Âme vag(ue)abonde
Les yeux brillants, je regarde l'horizon, les pieds dans l'eau et je souris doucement. Elle est belle, la mer. Elle me calme, me caresse de ses petites ondelettes qui viennent chatouiller mes orteils et m'invitent à la rejoindre pour jouer avec elle. Elle m'observe au travers des mouettes qui l'effleurent du bout des pattes avant de refiler vers les cieux, m'épie grâce aux poissons qui approchent la plage, curieux et amusés, et chuchote mon nom dans le souffle du vent frais qui réchauffe mon cœur solitaire. Je lui souris, à cette mer qui m'accueille à bras ouverts sans me demander que je m'y jette sans une seconde pensée. Elle m'attend, patiente, taquine et douce.
Alors, lentement, je m'avance.
Mes mollets rencontrent le froid à leur tour, suspicieux. Ils me demandent si je suis sûre de ce que je fais. Ne devrais-je pas retourner auprès de maman qui m'attend dans sa chaise longue, sur la plage ? Je leur dis que non, que la mer ne leur veut pas de mal. Presque embêtée, je leur rappelle le regard désapprobateur de maman ce matin, quand je lui ai rapporté mon dernier bulletin. Alors ils se laissent aller. Ils acceptent que les lames glacées viennent les étreindre tout en hérissant les poils de mes bras.
J'écoute encore un peu la mer. Elle me parle de ses voyages. Elle me décrit ses différentes contrées, me raconte ses blessures et ses peines. Elle se confie à mes cuisses qui l'atteignent en douceur et leur explique que ses jambes à elle ont parfois du mal à porter tout le poids qu'on leur donne. Elle me narre les flèches qui transpercent sa peau et viennent abîmer ses enfants en les étouffant dans des sacs en plastique. Son passé me murmure qu'elle a été plus resplendissante qu'elle ne l'est déjà, mais que mes yeux d'enfant ne verront jamais que ce que les Hommes m'ont laissé. Puisque je continue d'avancer, mes mains viennent la réconforter d'une caresse en voguant au-dessus de ses vagues fatiguées.
Quand mon ventre touche l'eau, je sens sa douleur contre ma peau. Elle me mordille, me pince un peu. Pour que je sente que je ne fais pas partie de la solution, mais du problème. L'espace d'un instant, je panique. Et si la mer m'avait menti ? Et si elle m'avait amadouée pour m'avaler et m'engloutir ? Pour que je ressente sa souffrance et que je paye pour les débris de mes ancêtres. Mais doucement, ce froid mortel se transforme en chaleur. La mer me rassure. Elle ne me voulait pas de mal, elle voulait simplement m'expliquer. Elle voulait que j'apprenne, parce que c'est ce qu'une mère fait avec ses enfants. Elle instruit et inculque. Je repense à maman. Elle qui punit et qui gronde comme un orage en colère. Elle qui sévit et ne donne pas de seconde chance.
Elle qui oublie son rôle de mère.
Cette pensée me prend à la gorge et aux yeux au même moment où ma nuque se fait secouer par sa première vague. Je hoquète. Mes bras immergés se secouent dans le vide, bravant la force de l'eau et la puissance des flots. Je pense étouffer, mourir à mon tour comme les enfants de la mer. Mais elle me rattrape quand mes pieds glissent sur les galets et rencontrent le vide. Elle me fait flotter, insère quelques grains de sel autour de mes jambes qui me soulèvent comme de la poussière de fée. Je nage, je survis et je la laisse me câliner tendrement. Je lui fais confiance et même si sa force semble m'éloigner de la rive, je n'ai pas peur.
Et puisque je n'ai pas peur, je laisse ma tête s'ensevelir sous ses larmes et ose lui confier les miennes. Je n'avais même pas remarqué qu'elles coulaient sur mes joues. Mais enfouie sous les eaux, je les oublie. À la place, je rencontre les bras de ma mer. Elle me serre contre elle, m'embrasse le haut du crâne et souffle l'air dans mes poumons pour que je reste un peu plus longtemps avec elle. Le vide se fait autour de moi. Je n'entends plus les enfants qui jouaient un peu plus loin, ni les réprimandes de papa qui me répétaient de ne pas trop m'éloigner. Je suis bien, ici. Je suis chez moi. Mes bras s'agitent un peu. J'avance dans l'étendue glacée pour sentir le courant sur ma peau. Ma mer me sourit, m'étreint en me remerciant de l'accepter et de l'aimer. Je ne peux pas parler, mais ma bouche lui mime mon amour. Puis, quand l'air en vient à me manquer et que je dois la quitter, je remonte à la surface.
Je regarde encore un peu ma mer. D'égal à égal, de mère à enfant. Je lui souris, me mets sur le dos pour profiter de ses doigts sur mon épiderme.
Si la mer pouvait m'emporter dans ses flots et me bercer ainsi pour le reste de ma vie, je la laisserais. Je fonderais dans ses bras, grandirais dans sa houle et embrasserais son écume. Je vibrerais au rythme de ses marées, dormirais sur la douce mélodie des galets qui s'entrechoquent à l'arrivée d'une nouvelle vague et accueillerais la morsure du froid avec un sourire apaisé. J'écouterais la brise me murmurer le chant des sirènes, apprécierais la beauté des couchers de soleil éternels et fermerais les yeux pour imprimer sa beauté dans mon esprit à tout jamais. Je goûterais au sel en me léchant les lèvres, caresserais les coquillages en saluant leur dernier habitant et nagerais dans ses abysses pour y apporter de la lumière. J'aimerais chaque poisson et chaque fleur fanée, protégerais tous les êtres qui la connaissent de la dureté des tempêtes et adoucirais le ciel en le touchant du bout de mes doigts engourdis par le froid.
Si la mer avait pu m'enfanter, je serais née sous la forme d'une vague inépuisable et indestructible, courant sur les flots pour épouser tous les rochers cabossés et leur délivrer cet amour qui danse sur l'eau.
Si la mer avait pu être ma mère, je me serais glissé chaque soir dans ses bras pour goûter à l'amour maternel.
Mais elle ne l'est pas. Alors je profite tant que je suis là.
Juste une fois.
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Employée chez Apothic'Herbes depuis juillet 2051 - couleur #727955 - fiche