31 mai 2026, 22:08
 Épaves  (Au)tant que la mer est triste
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Mémoires d'un Affranchi.
Sonder l'âme d'une loupe qui dézoome.
Il suffira de trouver une faille.
Le sel brûle les plaies ouvertes.


La mer du Nord a quelque chose d'éternel. Il se cache dans son abîme grise. Celle qui se tord comme un estomac, celle qui danse en tourbillon, imitant la mouvance d'un cobra. La mer n'a jamais été calme. Lorsqu'elle est silencieuse, c'est seulement qu'elle a arrêté de crier à l'extérieur. Les bulles marines reçoivent l'écho de son chant étouffé. Ce qui ne se voit pas n'est pas inexistant pour autant. Il y a quelque chose de beau dans ce qui est dissimulé sous la démarcation de l'horizon.

Je n'irai jamais dans les confins de l'entre-monde. Les narvals ne le font déjà que trop bien à ma place. Il fait bon sur la plage et je ne veux pas déranger la tranquillité superflue de l'océan. Elle est déjà perturbée par le sillage des marins ; Ceux qui découpent son voile de dentelle bleu-blanc le pied plongé dans leur trois-mâts. Je préfère ancrer ma baguette dans le sable et y tracer une séparation. Je me sens corsaire de terre. Jamais pirate des mers.

L'eau est un linge blanc qui se froisse trop vite. Il suffit d'y passer un doigt, l'y laisser glisser un instant - sa parfaite lisseur mue en une masse irrégulière. Elle forme des irrégularités orange qui se dressent à l'horizon. Les montagnes en envient la taille des vagues.

Ce n'est rien qu'une bataille d'égo.

Une engueulade à même le sol. Elle s'achève avec quelques cheveux sur le parquet.

J'envie le diamant blanc cygne qui scintille au bout de chacune d'elle. Il s'en détache presque. Poséidon semble vouloir souder les deux ensemble, pourtant. Je veux être chasseuse de diamants. Décrocher ceux qu'on a brodé dans le ciel. Piller la sérénissime couleur aux mille brillances qui surfe sur les vagues de l'eau qui danse.

Elle s'agite avant de mourir. Tout est tranquille à l'horizon, l'océan se tait ; il chante au dessous. J'irai revoir la couleur de sa parole un jour. Loin de l'homme, sereine, intouchable. Loin d'un regard. Loin d'une embrassade. Loin du cœur et loin de tout.

Je suis assise sur le sable. Quand je me lèverai, l'empreinte de mon vêtement tatouera le sol. Mais l'océan ne veut pas de moi. Il effacera l'unique preuve authentique de mon existence en cinq minutes quarante. Je respecte le cycle monotone de la marée. Il travaille davantage que n'importe qui sur cette terre. Ma Lune en son ciel accrochée sait honorer son devoir. Je ressens l'attirance d'autrui comme une lune. Je suis un aimant à sentiments. Ceux qui me ressemblent s'éloignent. Ceux qui me sont si différents fusionnent avec mes larmes.

Je suis l'humain sur cette plage. Je me sens piètre et j'attends. Ma magie n'est que sottise. Elle se penche vers moi et me susurre qu'elle ne vaut rien face à la mer. Je la crois. Je me tais. Quand l'eau se rapproche, elle frétille. Je ne le prends pas personnellement. Elle déteste tout le monde autant. Le bleu limpide galope comme un pur-sang arabe vers moi. J'entends presque son sabot cogner le sol au rythme du clapotis des vagues. Elles roulent à une vitesse qui m'échappe. Plus elles me voient et plus elles s'agitent.

J'ai laissé une perle sur le rivage. Elles l'emporteront avec elles. Avant cela, elles glissent sur le sable comme lame de fer sur la glace. Elles ne touchent pas : elles frôlent. Il y a aussi quelque chose d'impur dans le contact avec le terrestre, qui se veut presque hérétique lorsqu'il se révèle. Certaines s'abandonnent pourtant sur le sol : il les avale, il se gonfle de leur sel, de leur humidité, de leur secrets. Celles qui y échappent se retirent en silence. Elles s'arrachent à la terre dans un ballet tragique qui effleure à peine l'essence humaine. Aucune ballerine n'a jamais réussi à reproduire la lenteur déchirante de l'eau qui fuit à nouveau. C'est une caresse bien trop douce dont on ne maitrise pas le geste. Nous avons des mains trop lourdes pour ceci, des mains lourdes d'un noirceur qu'aucun autre animal ne possède. Des mains gorgées du sang qu'on a fait couler ; le sang de notre maison détruite.

On la laissera se consumer petit à petit, une fois que la dernière larme rouge sera absorbée dans nos paumes. Tout deviendra alors lourd, lourd d'une culpabilité qu'on trainera en ras de marée avec nous pour toujours. Elle laissera une trace cerise dans notre sillon.

Quelque chose à l'arrière saveur de citron.

Je veux continuer à caresser. Je veux voir le lin de mon jupon frémir comme un cœur, et battre des ailes au rythme du vent.

Comme un papillon aux couleurs d'or, face à la mer.

Elle se pavane. C'est une parade. C'est un paon qui joue de ses charmes pour séduire sa femelle. Il sait que personne ne l'égale. Ma plume ne sera jamais aussi belle qu'une roue dans un mirage acide.

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