Recueil Solo L'infinité

Au détour de l'insomnie...

Puisqu'il perdure des êtres aimés, auxquels on songe lorsqu'on contemple une fleur, lorsqu'arrivent à nous les effluves d'un lointain parfum, ou alors que nos âmes se noient dans un ciel secret, éternel, sans fin. Un ciel qui, en cachette, dépeint le portrait de l'infinité.


...je rêve de vous.


Bureau d'Adélaïde,
Octobre 2050

Adeline,

Je suis ravie d'apprendre tes progrès permanents. L'Allemand est une langue exigeante, mais en quelque sorte elle a vu quelque chose en toi qu'elle a reconnu et que depuis lors elle habite. Je te félicite, et suis fière de toi.

Cependant, j'aimerais te parler de quelque chose.

Lorsque j'étais enfant, chez mes parents, nous vivions dans le Main-Spessart. Oh, c'est un détail sans plus d'importance, car ce qui vient ne dépend nullement de la contrée dans laquelle tu te trouves.

Mon père est armurier. S'il pouvait être aussi glacial que les lames qu'il m'offrait parfois, son cœur était des plus purs. Et ces bouffées d'air brûlantes mais tellement confortables, qu'on se prenait en plein visage lorsque nous nous rendions à Gemmrigheim, dans l'atelier de fonte, jamais n'égaleraient la chaleur qu'il répandait autour de lui lorsqu'il souriait.

Ma mère est avocate. Les clients qu'elle défend sont à plaindre, car toute personne saine d'esprit craindra toujours plus son visage saillant lorsqu'elle s'apprête à parler, que le dossier sur lequel elle s'exprime. Elle était d'une douceur froide, et pourtant, Morgane sait comme je préfère mille fois remettre un pied en glacial Russie que dans l'incendie givré de son regard.

Je ne leur parle plus vraiment. Est-ce que je regrette, vois-tu, c'est une autre question. Lorsque cela n'allait pas entre nous, je me rendais dans l'aile Est de ma maison, et j'observais l'immensité. Cela avait don de m'apaiser.

Je suis la personne qui est partie, celle qui a quitté ce que je pourrais appeler ma famille. Et pourtant, je suis celle qui revoit le plus souvent leurs visages en rêve, la nuit. Peut-être m'ont ils oublié, qui sait. Peut-être sont-ils passés à autre chose, je ne sais pas. Les gens partent comme ils viennent ; rapidement. Ils sont toujours quelque part, dans la nature, sûrement plein de vie, de légèreté. Mais, comme une étoile arrête de scintiller dans l'espace, Adeline, la flamme de ceux qui nous aiment s'était éteinte bien avant qu'on ne le réalise. Si je suis celle qui a quitté ma partie, je ne suis pas celle qui ait arrêté d'aimer la première.

Et c'est ce qui me rend, ce qui nous rend, tous, plus humains. Notre capacité à aimer malgré la distance. J'aimerais qu'un soir, depuis ta fenêtre, tu cherches le faisceau bleu de la Lune ; il te mènera jusqu'à elle. Regarde-la. N'est-elle pas belle ? Maintenant, j'aimerais qu'en la contemplant, tu saches que ceux pour qui tu comptes la regardent, eux aussi, en même temps que toi. Qui sait ! Peut-être est-ce vraiment le cas.
Pense à ces gens-là, Adeline. Et dis toi que, malgré les milliers de kilomètres qui peut-être vous séparent, vous voyez malgré tout la même Lune, ce soir. Et si cette Lune, si innocente, si silencieuse, mais qu'on salue de nouveau chaque nuit, n'était en réalité que le fil qui nous relie aux êtres qui nous sont chers ? À force de contempler la même voûte, nos regards se reflètent sur la même étoile, le même astre, et nous renvoit celui de l'autre. Comme si nous communiquions par le biais de notre galaxie.

Ceux qui t'aiment admirent la Lune. Un parent, un ami, peu importe. Le cœur qui sait aimer parle avec le ciel. Car le ciel est le seul confident qui ne peut faire fuiter tes confidences que par le biais d'un rayon lunaire.

Ce soir, j'irai voir nos amies les étoiles, et parmi la profondeur éternelle de notre univers, je t'apercevrai, toi qui brilles si fort dans une nuit d'origine sans lumière.
Beaucoup de gens t'aiment Adeline. Et la culpabilité que t'inculque ta mère n'est que le miroir de sa propre vision d'elle-même.

Elle ne parvint pas à coucher cette pensée sur papier.

Adélaïde posa sa plume. Elle scella ladite lettre, avant de la glisser dans un tiroir aléatoire, entre plusieurs documents administratifs. En fermant le compartiment, la sorcière qui n'eut jamais d'enfant regretta de ne point en avoir eu à la place de ceux qui arrivaient à ainsi parler au fruit de leur création. Mille fois elle pourrait prendre la place de tous ceux qui ne savent aimer. Adeline. La jeune fille qui lui envoyait de nombreuses lettres pour parler astronomie et apprentissage de l'allemand. Adeline méritait d'avoir des parents bons. Des parents qui savent aimer. Et la culpabilité de ne pas contribuer au bonheur d'une fillette comme elle la rendait malade. Comme elle avait voulu aider Linh, elle aurait souhaité montrer à la jeune blonde que, dans toutes ces étoiles qui tapissent le plafond de l'Astronarium, ceux qui lui causent du tort ne représente même pas un millimètre de cette toile infinie.

Dans cette lettre, courte, elle s'était perdue, éparpillée, égarée. Elle avait écrit sans réfléchir, simplement, elle avait transcrit ce que ses pensées chantaient, ce soir. Chaque détail avait bien son importance, c'était certain, mais l'astronome ne saurait dire quoi.

La jeune étudiante à Poudlard n'avait même pas tant parlé de sa famille à l'adulte. Mais ces expressions sur son visage, les mots vifs, peut-être irréfléchis mais qui voulaient tout dire, et cette façon de ne jamais s'attarder sur la question, les signes ne trompaient pas. Mais jamais Adélaïde ne parlerait de tout cela avec elle, à moi que cette dernière n'engage elle-même la discussion. Car parfois, parler de certaines choses ne faisait que raviver la douleur qu'on s'était tué à enterrer.

La lettre, à l'origine destinée à être envoyée, fut vite endigué au fin fond de son cœur lorsque sa plume avait commencé à se parler à elle-même, plus qu'à la jeune fille qui n'avait nullement besoin de lire de si étranges mots de la part de la directrice.

Mais d'une certaine façon, elle espéra quand même qu'elle en comprendra le sens, un jour.

Une fine goutte d'encre oubliée glissa sur le bois brun du bureau, s'immobilisa en formant une fine poche de liquide noir. Un liquide noir aussi éternel que les traits d'un tatouage. De la pointe de sa plume, elle avait marqué à tout jamais la peau de ses sentiments, ceux qui, lorsque la nuit tombe, s'engouffrent dans l'infinité.

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@Adeline Sgaeyl

Directrice de l'Astronarium since Octobre 49 • Αδελαΐδα Μπρένεν
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Impératrice-Sirène des Contrées Germaniques, Célestes et Maritimes • Idole d'Elam • Adézheimer