant le don de la parole.

« Tu voudras que j’aille me promener pendant votre rencontre ou que je reste avec vous ? » me demande-t-il d’ailleurs lorsque je passe les lourdes portes d’entrée pour aller dans le parc.

Une vague de froid m’assaille. Je lève les yeux vers le ciel blanchâtre : cela ne m’étonnerait pas que la neige soit tombée lorsque je reviendrai tout à l’heure.

Cela aussi, c’est habituel. Zikomo me demande toujours si je préfère qu’il reste ou s’éloigne, lorsqu’il m’accompagne voir Alice. Par contre, lorsque je vais voir Kristen le jeudi, il ne me le demande pas. Parfois, il vient avec moi mais il ne reste jamais dans la cuisine ou la chambre : il descend regarder Doctor Je sais plus qui avec Marshall ou le regarder jouer à ce jeu bizarre sur sa télévision. Parfois, il se cache dans un coin pour le regarder tatouer, si un moldu est dans la boutique. Il se contente toujours d’une parole gentille pour Kristen ou de lui partager une anecdote, puis il s’en va et nous laisse tranquille. Juste elle et moi. Avec Alice, ça dépend de ce que je veux.

« Tu pourras rester, murmuré-je à Zikomo en tournant la tête pour le regarder du coin de l'œil. Elle apprécie te voir. »

Comme tout le monde, d’ailleurs. Même Kristen, même si je sais qu’elle, elle aime aussi que nous soyons seules si nous devons évoquer certaines choses, certains souvenirs. Mais même Oswald et Ashley me demandent parfois de venir avec lui. Lorsqu’ils insistent pour que nous allions boire un verre au Pitiponk ou nous promener ou voir une exposition, que ce soit l’un ou l’autre ou les deux, ce qui arrive à peu près toutes les semaines même si je décline une fois sur deux, dans le hibou rédigé par l’un ou l’autre, il y a souvent une petite phrase à propos de Zikomo. Si c’est Oswald, il écrit : « Si ton ami Zikomo veut venir, ce sera avec plaisir ». Si c’est Ashley foutue Rockfield : « Ramène Zik, histoire qu’on voit au moins une personne de bonne humeur » ou encore « Au pire, dis juste à Zikomo de venir et toi reste chez toi ». Lorsqu’elle me dit ça, je viens seule pour l’emmerder et elle trouve toujours le moyen de râler.

Les premières gouttes commencent à tomber lorsque j’arrive au portail. Je salue brièvement les gardiens, qui sont aussi habitués à me voir que je suis habituée à les voir. Devant le portail se trouve une ribambelle d’étudiants, comme toujours. C’est un lieu de passage, même le dimanche. Je m’éloigne vers la forêt avant de croiser un visage familier. Nous sommes si peu dans chaque promotion que nous nous connaissons tous plus ou moins. Si la plupart ont désormais compris, après trois mois de cours, que je n’avais pas la moindre envie de passer du temps avec eux, certains persistent encore à vouloir me parler ou même me proposer des sessions d’étude. Je refuse toujours. Sinclair m’a un jour demandé pourquoi, moi qui aimais tant travailler, je ne voulais pas profiter d’être dans une école remplie de gens passionnés par les mêmes choses que moi pour discuter avec eux. J’ai répondu à ma colocataire que plus de la moitié des étudiants de l’Académie n'étaient que des idiots qui n’avaient pas la moindre passion ni la moindre idée de ce qu’ils foutaient ici. Elle a grimacé et la conversation s’est arrêtée là.

Je n’ai pas envie de fréquenter les étudiants de l’AESM. Les personnes que je veux fréquenter se comptent sur les doigts d’une main. Herminie dans le quotidien, durant les repas, dans les couloirs, à la bibliothèque. Kristen, tous les jeudis. Alice, au moins une fois par semaine également et j’en suis la première surprise. Johnson et Rockfield, quand ils ne me tapent pas sur les nerfs. Et Narym, même si une fois par mois je dois me coltiner sa fille avec lui. Parfois mon père. Parfois Aodren. Encore plus rarement ma mère ou mes autres frères. Je n’ai pas besoin de plus.

Je transplane dans un craquement sonore. À l’intérieur de ma poitrine, mon cœur se noue comme il le fait toujours avant de s’emballer : je vais retrouver Alice et je ne sais pas si je suis soulagée que nous continuions de nous voir ou juste effrayée d’être soulagée.

9 avr. 2026, 11:36
Celle que j'étais  Solo   PNJ 
Décembre


« Vous avez fait du super travail ! Vous avez réglé ça en un tour de main, rit l’homme en redressant ses lunettes, sans même hésiter !
Ce n’était rien de bien compliqué, marmonné-je en reculant vers la porte pour signaler mon envie de partir.
Sans vous, poursuit le client comme s’il ne m’avait pas entendu, j’aurais dû supporter encore longtemps les insultes de mon propre miroir ! Se faire insulter par son propre miroir, c’est quand même singulier !
Mh… »

Mon regard parcourt le salon ennuyant dans lequel j’ai dû travailler ces dernières trente minutes. La mission n’avait rien de bien passionnant mais c’est souvent le cas. On me contacte pour des problèmes du quotidien. Aujourd’hui, un miroir enchanté pour complimenter son propriétaire plus ou moins sincèrement a dysfonctionné et s’est mis à l’insulter. J’ai dû recommencer l’enchantement depuis le début, ce qui m’arrange car ce genre de prestation coûte plus cher qu’une simple pose de sortilèges. Je l’ai dit au client. Il a ri et m’a rassuré : « je paierai ce qu’il faudra, c’est évident ! ». Pas si évident que ça. J’ai eu peu de missions depuis que j’ai commencé mais suffisamment pour être déjà tombée sur des gens qui n’avaient pas envie de payer plus que ce qui avait été convenu par hibou, alors même que la prestation réalisée était plus complexe que ce qui était prévu au départ.

« La dernière fois, je lui ai demandé comment m’allait une nouvelle cravate, offerte par mon beau-père, et vous savez ce que mon miroir m’a dit ? » Je n’ai aucune envie de le savoir. « Que j’avais l’air d’un enfant qui jouait à l’adulte, que j’étais comme un…
Vu la prestation que j’ai réalisée, l’interromps-je d’une voix lasse en baissant les yeux sur mon carnet, il va falloir rajouter un Gallion sur la facture dont nous avions convenu par hibou.
Oh, oui, bien sûr ! Bien sûr, c’est normal de payer à sa juste valeur un travail parfaitement réalisé, me dit-il avec un sourire bienveillant. Je vais vous chercher ça de suite. »

Je profite qu’il s’éloigne pour me rapprocher de la porte d’entrée que j’ouvre en grand pour marquer mon départ prochain. Quand il revient, il dépose une bourse dans mes mains. Avant qu’il n’ouvre de nouveau la bouche, je prends les devants :

« Je vérifie, le préviens-je en faisant tomber l’argent dans ma main.
Bien sûr, vous avez r…
Tout y est, affirmé-je après un rapide calcul. Au revoir, monsieur.
Au rev… »

Sa voix s’éteint soudainement lorsque je transplane. Elle est remplacée par le vrombissement habituel dans mes oreilles. L’espace me tord, me malmène et me recrache au cœur d’une obscure forêt engoncée dans son lourd manteau de neige. J’éternue bruyamment et remonte mon écharpe sur mon menton. La neige est tombée assez soudainement sur le pays. Zikomo était ravi, évidemment. Il a voulu que nous partions nous promener, avant mon départ pour ma mission. Il adore bondir dans la neige.

Je prends le chemin de l’Académie, pressée de retrouver la chaleur et le confort de ma chambre. Mes bottines crissent dans la neige. Au fond de ma poche, je malaxe ma bourse avec plaisir. Je n’ai pas assez de missions pour me sentir confortable niveau financier, alors cette nouvelle paie arrive à point nommé. Un bruissement d’ailes s’élève au-dessus de moi. Sûrement l’un des hiboux des étudiants. J’allonge le pas en apercevant le portail au loin, à travers les troncs des arbres et les branches alourdies par la neige. J’aurais pu transplaner plus près mais j’aime bien le silence apaisant de la forêt avant de retrouver le bourdonnement incessant de la vie qui secoue toujours d’Académie.

« Tu ne m’entends même plus arriver, Aelle ? » retentit soudainement une voix au-dessus de moi.

Je sursaute bêtement et me retourne vivement. Si ma main s’est approchée de ma baguette, je ne la dégaine cependant pas : j’ai reconnu la voix à la première syllabe. Mon cœur s’emballe furieusement dans ma poitrine. Il manque un battement lorsque j’aperçois la silhouette au-dessus de moi : un grand oiseau serpentaire perché sur la branche basse d’un pin. La faible lumière du ciel nuageux passe à travers son corps spectral. Son long cou est aussi gracile que dans mon souvenir. Il claque du bec dans ma direction ; je reconnais là un signe d’amitié qui m’avait manqué, j’en prends douloureusement conscience en le voyant faire.

« Tu fais toujours tout pour me prendre par surprise ! » répliqué-je en plongeant dans les billes noires de ses yeux cerclés de jaune.

Pendant un instant, nous ne disons rien. Lui, perché sur sa branche ; moi, la nuque pliée pour pouvoir le regarder, la main au fond de la poche. Puis finalement, un bref sourire apparaît sur mes lèvres.

« Ça fait longtemps que tu n’étais pas venu, remarqué-je d’une voix neutre.
C’est vrai. »

Nyakane est resté avec moi durant toute ma première année à l’AESM, même si déjà à cette époque il s’absentait parfois pendant plusieurs jours. Cela s’est fait naturellement. Un jour, il n’a plus été avec moi tous les jours. Il disait que je n’avais plus besoin de ses enseignements quotidiens, comme à Poudlard. Mais surtout, il n’a pas apprécié certaines périodes de ma vie. Je ne me souviens pas de tout. Je sais juste que maintenant, notre relation est différente de ce qu’elle était. Parfois, il revient et reste plusieurs jours avec moi. Ou parfois, nous nous contentons d’une discussion avant qu’il ne reparte à sa vie de Messager des rêves. Parfois, il me manque tellement que je lui en veux de m’avoir abandonné. D’autres fois, je ne pense pas à lui pendant un moment. Aujourd’hui n’est pas un jour où je lui en veux d’être parti. Je modifie sans effort l’emploi du temps que j’avais prévu pour ces prochaines heures : au lieu de réviser et de travailler sur mes cours de la semaine prochaine, je vais rester avec lui pour parler. Et j’en ressens un bonheur peu commun sur lequel je ne réfléchis pas trop.

D’un sortilège, je libère la zone de la couche neigeuse qui la recouvrait. Je fais apparaître un bocal et pendant que je le remplis de flammes bleues qui me réchaufferons, je lève les yeux vers Nyakane qui a sauté de sa branche pour se rapprocher de moi. Il a deviné sans que nous ayons besoin de le dire à voix haute que nous allions rester ici pour discuter.

« Pourquoi tu es là ? demandé-je tandis qu’apparaissent des flammes au bout de ma baguette.
Si je te dis que tu me manquais, tu douteras de ma réponse, affirme Nyakane de son éternelle voix professorale. Si je te dis que j’avais envie de prendre des nouvelles, tu ne trouveras rien à me dire. Et si je te dis que je viens parce qu’Erza m’a récemment parlé de toi et de Zikomo, tu t’empresseras de me questionner à son propos. Alors peut-être que nous devrions nous contenter de parler sans réfléchir à pourquoi nous continuons de nous voir même si je ne suis plus ton professeur, tu ne crois pas ? »

Un ricanement roule dans ma gorge. Je secoue la tête avant de me laisser tomber lourdement sur le sol désormais sec en arrangeant ma cape autour de moi. Nyakane n’a pas changé du tout. Là où Zikomo a toujours été doux, amusant, bienveillant et profondément sage, Nyakane s’est toujours montré sec et distant, bien qu’il se soit montré d’un soutien sans faille quand j’en avais besoin. Nous avons une relation dans laquelle certaines choses ne se disent pas. Mais quand même, je me demande s’il dit vrai quand il sous-entend que je lui manque ; je ne peux m’empêcher d’en douter mais je refuse de lui faire le plaisir de le lui montrer, il serait trop content d’avoir eu raison.

« Erza t’a parlé de moi ? lui lancé-je sur un ton insolent. Elle a dit quoi ?
Sans surprise…, » marmonne Nyakane.

Il lève ses grandes pattes pour se rapprocher des flammes qu’il ne peut pas sentir. Assise comme je le suis et lui perché sur ses longues pattes, sa minuscule petite tête est pratiquement à la hauteur de la mienne. Si j’ai appris à décrypter les émotions sur la gueule de renard d’encre de Zikomo, j’ai toujours eu plus de mal avec lui. Les oiseaux sont plus mystérieux que les mammifères. Je reconnais cependant à la façon qu’il a de claquer le bec, de tourner la tête, de pencher son long cou ou de lisser ses plumes certaines émotions. Et là, en l'occurrence, il se passe rapidement le bec sur l’aile et je sais qu’il est plus amusé qu’autre chose.

« Tu sais qu’elle continue de vérifier que tu vas bien, de temps en temps ? »

Je pousse un grognement et enroule mes doigts autour du bocal.

« Je déteste savoir qu’elle fait ça, râlé-je.
Elle le sait, elle n’en abuse pas. »

La directrice d’Uagadou m’a un jour dit qu’elle pouvait m’observer de loin et Zikomo m’a expliqué plus tard comment elle procédait. Je ne savais pas qu’elle continuait de le faire. Cela fait si longtemps que nous ne nous sommes pas vues. Parler d’elle me réchauffe de l’intérieur. Parfois, nous nous écrivons. Rarement. C’est après tout une directrice d’école, même si je déteste ce statut. Elle a autre chose à faire. Mais quand elle m’écrit, ses mots sont toujours faits de cette douceur qui la caractérise depuis que je la connais.

« Elle a appris que tu avais repris tes études.
C’est toi qui le lui as dit ? demandé-je en arquant un sourcil dans sa direction.
Oui. Et elle l’a vu, répète-t-il avec un claquement insolent du bec.
Arrête ! » râlé-je, les sourcils froncés.

Nyakane n’a jamais apprécié que je hausse le ton devant lui. Quand j’étais encore à Poudlard, cela pouvait mener à une annulation de l’un de ses cours ou à un refus catégorique de sa part d’avoir à faire avec moi durant plusieurs heures. Aujourd’hui, quelque chose a changé. Peut-être parce qu’il n’est plus mon professeur ? Il ne dit rien pour condamner ma voix qui s’est levée. Mais je vois à sa façon de me regarder longuement sans ne rien dire qu’il n'apprécierait pas si je poursuivais sur ce ton. Je n’ai de toute façon aucune envie de me disputer avec lui.

« Comment cela se poursuit-il ? » reprend-il finalement.

J’aurais préféré qu’il continue de me parler d’Erza. Je hausse les épaules.

« Les examens approchent et je suis prête, affirmé-je en plongeant dans son regard.
Quelle est ta matière la plus faible ?
J’ai dit que j’étais prête.
Mais tu as quand même une matière dans laquelle tu es moins à l’aise que les autres. »

C’est son truc à lui, se concentrer sur les faiblesses. Je sais qu’il est comme ça et pourtant ça m’agace. Je pousse un soupir. Je n’aime pas qu’on me rappelle qu’il y a certaines matières qui me mettent en difficulté. Je fais tout, au quotidien, pour que ce ne soit pas le cas. Cette année, je ne passerai pas de rattrapage.

« Ingénierie magique et moldue, réponds-je entre mes dents serrées.
Ce n’est pas l’une des matières que tu as eu au rattrapage. »

Parfois, j’ai envie de tordre son long cou entre mes mains. Cela doit se voir à mon visage car il ébouriffe ses plumes comme pour me mettre en garde. Je lève les yeux au ciel.

« Non, marmonné-je dans un soupir. J’ai parfaitement réussi cette matière lors de ma première année. Mais cette année, certaines parties sont plus compliquées que d’autres.
Sur lesquelles buttes-tu ? »

Je lève la tête pour soutenir son regard. Est-ce qu’il veut vraiment que nous parlions de mes cours ? Si une partie de moi est agacée qu’il pointe mes faiblesses, une autre est étrangement soulagée que tout se déroule de la même façon que d’habitude avec lui. Il est comme ça, Nyakane. Il me pose des questions, nous réfléchissons ensemble et je sais qu’il me donnera de nouvelles pistes de réflexions pour m’améliorer sur ces sujets que je ne maîtrise pas. À une semaine des examens, c’est une aubaine, non ? Je me mordille les lèvres, hésitant entre l’envie de répliquer que je peux me débrouiller toute seule et celle de le laisser diriger la discussion. Pendant un instant, un bref instant, je me vois répliquer, je nous imagine nous disputer et j’entends ses ailes battre quand il s’éloigne en volant furieusement. Et je prends conscience que je n’ai envie ni de cela, ni de suivre la partie de moi qui veut se braquer. Alors je fais comme si elle n'existait pas et je réponds à Nyakane.

Pendant un long moment, nous parlons de mes révisions, des leçons avec lesquelles j’ai du mal. Il me conseille comme seul peut me conseiller un esprit vieux de plus de mille ans qui a connu plus de choses que je n’en connaîtrais jamais. L’heure que je pensais passer avec lui se transforme en deux heures, puis en trois heures. Et finalement, lorsque le soleil entame sa longue descente dans le ciel et que ce dernier commence à s’obscurcir, Nyakane m’étonne en me demandant :

« Puis-je rester avec vous quelques jours ? L’air du Pays de Galles m’avait manqué. »

Cela n’arrive qu’une fois sur trois qu’il me pose cette question. Peut-être même moins. Il se passe quelque chose que je ne comprends pas dans mon coeur. Comme un sursaut. Alors je lui réponds que oui, il peut rester. Je ne lui dis pas que ça me fait plaisir. Je ne lui dis pas que ça me rassure de le savoir près de moi pour ces prochains jours de révision, disponible dès que j’aurais une question particulière à poser. Je ne dis rien de plus mais je crois que Nyakane a au moins ça en commun avec Zikomo : il devine les choses sans que j’ai besoin de les dire, même si lui me reproche de ne pas les dire à voix haute.

Cette fois-là, il reste finalement une semaine avec moi. Une longue semaine durant laquelle il fait connaissance avec Sinclair dont le souvenir de ses yeux écarquillés quand elle l’a aperçu me fera toujours ricaner, il m’accompagne chez Kristen avec laquelle je révise et même chez Alice. Herminie a également le droit de le voir mais elle le connaissait déjà. Elle m’a après tout connue avec lui durant toutes mes dernières années au Château. Nous passons du temps tous les quatre dans le parc, lorsque les révisions nous le permettent. Puis un jour, il repart. Il ne me promet pas qu’il reviendra. Je ne lui demande pas quand est-ce qu’il réapparaîtra. Il se contente de partir et moi de poursuivre ma vie.