29 juil. 2026, 17:47
Toutes les larmes de mon cœur  TW   PV 
Attention, TW : ce rp évoque la mort d'un animal



27 JUILLET 2051, MATIN
PRÈS DE L'ENTRÉE DU PASSAGE DE DRAÍOCHT, GALWAY MOLDU,

Alyona, 21 ans,


Hier soir, tout allait bien. Tout va toujours bien la veille d'un désastre, c'est vrai, tellement bien qu'on ne se souvient qu'à peine de ce qu'on a fait, qu'on n'en garde qu'une impression, un sentiment général, alors que le lendemain la mémoire a tout enregistré scrupuleusement, à croire qu'elle s'est secouée dans la nuit, préparée à ce qui allait venir pour tout noter, tout retenir, la vicieuse, la traître. Peut-être que c'est pour cela que c'est un désastre, parce que la veille tout allait bien. Si ce n'était pas le cas, si la journée avait été aussi terrible, une forme d'acceptation, d'habitude, ou quoi que ce soit qui puisse donner un goût amer serait venu et le cœur résigné, presque déjà vaincu, n'aurait poussé qu'un soupir. La surprise aurait été moindre et la plaie déjà ouverte n'aurait pas été aussi douloureuse. Mais hier s'est montré doux, correct, semblable à tous les autres soirs. Qui aurait pu deviner ? Qui aurait pu s'y attendre ? Comment peut-on seulement se préparer à cela quand ça surgit si brusquement ?
Hier soir, une lumière chaude tombait dans ma chambre comme une étoile, la fatigue me recouvrait au lieu du drap habituel, et Ecco était allongé contre mon flanc, chaud, doux, réconfortant. Il respirait doucement, endormi, agitant parfois ses pattes dans son sommeil, remuant son museau humide. Il me semble même qu'au cours de la nuit il a traversé mon ventre comme d'autres courraient sur une colline, pour se blottir dans mon cou, apaisant. C'est l'été, les nuits ne sont pas froides, et pourtant nous dormons toujours de cette manière, collés l'un à l'autre comme inséparables, incapables de trouver le repos sans un être chaud près de soi. Quand j'y pense ! C'est sûrement ce qui m'a réveillé ce matin : cette tiédeur contre ma peau. Tiédeur presque froide, comme si nous étions passés de l'été à l'hiver en une nuit. Sa tiédeur, son hiver qu'il a toujours aimé.

Ecco.
Ça y est, tout me revient et je tremble, je suis glacée à mon tour, transpercée de frissons immenses et effroyables, vidée, incapable de penser correctement. Après hier... Ce matin... Il est resté endormi, immobile et apaisé, il n'a pas bougé lorsque je me suis levée, et ce malgré les mouvements du matelas et son ondulation marine qui surprendrait n'importe quel terrestre ; ses petites pattes ont glissé mais sa queue qui fermait sa silhouette comme la coque d'un œuf n'a même pas frémi. Je l'ai laissé se reposer le temps de ma préparation, devinant que lorsque je passerais à table avant de partir, je ne pourrais esquisser qu'un pas vers la chaise avant qu'il ne s'y précipite, prêt à recevoir avant moi son repas. Ah ! C'est un vrai gourmand, de ceux qui se faufilent imperturbablement vers l'objet de leur convoitise à n'importe quel moment, prêts à quémander, à vous regarder avec de grands yeux ronds pour que vous glissiez sous leur museau quelques miettes goûteuses.
Sauf que lorsque je me suis assise et que j'ai commencé à manger, il n'est pas venu et il est resté couché.
Froid. Figé.

La suite, je ne m'en souviens plus, ou je ne veux plus m'en souvenir. Mes doigts sur ses poils ? Mes secousses, son immobilité ? Son manque de réaction ? Son souffle absent ? J'ai pris mes affaires pour partir travailler et je l'ai laissé là, sur mon lit. Je l'ai laissé là ! Quand je reviendrai, il me mordillera le bout des doigts pour n'avoir pas servi son repas. Et puis il roulera, courra et grimpera de nouveau sur tous mes meubles, comme hier. Même sans déjeuner il ne tiendra pas en place, mon vieux rat ; il dormira toute la journée et à mon retour il sera aussi énergique et indomptable que dans sa jeunesse, se faufilant dans les coins, bondissant sur mon lit, grignotant mes draps. Intenable et pas immobile.

Et surtout plus froid. Comment peut-on être froid quand à l'extérieur la chaleur est si terrible ?

Mais en quittant mon appartement, je ne me suis pas dirigée vers le Jardin, comme si mon bon sens s'était figé, lui aussi, gelé en plein été. J'ai tourné à gauche, dans la petite rue qui mène à la sortie du Passage de Draíocht. Je ne sais plus pourquoi, je ne me sentais pas bien, j'étais confuse, égarée, j'avais le cœur qui battait vite, et pourtant j'avais tout de même pensé à m'habiller d'une tenue moldue et non d'une robe de travail, comme si... Comme si je savais que je ne pourrais pas m'y rendre.

Je ne suis pas allée bien loin. J'ai quitté le quartier sorcier et je suis partie me cacher dans le parc le plus proche, dans un endroit isolé à l'abri des arbres, sur un banc. À cette heure de la journée, il n'y a presque personne : quelques passants pressés au pas rapide qui prennent la route vers leur lieu de travail, et des propriétaires de chiens qui promènent leur compagnon avant de s'en aller eux aussi s'entasser dans leur bureau. Des chiens qui reniflent et mon Ecco immobile.

L'angoisse revient, étouffante. Je ne savais pas que j'avais en moi une marée montante et intenable, folle de conquêtes. Elle grimpe à force de vagues dans ma poitrine, jusqu'à mon cou, remonte avec audace sur ma gorge et dans ma bouche, tire de sa poigne folle sur la peau de mon visage et se jette sur mes yeux. J'explose bruyamment en sanglots, avalée par les flots, avant de plaquer une main sur ma bouche, étouffant mon désastre.

Mon vieil Ecco immobile.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht