L'ombre
/!\Avis aux lecteurs/!\
Ce texte aborde des thématiques psychologiques pouvant heurter la sensibilité de certains lecteurs.
Merci d'en tenir compte avant lecture.
Observant devant moi les braises laissant place à un unique décor fuligineux, je n’aurais pu quitter ce fauteuil sans me confronter à la froideur du reste vétuste, poussiéreux et laissé à l’abandon de la pièce.
Je n’oserais admettre que durant les trente dernières années, l’ombre m’ayant servi de miroir, dont j’ai par bien des égards contribué à la croissance et la survie allait disparaître au profit d’un décor morne et neutre, conséquence d’années de désintérêt, de mises à l’écart, et de nivellement par le bas de ce dernier dans l’échelle des priorités.
Tandis qu’observant la bâtisse dont j’avais hérité, dans l’espoir de trouver un moyen de faire disparaître les lézardes auprès desquelles des décennies de climats capricieux ont été particulièrement fastes, cette ombre m’est soudainement apparue un jour d’été.
L’observer, même inconsciemment, se mouvoir à mesure que je m’attelais à mes tâches de rénovation finit par me faire perdre tout intérêt pour ces dernières.
Le soir venu, tandis que je méditais à la suite des travaux auprès du feu de cheminée faisant face au fauteuil sur lequel je me complaisais depuis ma plus tendre enfance, je me surpris à détourner le regard des flammes vacillantes pour observer la projection du tison danser sur le mur d’entrée. Tantôt, alors que les flammes étaient assez fortes pour lécher la frise du linteau de cheminée, la forme grandissante de la projection semblait mue d’une force qui poussait à l’admiration tant qu’à l’obnubilation, tantôt, lorsque les flammes poussaient un dernier râle silencieux, comme semblant implorer de survivre avant de se muer en braise, ces projections laissaient place à des formes, plus complexes, se mélangeant pour laisser place aux créations de clair-obscur parmi les plus lugubres qu’il m’ait été donné de porter mon attention.
Une nouvelle aube apparut, et tandis que je m’attelais à une tâche de rénovation similaire à toutes les autres depuis ces derniers mois, il m’apparut que le soleil avait donné à ma découverte de la veille une envergure à m’en donner le tourni, une ombre qui n’avait rien à envier à celle du tison lorsque cette dernière venait à apparaître sous son plus glorieux jour.
Au fil de la journée, alors que la clarté héliaque toisait du regard ma modeste bâtisse et cherchait à faire disparaître l’ombre qui semblait désormais chercher ma protection, je vis mes mouvements de moins en moins justes au profit d’une hâtiveté qu’on attribue généralement à qui se retrouve à se débattre face à une menace écrasante, à une situation sans issue. Je n’arrivais plus à détourner le regard de celle-ci, pris d’une frayeur des plus primitives de la voir disparaître sinon meurtrie par un mélange grotesque entre cette dernière et d’autres ombres meurtries par un ennemi commun et inaliénable.
Une tâche, sinon un devoir, s’était alors imposée à moi, consistant à protéger ce que j’ai su apprécier, entendre sans mot, comprendre sans geste, ce qu’aucun de mes prosaïques contemporains n’aurait pu remarquer, ni même envisager.
Ma vie fut dès lors consacrée à entretenir tant mes relations que la vie de ce qui semblait insondable au commun des mortels, me contentant du minimum, jusqu’à finir d’engloutir ce qui permit à toute personne de s’en sortir plus que convenablement, et arriver à ce jour, où, sans le sou, le destin s’était décidé de punir celui qui chercha à briser le cycle naturel donnant à Hélios le droit de vie et de mort sur ceux avec qui j’avais vécu, su partager mes peines, avait noué des relations plus silencieuses et profondes que jamais Homme n’a eu avec l’un de ses contemporains, et par le biais desquels j’avais fini par pouvoir me contempler.
C’est désormais avec le poids de cette inadmissible certitude qu’il me faudra partir, préférant libérer mon ombre de mon esprit avec la douce noirceur que le fanatisme envers mon raisonnement a rendu non seulement vivable mais réconfortant.
Je m’en irai plutôt que d’admettre qu’une quelconque forme d’œillères sinon de voile, disparaissant si j’en admettait l’existence, me rendrait alors vulnérable à l’éblouissement du dehors, me jetant la résultante d’une vie vidée de sa substance au cœur de l’esprit.
Nevermore
35 ans irl
Discord: aeqlis