Demeure des Graham
Benjamin avait demandé l’heure au moins douze fois. Peut-être quinze. Son grand-père faisait preuve de patience, mais Benjamin le soupçonnait de ne pas l'être tant que ça, parce qu’à la quatorzième fois, il avait levé les yeux de son journal avec un soupir très appuyé avant de répondre exactement la même chose que les treize fois précédentes.
"Ils arrivent bientôt."
Bientôt était un mot complètement inutile.
Benjamin était assis sur la troisième marche de l’escalier, parce que de là, il voyait parfaitement la porte d’entrée, et une partie de l'allée de la maison à travers une fenêtre. Depuis le matin, il oscillait entre l’envie de courir partout et celle de ne surtout pas bouger au cas où ses parents décideraient précisément de rentrer pendant les six secondes où il serait dans une autre pièce.
Sa petite sœur allait arriver. Juliet.
Il avait répété son prénom plusieurs fois dans sa tête. Il avait déjà décidé qu’il lui montrerait sa chambre, ses jouets préférés et le coin du jardin où il ne fallait surtout pas mettre les pieds après la pluie. Il lui apprendrait aussi tout un tas de choses. Après tout, il avait huit ans. Il savait déjà énormément de choses qu’un bébé ignorait forcément.
Et surtout, sur la table de l’entrée, il avait posé un dessin.
Sur la feuille, il y avait toute la famille devant la maison : son père, sa mère, Benjamin et un minuscule bébé emmailloté dans une couverture. Il l’avait commencé la veille et recommencé deux fois parce que son père avait eu un bras beaucoup trop long sur la première version, et sa sœur une tête trop grosse sur la deuxième. Il avait écrit BIENVENUE JULIET au-dessus, en s’appliquant tellement que les lettres devenaient de plus en plus petites vers la fin.
Ses quatre grands-parents avaient déjà dû admirer le dessin plusieurs fois, et devaient sûrement le connaître par cœur.
"Tu es sûr que ta sœur aura les cheveux violets ? avait demandé son grand-père.
- C’est pas ses cheveux. C’est le bonnet.
- Ah."
Quand la serrure tourna enfin, il bondit si vite qu’une de ses grands-mères lui cria de faire attention.
"Ils sont là !"
Il arriva devant la porte au moment où son père l’ouvrait. Pendant quelques secondes, tout fut exactement comme Benjamin l’avait imaginé. Sa mère était là. Son père aussi. Ils avaient l’air fatigués, mais ils souriaient, et Benjamin sentit quelque chose de chaud lui remplir toute la poitrine. Puis il vit le petit paquet dans les bras de sa mère.
"Elle est là ?
- Elle est là," répondit son père.
Benjamin sourit tellement fort que ses joues lui firent mal. Mais derrière lui, ses grands-parents s’approchèrent tous en même temps.
"Oh, regardez-moi cette merveille…
- Elle est minuscule !
- Laissez-les entrer, enfin !
- Fais voir son visage !"
Tout le monde s'attroupa d'un coup. Benjamin aussi essaya.
Seulement, il y avait soudain beaucoup de bras. Beaucoup de voix. Son père prenait les affaires, une de ses grands-mères voulait voir le visage du bébé, une autre demandait comment s’était passé le retour, la troisième cherchait déjà à savoir si Juliet et Margaret avaient bien dormi depuis l'accouchement, et son grand-père se penchait avec un sourire immense.
Benjamin resta un peu derrière.
Personne ne lui avait demandé de partir. Personne ne l’avait repoussé. Pourtant, il eut brusquement l’impression étrange de ne plus savoir où se mettre.
Quelques minutes plus tôt, ils parlaient tous avec lui, lui posant des questions sur son dessin, lui demandant s'il était impatient. Mamie Addison lui avait même promis un chocolat chaud. Maintenant, plus personne ne semblait regarder ailleurs que vers le bébé.
Son père passa près de lui avec un sac.
"Attention, Ben."
Benjamin se décala aussitôt.
C’était tout. Juste "attention, Ben". Il fixa le sol. Quelque chose se serra dans son ventre.
Son regard glissa vers la table de l’entrée. Le dessin était toujours là, à moitié caché sous une écharpe qu’on venait de poser dessus. Il pensa à le prendre. Puis il se dit qu’il pourrait peut-être le montrer plus tard.
Au bout de quelques longues secondes, sa mère finit par l’appeler depuis le canapé du salon.
"Tu viens la voir ?"
Benjamin releva la tête. Tous les regards se tournèrent vers lui, mais cette fois il n’aima pas tellement ça. Il avança lentement et s’assit près de sa mère. Juliet avait les yeux fermés. Elle était rouge. Toute petite. Un peu froissée aussi. Benjamin la regarda longtemps.
"Elle fait rien."
- Elle vient de naître, laisse-lui un peu de temps.
- Elle est vraiment petite.
- Tu étais pareil," dit son père.
Benjamin fronça les sourcils.
"Non."
Les adultes rirent. Il ne rit pas avec eux.
Benjamin tendit prudemment un doigt. La main de Juliet bougea et ses minuscules doigts se refermèrent autour. Pendant une seconde, il oublia tout le reste.
"Elle me tient.
- Oui, souffla sa mère. Elle tient son grand frère."
Grand frère. Benjamin aimait bien ces mots. Il continua de regarder Juliet, mais la drôle de sensation n’était pas partie. Elle était toujours là, cachée quelque part sous ses côtes.
Il était content qu’elle soit là, vraiment. Alors il ne comprenait pas pourquoi il avait aussi envie qu’elle reparte un tout petit peu.
Cette pensée lui fit honte.
Benjamin retira doucement son doigt de la main de sa sœur et se recula contre le canapé. Autour de lui, les adultes continuaient de parler. De Juliet. Toujours de Juliet.
Son regard retourna une dernière fois vers l’entrée, vers le dessin qu’il avait préparé avec tant de soin, mais dont personne ne se souciait. Et pour la première fois, Benjamin eut l’impression d’être devenu tout petit sans que personne ne s’en aperçoive.
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