Demeure des Graham
PNJ
Les PNJ dans ce recueil seront parfois utilisés sans Benjamin,
pour agrémenter son histoire familiale, expliquer davantage
les relations entre eux, et le contexte dans lequel il a grandi.
La place d'à côté
Novembre 2047
Les PNJ dans ce recueil seront parfois utilisés sans Benjamin,
pour agrémenter son histoire familiale, expliquer davantage
les relations entre eux, et le contexte dans lequel il a grandi.
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La place d'à côté
Novembre 2047
Benjamin avait demandé l’heure au moins douze fois. Peut-être quinze. Son grand-père faisait preuve de patience, mais Benjamin le soupçonnait de ne pas l'être tant que ça, parce qu’à la quatorzième fois, il avait levé les yeux de son journal avec un soupir très appuyé avant de répondre exactement la même chose que les treize fois précédentes.
"Ils arrivent bientôt."
Bientôt était un mot complètement inutile.
Benjamin était assis sur la troisième marche de l’escalier, parce que de là, il voyait parfaitement la porte d’entrée, et une partie de l'allée de la maison à travers une fenêtre. Depuis le matin, il oscillait entre l’envie de courir partout et celle de ne surtout pas bouger au cas où ses parents décideraient précisément de rentrer pendant les six secondes où il serait dans une autre pièce.
Sa petite sœur allait arriver. Juliet.
Il avait répété son prénom plusieurs fois dans sa tête. Il avait déjà décidé qu’il lui montrerait sa chambre, ses jouets préférés et le coin du jardin où il ne fallait surtout pas mettre les pieds après la pluie. Il lui apprendrait aussi tout un tas de choses. Après tout, il avait huit ans. Il savait déjà énormément de choses qu’un bébé ignorait forcément.
Et surtout, sur la table de l’entrée, il avait posé un dessin.
Sur la feuille, il y avait toute la famille devant la maison : son père, sa mère, Benjamin et un minuscule bébé emmailloté dans une couverture. Il l’avait commencé la veille et recommencé deux fois parce que son père avait eu un bras beaucoup trop long sur la première version, et sa sœur une tête trop grosse sur la deuxième. Il avait écrit BIENVENUE JULIET au-dessus, en s’appliquant tellement que les lettres devenaient de plus en plus petites vers la fin.
Ses quatre grands-parents avaient déjà dû admirer le dessin plusieurs fois, et devaient sûrement le connaître par cœur.
"Tu es sûr que ta sœur aura les cheveux violets ? avait demandé son grand-père.
- C’est pas ses cheveux. C’est le bonnet.
- Ah."
Quand la serrure tourna enfin, il bondit si vite qu’une de ses grands-mères lui cria de faire attention.
"Ils sont là !"
Il arriva devant la porte au moment où son père l’ouvrait. Pendant quelques secondes, tout fut exactement comme Benjamin l’avait imaginé. Sa mère était là. Son père aussi. Ils avaient l’air fatigués, mais ils souriaient, et Benjamin sentit quelque chose de chaud lui remplir toute la poitrine. Puis il vit le petit paquet dans les bras de sa mère.
"Elle est là ?
- Elle est là," répondit son père.
Benjamin sourit tellement fort que ses joues lui firent mal. Mais derrière lui, ses grands-parents s’approchèrent tous en même temps.
"Oh, regardez-moi cette merveille…
- Elle est minuscule !
- Laissez-les entrer, enfin !
- Fais voir son visage !"
Tout le monde s'attroupa d'un coup. Benjamin aussi essaya.
Seulement, il y avait soudain beaucoup de bras. Beaucoup de voix. Son père prenait les affaires, une de ses grands-mères voulait voir le visage du bébé, une autre demandait comment s’était passé le retour, la troisième cherchait déjà à savoir si Juliet et Margaret avaient bien dormi depuis l'accouchement, et son grand-père se penchait avec un sourire immense.
Benjamin resta un peu derrière.
Personne ne lui avait demandé de partir. Personne ne l’avait repoussé. Pourtant, il eut brusquement l’impression étrange de ne plus savoir où se mettre.
Quelques minutes plus tôt, ils parlaient tous avec lui, lui posant des questions sur son dessin, lui demandant s'il était impatient. Mamie Addison lui avait même promis un chocolat chaud. Maintenant, plus personne ne semblait regarder ailleurs que vers le bébé.
Son père passa près de lui avec un sac.
"Attention, Ben."
Benjamin se décala aussitôt.
C’était tout. Juste "attention, Ben". Il fixa le sol. Quelque chose se serra dans son ventre.
Son regard glissa vers la table de l’entrée. Le dessin était toujours là, à moitié caché sous une écharpe qu’on venait de poser dessus. Il pensa à le prendre. Puis il se dit qu’il pourrait peut-être le montrer plus tard.
Au bout de quelques longues secondes, sa mère finit par l’appeler depuis le canapé du salon.
"Tu viens la voir ?"
Benjamin releva la tête. Tous les regards se tournèrent vers lui, mais cette fois il n’aima pas tellement ça. Il avança lentement et s’assit près de sa mère. Juliet avait les yeux fermés. Elle était rouge. Toute petite. Un peu froissée aussi. Benjamin la regarda longtemps.
"Elle fait rien."
- Elle vient de naître, laisse-lui un peu de temps.
- Elle est vraiment petite.
- Tu étais pareil," dit son père.
Benjamin fronça les sourcils.
"Non."
Les adultes rirent. Il ne rit pas avec eux.
Benjamin tendit prudemment un doigt. La main de Juliet bougea et ses minuscules doigts se refermèrent autour. Pendant une seconde, il oublia tout le reste.
"Elle me tient.
- Oui, souffla sa mère. Elle tient son grand frère."
Grand frère. Benjamin aimait bien ces mots. Il continua de regarder Juliet, mais la drôle de sensation n’était pas partie. Elle était toujours là, cachée quelque part sous ses côtes.
Il était content qu’elle soit là, vraiment. Alors il ne comprenait pas pourquoi il avait aussi envie qu’elle reparte un tout petit peu.
Cette pensée lui fit honte.
Benjamin retira doucement son doigt de la main de sa sœur et se recula contre le canapé. Autour de lui, les adultes continuaient de parler. De Juliet. Toujours de Juliet.
Son regard retourna une dernière fois vers l’entrée, vers le dessin qu’il avait préparé avec tant de soin, mais dont personne ne se souciait. Et pour la première fois, Benjamin eut l’impression d’être devenu tout petit sans que personne ne s’en aperçoive.
962 mots
Dernière modification par Benjamin Graham le 7 août 2026, 13:11, modifié 3 fois.
Demeure des Graham
La maison semblait beaucoup trop calme.
Margaret aurait dû profiter de cette semaine de détente, mais elle continuait parfois de tendre l’oreille, s’attendant presque à entendre Benjamin descendre précipitamment l’escalier, ou Juliet l'appeler de sa chambre. Depuis le départ des enfants pour leurs vacances annuelles, elle avait retrouvé un silence auquel elle n’était plus habituée.
Le temps était particulièrement ensoleillé. Par la fenêtre ouverte entraient la chaleur de l’après-midi et le bruissement des feuilles du jardin. Margaret venait de poser une tasse de thé sur la table lorsqu’un léger tapotement retentit contre la vitre. Un hibou attendait sur le rebord, une enveloppe froissée attachée à la patte. Elle reconnut immédiatement l’écriture penchée de Benjamin. Elle alla la récupérer, puis s’installa dans le canapé avant de déplier la lettre.
Maman,
Ça fait déjà plusieurs jours qu’on est arrivés à Weymouth. Le voyage s’est bien passé, même si les valises étaient tellement lourdes que Mamidy a dit qu’on avait sûrement emporté toute la maison.
Pour l’instant, les vacances sont bien. Il fait beau presque tous les jours et on va souvent près de la mer. Hier, j’ai trouvé un crabe entre deux rochers. J’ai essayé de l’attraper, mais il était plus rapide que moi et il a failli pincer Juliet. Heureusement ça l'a fait rire, je crois qu'elle sait pas que ça peut faire mal...
On a aussi visité un vieux château. Il n’était pas magique, je crois, du coup c'était un peu ennuyant je trouve, mais il y avait une porte condamnée que personne n’avait le droit d’ouvrir. Je suis sûr qu'il y avait un secret derrière. Tu crois qu'on pourra y retourner avec papa un jour pour voir ?
Demain, on doit faire une promenade sur les falaises. J’espère qu’elle ne sera pas trop longue, j'aime pas marcher, surtout avec Juliet. Mamipo dit qu’on aura un pique-nique, alors ça devrait aller.
Tu me manques. Papa aussi. Vous faites quoi vous ?
Benjamin
En dessous, le prénom de Juliet avait été écrit en lettres énormes et déformées.
Margaret relut les dernières lignes, puis passa doucement son pouce sur l’encre. Elle sourit en imaginant Benjamin patientant pendant que sa sœur s’appliquait sur chaque lettre.
La maison paraissait toujours vide, mais un peu moins silencieuse. Margaret replia soigneusement la lettre et la posa près de sa tasse. Elle allait leur répondre immédiatement, avant que Benjamin ne puisse croire, ne serait-ce qu’une seconde, qu’il ne lui manquait pas autant.
Mots en gras pour les Journées d'Intégrations de juillet 2026
409 mots
Demeure des Graham
Frustration
Juillet 2048
Juillet 2048
Cela faisait huit mois que Juliet était arrivée dans la maison. Tout était si différent. Plus bruyant. Plus agité. Plus… plein. Et si vide en même temps. Benjamin n’arrivait pas à mettre de mots ou de pensées sur ce qu’il ressentait. Et la frustration de ne pas savoir comment exprimer cela était si envahissante. Ça lui prenait le cœur, le ventre, la tête. Il ressentait tout partout, et nulle part à la fois.
Alors depuis un mois maintenant, il criait. Beaucoup. Sur sa mère, son père, ses grands-parents, son éducateur. Sur sa sœur aussi, parfois, mais il essayait de moins le faire. Parce que quand il criait sur elle, elle se mettait à pleurer. Et quand elle pleurait, alors ses parents s’occupaient d’elle, et plus de lui, et tout devenait encore pire. Ils avaient même commencé à le punir. À lui dire de rester dans sa chambre, à l’étage, le temps qu’il se calme.
C’était le cas aujourd’hui. Assis depuis quelques minutes sur le bord de son lit, Benjamin balançait nerveusement ses jambes dans le vide, le bout de ses orteils frôlant parfois le parquet. Ce contact involontaire l’énervait, alors il s’asseyait un peu plus en arrière sur le matelas, ses mains serrant fermement la couette. « Je ne veux plus ni t’entendre, ni te voir ! » avait dit son père avant de lui ordonner de monter à l’étage. C’était la première fois qu’il formulait ça. Benjamin avait alors arrêté de crier, et s’était mis à pleurer en silence en montant les escaliers. Du haut de ses neuf ans, ces mots avaient un goût d’infini. On ne voulait plus de lui. Jamais. Pour toujours. Ses parents préféraient Juliet, et lui ne servait plus à rien.
Les sourcils froncés, le jeune garçon sauta de son lit, et s’avança jusqu’à sa porte. Il l’ouvrit le plus discrètement possible, et passa sa tête dans le couloir. Il pouvait entendre la radio dans le salon en bas, et la voix de ses parents. En face de lui, la chambre de Juliet était entrouverte. Lentement, il s’en approcha, et se faufila à l’intérieur. Sa sœur était là, dans son petit lit à barreaux, dormant à poings fermés. Benjamin avança en silence. Il posa ses mains sur le rebord du lit et se pencha un peu, pour mieux la voir. Elle avait tellement grandi en 8 mois, et pourtant elle était toujours si petite. Si fragile. Le ventre du garçon se serra de nouveau, de cette façon qui ne se produisait que quand il voyait Juliet, et dont il n’arrivait pas à comprendre la raison. Il détestait ça. Ne pas comprendre. Il fronça les sourcils, la mâchoire serrée.
« Je te déteste. » prononça-t-il d’une voix basse, mais qui lui semblait assourdissante dans le silence de la chambre.
A peine eut-il prononcé ces mots qu’il sentit ses yeux le piquer, alors qu’un sentiment de honte l’envahissait. Pourquoi, alors qu’il la détestait, avait-il l’impression d’avoir dit un mensonge à voix haute ? Frustration. Pourquoi, alors qu’il voulait qu’elle reparte de là où elle était venue, avait-il envie de lui dire pardon pour ces quelques mots qu’il venait de prononcer ? Frustration. Benjamin relâcha doucement les bords du lit qu’il avait serrés si fort que ses doigts lui faisaient mal. Aussi silencieusement qu’il était venu, il ressortit de la chambre pour rejoindre la sienne.
Au rez-de-chaussée, Margaret Graham tenait dans sa main le petit miroir de surveillance qui s’était activé il y a deux minutes, et dont le double se trouvait dans la chambre de sa fille. Elle y voyait le lit à barreaux, ainsi que la porte entrouverte par laquelle elle observa son fils repartir. Emanant du miroir, elle pouvait également entendre le doux gémissement de Juliet qui bougeait dans son sommeil. Ce n’était pas la seule chose qu’elle avait entendue. Margaret essuya rapidement une larme qui coulait le long de son menton.
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