9 juin 2026, 10:27
Désormais, mon cœur vivra sous les décombres
Passage de Draíocht
Appartement d'Aliosus et d'Alice
4 juin 2051.


Je me tiens au milieu du salon, la lumière timorée de ce début de juin perce les nuages entêtés et parvient jusqu'à notre bow-window, réchauffant la pièce tout en révélant les myriades de poussières minuscules dérivant dans l'air dans un ballet maladroit comme autant de méduses désorientées. La poussière, à en juger par la mince couche qui ternit notre table, révèle son absence. Cela fait des semaines qu'elle n'est pas rentrée. Moi non plus d'ailleurs.

Que suis-je venu faire ici ? Je ne sais pas trop bien à vrai dire. Je n'ai senti que l'impérieux appel de cet endroit, aujourd'hui. Mon âme ne semblait pas vouloir rester dans le logement de fonction généreusement attribué par monsieur Fleurdelys. Il est très bien, et je viens d'y passer deux mois et demi, mais aujourd'hui... Aujourd'hui je devais être là, et maintenant que j'y suis, je ne sais plus très bien pourquoi.

Je passe en revue la pièce, le voile de poussière déposé uniformément agit comme un linceul recouvrant les souvenirs de ces derniers mois. De la première visite, hésitante, dans cet appartement presque vide qu'il nous avait fallut faire vivre de nos maigres possessions, de ce coup de cœur pour l'escalier à demi tour menant à l'étage, pour la vue que l'on avait sur le Passage lorsqu'on s'asseyait sur le fauteuil à côté du bow-window. Nous avions été enchantés. S'était-elle une seule fois assise ici pour regarder en contrebas depuis que nous avions emménagés ? Moi non.

Je n'arrive pas à m'asseoir, ni sur un fauteuil dans lequel nous avons passé des heures, des nuits, à lire, à réviser, ni, encore moins d'ailleurs, sur une chaise de la cuisine sur laquelle nous prenions nos petits déjeuners, ultimes instant encore partagés envers et contre toutes les turpitudes. Les bons jours, combien de temps passions ensemble ? Deux heures, peut être trois, tout au plus. Je ne m'approche pas de cette cuisine, je n'ai pas faim, et je crains de sentir une odeur de thé à la rose qui ne me ferait que trop de mal, aujourd'hui.

Je me sens bête à errer dans cet appartement. Serai-je à la demeure de mes parents, là, j'aurai un peu de marche devant moi. Ici, tous les trois pas, je change de pièce, alors ils sont lents, et contemplatif. J'ai l'impression de visiter un musée. Mon esprit rempli le vide des pièces en projetant nos fantômes, le bruit de l'eau coulant dans la salle de bain, l'air renfrogné d'Alice à la moindre de mes mentions de ses lunettes, les heures à la voir réviser tout en se brossant sa chevelure immaculée, les "après vous" mutuel lorsque nous arrivions en haut de l'escalier au même moment, les discussions profondes, les regards, les étreintes.

Les sourires me laissent un goût trop amer, j'évite de trop y penser. Depuis longtemps ils sont trop douloureux à regarder alors qu'ils font pourtant tout leur possible pour me rassurer, pour me dire ça va, ne t'inquiète pas, tout va bien. Ces milliers de sourires n'avaient hélas pas pu grand chose contre les autres signes témoignant contre eux. Chaque jour, elle aussi s'était recouverte peu à peu d'un voile terne, et j'avais échoué à l'en débarrasser.

Elle était à l'autre bout de l'Europe, assujettie pour son stage à une personne détestable, et je ne peux rien pour elle, mais quelle différence entre aujourd'hui et hier, si déjà quotidiennement j'avais été incapable. Incapable de la protéger, d'une énième trahison. A quoi avaient servies toutes ces dernières années ? Qu'était il arrivé de bon depuis que nous nous étions juré je plus jamais nous cacher de l'autre ? J'avais systématiquement échoué. Pas une seule blessure, physique ou non, n'avait été évitée grâce à moi.

Serait-ce même le contraire ? Je crois ne l'avoir jamais vu aussi épanouie qu'en France, à travers ses lettres et ce séjour. Dès lors qu'elle était revenu sur le sol de Grande Bretagne, le lys français s'était peu à peu fané. Est-ce la terre, ou ceux qui la peuplaient ? Est-ce moi ? Alice, Irisia... Yesenia. Le dénominateur commun n'est pas très difficile à nommer.

Les pas m'ont porté au seuil de sa chambre. Ici non plus je n'oserai pas pousser la porte. Combien de bouteille de potion de sommeil trouverai-je ? Combien d'indices, combien de trace sur lesquelles exercer tout ce que j'ai appris depuis mon entrée à la GEAD ? Saurai-je exploiter les cours de son maudit frère pour remonter le fil des tourments de ma cousine ? Je me trouve ridicule aussitôt. La prétention, l'inquiétude, l'inefficacité. Comment s'étonner qu'en ce dimanche je sois là, dans le seul silence des craquements de notre parquet.

Comme pour me répondre, j'entends Fulgrim qui se manifeste. Cette intrusion familière dans l'abysse de mes pensées me redonne un semblant de vigueur. C'est ainsi que je fonctionne depuis quelques mois, je m'en suis rendu compte récemment, j'agis, me meus et me déploie tout à fait normalement pour peu qu'on interagisse avec moi. Dès l'instant où la porte se referme et que je suis seul, je me retrouve comme aujourd'hui, errant, à peine porté par quelques obligations de me sustenter et de travailler.

Je descends l'escalier dans lequel, une fois, j'ai glissé, finissant son dernier tiers sur les fesses, provoquant une semi hilarité mêlée d'inquiétude sincère d'Alice qui s'était portée à mon secours. Le sourire qu'elle avait à cet instant était vrai. J'aurai peut être du essayer de tomber plus souvent. Je parviens à la fenêtre et récupère mon ninoxe, le plaçant sur mon épaule. Je sais déjà la provenance des deux lettres. La première vient de Turquie où père et mère se sont rendus pour des raisons d'état, elle est pleine de mots familiers et attendus. Je pense à eux, à qui à mon tour je cache toutes ces choses, et j'adresse des sourires et des tout va bien. La seconde ne contient que quelques brins de menthe dont l'odeur me renvoyait à cette bâtisse sombre, à la voix éraillée d'une tante et ses yeux aveugles qui m'avaient fixés avant de... Je fais en sorte de chasser ce souvenir, pour me concentrer sur la pensée d'avoir reçu cette marque d'affection d'Aiobhe mais l'effet apaisant ne dure qu'un temps.

Aussi impérieux qu'avait été mon besoin de venir ici, celui d'en sortir au plus vite l'est tout autant, sous peine d'une nausée qui me menace. Je relâche Fulgrim, attrape ma veste, et me dirige vers la porte. Je ne sais pas vraiment où cette nouvelle errance m'amènera, mais il me faut aller quelque part, respirer un autre air, essayer d'oublier, d'oublier l'absence, Que vais je bien pouvoir devenir loin de toi ? avais-je demandé à Yesenia lors d'une de nos dernières étreinte à Poudlard. Désormais, que vais-je pouvoir devenir sans elle ?

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