Yesenia dort avec les poissons

Yesenia dort avec les poissons.

Elle rouvrit les yeux, surprise. Son cœur battait soudain la chamade, pire, il explosait. Elle se redressa vivement, cherchant des yeux le murmure qui l’avait extirpée d’un sommeil sans rêve. Elle tourna la tête à droite, puis à gauche, en vain.

Le parc était étrangement vide, du moins personne n’était dans son champ de vision, ni suffisamment proche pour caresser son oreille d’un souffle chaud.

Elle s’allongea à nouveau, dans l’exacte position où elle était avant de s’assoupir. Elle n’était pas couchée confortablement. Chaque petite imperfection parfaite de la nature s’imprimait doucement entre ses omoplates et le long de sa colonne vertébrale, les brins d’herbe lui chatouillaient le bout des doigts, et quelques petites pattes curieuses grimpaient au dessus de sa chaussette droite. Yesenia se fondait dans le décor. Yesenia disparaissait entre les racines de cet arbre qui avait assisté au commencement.

Elle ferma à nouveau les yeux, éblouie un instant par le blanc laiteux qui se formait dans le ciel, là, derrière les branches. Météo capricieuse.

Météo capricieuse. Chuchotement stupide.

Ce chuchotement n’avait rien de stupide, ou peut-être que si. Il ne voulait rien dire. Il était aussi vide que le cerveau d’un troll. Mais ce n’était pas le message qui était important. C’était sa voix.

Cette voix dont elle se rappelait chaque détail. Cette rigidité pour les autres, évidemment, et ses tonalités chaudes, douces, enveloppantes, pour elle. Rien que pour elle. A cette pensée, son ventre se contracta, et sa gorge se noua, si bien qu’elle fronça les sourcils, réclamant à chaque centimètre de son corps de se taire, et de refuser la moindre douleur. Je ne veux plus avoir mal. Laissez moi dormir avec les poissons.

C’était inévitable, avait dit papa. Ça arrivera encore, avait dit maman.

Les peines de cœur faisaient partie de l’adolescence, évidemment, mais faire un trait sur son premier amour n’était pas chose aisée.

Tout son corps était à la fois en hibernation et en alerte la plus totale. Elle brûlait encore d’amour pendant que son cœur gelait.

La première semaine, elle dormait avec l’une de ses chemises, humant le parfum qui restait, juste pour se sentir une dernière fois proche de lui. Les larmes coulaient à flot, sans retenue, sans honte, simplement pour dissiper la douleur, pour lui donner forme. La deuxième semaine, faute de mieux, elle avait relu encore et encore les lettres. Toutes les lettres. Tard la nuit. Ou tôt le matin. Une par une, jusqu’aux dernières, qui étaient de plus en plus courtes, de moins en moins rapprochées.

C’était la fin.

Il y a quelqu’un d’autre. S’était-elle dit. Je ne suis pas assez. Je suis trop. Et le diable avait repris la place sur son épaule.

C’est de ta faute, c’est certain. Lui susurrait-il. Encore et encore.

Vois le monde tel qu’il est. Tu es seule, parce que tu n’es rien.

La boîte était prête. Yesenia y avait rangé chaque objet qui lui appartenait. Peluches mignonnes ou vêtement prêté mais lavé et plié soigneusement. Elle n’avait plus qu’à fermer la boîte, pour de bon. Elle devait tourner la page.

Brûle tout. Avait dit le diable.

La proposition était alléchante. Mais fallait-il l’écouter ? Yesenia s’était ravisée et avait glissé la boîte sous son lit. Mais tôt ou tard, il fallait qu’elle passe au bureau de poste, et que la dite boîte soit renvoyée à son propriétaire.

Je préfère dormir encore. Pour ne plus avoir mal. Je pourrais aller dans le lac. Pour dormir avec les poissons.
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