Notre parenthèse
Un livre entre les mains, installée sous les couvertures d'un lit douillet, mes yeux voyagent entre les lignes d'un ouvrage qui, contre toute attente, me transporte. Du coin de l'oeil, j'aperçois la silhouette de Marlen aux pieds du lit, elle aussi assise, un carnet et un crayon entre les mains. Ses yeux à elle vagabondent entre le papier et moi, je le sais. Je n'ai pas besoin de lever la tête pour le savoir. Son crayon s'active, diffusant son encre pour laisser s'exprimer le talent de celle qui le tient.
Voilà des mois que ça dure. C'est inattendu. Nous avions toujours été amies. J'ai compté. Seize ans. Il n'y a jamais rien eu d'étrange ou d'ambigu. Puis ce soir-là, plus tôt dans l'année, nous nous sommes retrouvées. J'étais revenue depuis presqu'un an, à ce moment-là. J'avais essayé de reprendre ma vie là où je l'avais laissé, mais je n'avais pas réussi. Le monde avait continué d'avancer tandis que moi, j'étais revenue comme si aucune année n'était passée, même si cinq s'étaient écoulées. J'avais tenté de reprendre ma vie là où je l'avais laissé en partant, mais tout semblait peser si lourd. Puis au détour d'une rue, elle était là. Amochée, elle aussi. Dans le même espace-temps suspendu que moi. Alors nous nous sommes réfugiées ensemble. Parce qu'à deux, c'est plus facile.
Oh, qu'est-ce que c'est plus facile ! Là, dans cet appartement, j'ai l'impression d'être dans un autre univers, un univers qui n'appartient qu'à nous. Comme si tout ce qui se passe à l'extérieur ne peut plus m'atteindre, ne m'atteignait plus, dès que mes pas franchissent le seuil de la porte. Chaque sortie, en revanche me donne l'impression d'un uppercut. Alors je les limite au travail. Voilà ma vie depuis quelques mois : le travail, et Marlen. Elle me fait l'effet d'un doux pansement qu'on pose sur une plaie un peu trop profonde. Ce n'est pas de l'amour - non, mon coeur est toujours pris. Rien que d'y penser, un nouveau poignard se plante dans mon corps. Ce n'est pas de l'amour, seulement un besoin de se noyer dans autre chose pour oublier. Pour faire oublier à mon coeur qu'il est amoureux de la mauvaise personne. Après tout, ça avait si bien marché la première fois...
- Laya, reviens par là.
La voix de Marlen me ramène à moi. Aux mots couchés sur le papier. Je cligne des yeux quelques fois, comme pour m'encrer de nouveau dans cette appartement, dans cette chambre, sur ce lit. Ma tête se relève pour laisser mes pupilles de jade tomber sur Marlen. Elle sourit, visiblement amusée par mes divaguations intérieures. Ca lui va bien, de sourire. Ca a toujours été le cas, cela dit.
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Notre parenthèse
26 juillet 2041
29 ans
Appartement de Marlen Davis, Dublin

- Tu divaguais.
C'était si évident. Elle a toujours été comme un livre ouvert. Même un aveugle pourrait tout savoir sans avoir besoin de lui demander quoi que ce soit. Je n'ai jamais su dire si j'adore ou si je déteste ça chez elle. D'un côté, c'est si facile pour savoir ce qu'elle pense quand elle ne veut pas le dire. De l'autre, c'est justement parce que c'est si facile que ça peut la mettre en danger. Il y a des gens qui se servent de la moindre chose qu'ils peuvent trouver.
Mais c'est difficile de vraiment détester quelque chose chez Laya. Disons que c'est plus de l'agacement, par peur de la voir souffrir. Exactement comme il y a quelques mois. Avant... Tout ça, nous, ici. Ca lui fait du bien, je le sais. Merlin, à moi aussi. J'en ai besoin, peut-être plus que je ne veux bien me l'admettre. Tout est bon pour oublier cette douleur qui me crève le coeur. Avec elle, c'est tellement facile. On est dans notre bulle. Sûrement parce qu'on se connaît depuis longtemps. Il nous en faut peu pour nous comprendre. Je ne me pose pas trop de questions sur ce qu'il se passe depuis quelques mois. J'en profite, c'est tout. Parce que ça me fait du bien de sentir la douleur diminuer quand sa peau est contre la mienne.
Mon crayon gratte le papier, formant des traits. Je devrais sans doute travailler sur un autre projet que celui-là, mais les rayons du soleil qui tombent sur son visage et ses cheveux d'or rendent la scène bien trop belle pour que je n'en fasse rien. Mes autres projets peuvent bien attendre un peu, juste quelques heures. La galerie ne me courra pas après pour deux jours.
- Rien d'important. Finit-elle par répondre. Mensonge. Je sais à quoi elle pensait. Ca lui arrive, parfois. Elle se fige, et ses yeux partent dans le vide. Elle le faisait si souvent, au début. Puis moins. C'est bien la preuve qu'on en a besoin, au moins pendant un temps.
29 ans
Appartement de Marlen Davis, Dublin

- Tu divaguais.
C'était si évident. Elle a toujours été comme un livre ouvert. Même un aveugle pourrait tout savoir sans avoir besoin de lui demander quoi que ce soit. Je n'ai jamais su dire si j'adore ou si je déteste ça chez elle. D'un côté, c'est si facile pour savoir ce qu'elle pense quand elle ne veut pas le dire. De l'autre, c'est justement parce que c'est si facile que ça peut la mettre en danger. Il y a des gens qui se servent de la moindre chose qu'ils peuvent trouver.
Mais c'est difficile de vraiment détester quelque chose chez Laya. Disons que c'est plus de l'agacement, par peur de la voir souffrir. Exactement comme il y a quelques mois. Avant... Tout ça, nous, ici. Ca lui fait du bien, je le sais. Merlin, à moi aussi. J'en ai besoin, peut-être plus que je ne veux bien me l'admettre. Tout est bon pour oublier cette douleur qui me crève le coeur. Avec elle, c'est tellement facile. On est dans notre bulle. Sûrement parce qu'on se connaît depuis longtemps. Il nous en faut peu pour nous comprendre. Je ne me pose pas trop de questions sur ce qu'il se passe depuis quelques mois. J'en profite, c'est tout. Parce que ça me fait du bien de sentir la douleur diminuer quand sa peau est contre la mienne.
Mon crayon gratte le papier, formant des traits. Je devrais sans doute travailler sur un autre projet que celui-là, mais les rayons du soleil qui tombent sur son visage et ses cheveux d'or rendent la scène bien trop belle pour que je n'en fasse rien. Mes autres projets peuvent bien attendre un peu, juste quelques heures. La galerie ne me courra pas après pour deux jours.
- Rien d'important. Finit-elle par répondre. Mensonge. Je sais à quoi elle pensait. Ca lui arrive, parfois. Elle se fige, et ses yeux partent dans le vide. Elle le faisait si souvent, au début. Puis moins. C'est bien la preuve qu'on en a besoin, au moins pendant un temps.
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