Le ballet et la pianiste

🦢🦢🦢 Samedi 10 décembre 2050 🦢🦢🦢


La lourde porte de la salle de répétition se referme doucement derrière Axelle, avec un clic assourdi, empreint d’une discrétion presque solennelle.
Un silence profond et velouté retombe aussitôt, enveloppant l’espace, à peine effleuré par l’écho léger et solitaire de ses pas sur le parquet ciré. L’atmosphère de cette pièce est distincte de celle du reste du vieux château : plus légère, plus suspendue, saturée du parfum du bois ancien, du vernis séculaire, et de cette senteur si particulière qui imprègne les lieux où la musique, longtemps après la dernière note, semble encore flotter dans l’air immobile.

Le piano trône, souverain, au centre de la pièce.

Un grand piano noir, dont la surface a été lustrée par des générations d’élèves, plus ou moins assidus, plus ou moins inspirés. Son vernis sombre capture et renvoie la lumière douce des appliques murales, et, dans un éclair, l'aîné des Barnes y distingue son propre reflet – une silhouette menue et sombre, aux cheveux bruns encore un peu rebelles, avec un sac trop volumineux qui pend lourdement à son épaule.

Elle avance sans un bruit, sur la pointe des pieds, avec une précaution infinie.
Comme si l’on approchait d’une créature endormie.

Après avoir déposé son sac près du tabouret, elle laisse sa paume glisser lentement sur le bois lisse et froid de l’instrument. Le contact est à la fois frais et rassurant. Profondément familier. Ses doigts, avant même qu’elle ne s’assoie, semblent déjà savoir la danse qu’ils vont exécuter.

La jeune fille joue du piano depuis l’âge de six ans.
Ce n’est ni un don prodigieux, ni une vocation tombée du ciel. C’est quelque chose de plus intime, de plus organique. Une habitude enracinée dans ses muscles, dans le rythme même de sa respiration. Une langue seconde qu’elle parle sans avoir besoin d’y penser.

Elle s’installe sur le banc, ajustant sa posture avec une précision presque automatique. Le dos droit, les épaules déliées. Ses pieds trouvent d’eux-mêmes les pédales, sans qu’un regard ne soit nécessaire.

Un bref instant de suspension.
Puis elle pose délicatement ses mains sur le clavier.

La première note résonne.

Claire. Cristalline. Un peu trop puissante peut-être — une légère grimace, aussitôt corrigée. Les notes suivantes s’enchaînent, simples, exploratoires. Une gamme pour éveiller les sens, comme on étire ses doigts avant un geste délicat. Le piano répond avec docilité, ses cordes vibrant doucement, emplissant l’espace vaste et silencieux.

La serpentarde enchaîne avec un premier morceau.
Un air qu’elle connaît par cœur, presque trop facile désormais. Ses doigts glissent sans effort, et son esprit commence déjà à se détacher des murs qui l’entourent. Elle joue pour le pur plaisir, pour la sensation brute du son qui naît sous ses doigts, pour cette vibration qui remonte le long de ses avant-bras et vient se loger, chaude, quelque part derrière son sternum.

Elle passe ensuite à un autre morceau, plus complexe.
Les accords se resserrent, les changements s’accélèrent. Son front se plisse légèrement, sa concentration se fait aiguë, précise. Chaque note compte. Chaque respiration aussi. Le monde se réduit à la largeur du clavier, au poids exact et à la position de ses mains sur l’ivoire.

Le temps, alors, devient flou, élastique.

Quand elle s’arrête enfin, ce n’est pas par inadvertance, mais par décision. Un soupir lui échappe, teinté d’une surprise légère. Elle secoue doucement ses doigts, les laissant retomber, détendus, sur ses genoux.

C’est à ce moment précis qu’elle ouvre son sac.

Elle en extrait plusieurs parchemins, quelques livres épais… puis, avec un soin presque cérémoniel, une partition soigneusement protégée. Ses coins sont légèrement usés, le papier a jauni à force d’être feuilleté, mais les notes y sont tracées avec une netteté impeccable.

Le Lac des cygnes.


La brune pose la partition sur le pupitre, avec une lenteur mesurée.
Ses doigts tremblent à peine — juste ce qu’il faut pour révéler la gravité silencieuse de l’instant.

Elle inspire profondément, emplissant ses poumons.

Les premières notes s’élèvent, lentes, graves, et quelque chose, dans l’air même, se métamorphose aussitôt.

La salle de répétition semble reculer, s’estomper. Les murs s’effacent doucement, remplacés par une étendue d’eau sombre et parfaitement immobile. Un lac immense, bordé de roseaux qui frissonnent à peine. L’air est frais, chargé d’une humidité nocturne, et porte en lui le parfum doux-amer de l’eau et des plantes endormies.

Les notes du piano deviennent des ondulations à la surface du lac, des cercles parfaits qui s’élargissent dans l’obscurité.

La jeune verte et argent ne voit plus vraiment ses mains – elle sent la musique, elle l’habite. Chaque accord fait naître un mouvement dans l’eau. Un frémissement. Une vague légère comme un souffle. La lumière se reflète sur la surface sombre, en traînées argentées, comme sous les rayons d’une lune invisible.

Alors, ils apparaissent.

Des cygnes.

Majestueux, silencieux, glissant sur l’eau avec une grâce qui semble défier le réel. Leurs plumes d’une blancheur immaculée captent la lumière et la renvoient en éclats doux, presque nacrés. Lorsqu’Axelle appuie un peu plus fort sur une touche, l’un d’eux déploie lentement ses grandes ailes, faisant frissonner l’air alentour d’un mouvement puissant et élégant.

La musique s’intensifie, gagne en profondeur.
Le lac tout entier s’anime, palpite.

Les cygnes tournent, se croisent, dessinent des arabesques et des cercles parfaits à la surface miroitante. Chaque trille correspond au battement d’une aile. Chaque silence est une suspension du temps, un souffle retenu au creux de la poitrine.

L'adolescente joue sans penser, abandonnée au flux.
Ses doigts savent. Son corps suit, fluide. Sa respiration même s’accorde au rythme et aux respirations de la partition.

Elle sent l’air frais sur sa peau, l’odeur pénétrante de l’eau, le bruissement soyeux des plumes. Le monde réel est loin à présent, dissous, fondu dans la trame même de la musique. Il n’y a plus ni château, ni salle, ni banc de bois — seulement ce lac, cette danse silencieuse, cette histoire ancienne qui se raconte sans le secours des mots.

Quand la dernière note s’éteint, mourante, le lac redevient parfaitement immobile, comme figé.

Les cygnes s’éloignent avec lenteur, leurs silhouettes élégantes se fondant peu à peu dans les brumes légères qui montent de l’eau. La surface se calme, redevenant un miroir lisse et sans défaut.

Le silence retombe, dense et complet.

Axelle ouvre les yeux, comme sortant d’un rêve.

La salle de répétition est toujours là, inchangée. Le piano aussi. Ses mains reposent encore sur le clavier, immobiles et un peu engourdies. Son cœur bat un rythme un peu trop vif, comme après une longue course ou une forte émotion.

Elle retire doucement ses doigts des touches, avec une infinie délicatesse.

Un sourire discret, presque timide, vient étirer ses lèvres, éclairant fugacement son visage.

Elle referme la partition avec un soin pieux et la range dans son sac, comme on enferme un secret précieux et fragile. Puis elle se lève, jette un dernier regard au piano — un regard chargé de gratitude et de complicité — et se dirige à pas lents vers la porte.

La musique, à l’extérieur, s’est tue.

Mais quelque chose, en elle, au plus profond, continue de flotter, de vibrer, comme l’écho ténu d'une plume blanche flottant à la surface du lac sur l’eau noire.

Image postée par le membre


1192 mots

1ʳᵉ année RP – Promo 2050-2051 – Fiche PR 𝄞
"Lorsque l'on se cogne la tête contre un pot et que cela sonne creux, ce n'est pas forcément le pot qui est vide." Confucius
𓆗⋆˙✮🐍✮⋆˙𓆗