Laisse encore ta trace
Avec Marshall Rose.
Camden, été 2051.
Je n'entendrai plus les baguettes qui frappent le métal et le boum-boum entêtant de la grosse caisse. Je n'entendrai plus les vibrations des aiguilles qui se plantent dans la peau des clients de Marshall, ni les gémissements de douleur des bonhommes tout en muscles qui se prennent pour des gros durs mais qui pleurent un peu quand on passe à l'ombrage. Je ne me sentirai plus coincée dans ces escaliers trop étroits et je ne maudirai plus le fichu architecte incompétent de cet appartement biscornu qui a eu l'idée farfelue de placer la cuisine au dernier étage. Je ne mentirai plus chaque jour qui passe en regardant droit dans les yeux cet homme qui m'a hébergée pour trois sous pendant si longtemps, même après que j'aie arrêté de l'aider avec ses clients. Je ne ferai plus semblant d'apprécier les soirées séries avec Marshall, je ne me forcerai plus non plus à les détester parce qu'il me semble que je devrais les détester.
Je n'oscillerai plus entre celle que je suis, celle que je parais, celle que je pensais être, celle que je veux devenir. C'est pour cela que je quitte Camden. Dans les yeux d'Aelle, je ne me pose plus toutes ces questions-là. D'ici quelques jours, je m'en irai vivre avec elle à Tillyhouse. Mes valises sont déjà prêtes. Dans la chambre qui ne fut jamais vraiment la mienne, plus rien ne traîne. Il n'y a plus de trace d'Yshre : ses dessins, ses vêtements, ses engins de moldue. Il n'y a plus de trace de Kristen non plus. Nous ne sommes déjà plus que des invitées par ici, attendant le jour du grand départ.
Et ce soir, c'est notre dernier soir ensemble. On ne l'a pas vu venir, pourtant on connaissait la date depuis un moment, déjà. Mais voilà, on n'y pense pas, jusqu'au jour fatidique où on se dit : tiens, demain, ce sera fini. Je ne peux pas dire que cela m'indiffère. Marshall était un bon garçon, respectueux, et tout. Il m'a toujours vue comme une petite sœur un peu bizarre, et moi je l'ai toujours vu comme un brave jeune homme qui rend service de bon cœur, sans rien attendre en retour. Du genre qu'on ne croise pas souvent. J'allais le quitter pour retrouver une fille morose, colérique, qui voyait ses relations comme des transactions qui doivent toujours tourner en sa faveur. Quelqu'un qui ne donne pas grand-chose et qui prend tout. Je devais bel et bien être folle.
« Tu vas m'manquer, tu sais ? C'était marrant, de vivre avec un détraqueur. Ça allait bien avec l'ambiance du shop, dit Marshall en enroulant ses spaghettis autour de sa fourchette. »
Marshall m'avait demandé ce que je voulais manger, pour notre dernier soir. Il était prêt à sortir le grand jeu et m'avait suggéré quelques menus : filet de Saint Pierre et ses petits légumes, s'il vous plaît, risotto aux champignons et à l'huile de truffe, et toutes sortes de plats qu'il pensait devoir plaire à la personnalité que j'affichais désormais le plus souvent. Il m'avait même proposé d'aller dans un restaurant chic. Mais je voulais qu'il me prépare ses spaghettis bolognaise, parce que par Morgane, c'était un vrai virtuose de la sauce tomate.
Il avait bien remarqué que je ne portais plus de gros sweatshirts ni de baskets, désormais. J'avais une gamme de chemises allant du gris foncé au noir de matières variées et quatre paires de mocassins noirs, mais je vous assure qu'il y avait un intérêt ! Certains étaient plus épais ou plus souples, avec ou sans plateforme, avec ou sans boucle, selon les occasions et la météo. Enfin bref, je n'étais plus celle qui mangeait des burgers avec les doigts en s'en mettant partout, bien sûr. Au-delà de mon style vestimentaire, c'était toute mon attitude qui variait. Yshre se faisait de plus en plus discrète, mais il était possible qu'elle intervienne de temps en temps, sans prévenir. Et j'avais trop vite arrêté de jouer le rôle de la jeune adulte rebelle et cool lorsque je me sentais Kristen, car c'était plus bizarre qu'autre chose et absolument pas naturel. Marshall ne commentait pas les variations de mon identité. Il observait et ne jugeait pas. Je crois qu'il nous aimait toutes les deux, d'une certaine façon. Il s'adaptait, comme s'il avait vécu avec deux cousines qui partageaient le même corps. Il se raccrochait surtout à ce que nous partagions, Yshre et moi : notamment notre goût pour l'art et les choses étranges qui ne plaisent d'habitude pas à grand-monde.
Il m'avait donné quelques astuces sur la magie, et je m'agaçais de penser qu'un jour, j'avais été sa professeure, et peut-être bien qu'il me donnait des conseils que je lui avais moi-même donnés à l'époque. Alors, je m'énervais, je le plantais là sans rien dire, froide comme la glace, et j'allais appliquer ses conseils toute seule dans mon coin, en secret.
En somme, j'avais été plutôt bien, ici, à Camden, avec Marshall. Mais c'en était assez. En plus de risquer de perdre ma personnalité, je ne voulais plus dépendre de lui. J'étais Kristen Loewy, par Morgane, j'avais déjà trop longtemps vécu au crochet d'un brave garçon probablement trop gentil pour son propre bien.
Je m'aide de mon couteau pour enrouler mes spaghettis autour de ma fourchette. L'idée n'est pas de m'éclabousser de sauce tomate en aspirant mes pâtes, cela aurait été fort peu élégant.
« Tu peux toujours te faire tatouer un détraqueur sur le coude. Si je te manque trop, tu n'auras qu'à le regarder. Tu travailleras ta souplesse, au passage, et nous serons quittes. J'ai des traces de toi sur mes deux bras, après tout, et je fourre ma fourchette dans ma bouche avec un regard mutin. »
Marshall pouffe.
« C'est pas bête, le tatouage de détraqueur, en hommage à notre cohabitation. Peut-être pas sur le coude, cela dit. De toute façon, il ne me reste plus beaucoup de place sur les bras. Sur la fesse, en revanche... »
Je pose ma fourchette et penche la tête sur le côté, l'air de dire : arrête tes bêtises.
« J'plaisante. Pour l'emplacement et pour le motif. Mais tu sais, tu m'as marqué. J'ai vraiment envie de clore ce chapitre en l'encrant dans ma peau, d'une manière ou d'une autre. Je vais y réfléchir sérieusement. »
Je le regarde droit dans les yeux et puis je détourne le regard sur mon assiette de spaghettis. Je veux bien croire que je l'aie marqué. Mais je ne sais pas du tout quoi répondre à cela. Tu m'as marqué aussi ? Malgré toute la gentillesse de Marshall, cela sonne trop faux, parce que j'ai passé tout mon temps à profiter de lui et lui mentir. Dans le fond, il ne me connaît pas. Il ne sait pas qui je suis. Il m'a marquée parce qu'il existe peu d'hommes comme lui, mais il y a des choses dans mon existence, des êtres aussi, qui m'ont encore plus marquée que cela. J'ai apprécié ta compagnie ? Ce ne serait pas faux, mais cela me semble insuffisant. Si c'est pour dire ça, autant se taire. Alors c'est ce que je fais. Je me tais. Et quand le silence devient trop long, je me permets de dévier légèrement le sujet.
« Mh. Et pour clore ce chapitre, tu me tatouerais une dernière fois ? Jamais deux sans trois, dit-on. »
Pour être honnête, je n'aimais pas spécialement les tatouages qu'Yshre avait choisis d'encrer sur ce corps. Ce n'est pas que je détestais les tatouages, simplement, dans le meilleur des cas, j'éprouvais à leur égard pas mal d'indifférence. Mais au fil de mes discussions avec Marshall, j'avais fini par comprendre leur intérêt - car c'est ce qu'il me fallait pour les apprécier davantage. Finalement, le serpent sur mon bras droit me représentait bien. Le monstre de Frankenstein et la phrase "doomed to live*" sur mon avant bras gauche aussi. Je me demandais même si, du fond de ma cage de ténèbres, je n'avais pas soufflé ces idées à Yshre, avant même d'en avoir conscience. Et finalement, ces traces encrées sur ma peau étaient aussi un moyen de faire mien ce corps étranger.
J'avais toujours du mal à croire que nous ne faisions qu'un, Yshre et moi. Il était finalement plus confortable de penser que nous étions deux personnalités distinctes à partager un même corps, plutôt qu'une identité unique mais totalement fragmentée. Alors, je préférais dire elle et moi, plutôt que moi quand je suis vraiment moi et moi quand je déraille et que je me déteste tellement que je m'extrais de mon propre corps pour cesser d'exister quelques instants et épargner le monde de ma présence néfaste.
« Toujours partant pour écorcher la peau de mes amis, tu sais bien. Tu voudrais quoi ? »
Amis. Ce mot ne me fait même plus tiquer. Je sais qu'il nous considère comme des amis. Je l'ai intégré. Je crois que je peux le qualifier ainsi, moi aussi, même si cela ravive ma culpabilité et me donne l'impression d'être la plus grande menteuse de l'histoire. En général, on connaît le prénom de ses amis.
Je le défie du regard.
« Décide. Je te laisse carte blanche. Je me sens l'âme d'aider un artiste à exprimer sa créativité, ce soir. Vois comme je suis charitable. »
La vérité, c'est que je veux savoir ce qu'il a capté de moi, depuis tout ce temps. Si je le laisse faire, qu'exprimera-t-il ? Marshall ne serait pas du genre à me tatouer le portrait du roi sous le pied, juste parce que c'est tellement anarchiste et parce que mon ego est tellement immense que je veux pouvoir passer ma vie à marcher sur la monarchie, littéralement. Oh, je ne dis pas que j'aurais profondément détesté le symbole ! Mais j'ose croire que Marshall a compris que j'étais un peu plus raffinée que cela.
« Ce soir ? Tu veux dire, là, maintenant ? »
Je lui offre un petit sourire en coin.
« Ah, finis tes pâtes d'abord. Le tatouage à la sauce tomate, ça me semble un peu risqué. »
Je termine tranquillement mon assiette tandis qu'il engloutit la sienne, trop impatient de se mettre au travail. Il finit quelques minutes avant moi, se lève brusquement et me lance :
« Je te laisse la vaisselle, je vais préparer le matos !
- N'est-ce pas un dîner en mon honneur ? Je vous ai connu plus gentlem... »
Il a déjà filé. Au bruit, je comprends qu'il a loupé une marche et qu'il a failli rouler jusqu'en bas des escaliers. Je n'aurais pas aimé qu'il connaisse une si triste fin.
En quelques coups de baguette, j'ai lavé la vaisselle, séché le tout et rangé assiettes, couverts, verres et casserole dans les placards. Après une hésitation, je ressors les deux verres à pied que je viens de laver. Il nous reste un petit fond de vin, ce serait bête de gâcher et de toute façon, ça ne se garde pas une fois que c'est ouvert. Trinquons donc une dernière fois.
Je descends les escaliers prudemment, les deux verres remplis. Marshall a déjà tout installé. Il a réalisé quelques croquis qu'il cache de ses mains sitôt qu'il me voit arriver.
« C'est une surprise ! s'exclame-t-il. »
Je hoche la tête et pose nos verres sur le comptoir. Il a allumé son enceinte et a lancé sa playlist préférée. En ce moment, j'écoute Mother de Danzig. Cela me semble assez cocasse. On trinque et Marshall m'invite à aller m'installer sur le fauteuil.
« Ce sera un tatouage magique, en mouvement. Deux tatouages immobiles pour toi, c'est déjà trop, ça ne va pas, déclare-t-il.
- En effet. J'ai droit à un indice ? Où vas-tu planter tes aiguilles ? »
Il s'affaire à accrocher des pinces dans mes cheveux et me rase les petits cheveux du cou.
« Là. »
Il pose le rasoir plus loin, prépare ma peau et ramène la machine près de lui.
« Si tu veux tout savoir, j'ai pensé à un A avec le signe de l'infini. Ce serait parfait, non ? »
Je me redresse brutalement, prête à m'enfuir, et je lui lance un regard mi terrifié, mi meurtrier. Et puis, je remarque le sourire naissant sur ses lèvres. Enfin, il s'esclaffe.
« Oh, si tu voyais la tronche que tu tires ! T'inquiète, va, je tiens à ma vie et à ma réputation.
- Je jure que tu mourrais dans d'atroces souffrances. Puis, je te ramènerai à la vie et je te tuerai une deuxième fois.
- Ma parole, le pire, c'est que j'y crois un peu. Allez, tiens-toi droite, tourne-toi par là et penche la tête, que je puisse voir ce que je fais. »
Je suis ses instructions et lui offre ma nuque. Je jure, par Morgane, que si je me retrouve avec un A et le signe de l'infini tatoué à jamais sur ma peau, je le tue deux fois puis je m'en vais m'auto-décapiter pour que jamais on n'associe un tel tatouage à mon visage.
« Pas de stencil ? réalisai-je soudain.
- Pas besoin. Un A et le signe de l'infini, c'est facile... dit-il en approchant son aiguille de ma nuque.
- Par Morgane, avez-vous songé à vous inscrire à l'académie des petits rigolos, Monsieur Rose ? Vous avez du talent, ironisai-je.
- N'est-ce pas ? Allez, on ne bouge plus. »
Et le plaisantin devient le professionnel, tout concentré sur sa tâche. Je serre un peu les dents de temps en temps mais je suis assez résistante à la douleur et Marshall a toujours été du genre à y aller doucement. Je me concentre sur la musique sur l'enceinte et la sensation de l'aiguille qui pénètre ma peau, puis je ferme les yeux. J'essaie de deviner les formes qu'il trace, de visualiser le mouvement des traits, mais je n'y comprends pas grand chose et dans mon esprit, je ne suis capable que de visualiser un gros gribouillis. Ce qui est certain, c'est que la pièce est assez grosse : elle part du haut de la clavicule et remonte jusque derrière l'oreille. Hypnotisée par les sensations et les paupières closes, je suis à deux doigts de m'endormir. Puis, je sens que Marshall passe aux ombrages car l'aiguille change, il n'y en a plus une seule, mais plusieurs, toutes petites, et on me gratte frénétiquement la peau.
Pendant un instant, j'ai une montée de stress. Je sais bien qu'il ne me tatouerait pas n'importe quoi et que cette histoire de A et symbole de l'infini n'était qu'une plaisanterie. Mais je prends tout de même conscience que j'ai laissé quelqu'un encrer un motif sur ma peau à vie, sans savoir de quoi il s'agissait. Et si j'avais commis une énorme erreur de jugement ? Et s'il était en train de dessiner une quéquette sur mon cou ? Par Morgane. Je panique un peu, mon rythme cardiaque s'accélère et Marshall s'arrête. Il sent que cela ne va pas, car c'est le genre de type qui sent ces choses-là.
« J'ai presque fini. Tu veux voir ce que ça donne ?
- Oui. »
À l'aide d'un miroir, il me montre le fruit de son travail.
« Il manque quelques détails par là, et je dois fixer l'enchantement pour le mouvement, indique-t-il, mais tu as l'idée. »
Le tatouage représente deux visages décomposés qui s'opposent et regardent dans deux directions différentes. L'un semble fait de porcelaine blanche et regarde vers l'arrière, tandis qu'un autre, noir comme un ciel nocturne, regarde dans l'autre direction, vers l'avant. Des racines organiques noires et blanches se tordent, s'emmêlent et séparent les deux visages. Je sens mon cœur se tordre dans ma poitrine et me remonter dans la gorge.
« Tu aimes ? s'inquiète-t-il.
- Mh, fais-je, incapable de m'exprimer. »
Je hoche la tête pour le rassurer sur son œuvre.
« Allez, continue. »
Un jour, Marshall m'avait dit : tu sais, c'est le boulot des artistes, de voir. Il n'était pas toujours si énigmatique et je n'avais pas creusé plus loin, de crainte, sans doute, qu'il me révèle ce qu'il avait vu.
Après quelques minutes de travail supplémentaires, mon nouveau tatouage est terminé. Les racines s'animent en s'entremêlant, se serrent et se desserrent, les visages prennent plus ou moins le pas l'un sur l'autre. Je l'observe longtemps, le cou tordu vers le miroir dans une position étrange et peu agréable. Et je ne dis rien, hypnotisée par le mouvement lent des lignes encrées sur ma peau.
« Un jour, j'aimerais savoir qui se cache derrière le masque, déclare Marshall. »
Sans animosité. Sans rancune. Exprimant juste un espoir, comme ça, l'air de dire : un jour peut-être me diras-tu la vérité. Mais si tu ne le fais pas, ce n'est pas grave, je ne t'en voudrais pas.
Une fois de plus, je me demande pourquoi je laisse un homme si admirable pour aller me fourrer avec ma jeune tempête. Et la culpabilité me frappe, comme elle le fait si souvent, depuis toujours. Peut-être pourrais-je lui dire, tout simplement ?
En vérité, je m'appelle Kristen Loewy, tu sais, j'ai été ta prof à Poudlard, je ne m'en souviens pas parce que j'ai des problèmes de mémoire, en fait je suis morte et je suis revenue à la vie dans un autre corps ; me demande pas, c'est sans doute parce que je suis une mage noire qui joue avec la vie et la mort et comme tu peux le constater, y a quelques couacs avec mon identité maintenant, enfin le répète pas, bien sûr, je finirais sûrement à Azkaban pour le restant de mes jours, voire pire, peut-être que le Conseil des Sorciers m'enfermera dans un labo pour faire des expériences sur moi, enfin bref, c'est pour ça que je ne t'ai rien dit, mais sans rancune, hein ? Allez, à plus et merci pour le tatouage et pour le reste aussi !
Bien sûr que non.
« Un jour, oui. Vivez dans l'attente du jour où je vous révèlerai mes secrets, Monsieur Rose. N'osez pas mourir avant. »
Je lui adresse un sourire moqueur, je plisse les paupières, je rattrape mon verre de vin et je le lève vers lui, trinquant au jour où il connaîtra mon nom.
J'arbore un autre masque et j'ai envie de crier, de m'effondrer, de renaître, entière, sans me cacher, sans mentir, et tant pis pour le reste.
Salut, Marshall, toi aussi tu vas me manquer.
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*condamné(e) à vivre
@Aelle Bristyle et @Gabryel Fleurdelys pour la mention du tatouage A infini