Qu'elle demeure OS PNJ

PNJ actif : Anastasia Farrow
précédemment
Nous ne serons pas des leur(re)s

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Qu'elle demeure
ou
la signature



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« je me suis demandé si nous n'étions pas comme ça, nous les gens de mon âge,
à écouter entre les étages l'effondrement des rêves »
Wajdi Mouawad, Tous des oiseaux


3 JUIN 2051, MATIN
DEMEURE, GODRIC'S HOLLOW,

Alyona, 21 ans,
avec Anastasia Farrow


Le bleu de mes iris a coulé sous mes yeux. J'ai l'air pâle, cernée, fatiguée et presque malade ; rompue. Mais ma robe n'a aucun pli, pensé-je en glissant une main sur ma cuisse, elle ne me trahit pas et se révèle parfaite. Parfaite dans ce que l'on en attend, dans le rôle qui est le sien. Même les robes ont des devoirs ; elles doivent se jouer des apparences.

J'ai pris rendez-vous avec Anastasia. Pas avec ma mère, pas avec la Secrétaire d'État, mais avec la femme qui tient les rênes de la famille Farrow, celle qui a de l'ambition, une poigne de fer et un visage de glace, celle qui me blesse et que j'apprends doucement à dissocier des autres. Ce ne sera qu'elle et moi. Mon père n'est pas encore rentré de l'Académie, il travaille, et se montre de toute manière peu soucieux de ce que nous allons aborder. Parfois, comme lors de notre entrevue l'année dernière, il porte l'habit du chef de famille ; mais cela ne lui en donne pas l'autorité. Je l'ai appris, comme j'ai appris beaucoup depuis ma visite chez mon grand-oncle. Réfléchir, cela ne s'arrête jamais : la nuit, le jour, en travaillant ; quand on vit seule et qu'on passe la majorité de notre temps avec des plantes, il y a toujours de quoi penser. Alors je me suis attelée à cette tâche avec douleur, résignée à grimper ces pentes escarpées, à poser mes mains sur les pics saillants en acceptant qu'ils me blessent.
J'ai appris à retirer les masques, à affronter la vérité que Conor m'a exposée. J'ai d'abord lavé mon cœur de ses attaches, j'ai tenté d'observer les rôles et les liens dans ce qu'ils ont de plus évident, j'ai détaché ma mère du visage d'Anastasia, et les responsabilités de ma famille des regards de ceux avec qui je partage mon sang et ma vie, que j'aime et qui m'aiment. Et que dire, une fois ce fait accompli ? Qu'ils peuvent me manipuler, me faire à leur image ? Qu'ils veulent m'adapter à leur moule ? Et que je le sais depuis longtemps ? Que faire, dans ce cas ? Que désiré-je ? Qu'accepterai-je ?

Je ne veux qu'un peu de liberté. De l'espace pour penser, vivre, me mouvoir et m'occuper comme je l'entends. Ce qu'ils souhaitent faire de moi, ce que je dois leur laisser... Je ne sais pas, ni ce que je suis prête à leur accorder, ni la place que je veux prendre dans cette histoire ; je ne sais que ce dont j'ai besoin. Leurs mains tirent sur ma joue et je ne dis rien ; leur pouce s'enfonce dans mon épaule et je ne dis rien ; leur paume écrase ma cuisse et je ne dis rien ; je serai leur poupée de chiffon.
Ou pas. Je l'étais, je le suis, mais je pourrais être autre chose.
Je veux me laisser une place, me creuser une plaine rien qu'à moi, dans laquelle ils ne pourront pas me rejoindre. Je veux une clairière dans laquelle me découvrir, loin de leurs ombres, avec simplement le soleil sur ma peau, ma vérité et ses grands yeux.

Je veux.
J'aurai.

Je traverse le couloir et frappe à la porte du bureau d'Anastasia. Il ne me faut attendre que quelques secondes avant que celle-ci s'ouvre, m'invitant à entrer.

Qu'est-ce qui frappera en premier ses pupilles ? Mon teint cireux ? Ma robe élégante ? Les cernes sous mes yeux ? Ou mon regard qui ne cille pas ? Rien, peut-être, puisque nous ne nous connaissons plus vraiment. Ma mère, qui n'est même pas venue me voir en Irlande, qui n'a fait que s'agacer du retard que notre inscription au registre prenait, qui me pressait d'agir entre deux phrases qui se souciaient de ma santé, de mon épanouissement, ma mère qui me fait mal et m'effrite comme un poison. Ma peau se détache, elle m'observe de l'autre côté de son bureau, elle m'observe en fronçant les sourcils, inquiète. Elle me sourit aussi. Nous ne nous sommes pas vues depuis des mois. Elle me ronge plus que la nuit, et je me laisse dévorer.

« Viens ! » s'exclame-t-elle, amusée. « Ne reste pas figée dans l'entrée. »

Je m'approche décidée, revendicative, pure dans ma résolution, et pourtant ma pensée glisse et j'en viens à songer, à songer que
plus vite ce sera passé...
comme s'il était question de rapidité, d'efficacité, de retirer la main appuyée sur la plaque brûlante avant qu'elle n'y reste accrochée,
plus vite ce sera fait...
car c'est une douleur qui me frappe de plein fouet et à laquelle je ne sais pas comment faire face, face à laquelle j'ai l'impression de ne pouvoir que fuir,
plus vite nous n'en parlerons plus
et la femme en moi pleure.

J'avance avec un sourire contrit.

« Pardon », articulé-je.

Déjà elle a posé sa main sur moi et je me dissous.

Il y a un fauteuil face au sien et c'est sur lui que je m'installe sagement. Ai-je pris rendez-vous ou ai-je été convoquée ? Redresse-toi, Alyona ! La tête haute, le menton vers l'avant, le regard droit dans le sien, fier, provoquant, sûr. Qu'elle s'étonne. Pourquoi oublies-tu si vite tes résolutions ? Celles qui t'ont coûté le sommeil ?

Je pose mes doigts sur la table. Non, je ne resterai pas cachée.

« Je viens donner mon accord, et finaliser avec toi l'inscription.
Et signer, précise-t-elle, c'est ta signature qu'il me faut.
Et signer, oui. »

Ses doigts fins s'activent, ouvrent des dossiers et tirent à elle des feuilles. Elle avait déjà tout préparé, pensé-je sans surprise, elle n'attendait que moi. Sûrement que notre dossier sera traité rapidement. C'est une Secrétaire d'État. Est-ce que cela changera des choses, pour elle ? Est-ce qu'elle sera vue différemment ? Davantage respectée ? Son nom aussi sera transmis à travers moi. Elle joue beaucoup, pour gagner tout autant. C'et l'œuvre de sa vie. Que lui restera-t-il après, à désirer ? Quelles sont ses prochaines ambitions ? Que voudra-t-elle que je fasse ? Non, non, je ne me laisserai pas faire ! J'ai de l'ambition, moi aussi. D'abord, celle de m'accorder plus d'estime. Je veux être autre chose que la fille Farrow, je veux me construire, me tracer un chemin entre les arbres. N'en ai-je pas le droit ?

Anastasia relit les quelques lignes rédigées plusieurs semaines avant à la plume, et sous lesquelles sont déjà tracées sa signature et celle de John, avant de retourner le papier pour me le tendre. Son index indique.

« Il te suffit de signer à côté, et après ce sera tout pour toi. J'ai déjà préparé les autres documents, j'irai les porter dans la semaine à mon collègue. Ce n'est pas grand-chose, tu vois, il n'y a rien à en redouter. »

Elle me tend une plume et me laisse faire. Ses ongles sont vernis de vert, d'une nuance qui s'accorde à ma robe. Comme c'est étrange.

J'attrape la plume et

J'ai l'impression de m'engager dans un terrain obscur, je n'ai aucune idée de ce qui m'y attend, si ce n'est que je pourrais y sacrifier mon bonheur, que cela pourrait se révéler contraint, malheureux, que je vends mes rêves contre une poignée de reconnaissance parce que je le dois à ma famille, c'est mon devoir, c'est la dette qui va avec le prestige de mon nom. Même si je voudrais autre chose. J'abandonne les images qui pouvaient se former dans mon cœur, je renonce à certaines voies, je détruis et j'encombre les passages de ma rage et de ma résignation pour ne plus jamais pouvoir y entrer. J'y ai longtemps réfléchi, c'est vrai, je me suis résignée ; et pourtant cela me fait mal, dans cette fraction de seconde durant laquelle ma main attrape la plume et la presse sur le parchemin, quelque chose en moi casse, et je me dis qu'il s'agit sûrement d'une force que j'étouffe dans son œuf. Je me laisse brider. Je me laisse façonner.

Mais non, non, ce n'est pas ce que j'avais prévu. Il y avait une autre voie devant laquelle j'ai failli passer sans m'arrêter, mais désormais je m'y engouffre avec folie. Mon regard et ma tête se lèvent, je plonge dans les iris froids de ma mère, et je frappe avec toute ma valeur.

« Avant j'aimerais... J'aimerais qu'on m'accorde quelque chose. »

Elle hausse les sourcils. La flèche part, touche sa cible : surprise.

« C'est-à-dire ? Si tu as besoin de quoi que ce soit, si on peut faire quelque chose pour toi... Tu sais qu'on ne te laissera pas tomber, peu importe si tu signes ou non. »

Peu importe, oui, peu importe... Elle a peur que je ne signe pas ! Alors je dresse le menton, regard d'épines.

Et je dirai je veux, je veux, je veux devant son visage disloqué.

« J'aimerais en échange la garanti que vous me laissiez vivre en Irlande, comme je le souhaite. Je veux pouvoir être libre d'être là où je veux, de faire ce que je veux. Et je veux ne plus être obligée de me présenter aux réceptions. »

Anastasia Farrow est presque décontenancée. Un instant son masque frissonne, puis son visage reprend ses traits de marbre. Aurais-je touché à quelque chose ?
Elle croise les mains, très sérieuse, trop sérieuse, et je me sens presque comme une enfant qui réclame pour la première fois, et que sa mère regarde avec gravité, tout en sachant que cela reste une enfant, et qu'elle fait des caprices.

Sa faute est peut-être là : elle voit en moi sa fille alors que je ne suis pas que cela. Moi aussi, je peux avoir d'autres visages.

« Tu sais qu'il y a des limites, que notre nom demande un comportement exemplaire.
Je sais. Vous n'entendrez rien de mal sur moi ou sur les Farrow à cause de moi. »

Elle hoche la tête. Bien, je comprends ; c'est important.
Puis un sourire lui glisse sur les lèvres. Ça y est, elle place sur mes traits le masque d'enfant, et son sérieux se dissout.

« Et les réceptions te dérangent tant que ça ? »

Son ton est amusé, il dit que je suis difficile, que je me renfrogne pour un rien, qu'après tout ce n'est pas grand chose, ce ne sont que quelques soirées. Et peut-être qu'elle a raison, peut-être que je me montre butée, gâtée, ridicule. Mais non, non ! Ce n'est pas ce que je suis. Elle se trompe, car la résolution m'habite. Je ne suis plus une enfant, je sais ce que je veux.

« Je veux... plus de libertés. »

La tête haute, Alyona, la tête haute.
Ta parole a du poids, tu n'es pas réduite.

« Mais nous ne t'avons jamais enfermée. T'es-tu parfois sentie à l'étroit ? N'es-tu pas heureuse avec nous ? »

Il y a de la tristesse dans sa voix, et une inquiétude sincère qui me prend au dépourvu. Elle me ronge.
J'ouvre la bouche et la ferme, ne sachant que répondre.

Ma mère pose sa main sur la mienne.

« Je te prie de me pardonner si c'est ainsi que tu t'es sentie. Je ne veux pas que notre amour te fasse te sentir prisonnière. »

Je balbutie. Leur amour ? Leur amour ? Pourquoi me parle-t-elle de leur amour ? Pourquoi jongler entre ses visages, changer de traits en un clignement d'œil ? Ma mère... qui s'excuse. Et je voudrais tout lui pardonner, parce que moi aussi je l'aime, et je voudrais que tout soit comme avant, que ce soit simple, sans douleur, sans grandes questions qui tracent des sillons entre nous ; sa main sur la mienne, ses peintures dans ma chambre, son regard attendri. Maman. Comment pourrais-je être prisonnière dans tes bras ? Me sentir à l'étroit près de toi ? Et ce pardon, ce pardon ! C'est la première fois qu'elle me demande pardon. Parce qu'elle se soucie vraiment de moi, et peut-être que je me trompe quand je lui attribue des visages différents, peut-être qu'il n'y a sous ces cheveux roux que ma mère qui m'aime, qui ne me veut pas de mal, et qui souffre aussi de m'obliger. Ma mère qui m'aime. Qui m'attendrit.
Mais non. Non, non, non.
Je balbutie et me reconstitue.

« Ce n'est pas... » Je pince mes lèvres et m'accroche à ma résolution de peur de la voir glisser. Il n'y a que ça dans ma paume, que ça dans mon horizon. Tout le reste est factice. Et ma douleur ? Elle voudrait me faire croire qu'elle n'en est pas responsable ?

Accroche-toi, Alyona ! Par Merlin ! Les mains tremblent mais rien ne se fragilise, car moi aussi je suis forte, moi aussi je peux réussir à obtenir ce que je veux. Ma mère me le doit bien, si toutefois elle m'aime vraiment.

« Alors vous m'accordez ce que je demande ? » lancé-je dans un souffle.

Je persiste parce que c'est tout ce que j'ai, et Anastasia me sourit tendrement, provoquant sur ma peau une onde de frissons.

« Mais oui, si c'est ce dont tu as besoin. »

La bouche sèche, le cœur qui manque un battement, je relâche toute la pression que je m'étais imposée et hoche la tête comme un enfant.


et je signe.


f i n

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht