6 mars 2026, 00:15
L'an de grâce
RUBY, 17 ans
25 décembre 2050 20h30
Demeure des Everheart
Rothwell Street, quartier de Primrose Hill, Londres


[drawn to the blood]
•••

Je suis arrivée dimanche par le train de 16 heures 50. Amelia aussi. Ma mère nous attendait sur le quai de la gare. Elle m'a dit bonsoir, a embrassé son autre fille et s'est tournée vers la sortie, ouvrant la voie pour me laisser traîner derrière moi mes bagages trop lourds.
Le chemin vers la maison fut long et silencieux. La fatigue m'ôtait tous mes mots, Amelia s'était endormie ; quant à ma mère, son indifférence habituelle disait tout. Au fond, je préférais cela à une joute verbale sans fin qui n'aurait désigné ni vainqueure, ni vaincue. Le répit était bienvenu pour quelques heures encore, aussi fragile et éphémère soit-il.

Rothwell Street. La clé a tourné dans la serrure et ma mère a refermé la porte derrière nous. Ma plus-si-petite sœur, encore un peu léthargique, a filé à l'étage sans un bruit et je lui ai emboîté le pas pour aller défaire mes bagages. Non pas qu'ils aient contenu grand chose, non ; que quelques pulls et chemisiers, une robe du soir, ma tenue de nuit. Le strict minimum. J'avais bourré de livres et grimoires en tout genre le reste de ma malle, ce qui expliquait son poids indécent. J'ai pris les bouquins, les ai posés sur ma table de chevet, réarrangé le vide qui emplissait ma chambre avant de descendre dîner. Le repas a été expéditif et a principalement consisté, pour nous, à écouter ma sœur discourir sur ses dernières réussites au château, et sa passion pour les sortilèges, et ainsi de suite. Quand, enfin, j'ai été libérée de ce supplice, je me suis empressée de remonter, de me débarbouiller et puis de me glisser sous mes draps. Lorsque j'ai rouvert les yeux, il me restait sept jours.

Toute la semaine, j'ai fait au mieux pour passer le temps. J'ai annoté mes livres avec minutie, me plongeant chaque fois plus loin dans l'étude de la magie, de tous ses secrets qui me fascinent tant. Il me restait six jours. Je me suis promenée cent fois dans le parc qui jouxte notre quartier, le Regent's Park. L'air glacial m'a fait du bien, m'a arrachée à ce lieu sans âme qu'est la demeure des Everheart. Il me restait cinq jours. Un matin, j'ai eu envie de préparer des scones, alors je me suis levée et j'ai commencé à cuisiner. Je les ai dégustés avec une tasse de thé bien noir ; ils étaient délicieux. Il me restait quatre jours. Pour me détendre, j'ai souvent pris des bains, parce qu'il faut avouer que mon corps rompu en avait bien besoin. Il me restait trois jours. J'ai relu mes livres, refait des litres de thé, repris un bain. Il me restait encore deux jours. J'ai écrit à Leta quelques billets que je n'ai jamais envoyés, du genre de ceux sur lesquels Amelia ou ma mère ne doivent jamais tomber.

Et il ne me restait plus qu'une soirée.

Ruby-Amber, Gryffone alchimiste, bijou bientôt rouillé

10 avr. 2026, 22:25
L'an de grâce
Je n'avais pas revu les Mayfield depuis dix ans, si ce n'est plus. La sonnerie de l'entrée a retenti dans la soirée et c'est ma mère qui est descendue ouvrir. Mes grands-parents se tenaient là, sous un même parapluie déployé contre une pluie fine et nivéale, de celles qui glacent les os à petit feu. Maddox a fait une réflexion sur le temps plus terrible d'année en année, ôté sa casquette en tweed et passé le pas de la porte, rapidement suivi par sa femme. Les embrassades ont été formelles et polies, sans chaleur ni familiarité ; moi je restais en retrait, dans le hall, droite comme un i, affichant un petit sourire courtois. J'avais revêtu ma robe toute faite de velours, d'une belle couleur lie-de-vin. Cintrée à la taille, ses manches longues semblaient s'animer à chacun de mes mouvements — maigre source de joie face à ce qui s'annonçait être une soirée difficile.

Ma grand-mère s'est approchée de moi, me toisant de la tête aux pieds. « Tu as bien grandi depuis la dernière fois. » Pas un « Je suis contente de te revoir », ni même un « Comme tu es jolie maintenant ». Non, tous ces mots ont été adressés à Amelia qui, par la plus grande hypocrisie, a répondu d'un baiser plaqué sur la joue de grand-mère.
« Eileen, où mets-tu tes manteaux ? » La voix était assertive, cassante, elle suintait de cette habitude de n'en faire qu'à sa tête. Et cette même voix n'a pas été assez discrète lorsqu'elle a murmuré à l'oreille de ma propre mère, en lui confiant sa pèlerine : « Elle a pris un peu des hanches, ta fille. Ils la nourrissent trop, à Poudlard. » Mon regard s'est fait brûlant et mon sang bouillant, mais je n'ai rien dit. « Pas de vagues, ce soir, » m'avait ordonné maman le matin même. Non pas que je désirais plus que tout lui obéir, mais avec Wisława Mayfield, il était inutile de chercher la dispute. Elle finissait toujours par se croire dans son bon droit, d'une façon ou d'une autre.

Nous avons attendu près d'une heure dans le salon, tasse de thé à la main, le temps que la dinde finisse de rôtir. Bien des banalités ont été échangées, suivies par un laïus d'Amelia qui a répété des mots que j'avais déjà entendus quelque part — une semaine plus tôt, en fait, lors d'un dîner qui m'avait semblé une éternité. Ses dernières réussites au château, et sa passion pour les sortilèges, et ainsi de suite. J'ai émis un petit soupir, m'attirant les foudres des yeux de ma mère (ces yeux sans-gêne qui voulaient tout dicter de moi). Les murs du salon m'ont soudain paru bien petits, aussi menaçants que ceux d'une prison. Alors j'ai divagué ; laissant parler mon inconscient, entre deux réflexions de mon grand-père, je me suis évadée très loin pour rejoindre Leta. Là-bas, ailleurs, n'importe où sauf ici, je me jetais dans ses bras, la serrant de toutes mes forces, un sourire plus grand que mon amour pour elle scotché à mes lèvres, mon visage dans son cou, respirant son parfum et l'odeur brute du bonheur. J'étais avec elle. Ce n'était plus qu'une question de temps, maintenant.

Ruby-Amber, Gryffone alchimiste, bijou bientôt rouillé

11 avr. 2026, 12:10
L'an de grâce
La soirée n'avait pas merveilleusement commencé mais rien n'indiquait qu'elle allait devoir se finir aussi mal.

Le repas n'était pas si mauvais. C'est peut-être ça le plus comique, finalement, un triste drame. J'étais placée en bout de table et je donnais l'illusion de régner en maître sur les convives. À ma droite, mon grand-père, assis à côté de son épouse ; à ma gauche, Amelia, et à sa gauche, ma mère. Elle a d'abord amené l'entrée, seulement l'entrée, ce qui m'a rappelé à quel point je pouvais détester les repas de famille, même lorsqu'ils ne comptent que cinq personnes. Grand-mère a ensuite complimenté sa fille sur sa cuisine, chose suffisamment rare pour être évoquée ; je veux dire, que grand-mère se répande ainsi en compliments n'est pas dans ses habitudes, bien qu'elle l'ait fait de manière plutôt laconique.
Puis les légumes ont été servis, choux de Bruxelles et pommes de terre en purée, à côté de la dinde parfaitement découpée par mon grand-père. Chaque année la même chose au menu ; je savais donc que je n'avais rien raté l'année précédente, et l'année d'avant, et l'année d'avant encore.

Les langues ont commencé à se délier. Ma mère a semblé aux prises avec la sienne, bavardant sans joie comme si elle devait se justifier envers sa génitrice au détour de chaque phrase pour je ne sais quelle raison. Régulièrement, Wisława Mayfield se tournait aussi vers Amelia pour lui demander son avis sur des sujets dont j'ignorais la teneur. L'adoration que portait ma grand-mère pour sa deuxième petite-fille était sans fin, et réciproque. Toutes trois avaient leurs discussions, et j'avais mon grand-père à mes côtés.

« Alors Ruby, dis-moi, quels sont tes projets pour l'an prochain ? » m'a questionné ce dernier en se penchant vers moi, tout en s'essuyant la bouche du coin de sa serviette.

La curiosité de cet ancien Serdaigle brillait encore au fond de ses prunelles. J'ai avalé une bouchée de mon plat, sans me hâter, avant de prendre la parole.

« Intégrer une école. Étudier la magie, les sortilèges. Si je pouvais, je le ferais toute ma vie » lui ai-je simplement signifié, un air angélique peint sur le visage.

Il m'a adressé un sourire forcé, presque automatique, déçu par cette réponse évasive qui ne lui fournissait aucune indication sur le métier que j'envisageais d'exercer, élément qui était pourtant implicitement au cœur de sa question. « Bien, bien » a été sa seule réponse, et par un hasard cruel, toutes les conversations se sont réduites au silence au même instant. C'est pourquoi tout le monde put distinctement entendre mon grand-père revenir à la charge et prononcer, les yeux rivés sur sa viande qu'il lacérait de son couteau :

« Et alors, une belle fille comme toi... tu n'as pas encore de petit copain ? »

J'ai eu le temps d'entendre Amelia ricaner, presque imperceptiblement mais pas assez pour mes oreilles de sœur. Le regard de mon grand-père était désormais fixé sur moi, guettant ma réaction. Bien. Ces gens de soixante ans voulaient parler de ma vie amoureuse, un dimanche soir à vingt heures, devant ma mère et ma cadette. Éternels sujets de conversation qui ne servaient au fond qu'à les divertir. Mais à quoi bon leur masquer mon bonheur et la vérité ? Tout allait bien finir par se savoir.

« Détrompe-toi. Je vois quelqu'un, depuis deux ans. C'est sérieux. »

J'ai accompagné ma réplique d'un autre de mes sourires polis, presque satisfait. Du coin de l'œil, je pouvais voir Amelia abaisser lentement sa fourchette et reposer son morceau de dinde sur son assiette, médusée. C'est drôle, elle qui était au château depuis trois ans n'en avait jamais rien su. Les couloirs sont vastes et renferment bien des secrets, comme quelques baisers volés qu'elle n'a jamais aperçus. Quel intérêt aurais-je eu de mettre ma chère sœur au courant d'une affaire aussi personnelle ?
Maddox a affiché un air agréablement surpris. Pour la première fois de la soirée, ma grand-mère me regardait aussi avec des yeux emplis de fierté.

« Et comment s'appelle-t-il, ce charmant jeune homme ? » a complété mon aïeule, piquée par la curiosité à son tour.

Un doux sourire s'est invité sur ma bouche, un air presque indulgent a flotté sur mes traits. Maman fronçait les sourcils. Amelia avait toujours les yeux écarquillés. Mes grands-parents étaient pendus à mes lèvres. J'ai secoué la tête, compatissante face à leur erreur.

« Ce n'est pas un homme. Je sors avec une fille et elle s'appelle Leta. Tu te rappelles d'elle, sans doute, maman ? »

Ruby-Amber, Gryffone alchimiste, bijou bientôt rouillé

11 avr. 2026, 16:05
L'an de grâce
tw : homophobie


Le silence s'est fait épais, pesant, funeste. Il aurait pu m'asphyxier si la satisfaction ne m'étouffait pas déjà. Ma mère a été la première à le rompre, pour me dire d'un ton âpre : « Oui, je me souviens de ton amie. ». Elle semblait ne pas avoir apprécié que je la mette ainsi au pied du mur. Et pour être honnête, mon sourire doucereux n'en était pas bien affecté.

« Tu ne trouves rien d'autre à dire ? » a cinglé ma grand-mère. J'ai froncé les sourcils, déroutée par cette pique que je ne comprenais pas. Avant de me rendre compte que Wisława s'adressait à sa fille, les yeux dans les yeux. Ma mère avait l'air de vouloir dire « Elle fait bien ce qu'elle veut, au fond », une expression qui apparaissait souvent sur son visage à mon égard, plus par résignation que par pure gratitude.

« Je suis là, grand-mère » ai-je coupé avant que ma mère ne puisse répondre, comme pour me signaler effrontément à Wisława qui semblait m'ignorer. Cette dernière s'est tournée vers moi. Il n'y avait plus une once de fierté dans ses yeux.

« Ruby. Ça suffit » a tranché maman devant mon insolence, le regard vague mais le menton haut.

Mais cette impertinence me chatouillait trop pour que je parvienne à me contenir. « Je voulais simplement être sûre qu'elle m'ait vue » ai-je rétorqué, faussement innocente. En disant cela, mes yeux ont croisé ceux de mon grand-père, bien silencieux depuis qu'il m'avait interrogée. Son regard était dur sous ses sourcils broussailleux. Il semblait avoir bien des choses à me dire.

« Comment peux-tu être si orgueilleuse pour quelque chose d'aussi... » Il cherchait le mot juste. « Déshonorant. »

Son accusation est tombée comme un couperet. Ainsi c'était là tout ce qu'il pensait de moi. Une rebelle qui salissait l'honneur de la famille. Une traîtresse à la vanité déplacée.

« N'as tu pas honte de ce que tu nous racontes ? Une fille ! Regarde-toi ! Tu es faite pour rencontrer un beau garçon et perpétuer la lignée familiale. As-tu oublié que nous sommes des Sang-Pur ? Mais à quoi pensais-tu ? Est-ce elle, est-ce cette, cette Leighton qui t'a attirée dans ses filets ? Il a secoué la tête, pétri d'une colère sourde et d'une amertume sans nom. Tu es bien trop naïve, je l'ai toujours su. Je ne pensais pas, en revanche, que tu me décevrais autant. »

Lèvres pincées, mes yeux lançaient des éclairs. Mon cœur battait à tout rompre, tandis que je m'efforçais de le protéger de ces mots corrosifs, de ne pas me laisser atteindre par la bassesse de ces attaques qui me donnaient la nausée. Je crois qu'une infime partie de mon esprit avait secrètement espéré que cette soirée me rapprocherait de mes aïeuls, bien que je n'aurais pas su dire pourquoi. En quelques instants, mes maigres espoirs étaient partis en fumée.
Les accusations de mon grand-père résonnaient encore et encore dans ma tête. S'il pensait que j'allais le laisser blâmer Leta, la désigner comme responsable et la sacrifier sur l'autel de notre amour, il se trompait lourdement. Je pouvais la défendre bec et ongle ; je fulminais purement et simplement face aux propos révulsants qu'il avait osé m'adresser. D'un mouvement brusque et soudain, je tournai la tête vers lui.

« Je n'ai pas à me justifier, tu sais. Je ne vis pas pour vous ou pour la “lignée”, comme tu dis. Je suis amoureuse d'elle et tu n'y pourras rien changer. »

« Ruby, » gronda ma mère une nouvelle fois, comme un avertissement.

« Tu n'est pas d'accord ? ai-je riposté en confrontant son regard, feignant la surprise, sourcils levés. Tu m'empêcherais de la voir ? De l'aimer ? Et puis quoi encore ?

Nous parlerons de cela plus tard » a-t-elle grincé pour toute réponse.

Il m'était inutile de chercher du soutien auprès de ma mère, je le savais bien, et encore moins auprès de ma grand-mère. Wisława a posé sur moi ses yeux perçants et j'ai su, l'espace d'une seconde ou deux, que ce regard n'augurait rien de bon, ni même de gentil. Elle me donna raison.

« Je suis d'accord avec ton grand-père. C'est tout ce que j'ai à dire. » asséna-t-elle avec sévérité. Et elle fit quelque chose que je croyais impossible, mais que j'aurais dû voir venir depuis de longues minutes. Elle reporta son attention sur ma sœur, que j'avais presque oubliée, et elle lui dit, chaleureusement : « Tous nos espoirs reposent donc sur toi, Amelia, pour être digne de ta famille. »

La stupeur manqua de me faire suffoquer.

Ruby-Amber, Gryffone alchimiste, bijou bientôt rouillé

11 avr. 2026, 22:15
L'an de grâce
Le culot de ma grand-mère m'a heurtée en même temps qu'il m'a abasourdie, et je me trouvais bien en peine de rétorquer quoi que ce soit, tant son dédain était comme une claque sur mon visage. Et elle ne s'est pas arrêtée là, non.

« N'est-ce pas, Amy ? a poursuivi Wisława. Toi au moins, tu auras la décence d'honorer ton nom sans enfreindre la nature des choses. Elle m'a une nouvelle fois perforée de son regard en lâchant son sous-entendu moralisateur, dégoulinant de puritanisme. Mais tu es encore jeune, tu as tout le temps devant toi. Ne suis pas l'exemple de ta sœur et tu t'en sortiras très bien. »

Ma fourchette reposait à l'horizontale dans mon assiette, près d'un reste de nourriture intacte. Tous, tout autant qu'ils étaient autour de cette table m'avaient coupé l'appétit depuis un long moment. Et je n'avais plus grand chose à perdre, plus rien qui ne me retenait de livrer ce que j'avais sur le cœur depuis bien trop longtemps.

« Il n'y a qu'Amelia qui compte à vos yeux ! ai-je enfin éclaté, la voix chargée de rancœur, laissant mes mains s'emporter au fil de ma pensée. Je n'ai jamais été assez bien pour vous — oui, toi aussi maman, tu l'as toujours préférée, pas la peine de me dire non. Et maintenant, vous essayez de rejeter la faute sur moi alors que je n'en ai commis aucune. Mais vous n'êtes qu'une bande d'hypocrites ; vous auriez trouvé à redire quoi que je fasse. Vous ne pourrez pas me façonner à votre guise, je m'y refuse. Vous réussirez peut-être avec Amelia, mais pas avec moi. »

La réaction de mon grand-père s'est faite immédiate ; son sang n'a fait qu'un tour. Il semblait désormais véritablement irrité et, l'espace d'un instant, j'ai craint qu'il ne lève la main sur moi et m'envoie valdinguer à terre d'une gifle puissante. Mais il n'en a rien fait. Sa voix s'est amplifiée, elle tonnait plus fort sous l'effet de la hargne qui le tenaillait.

« Croyais-tu qu'on allait te féliciter ? Qu'espérais-tu, des vœux de mariage ? Notre bénédiction ? Tu seras chanceuse si tu hérites de quoi que ce soit lorsque le moment sera venu. Je ne sais pas ce que tu en penses, chérie — il s'est détourné un bref instant pour obtenir l'accord de son épouse — mais je ne tiens pas à laisser notre argent et nos biens entre ses mains pour qu'elle les partage à sa petite... parvenue. »

Il a craché ce dernier mot avec plus de dégoût et de suffisance que je ne lui en avais jamais vu. Des menaces, maintenant. La conversation dérapait et me filait entre les doigts à vitesse grand V. Du respect, voilà ce que je considérais être en droit d'exiger. Mais c'était déjà trop demander pour mes grands-parents. Leurs mots claquaient, les uns après les autres, avec la violence d'un fouet que l'on utilise pour dompter ce qui n'est pas humain. Ils me donnaient envie de vomir. Ma chaise a crissé sur le parquet parfaitement ciré. L'instant d'après, j'étais debout, dominant d'une tête mon grand-père.

« Menace-moi autant que tu veux. Je n'ai plus rien à te dire. »

Et je me suis précipitée hors du salon pour aller chercher ma malle, à grandes enjambées. Un sortilège d'attraction a suffi pour la faire venir à moi depuis le couloir, et j'ai remercié le ciel mille fois d'avoir eu dix-sept ans l'été passé. La surprise dissipée, ma mère m'a talonnée jusque dans le hall d'entrée, rejointe par son père et par sa mère qui entourait Amelia de ses bras, comme pour la protéger. J'ai senti quelqu'un agripper mon poignet.

« Ruby, si tu crois que...

Lashlabask ! »

Le maléfice m'a échappé. Il a touché ma mère en plein abdomen, la projetant contre la porte d'une armoire qui n'avait rien demandé. Mon cœur cognait comme un fou dans sa cage. Ma baguette les défiait tous de tenter quoi que ce soit ; sans les leurs, ils n'étaient de toute façon pas bien puissants. La poignée s'est déverrouillée dans mon dos sous l'action de ma main libre. Mes yeux ont croisé ceux de mon grand-père. Une dernière chose, encore.

« Et elle ne s'appelle pas Leighton, mais Leta. Leta Blackbirds. Retiens son nom, grand-père. Joyeux Noël. »

J'ai claqué la porte en sortant.


Ainsi s'achève le récit de l'ultime soirée que j'ai passée à Rothwell Street. Je ne reviendrai pas y passer la nuit. Je ne sais même pas si j'y reviendrai tout court. À présent, le vent glace mes joues ; j'erre depuis une heure sûrement dans les rues de Londres, mes quelques affaires à la main. Si j'éprouve des remords ? Pas le moindre. Ce n'est pas à moi de m'en vouloir, j'en ai la certitude. J'ai eu le temps de me repasser le film des événements dans ma tête, du début jusqu'à la




fin.

Ruby-Amber, Gryffone alchimiste, bijou bientôt rouillé