PNJ De mes larmes couleront des fleurs OS

10 juillet 2031
8 ans

PNJ présent : Jeremiah Matthews


On fait quoi, à huit ans ?

Moi, je suis dans le jardin de notre maison. Accroupie dans l'herbe, mes mains triturent les brins pour y trouver des marguerites. Elles ne sont pas difficiles à remarquer. Blanches immaculées avec un joli cœur jaune, on les repère facilement. C'est ce qu'il y a de bien avec les choses jolies ; elles ressortent du lot, on les admire, on les aime. On les cueille aussi, pour les garder précieusement près de soi. C'est ce que je suis en train de faire. Je les repère, je les garde auprès de moi. Puis je les tresse gentiment pour qu'une fois assemblées, elles forment une couronne de fleurs. C'est notre préceptrice qui m'a appris à faire ça, lors d'une après-midi ensoleillée. Depuis, j'ai développé un genre d'addiction à la confection de ces diadèmes angéliques. Quand l'un d'eux se pose sur ma tête, j'ai l'impression que tout est possible. Que je peux me retrouver dans un monde parallèle où mes talents se délient et brillent aux yeux de tous. Un monde où les créatures viennent à moi pour converser et me raconter leurs aventures. Un monde où je sais faire de la magie et où maman n'attend pas désespérément que je fasse claquer une porte sans y toucher à cause d'une colère sourde ou encore que j'aiguise subitement un couteau émoussé par frustration quand je n'arrive pas à couper mon bout de viande à table. Un monde où papa me regarde avec fierté en parlant de ma future rentrée à Poudlard. Un monde où je suis moi et où je suis bien comme ça.

Ma main se referme sur la tige d'une nouvelle pousse blanche et je l'arrache à sa maison.

« Désolée, petite fleur, soufflé-je en lui souriant pour la réconforter. »

Elle comprend certainement que je ne lui veux pas de mal parce qu'elle se laisse faire. Je trace une légère incision à l'aide de mon ongle dans sa tige et l'emmêle à la suite de ma tresse florale déjà bien garnie. Mon sourire s'élargit quand je me rends compte que la création est assez longue pour que je puisse la concrétiser. Mes mains sont un peu maladroites, mais je recopie les gestes appris par notre préceptrice avec plus ou moins de précision et le diadème prend forme. Qu'il est beau. Je me redresse et regarde au loin. De la maison, on voit aisément la plage et les vagues s'endormir à intervalles réguliers sur le sable. Un endroit parfait pour un couronnement. Je bombe le torse, fière de moi, et tends la couronne vers l'étendue bleue.

« Sage Diane Matthews, en ce 10 juillet 2031, nous vous déclarons reine de l'océan d'azur et souveraine des prés éternels. Promettez-vous de protéger vos sujets aussi longtemps que l'ombre noire persiste ? Je laisse un temps de pause. Cher peuple et chers sujets, mon sang coulera pour vous. Ma vie est vôtre. Je le prom- Aïe ! »

Une vive douleur me prend à la tête. Je me tourne et tombe face à Jeremiah qui me regarde, taquin, démêlant rapidement ses doigts de mes cheveux qu'il vient de tirer. J'aimerais être en colère, mais il paraît tellement amusé que je ne fais que froncer les sourcils.

« T-tu as interrompu mon couronnement, dis-je en ramenant ma couronne vers moi.

Ton couronnement ? Ton couronnement de quoi ?, m'interroge-t-il, rictus aux lèvres.

Je suis soudainement embarrassée. Ce n'est pas le genre de jeux auxquels il aime jouer.

De... l'océan d'azur et des prés éternels, je réponds en lui pointant le diadème de fleurs des yeux. »

Son sourcil s'arque et mon cœur rate un battement. Généralement, c'est le genre de regard qu'il m'adresse quand il veut se saisir de l'un de mes jouets. Mes doigts se cramponnent instinctivement à ma création, mais les siens sont plus vifs et me l'arrachent des mains.

« Encore un truc de bébé...

Je hausse les épaules.

Tu te rends compte qu'à Poudlard, on va penser que t'es stupide si tu fais ce genre de choses ?, demande-t-il, et je crois presque percevoir de l'inquiétude dans sa voix. Ou bien était-ce de la perplexité ?

Ce n'est pas grave, je montrerai aux autres comment en faire s'ils veulent, j'essaie, enthousiaste. »

Mes yeux ne quittent pas la couronne de fleurs d'une semelle. Quelque chose au fond de mon ventre me dit de la récupérer parce que Jeremiah n'aime pas ce genre de jouets. Je le sais, je l'ai dit. Il rigole et les battements effrénés de mon cœur s'apaisent un peu. Puis il secoue la tête. Et puis, finalement, mon cœur se fâne malgré tout.

Les doigts de Jeremiah se saisissent de part et d'autre de la couronne et la déchirent d'un coup sec. Je n'ai pas le temps de penser que ma main s'avance vers lui vivement dans un geste désespéré.

« Non !

Ma voix s'éteint dans ma gorge.

Oups, répond-il simplement en ricanant. »

Je sens les larmes monter. Ma couronne. Elle était si belle. Mais elle n'est plus rien. Mes entrailles se tordent, j'entends les cris des fleurs qui m'ont fait confiance jusqu'à mes oreilles. Petite fleur... Je pense à elle, la dernière que j'ai cueillie. Je m'étais excusée, mais c'était son pardon que j'allais à présent devoir implorer. Jeremiah me regarde en souriant, le sourcil haussé, et je n'ose plus croiser ses yeux. Il pensait sûrement bien faire : m'arracher à mes fantaisies pour qu'on ne se moque pas de moi. Mais je les aime, mes pensées et mes univers ! Je- Même mes pensées me paraissent étouffées. Je ne suis même pas sûre d'aller à Poudlard, alors à quoi bon ?

Mes poings se serrent et un hoquet se bloque dans ma gorge. Ce sont les larmes qui s'apprêtent à sortir. Mes pieds agissent avant que ma tête ne me souffle quoi que ce soit et je quitte le jardin par la clôture arrière. Je ne sais pas exactement combien de temps ça me prend, mais je cours. Je cours, je cours, je cours. J'atteins l'orée de la plage, là où le souffle du vent me frappe le visage. Le hoquet sort. Ce sont mes genoux qui cèdent en premier. Mes yeux me piquent. C'est mon cœur qui périt en deuxième. Je sens l'eau salée strier mes joues et la tristesse s'enfoncer comme une enclume au fond de mon ventre.

Injuste.

C'est le seul mot qui me vient. Pourquoi avait-il eu besoin de faire ça ? J'amène mes mains vers ma poitrine où je peux sentir les sanglots me secouer de tous côtés. J'ai mal.

On fait quoi, à huit ans ?

Moi, je pleure. Je pleure ma couronne, je pleure mes fleurs, je pleure mon imagination, je pleure parce que je ne sais plus penser à autre chose. C'est au point que je ne vois même plus la mer devant moi, mon horizon brouillé par les larmes. J'aimerais aller jusqu'à l'eau et me jeter dedans. La mer, elle me comprend, généralement. Elle me prend dans ses bras et me caresse le dos avec tendresse comme une mère le ferait à son enfant. Mais mes pieds n'en ont plus la force, alors je baisse les yeux vers le sol.

Il me faut un peu de temps pour les distinguer. Le temps que mon esprit se rattrape un peu à des lianes imaginaires et s'arrête dans sa chute. Doucement, ma respiration se calme et je recouvre la vue. Et c'est là que je les vois. Au début, je crois halluciner. Non, ce n'est pas possible. Je viens essuyer mon visage du revers de la main, le souffle toujours saccadé mais lentement apaisé et je crois bien rêver. Mes fleurs. Elles sont là. Elles ne se tiennent plus la main comme elles l'avaient fait un peu plus tôt, entortillées les unes dans les autres, mais elles se regardent avec douceur. Oui, elles sont là.

Je viens les effleurer avec les doigts et rougis. Elles sont humides. Mes larmes. Ce sont mes larmes qui ont créé ces fleurs. Ma magie. Là, après tout. Elle qui s'était cachée si longtemps, elle que je croyais me fuir. Je ferme les paupières quelques instants, histoire de ne me dire que ce n'est pas un nouveau tour de la part de mon imagination, mais quand je les rouvre, les marguerites sont toujours là. Plus blanches et immaculées que jamais. Elles sont belles.

« Pardonnez-moi, mes petites fleurs, je souffle en les caressant doucement. »

Elles ne fânent pas, me confirmant qu'elles ne sont pas en colère. J'expire longuement. Mon cœur semble se rapiécer tout seul, apaisé par la venue de ces êtres angéliques. Tout va bien. Tout va bien. Je souris. Je ne sais pas ce que maman en penserait, mais je pouvais déjà imaginer son soulagement en apprenant que dans mon sang coulait sa magie. Tout va bien. Je m'allonge près de mes fleurs et les regarde. Derrière, je peux voir les vagues et je continue de sourire.

On fait quoi, à huit ans ?

Moi, je pleure. Et je fais des fleurs. Et je fais de la magie.

1523 mots

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