Je vois la vie en Rose
Mardi 22 août 2051
11h39
Répertoire PNJ
Reducio
Honor Brando, 44 ans Reducio
Oscar Brando, 42 ans
Reducio
Claire Harper, 38 ans Reducio
Rose Tyler, 17 ans
La question de Rose atteignit enfin les oreilles de l'adolescent, qui se redressa subitement. Narcisse n'avait pas touché à son assiette depuis le début de leur repas, il n'avait pas faim. Face à lui, la jeune femme lui lançait un regard circonspect, le visage plissé. Les mots restaient bloqués dans la gorge de Narcisse, qui ne put que refermer la bouche, après avoir de nouveau essayé de parler.
"Sérieux, t'es constipé aujourd'hui ? J'pensais qu'on était cools.
— C'est... c'est cool, c'est cool, mais..."
Elle arqua un sourcil, déposant finalement sa fourchette sur le bord de son assiette. Il aurait tellement voulu la regarder dans les yeux, il voyait bien qu'elle cherchait son regard. Une grande inspiration, il posa ses mains sur la table.
"Euh... C'est... c'est juste... j'ai b'soin d'te parler d'un truc... d'un truc que j'aime pas.
— Balance."
D'une voix grave, Rose se redressa à son tour, après un instant de silence. Il avait plusieurs fois essayé de répéter ce qu'il avait à dire, comment le présenter et le chemin de ses pensées. Mais plus il essayait de s'y accrocher, plus les mots le fuyaient. Son esprit spiralait, bloquant sur les mêmes embûches, le laissant échoué et silencieux durant plusieurs secondes encore.
"Bah... tu sais, les vacances sont bientôt finies..."
Silence et immobilité, il sentit le poids sur ses épaules s'alourdir.
"Et... euh... on va bientôt reprendre les cours... j'vais... tu vas... On...
— Bon, Captain Obvious, t'as quoi à dire ?"
Comme propulsé contre un mur, Narcisse ne put que se redresser et foncer dans le tas.
"On fait quoi ? Après ?"
La jeune femme l'observa un moment, sans répondre. Faisant appel à toutes ses forces, l'adolescent la regardait sans faiblir, cherchant ses yeux, appelant ses mots de son âme. Il avait tant réfléchi à la démarche à suivre, il avait tant parlé, encore et encore, à sa famille. Quelle était la bonne solution ? Comment savoir s'il agissait comme il fallait ? Une partie de lui se refusait à demander à Rose de lui faire confiance, de ne pas poser de question et de la faire souffrir. L'idée lui avait plusieurs fois traversé l'esprit. S'il était le premier à faire le pas, si de lui-même, il lui expliquait qu'en raison de son école, il ne pouvait pas continuer de la voir. Après tout, tant qu'elle ne souffrait pas, il pourrait faire avec.
Alors pourquoi lui avait-il demandé cela ? Pourquoi ne s'en était-il pas tenu à son plan d'origine ? Il avait besoin de savoir, il avait besoin d'en parler avec Rose. Mais la jeune femme ne lui offrir qu'un regard abyssal, indéchiffrable, qui lui glaça le sang. Sa nuque picota avant qu'elle ne reprenne, le poing serré.
"Comme ça, on fait quoi ? Après quoi ?
— Bah... on...
— Non, on va rien du tout."
Un coup de massue s'abattit sur le crâne de Narcisse, qui se recroquevilla instinctivement, réduit au silence. La jeune femme face à lui avait commencé à se redresser, se levant presque, le visage rougi par l'émotion.
"C'était pas évident ? Pourquoi tu demandes un truc pareil ? Je sais très bien que ça arrive, que l'été va bientôt finir, j'ai déjà commencé à faire mes putains de cartons, et tu m'rappelles que c'est bientôt fini ?!"
Sa voix montait dans les aigus, manquant de casser sur certaines syllabes, son index était braqué sur l'adolescent contrit.
"Mais... pardon, j'voulais pas...
— Arrête ! Tu voulais rien du tout, tu sais très bien comment ça va finir, tu l'savais très bien.
— Mais non ! Je savais pas, j'te l'promets, je...
— Non mais, et puis quoi encore ? Tu crois vraiment que j'vais accepter une relation à distance où on pourra même pas s'appeler ?! Même pas un message, rien ? Tu... J'ai d'autres choses à faire, Narc. Crois pas qu't'es l'seul, j'peux très bien m'en sortir sans toi, j'vais pas m'amuser à t'attendre pendant que Môsieur fait sa putain d'école mystère où il a pas le droit à internet, prends-moi pour une conne."
Narcisse ne sentit même pas les quelques regards qui commençaient à s'agglomérer sur le couple. Les mots de Rose avaient marqué de façon indélébile son esprit.
"Mais... j'voulais...
— Tu voulais quoi, hein ?! T'es chiant, tout s'passe bien, c'était cool, et puis... tu... pourquoi t'as voulu en parler, on savait très bien tous les deux comment ça allait finir ! Tu veux quoi, c'était ça que tu voulais me dire ?
— Non... je...
— Alors quoi ?!
— J'sais même pas... on... c'qu'on a fait... on est... on était quoi ?"
Un courant d'air s'insinua entre les deux adolescents. Seule la respiration rythmée et puissante de la jeune femme perturbait le silence. Elle s'était tout à fait relevée, désormais, ses mains agrippaient la nape, ses articulations blanchies par la tension. Narcisse doutait parfois d'être encore assis, tant son regard glissait sur tout, incapable de s'arrêter sur le moindre élément qui l'entourait.
Ce ne fut qu'après avoir entendu un reniflement qui releva sans réfléchir les yeux. Rose avait les larmes aux yeux. Cette vision, plus que tous les mots qu'il avait entendu, acheva de transpercer sa poitrine d'une douleur poignante. L'idée même que par sa faute il ait pu amener son amie au bord des larmes lui était insupportable. Sans y penser, il leva doucement la main vers elle.
"Rose... j'suis désolé...
— Ouais, bah moi aussi !"
D'un geste rageur, elle s'essuya les yeux, avant de reculer sa chaise.
"Vraiment, tu m'as bien eu, avec ton p'tit jeu à la con. J'ai pas que ça à faire ! J'm'en sortais très bien avant, et j'vais rien changer de mes projets pour toi, dans tes putains de rêves !"
Totalement pris de court, l'adolescent ne put que contempler l'index accusateur que Rose brandit une ultime fois à son visage. Peut-être qu'elle parla encore après, il ne s'en rappelait pas. Il ne put que l'observer s'éloigner d'un pas vif, développant un trésor d'efforts pour lui tourner le dos et ne pas tourner un instant son visage vers lui. Même lorsqu'elle se figea à l'entrée, les épaules tremblotantes, elle ne se retourna finalement pas.
Il était incapable de comprendre ce qui venait de se passer. Que lui avait-il dit ? Que lui avait-il réellement demandé ? Il repassait ses mots dans sa tête, encore et encore, en silence, le regard rivé sur la chaise qu'occupait Rose.
Il demeura figé tant et si bien qu'un serveur, après une longue attente, eut la miséricorde de lui offrir un deuxième jus de fruit. Que Narcisse ne but pas, au demeurant.



