Un mage noir naît-il ainsi ou est-ce la société qui le façonne ?
17 mars 2051
Club de débat
Club de débat
La porte de la salle du dernier étage claque derrière moi, coupant net le brouhaha des couloirs du campus. J'adore ce bruit, c'est le signal que le temps m'appartient, du moins pour les deux prochaines heures. Et qu'on ne me parle pas des examens de mai, ni des parchemins de déontologie du journalisme qui s'empilent sur mon bureau... L'heure est au débat.
Je me suis presque fait attendre, les autres membres sont déjà tous là, installés en demi-cercle. Je traverse l'espace d'un pas assuré, ma sacoche glisse sur mon épaule pour s'échouer sur le sol et je viens m'appuyer contre le rebord de la table centrale. Je lève une main, et le silence se fait presque instantanément, sûrement par curiosité de voir ce que leur présidente a préparé aujourd'hui.
« Bonjour à tous.
Avant de commencer cette session, je vous rappelle comme d'habitude les principes fondamentaux du club et quelques règles :
Une écoute active, un respect des opinions, et interdiction stricte de couper la parole. Et bien entendu, aucun discours haineux, raciste ou homophobe ne sera toléré sous peine d'exclusion du club. Un rapport sera également fait à la direction du campus selon la gravité des propos.
Quelques hochements de tête me répondent. Parfait. Je poursuis, un léger sourire en coin :
Nous avons une heure et demie pour cette session qui va traiter du sujet suivant : Un mage noir naît-il ainsi, ou est-ce la société magique qui le façonne ? Nature, culture, ou destin. Les trois ?
Vous avez cinq minutes de réflexion individuelle, et ensuite, la parole est à vous. Je lance le chrono !
Une fois les cinq minutes écoulés, le débat s'ouvre et très vite, les premières voix s'élèvent. A ma gauche une étudiante prend la parole, la voix un peu trop assurée, elle affirme que la magie noire est liée à la génétique et au sang. Et que les Serpentard ont plus de chance de succomber à la cruauté ?
Je l'écoute attentivement, les bras croisés et le front légèrement plissé. Arguments classiques, pense-t-elle vraiment que tout est écrit à l'avance dans les veines d'un sorcier ? Que tous les Serpentard sont des grands vilains ? C'est une vision comme une autre, mais qui manque terriblement de nuance. A sa suite, un autre étudiant répond, lui défend la thèse de l'isolement social, du le rejet des institutions qui pousse un individu vers les extrêmes.
Les positions se durcissent, les regards s'animent. C'est exactement ce que je voulais pour ce début : de la tension et du rythme.
Pendant de longues minutes, je me contente de distribuer la parole d'un geste sec de la main, veillant au grain. Et finalement leurs arguments tournent en rond, sans jamais proposer de troisième voie. Je ne peux pas rester simple spectatrice, je décide de relancer le débat.
J'entends vos arguments, mais vous séparez le problème en deux blocs, comme si l'esprit humain fonctionnait par compartiments.
Mais n'oublions pas l'ambition personnelle. La société magique a des failles, c'est indéniable : elle marginalise, elle classe, elle enferme dans des cases. Demandez donc au Conseil des Sorciers ce qu'il en pense !
Mais blâmer uniquement le système, c'est décharger l'individu de sa propre responsabilité. Car selon moi, un sorcier ne devient pas un mage noir par simple accident de parcours ou parce qu'il a été malmené à l'école. Il le devient parce qu'à un moment donné, il fait le choix conscient de franchir la ligne pour obtenir plus de pouvoir, plus de contrôle.
Je suis d'accord avec l'argument principal, la société façonne les mages noirs, mais elle n'annule pas pour autant le libre arbitre. Il y a parfois des échappatoires, on peut choisir de se battre autrement, de canaliser sa rage dans l'ambition, dans le sport, ou de trouver refuge auprès de ceux qui nous tendent la main.
Mais encore faut-il être bien entouré, avoir des proches sur qui compter, ce n'est pas toujours le cas... Je conçois que c'est un luxe que tout le monde n'a pas. »
Strangulot du lac noir. En glissant je viens, en rusant je vaincs, le sommet j'atteins !
20 ans - Présidente du club de débat au campus Magifac
Un mage noir naît-il ainsi ou est-ce la société qui le façonne ?
Un murmure indigné s'élève du troisième rang. C'est Élias, un étudiant du cursus Magifac Politique, qui redresse sa veste d'un geste sec, les sourcils tellement froncés qu'ils ne forment plus qu'une ligne sombre au-dessus de ses yeux. Je le connais bien, il aime la structure, les lois, et ma vision des failles du système a le don de lui faire hérisser le poil.
Pour lui, il est trop facile de blâmer les institutions et il me le fait bien comprendre. Le système n'aurait pas de failles, il serait conçu pour maintenir l'équilibre et protéger la communauté. C'est assez amusant venant de sa part et de son cursus, je n'en attendais pas moins. Il explique aussi que si certains sorciers dévient et sombrent dans la magie noire, ce ne serait pas parce que la société les a broyés, mais ce serait uniquement parce qu'ils refuseraient de la comprendre et de s'y intégrer ! Les criminels et les mages noirs agiraient donc par pure ignorance ou par mépris des lois qui nous gouvernent. Et toujours selon lui, pour le citer :
« On ne peut pas accuser le cadre d'être défectueux simplement parce que certains choisissent de vivre en dehors. »
Sa tirade rigide déclenche aussitôt une cascade de chuchotements et de hochements de tête parmi les étudiants de sa promotion. A côté de lui, Aliénor, une jeune première année qui passe d'habitude ses séances à observer en silence, lève timidement la main avant de se raviser, le visage empourpré par la soudaine attention générale. Je lui adresse un regard encourageant pour lui céder la parole d'un signe de tête.
Aliénor me donne alors raison, ce qui jette à nouveau de l'huile sur le feu. Très vite, des camps se dessinent clairement dans la pièce entre les partisans du cadre absolu et ceux de la nuance. Voilà qui devient intéressant... J'appuis ses propos à mon tour.
« C'est précisément là que je rejoins Aliénor : on ne peut pas détacher un mage noir du monde dans lequel il a grandit.
La société dans laquelle nous vivons ne crée pas de failles par accident, elle les institutionnalise. Quand un système décide : que ce soit par sa rigidité, ou par le fait de rejeter des individus qui ne rentrent pas dans ses critères "soit-disant parfaits", alors il crée des cibles, et plus seulement des marginaux.
Le cadre dont tu es si fier, Élias, il est parfois si lourd et si étouffant qu'il devient le premier moteur d'une révolte. Ça ne te rappelle rien ? Non ? dis-je en l'interpellant directement.
Et quand on refuse le droit à des Êtres de porter une baguette, quand on les confine à la gestion de notre or en attendant d'eux une soumission aveugle, qu'est-ce qu'on crée à ton avis ? Une révolte de Gobelins ! Ils se sont révoltés parce que le cadre que nous leur avons imposé ne leur laissait aucune autre issue pour exister.
Les sorciers devenus mages-noirs ne sont pas non plus ignorants de vos lois, ils les connaissent souvent par coeur pour les avoir subies, et c'est cette confrontation constante avec un mur si résistant au changement qui a fini par changer leur trajectoire. »
Strangulot du lac noir. En glissant je viens, en rusant je vaincs, le sommet j'atteins !
20 ans - Présidente du club de débat au campus Magifac
Pour lui, il est trop facile de blâmer les institutions et il me le fait bien comprendre. Le système n'aurait pas de failles, il serait conçu pour maintenir l'équilibre et protéger la communauté. C'est assez amusant venant de sa part et de son cursus, je n'en attendais pas moins. Il explique aussi que si certains sorciers dévient et sombrent dans la magie noire, ce ne serait pas parce que la société les a broyés, mais ce serait uniquement parce qu'ils refuseraient de la comprendre et de s'y intégrer ! Les criminels et les mages noirs agiraient donc par pure ignorance ou par mépris des lois qui nous gouvernent. Et toujours selon lui, pour le citer :
« On ne peut pas accuser le cadre d'être défectueux simplement parce que certains choisissent de vivre en dehors. »
Sa tirade rigide déclenche aussitôt une cascade de chuchotements et de hochements de tête parmi les étudiants de sa promotion. A côté de lui, Aliénor, une jeune première année qui passe d'habitude ses séances à observer en silence, lève timidement la main avant de se raviser, le visage empourpré par la soudaine attention générale. Je lui adresse un regard encourageant pour lui céder la parole d'un signe de tête.
Aliénor me donne alors raison, ce qui jette à nouveau de l'huile sur le feu. Très vite, des camps se dessinent clairement dans la pièce entre les partisans du cadre absolu et ceux de la nuance. Voilà qui devient intéressant... J'appuis ses propos à mon tour.
« C'est précisément là que je rejoins Aliénor : on ne peut pas détacher un mage noir du monde dans lequel il a grandit.
La société dans laquelle nous vivons ne crée pas de failles par accident, elle les institutionnalise. Quand un système décide : que ce soit par sa rigidité, ou par le fait de rejeter des individus qui ne rentrent pas dans ses critères "soit-disant parfaits", alors il crée des cibles, et plus seulement des marginaux.
Le cadre dont tu es si fier, Élias, il est parfois si lourd et si étouffant qu'il devient le premier moteur d'une révolte. Ça ne te rappelle rien ? Non ? dis-je en l'interpellant directement.
Et quand on refuse le droit à des Êtres de porter une baguette, quand on les confine à la gestion de notre or en attendant d'eux une soumission aveugle, qu'est-ce qu'on crée à ton avis ? Une révolte de Gobelins ! Ils se sont révoltés parce que le cadre que nous leur avons imposé ne leur laissait aucune autre issue pour exister.
Les sorciers devenus mages-noirs ne sont pas non plus ignorants de vos lois, ils les connaissent souvent par coeur pour les avoir subies, et c'est cette confrontation constante avec un mur si résistant au changement qui a fini par changer leur trajectoire. »
Strangulot du lac noir. En glissant je viens, en rusant je vaincs, le sommet j'atteins !
20 ans - Présidente du club de débat au campus Magifac
Un mage noir naît-il ainsi ou est-ce la société qui le façonne ?
Je plante mes yeux dans ceux d'Elias, savourant la façon dont sa mâchoire se crispe. Il veut parler de rouages et de structure ? Très bien. Allons au bout de sa logique administrative pour mieux la démonter.
« Notre société souffre d'hypocrisie, poursuis-je, ma voix résonnant avec clarté dans le silence de la salle.
On se conforte derrière de grands concepts : la justice, l'ordre, la protection, la communauté... Mais pour qui ce cadre est-il protecteur ? Pour ceux qui sont nés du bon côté de la ligne et pour ceux qui ont le bon sang qui coule dans leur veine ?
Je fais un pas de plus vers les rangées.
Quand un jeune sorcier grandit en voyant que les opportunités dépendent plus du nom qu'il porte que de son talent, le message que la société lui envoie est très clair... Alors que fait-on ? On repousse les indésirables dans les allées sombres de notre monde, et on s'étonne qu'ils y trouvent une autre forme de pouvoir.
Je jette un coup d'oeil à Aliénor. Elle m'écoute attentivement, ses notes oubliées sur ses genoux. C'est pour des esprits comme le sien que je pousse ce débat, pour leur montrer que rien n'est jamais tout noir ou tout blanc.
Mais à trop parler de la société, n'en oublions pas l'essentiel : la magie. La magie est vivante, elle se ressent, elle absorbe nos émotions et ce que nous vivons.
Je me risquerai donc à un parallèle sur les sortilèges impardonnables, qui ont une forte empreinte de magie noire, et dont les formules ne sont pas tombées du ciel ou n'ont pas été inventées sur un coup de tête !
Vous me suivez ? Pour inventer un sort qui n'a d'autre but que d'arracher la vie ou de briser l'esprit de son prochain, ces sorciers ont dû pousser leur magie dans les retranchements les plus sombres, nourris par la haine, la vengeance ou la soif de domination absolue. Et pour ressentir cette haine, il a bien fallu ressentir une trahison, une douleur... Quelque chose qui a forcément été provoqué par le monde extérieur. »
Avant que je n'ai le temps de proposer la parole à quelqu'un d'autre pour élargir le débat autour de la magie, Elias m'interpelle à nouveau.
« C'est une vision très romantique de la criminalité, Alaska, mais elle est dangereuse, tout comme toi et tes propos. »
Il continue sa tirade en voulant bien admettre une hypothèse : que la société soit imparfaite. Ça a l'air de lui faire mal de l'avouer, même si c'est pour contrer mes arguments. Il me demande si cela justifierai pour autant qu'on plie sa magie pour en faire une arme de destruction. Chaque personne dans l'assemblée répond à cette question pour soi-même.
Puis, nous sommes au moins d'accord sur un point : la magie est vivante, et c'est bien la seule chose pour laquelle il me donne raison. Il dit que comme elle est vivante, elle répond à l'intention, et que l'intention appartient au sorcier et à lui seul. C'est à dire que si un sorcier décide de plier sa magie pour faire le mal, c'est simplement le reflet de son propre abandon moral.
Il me bassine à nouveau avec le système qui offre des recours, des structures, des tribunaux, des voies de réforme. Et il continue en disant que ceux qui choisissent la magie noire ne le font pas parce qu'ils n'ont pas d'échappatoire mais par orgueil.
Je lève les yeux au plafond mais je ne suis pas au bout de mes peines, car le coup final d'Elias est fatal. Il finit par me reparler de la révolte des Gobelins, réduisant ces Êtres à de simples créatures cupides.
Strangulot du lac noir. En glissant je viens, en rusant je vaincs, le sommet j'atteins !
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« Notre société souffre d'hypocrisie, poursuis-je, ma voix résonnant avec clarté dans le silence de la salle.
On se conforte derrière de grands concepts : la justice, l'ordre, la protection, la communauté... Mais pour qui ce cadre est-il protecteur ? Pour ceux qui sont nés du bon côté de la ligne et pour ceux qui ont le bon sang qui coule dans leur veine ?
Je fais un pas de plus vers les rangées.
Quand un jeune sorcier grandit en voyant que les opportunités dépendent plus du nom qu'il porte que de son talent, le message que la société lui envoie est très clair... Alors que fait-on ? On repousse les indésirables dans les allées sombres de notre monde, et on s'étonne qu'ils y trouvent une autre forme de pouvoir.
Je jette un coup d'oeil à Aliénor. Elle m'écoute attentivement, ses notes oubliées sur ses genoux. C'est pour des esprits comme le sien que je pousse ce débat, pour leur montrer que rien n'est jamais tout noir ou tout blanc.
Mais à trop parler de la société, n'en oublions pas l'essentiel : la magie. La magie est vivante, elle se ressent, elle absorbe nos émotions et ce que nous vivons.
Je me risquerai donc à un parallèle sur les sortilèges impardonnables, qui ont une forte empreinte de magie noire, et dont les formules ne sont pas tombées du ciel ou n'ont pas été inventées sur un coup de tête !
Vous me suivez ? Pour inventer un sort qui n'a d'autre but que d'arracher la vie ou de briser l'esprit de son prochain, ces sorciers ont dû pousser leur magie dans les retranchements les plus sombres, nourris par la haine, la vengeance ou la soif de domination absolue. Et pour ressentir cette haine, il a bien fallu ressentir une trahison, une douleur... Quelque chose qui a forcément été provoqué par le monde extérieur. »
Avant que je n'ai le temps de proposer la parole à quelqu'un d'autre pour élargir le débat autour de la magie, Elias m'interpelle à nouveau.
« C'est une vision très romantique de la criminalité, Alaska, mais elle est dangereuse, tout comme toi et tes propos. »
Il continue sa tirade en voulant bien admettre une hypothèse : que la société soit imparfaite. Ça a l'air de lui faire mal de l'avouer, même si c'est pour contrer mes arguments. Il me demande si cela justifierai pour autant qu'on plie sa magie pour en faire une arme de destruction. Chaque personne dans l'assemblée répond à cette question pour soi-même.
Puis, nous sommes au moins d'accord sur un point : la magie est vivante, et c'est bien la seule chose pour laquelle il me donne raison. Il dit que comme elle est vivante, elle répond à l'intention, et que l'intention appartient au sorcier et à lui seul. C'est à dire que si un sorcier décide de plier sa magie pour faire le mal, c'est simplement le reflet de son propre abandon moral.
Il me bassine à nouveau avec le système qui offre des recours, des structures, des tribunaux, des voies de réforme. Et il continue en disant que ceux qui choisissent la magie noire ne le font pas parce qu'ils n'ont pas d'échappatoire mais par orgueil.
Je lève les yeux au plafond mais je ne suis pas au bout de mes peines, car le coup final d'Elias est fatal. Il finit par me reparler de la révolte des Gobelins, réduisant ces Êtres à de simples créatures cupides.
Strangulot du lac noir. En glissant je viens, en rusant je vaincs, le sommet j'atteins !
20 ans - Présidente du club de débat au campus Magifac
Un mage noir naît-il ainsi ou est-ce la société qui le façonne ?
Il a... Le don de m'agacer. Réduire les Gobelins à de simples créatures cupides ? L'arrogance de ce type est sans limites, c'est le pur produit de l'élite institutionnelle qui refuse de regarder la réalité en face. J'en ferai bien mon affaire. J'ai une envie folle de le lui répondre, de lui rappeler les traités de paix bafoués et la discrimination qu'ils ont vécu et subi.
Mais je m'impose le silence le plus total, je ne veux pas perdre le fil de ma propre séance de débat, et je lui offre sur un plateau d'argent ce qu'il attend pour me décrédibiliser.
« Ta remarque sur les gobelins est d'une condescendance révoltante, Elias, et elle prouve exactement ce que je disais sur l'aveuglement de ton précieux système. Ma voix retombe dans un calme acéré qui coupe court aux quelques ricanements de sa promotion.
Mais nous ne sommes pas là aujourd'hui pour débattre du statut des créatures magiques ni de la légitimité de leurs revendications. Même si croyez-moi, cela fera l'objet d'une prochaine séance de débat, alors commence déjà à réviser tes manuels d'histoire, tu en auras besoin.
Dawn serait fière de moi si elle avait été là. Elle est à fond à chaque fois qu'on parle d'êtres et créatures magiques. Elle se sent si proche d'eux, elle n'aurait jamais toléré un tel affrontement, et je refuse moi aussi de laisser ce petit con monopoliser l'espace.
Revenons donc à notre sujet : les mages noirs. On nous parle d'abandon moral par pur orgueil. C'est une belle formule pour éluder la question.
La magie noire est un choix, oui. Elias a raison sur ce point. Mais c'est un choix qui est dicté et encouragé par les défaillances de notre monde.
Alors, je vous repose la question : peut-on réellement condamner le monstre sans condamner le laboratoire qui l'a créé ?
Je jette un coup d'oeil circulaire, tendant la main vers l'assemblée pour relancer la joute.
A force de parler de marginalisation et de rejet, je me rends vite compte que je ne parle pas seulement de théorie et que tout ceci dépasse le cadre du débat. Je parle de moi. Je me sens souvent marginale, moi aussi.
J'ai l'habitude de prendre les choses trop à coeur, mais là c'est autre chose. Être en dehors du moule, c'est précisément ce qui me permet de voir les failles de la machine, celles qu'Elias ne voit pas, si fier dans son costume. C'est ce qui me donne ma lucidité et ma force, cette hargne qui me pousse à ne jamais me contenter de ce que l'on me donne, pour ne pas gober tout ce qu'on nous sert. Encore moins par ceux qui viennent de là-haut.
Qui veut rebondir là-dessus ? La parole est à vous. »
Strangulot du lac noir. En glissant je viens, en rusant je vaincs, le sommet j'atteins !
20 ans - Présidente du club de débat au campus Magifac
Mais je m'impose le silence le plus total, je ne veux pas perdre le fil de ma propre séance de débat, et je lui offre sur un plateau d'argent ce qu'il attend pour me décrédibiliser.
« Ta remarque sur les gobelins est d'une condescendance révoltante, Elias, et elle prouve exactement ce que je disais sur l'aveuglement de ton précieux système. Ma voix retombe dans un calme acéré qui coupe court aux quelques ricanements de sa promotion.
Mais nous ne sommes pas là aujourd'hui pour débattre du statut des créatures magiques ni de la légitimité de leurs revendications. Même si croyez-moi, cela fera l'objet d'une prochaine séance de débat, alors commence déjà à réviser tes manuels d'histoire, tu en auras besoin.
Dawn serait fière de moi si elle avait été là. Elle est à fond à chaque fois qu'on parle d'êtres et créatures magiques. Elle se sent si proche d'eux, elle n'aurait jamais toléré un tel affrontement, et je refuse moi aussi de laisser ce petit con monopoliser l'espace.
Revenons donc à notre sujet : les mages noirs. On nous parle d'abandon moral par pur orgueil. C'est une belle formule pour éluder la question.
La magie noire est un choix, oui. Elias a raison sur ce point. Mais c'est un choix qui est dicté et encouragé par les défaillances de notre monde.
Alors, je vous repose la question : peut-on réellement condamner le monstre sans condamner le laboratoire qui l'a créé ?
Je jette un coup d'oeil circulaire, tendant la main vers l'assemblée pour relancer la joute.
A force de parler de marginalisation et de rejet, je me rends vite compte que je ne parle pas seulement de théorie et que tout ceci dépasse le cadre du débat. Je parle de moi. Je me sens souvent marginale, moi aussi.
J'ai l'habitude de prendre les choses trop à coeur, mais là c'est autre chose. Être en dehors du moule, c'est précisément ce qui me permet de voir les failles de la machine, celles qu'Elias ne voit pas, si fier dans son costume. C'est ce qui me donne ma lucidité et ma force, cette hargne qui me pousse à ne jamais me contenter de ce que l'on me donne, pour ne pas gober tout ce qu'on nous sert. Encore moins par ceux qui viennent de là-haut.
Qui veut rebondir là-dessus ? La parole est à vous. »
Strangulot du lac noir. En glissant je viens, en rusant je vaincs, le sommet j'atteins !
20 ans - Présidente du club de débat au campus Magifac
Un mage noir naît-il ainsi ou est-ce la société qui le façonne ?
Le débat s'arrête ici pour moi, et je suis lessivée. Vidée. J'ai cédé la parole au reste de la pièce, laissant les langues se délier, et j'écoute à peine les autres arguments. Je n'y arrive plus. Mon corps est encore là pourtant, je suis dans la pièce physiquement, mais mentalement je suis totalement ailleurs, déjà loin. J'ai décroché depuis longtemps.
Ce débat m'a littéralement arraché les tripes, c'est d'une violence soudaine, que je n'avais pas vue venir. J'ai l'impression qu'il me concerne plus que je ne devrais l'admettre... Il a remué des choses bien trop profondes sous la surface, des choses que je m'efforçais de masquer. Et maintenant que ma tirade a pris fin, un contre-coup inexplicable s'abat sur mes épaules. C'est une fatigue lourde, poisseuse, qui engourdit mes membres et ralentit mes pensées.
La société magique est pourrie. Dans le sens de le plus brut du terme : une lente décomposition, cachée sous un vernis de parchemins officiels nommés Décrets et des grands discours.
Entre mon stage à la Gazette et les études au campus, la réalité m'a explosé au visage. Sans sommation. Et ça fait mal. On tente de nous faire rentrer de force dans le moule, le même pour tous. De tout mon être je le refuse, je refuse de me plier à l'ordre.
Plus que quelques mois à tenir... Juste quelques mois et je tracerai enfin ma propre route, en dehors de leurs lignes de conduite. Je n'attends plus qu'une seule chose désormais : finir cette dernière année au Campus. Obtenir ce foutu diplôme. Pour mon grand-père. Pour mon rêve de toujours.
C'est la première fois cette frustration me colle ainsi à la peau, elle me submerge et dépasse largement ma pensée. Je me sens prisonnière de tout. Des murs, des attentes, des regards. Mais sous la contrainte, je sens aussi que le vent tourne. Je l'aurai ce diplôme, et après ça, les choses vont changer. Je vais pouvoir me libérer de ces chaînes.
Ce n'est pas un hasard si l'allée des embrumes est le seul endroit où je ne me sens pas à l'étroit. Quand je m'y aventure pour écouter Lloyd River au cabaret, c'est là que je me sens pleinement vivante. C'est là que mon coeur bat à nouveau. Tandis que la société bien-pensante appelle cet endroit un repaire malfamé, moi, j'y vois un refuge.
La fin de cette séance de débat est un flou insupportable, de bruits de chaises qui raclent le sol et de formules de politesse que je renvoie par pur automatisme. Elias s'attarde un instant comme s'il cherchait mon regard pour prolonger le duel mais je garde les yeux obstinément fixés sur mon parchemin. Pas maintenant. Par pitié, pas maintenant. Je n'ai plus l'énergie pour ses certitudes. Je n'ai plus de forces du tout.
Quand la porte claque enfin sur le dernier étudiant, le silence qui retombe sur la pièce est si lourd qu'il me paraît presque assourdissant. Il m'écrase. Ce débat aura agi comme un accélérateur. Des pensées que je parvenais à maintenir sagement enfouies depuis plusieurs mois viennent d'éclater à la surface, m'assaillant sans relâche.
Un tas de questions se bousculent, plus pressantes, plus violentes, et plus douloureuses qu'avant.
Pourquoi est-ce que je m'obstine à jouer le jeu ? Leur jeu ?
Pourquoi est-ce que je m'inflige ça ?
Cette sensation d'inconfort semble vouloir prendre place de manière permanente.
Si la société façonne les mages noirs par le rejet, qu'est-ce qu'elle est en train de faire de moi ?
Qu'est-ce que je deviens entre ses mains ?
Je ne veux pas devenir un monstre, si tant bien que j'en suis un et que c'est la définition des autres. Je ne veux pas non plus faire souffrir. Mais est-ce encore inévitable ?
Strangulot du lac noir. En glissant je viens, en rusant je vaincs, le sommet j'atteins !
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Ce débat m'a littéralement arraché les tripes, c'est d'une violence soudaine, que je n'avais pas vue venir. J'ai l'impression qu'il me concerne plus que je ne devrais l'admettre... Il a remué des choses bien trop profondes sous la surface, des choses que je m'efforçais de masquer. Et maintenant que ma tirade a pris fin, un contre-coup inexplicable s'abat sur mes épaules. C'est une fatigue lourde, poisseuse, qui engourdit mes membres et ralentit mes pensées.
La société magique est pourrie. Dans le sens de le plus brut du terme : une lente décomposition, cachée sous un vernis de parchemins officiels nommés Décrets et des grands discours.
Entre mon stage à la Gazette et les études au campus, la réalité m'a explosé au visage. Sans sommation. Et ça fait mal. On tente de nous faire rentrer de force dans le moule, le même pour tous. De tout mon être je le refuse, je refuse de me plier à l'ordre.
Plus que quelques mois à tenir... Juste quelques mois et je tracerai enfin ma propre route, en dehors de leurs lignes de conduite. Je n'attends plus qu'une seule chose désormais : finir cette dernière année au Campus. Obtenir ce foutu diplôme. Pour mon grand-père. Pour mon rêve de toujours.
C'est la première fois cette frustration me colle ainsi à la peau, elle me submerge et dépasse largement ma pensée. Je me sens prisonnière de tout. Des murs, des attentes, des regards. Mais sous la contrainte, je sens aussi que le vent tourne. Je l'aurai ce diplôme, et après ça, les choses vont changer. Je vais pouvoir me libérer de ces chaînes.
Ce n'est pas un hasard si l'allée des embrumes est le seul endroit où je ne me sens pas à l'étroit. Quand je m'y aventure pour écouter Lloyd River au cabaret, c'est là que je me sens pleinement vivante. C'est là que mon coeur bat à nouveau. Tandis que la société bien-pensante appelle cet endroit un repaire malfamé, moi, j'y vois un refuge.
La fin de cette séance de débat est un flou insupportable, de bruits de chaises qui raclent le sol et de formules de politesse que je renvoie par pur automatisme. Elias s'attarde un instant comme s'il cherchait mon regard pour prolonger le duel mais je garde les yeux obstinément fixés sur mon parchemin. Pas maintenant. Par pitié, pas maintenant. Je n'ai plus l'énergie pour ses certitudes. Je n'ai plus de forces du tout.
Quand la porte claque enfin sur le dernier étudiant, le silence qui retombe sur la pièce est si lourd qu'il me paraît presque assourdissant. Il m'écrase. Ce débat aura agi comme un accélérateur. Des pensées que je parvenais à maintenir sagement enfouies depuis plusieurs mois viennent d'éclater à la surface, m'assaillant sans relâche.
Un tas de questions se bousculent, plus pressantes, plus violentes, et plus douloureuses qu'avant.
Pourquoi est-ce que je m'obstine à jouer le jeu ? Leur jeu ?
Pourquoi est-ce que je m'inflige ça ?
Cette sensation d'inconfort semble vouloir prendre place de manière permanente.
Si la société façonne les mages noirs par le rejet, qu'est-ce qu'elle est en train de faire de moi ?
Qu'est-ce que je deviens entre ses mains ?
Je ne veux pas devenir un monstre, si tant bien que j'en suis un et que c'est la définition des autres. Je ne veux pas non plus faire souffrir. Mais est-ce encore inévitable ?
Fin.
Strangulot du lac noir. En glissant je viens, en rusant je vaincs, le sommet j'atteins !
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