Promis, seuls les flocons en seront témoins
24 décembre 2050
Domaine Bristyle — Worcestershire
21 ans
La baie vitrée coulisse derrière moi. Je ferme les yeux, fatiguée d'avance par les questions que me posera mon père.
Cette année pourtant, tout se passe un peu mieux que les années précédentes. Peut-être parce que Mackenzie est là et qu'elle occupe tous les regards, toutes les discussions. Mais peut-être aussi que les vieilles rancœurs se sont juste apaisées. Zakary a réussi à m'adresser la parole sans me faire des reproches. Natanaël a arrêté de me lancer des regards noirs à tout va. Et j'ai même eu une discussion civilisée avec ma mère, c'est dire. La dispute a été frôlée quand Aodren m'a questionné sur la mystérieuse nouvelle employée de notre père — tout le monde sait (ou croit savoir) qu'elle est mon amie. Ils ont voulu en savoir davantage sur elle. « Te braque pas, je veux juste savoir où tu l'as rencontrée, c'est un crime, peut-être ? » a soupiré Aodren. J'ai soupiré moi aussi. Je ne pouvais pas leur dire que je l'ai rencontrée à Poudlard, ni même que je ne l'ai pas à proprement rencontrée, qu'on s'est seulement retrouvées. J'ai pris sur moi pour sortir un honteux bobard. Merlin seul sait, pourtant, combien je déteste mentir. Le mensonge n'a pas le moindre intérêt, que les choses soient dites même quand elles blessent ! Mais là, je n'ai pas eu le choix. J'ai dit qu'elle était à l'AESM également. Je suis presque sûre que Kristen a donné une autre explication à mon père quand elle a commencé à travailler avec, je l'ai vu dans les yeux de ce dernier. Il m'a longuement regardé de l'autre côté de la table sans dire un mot.
Après ça, mes frères ont cessé de me questionner. Nous avons parlé du travail de Zakary, de celui d'Aodren qui le passionne, des histoires de l'hôpital qui ne concernent que maman et Natanaël, et bien sûr de la petite vie ennuyante de Mackenzie Bristyle. La gamine était installée entre son père et le plus âgé de ses oncles. Zakary n'avait cesse de lui faire des chatouilles et de la faire exploser de rire en agitant sa tête dans tous les sens. Ça faisait sourire tout le monde, même maman. Je ne comprends pas pourquoi les gens sourient en voyant rire une enfant. Je me suis retenue de soupirer une troisième fois face à ce spectacle quand Narym m'a regardé en fronçant les sourcils.
Les repas de Noël chez nous font toujours du bruit. Il y a de la musique, des discussions dans tous les sens, on fait éclater des crackers, on danse, on boit, on rit. Enfin, je dis "on", mais c'est "ils". Moi, je pensais à mon projet personnel de l'AESM. Je pensais à mes sortilèges, à mes recherches, à Kristen, à tout ce qui n'était pas là. Chaque pause loin du tumulte du salon était une aubaine. Heureusement que je fume : cela me donne une occasion de sortir.
Je recrache la fumée vers le ciel noir ponctué d'étoiles. La porte coulissante se referme derrière moi. Mais au lieu de la voix calme de mon père, c'est un cri aiguë qui résonne dans mes oreilles. Je me décale en grimaçant pour laisser passer une Mackenzie ivre de joie qui court dans la neige. Ce n'était pas mon père, finalement. Narym me sourit quand je lève la tête vers lui.
« Je peux m'installer près de toi ? »
Je suis assise contre le rebord de la fenêtre. Ma tête est lourde à cause de l'alcool ; mes pensées sont diluées. Je hausse les épaules en ramenant mes yeux sur l'horizon, désormais envahie par Mackenzie qui ouvre la bouche en grand pour essayer d'attraper les flocons de neige. J'aurais préféré qu'ils ne viennent pas, qu'ils me laissent seule avec mes pensées.
« Je vais pas te dire d'aller te foutre le cul dans la neige, Narym, soupiré-je.
— Je prends ça pour un oui, » réplique-t-il.
Il s'assied à côté de moi avec un soupir d'effort. Il a passé son épais manteau en cuir. Ses cheveux retombent devant ses yeux. Il les ramène en arrière et me sourit. Je me décale pour que la fumée n'aille pas vers lui.
« Qu'est-ce qu'elle fait ? murmure-t-il en regardant sa fille. Kenny ! N'enlève pas tes gants, ma chérie !
— C'est froid ! articule-t-elle difficilement avec sa locution d'enfant en écartant les doigts pour les montrer à son père.
— Justement, trésor, remets tes moufles. Voilà, c'est mieux comme ça. »
C'est à peine si la petite l'écoute. Elle est repartie jouer dans la neige. Elle en attrape dans ses mains, la lance au-dessus de sa tête et éclate de rire quand la neige lui retombe sur la tête. Narym la regarde avec un sourire plein d'amour. Il n'avait jamais cette tête-là avant de devenir père. À croire que la parenté fait devenir idiot. Sa tête me rappelle tout à coup celle que Willis avait en regardant sa fille. Elle me revient soudainement en tête, aussi brutalement que si j'avais éternué. Willis, sa proposition idiote, ses paroles, tout ce qui s'est passé début décembre.
Je m'appuie contre la vitre, agacée d'avoir ces pensées. Je tire une taffe que je recrache sur le coté. J'ai les mains froides et les doigts gelés. Je n'ai même pas envie de fumer. Mais je n'aurais plus de raison de rester ici, si je l'éteins : le froid me forcera à rentrer. Narym reste silencieux près de moi. J'aurais préféré qu'il m'abreuve de parole inutile. Car une question me trotte dans la tête. Elle monte, elle monte, j'arrive pas à la retenir et...
« Tu te souviens de la fille que j'ai rencontrée le jour où on est sortis acheter mon cadeau d'anniversaire et boire ce coup au Chaudron Baveur ? »
Ma propre voix m'étonne. Il y a un temps de décalage entre mes pensées et mes décisions. C'est comme si je n'avais pas décidé moi-même de prendre la parole. Je mets ça sur le compte de l'alcool. Non pas que j'ai décidé d'abuser, ce soir, mais entre le champagne, la bière, les digestifs, le vin... À croire que ma bouche a décidé de parler toute seule, je n'ai même pas la force de me sentir gênée d'avoir pris la parole sans le vouloir. Juste... C'est là. Le regard de Narym pèse sur moi. Pourquoi j'ai parlé ?
« Oui, la jeune fille avec son enfant, c'est ça ?
— Ouais.
— Elle m'avait paru bien jeune. »
Lui aussi doit avoir abusé de la biéraubeurre, car il n'aurait jamais fait cette réflexion en temps normal. Un bref sourire sans joie apparait sur mes lèvres. Je joue avec le filtre de ma cigarette.
« Elle l'est. Elle a... Je sais pas. Quatorze ou quinze ans. Elle a quitté Poudlard à cause de sa grossesse. Ou pour, j'en sais rien.
— Je vois, » commente Narym.
Je ne sais pas très bien ce qu'il voit. Et je ne sais pas très bien où je vais avec cette discussion. Mais ce qui est bien avec mon frère, c'est qu'il sait comment je fonctionne. Il sait que je ne sors pas les choses facilement. Il sait qu'il doit faire la conversation jusqu'au moment où je cracherai le morceau. Je ne sais pas pourquoi je veux le cracher, ce morceau. C'est juste qu'il y a Mackenzie qui joue en face de nous, il y a mes pensées flottantes et les mots de Willis résonnent dans mon esprit : Grandir dans tes parages c'est trop te d'mander Bristyle ?!
« C'est une amie à toi ?
— Pas exactement. »
Je me tais pour pour pouvoir tirer une taffe. Ma cigarette arrive à sa fin. Ne reste plus que le filtre. Je l'écrase dans la neige, à mes pieds. Ça grésille. Une odeur de cendre remonte jusqu'à mes narines. Je dépose le mégot à mes côtés et cache mes mains dans mes poches. Je devrais sans doute rentrer, maintenant. Laisser Narym avec sa fille, repartir à ces discussions stériles avec ma famille, feindre d'être fatiguée pour aller me coucher tôt. Mais au lieu de ça, les mots sortent tout seuls de ma bouche.
« Elle m'a demandé d'être la marraine. »
Dit comme ça, ça me parait énorme. Ahurissant. C'est la première fois que je le dis à voix haute. Je n'en ai même pas parlé avec Zikomo. Être la marraine. Cette vérité flotte entre nous. Narym me regarde avec de grands yeux. Je sais qu'il n'a pas contrôlé sa surprise ; elle s'étale partout sur son visage. Je grimace et détourne les yeux vers son enfant qui rit en se laissant tomber dans la neige. Mon frère se reprend bien vite, il se racle la gorge, se passe la main dans les cheveux et...
« Je ne m'attendais pas à ça..., » avoue-t-il finalement.
Un rire sans joie secoue mes épaules.
« Moi non plus, Narym. On est même pas proches. On s'était juste croisées à Poudlard, quoi.
— Tu as dû la marquer pour qu'elle pense à toi si vous n'étiez pas proches.
— Peut-être, soufflé-je en haussant les épaules. J'en sais rien. »
Mais si, je sais. Elle me l'a dit avec beaucoup de mots et d'effort, avec des émotions dans la voix. Grandir dans tes parages c'est trop te d'mander Bristyle ?! Je me souviens parfaitement pourquoi elle m'a choisi moi. J'ai compris. C'est intégré.
Narym garde le silence un moment. Cette fois-ci, il n'essaie pas de faire la conversation pour me tirer les vers du nez. Il reste juste silencieux. Si ça avait un autre de mes frères, je me serais demandé s'ils trouvaient l'idée complètement idiote, eux aussi. Mais c'est Narym. Narym ne pensent pas comme eux.
Il finit par prendre la parole, puisque je ne le fais pas.
« Qu'est-ce que tu as dit ? »
C'est là tout le problème, hein ? Je ne lui ai pas dit non. J'en ai ressenti une honte étrange, poisseuse, envahissante, ces dernières semaines. Pourquoi n'ai-je pas dit non ? Je le sais mais je n'ai pas envie d'y penser.
« Que je réfléchirai, dis-je d'une voix neutre en regardant devant moi.
— Tu l'as fait ? » demande-t-il d'une voix douce en tournant également la tête vers sa fille.
Elle occupe notre regard, notre attention. Parler en la regardant me permet de ne pas affronter cette réalité en face, comme si j'en étais loin, comme si je ne parlais pas réellement de moi. Comme si cette affaire ne me concernait pas réellement. Mais au final, ce n'est peut-être pas la position qui aide. C'est peut-être l'alcool qui coule dans mon sang.
« Pas trop. »
Mackenzie s'allonge dans la neige. Elle fait un ange. Elle ne rigole plus. Peut-être est-elle happée par le spectacle qui s'offre à elle : la voie lactée luit avec insolence sur la toile nocturne du ciel.
Quelque chose grimpe si soudainement en moi que je ne peux pas l'arrêter. Quelque chose à mi-chemin entre le rire et le cri outré. La proposition idiote de Willis, son arrivée subit dans ma vie avec sa gamine alors que je n'ai rien demandé, moi, rien du tout ! Quelque chose qui me donne une drôle de voix quand je sors subitement à mon frère, en me tournant vers lui :
« Faut être malade pour vouloir faire de moi la marraine de son gosse ! »
Mackenzie se redresse, perturbée par l'éclat de ma voix. Narym lui sourit avec douceur. Elle se rallonge. Il se tourne vers moi avec son regard calme et sérieux.
« J'ai bien insisté pour te faire passer du temps avec ma fille, dit-il comme si ça coulait de source. Ça ne me parait pas déconnant. »
Je pousse un grognement et secoue la tête. Pourquoi personne ne veut comprendre ? Pourquoi personne ne veut comprendre que ce n'est pas mon rôle ? Que j'en ai rien à fiche de tout ça, de sa gosse, de comment elle grandit, de ce qu'elle devient, de tout, en réalité !
« Mais toi, t'en as envie ? reprend Narym avec son regard tout interrogateur.
— C'est pas la question, soupiré-je en laissant tomber ma tête contre la vitre.
— Bien sûr que c'est la question ! affirme Narym dans un rire. Laisse-la te faire confiance. Tu penses qu'elle se trompe sur ton compte ?
— Ah ça..., grogné-je en expulsant un rire par le nez. Non. Non, elle ne se trompe pas.
— Alors laisse-la te faire confiance. Et toi, contente-toi de te demander si tu en as envie ou non.
— Pourquoi j'en aurais envie ? » demandé-je tout à coup en braquant mes yeux dans les siens.
Narym me considère avec un sourire tranquille. Ça lui parait simple, à lui. Tout le monde voudrait l'avoir pour parrain. Et surtout, il voudrait sûrement être le parrain de tout le monde, vu sa facilité à y faire avec les gosses. Il hausse les épaules, fait durer un certain silence en m'observant avec attention.
« Pour beaucoup de raisons, en fait, » lâche-t-il enfin.
Il se rencogne contre la vite avec un soupir heureux. Ses yeux repartent en quête de sa fille qui s'amuse toujours dans la neige. Son regard est inquiet ; il se demande si elle a froid. Je lève les yeux vers le ciel, une petite moue sur les lèvres. Ses phrases toutes faites ne m'aident en rien. Pour beaucoup de raisons, dit-il... Ouais, beaucoup de raison. Notamment celle-là, hein ? Celle qui flotte à l'orée de mon esprit et que j'ose à peine regarder. Celle qui dit que ce ne sont pas les enfants qui abandonnent. C'est débile, vraiment idiot, vraiment très idiot.
« Prends le temps de réfléchir encore un peu, me conseille mon frère en me souriant doucement. Si tu t'engages, ce sera un rôle qui te collera à la peau toute sa vie. »
Il se redresse en poussant sur ses jambes. Il va aller rejoindre Mackenzie. Je me tords la nuque pour le suivre des yeux.
« Mais je veux pas de ce rôle ! me plains-je.
— Ce ne sont que des mots, Aelle, répond Narym en se tournant vers moi. C'est à toi de définir ce rôle, tu sais. Je vais aller m'assurer qu'elle n'a pas trop froid. » Il désigne sa fille d'un coup du menton. « Tu viens faire un gobelin des neiges avec nous ?
— Rien à battre de ton gobelin, » marmonné-je parce que ses mots ont fait mouche et qu'ils m'ont perturbé.
Narym éclate d'un rire clair et saute à pieds joints dans la neige. Il trottine jusqu'à sa fille encore allongée au sol.
« Tu vas prendre froid, petit dragon ! » s'écrit-il de sa voix de papa — celle qui est ridicule.
Il l'attrape par les aisselles, la soulève dans les airs avec un grognement d'effort. La gamine éclate de rire, les bras écartés.
Je reste là à les regarder, avec mes pensées diluées, mon cœur perdu et mes drôles d'idées dans la tête. Je peux vraiment redéfinir ce rôle ? Ce n'est pas quelque chose d'ancré, de similaire à chaque personne. Marraine n'est-il pas égal à "s'encombrer d'un marmot qui n'est en plus même pas le nôtre" ? Marraine, ce n'est pas être présent, se soucier du gosse et toutes ces conneries ? C'est à toi de définir ce rôle. C'est aussi à moi de le refuser si je ne le désire pas.
Je remercie la barrière de l'alcool d'empêcher ces pensées de m'alourdir le cœur. Je ne suis pas réellement là. Ce n'est pas moi qui vient d'avoir cette conversation avec mon frère. Je lève la tête vers le ciel. Un lourd nuage cache le spectacle des nuages. Des flocons tombent en spirales. Je me laisse happer par leur course qui n'a pas de fin.
PNJ actif : Narym Bristyle
@Élisabeth Willis, parce que ça concerne quand même beaucoup ta protégée !
Domaine Bristyle — Worcestershire
21 ans
La baie vitrée coulisse derrière moi. Je ferme les yeux, fatiguée d'avance par les questions que me posera mon père.
Cette année pourtant, tout se passe un peu mieux que les années précédentes. Peut-être parce que Mackenzie est là et qu'elle occupe tous les regards, toutes les discussions. Mais peut-être aussi que les vieilles rancœurs se sont juste apaisées. Zakary a réussi à m'adresser la parole sans me faire des reproches. Natanaël a arrêté de me lancer des regards noirs à tout va. Et j'ai même eu une discussion civilisée avec ma mère, c'est dire. La dispute a été frôlée quand Aodren m'a questionné sur la mystérieuse nouvelle employée de notre père — tout le monde sait (ou croit savoir) qu'elle est mon amie. Ils ont voulu en savoir davantage sur elle. « Te braque pas, je veux juste savoir où tu l'as rencontrée, c'est un crime, peut-être ? » a soupiré Aodren. J'ai soupiré moi aussi. Je ne pouvais pas leur dire que je l'ai rencontrée à Poudlard, ni même que je ne l'ai pas à proprement rencontrée, qu'on s'est seulement retrouvées. J'ai pris sur moi pour sortir un honteux bobard. Merlin seul sait, pourtant, combien je déteste mentir. Le mensonge n'a pas le moindre intérêt, que les choses soient dites même quand elles blessent ! Mais là, je n'ai pas eu le choix. J'ai dit qu'elle était à l'AESM également. Je suis presque sûre que Kristen a donné une autre explication à mon père quand elle a commencé à travailler avec, je l'ai vu dans les yeux de ce dernier. Il m'a longuement regardé de l'autre côté de la table sans dire un mot.
Après ça, mes frères ont cessé de me questionner. Nous avons parlé du travail de Zakary, de celui d'Aodren qui le passionne, des histoires de l'hôpital qui ne concernent que maman et Natanaël, et bien sûr de la petite vie ennuyante de Mackenzie Bristyle. La gamine était installée entre son père et le plus âgé de ses oncles. Zakary n'avait cesse de lui faire des chatouilles et de la faire exploser de rire en agitant sa tête dans tous les sens. Ça faisait sourire tout le monde, même maman. Je ne comprends pas pourquoi les gens sourient en voyant rire une enfant. Je me suis retenue de soupirer une troisième fois face à ce spectacle quand Narym m'a regardé en fronçant les sourcils.
Les repas de Noël chez nous font toujours du bruit. Il y a de la musique, des discussions dans tous les sens, on fait éclater des crackers, on danse, on boit, on rit. Enfin, je dis "on", mais c'est "ils". Moi, je pensais à mon projet personnel de l'AESM. Je pensais à mes sortilèges, à mes recherches, à Kristen, à tout ce qui n'était pas là. Chaque pause loin du tumulte du salon était une aubaine. Heureusement que je fume : cela me donne une occasion de sortir.
Je recrache la fumée vers le ciel noir ponctué d'étoiles. La porte coulissante se referme derrière moi. Mais au lieu de la voix calme de mon père, c'est un cri aiguë qui résonne dans mes oreilles. Je me décale en grimaçant pour laisser passer une Mackenzie ivre de joie qui court dans la neige. Ce n'était pas mon père, finalement. Narym me sourit quand je lève la tête vers lui.
« Je peux m'installer près de toi ? »
Je suis assise contre le rebord de la fenêtre. Ma tête est lourde à cause de l'alcool ; mes pensées sont diluées. Je hausse les épaules en ramenant mes yeux sur l'horizon, désormais envahie par Mackenzie qui ouvre la bouche en grand pour essayer d'attraper les flocons de neige. J'aurais préféré qu'ils ne viennent pas, qu'ils me laissent seule avec mes pensées.
« Je vais pas te dire d'aller te foutre le cul dans la neige, Narym, soupiré-je.
— Je prends ça pour un oui, » réplique-t-il.
Il s'assied à côté de moi avec un soupir d'effort. Il a passé son épais manteau en cuir. Ses cheveux retombent devant ses yeux. Il les ramène en arrière et me sourit. Je me décale pour que la fumée n'aille pas vers lui.
« Qu'est-ce qu'elle fait ? murmure-t-il en regardant sa fille. Kenny ! N'enlève pas tes gants, ma chérie !
— C'est froid ! articule-t-elle difficilement avec sa locution d'enfant en écartant les doigts pour les montrer à son père.
— Justement, trésor, remets tes moufles. Voilà, c'est mieux comme ça. »
C'est à peine si la petite l'écoute. Elle est repartie jouer dans la neige. Elle en attrape dans ses mains, la lance au-dessus de sa tête et éclate de rire quand la neige lui retombe sur la tête. Narym la regarde avec un sourire plein d'amour. Il n'avait jamais cette tête-là avant de devenir père. À croire que la parenté fait devenir idiot. Sa tête me rappelle tout à coup celle que Willis avait en regardant sa fille. Elle me revient soudainement en tête, aussi brutalement que si j'avais éternué. Willis, sa proposition idiote, ses paroles, tout ce qui s'est passé début décembre.
Je m'appuie contre la vitre, agacée d'avoir ces pensées. Je tire une taffe que je recrache sur le coté. J'ai les mains froides et les doigts gelés. Je n'ai même pas envie de fumer. Mais je n'aurais plus de raison de rester ici, si je l'éteins : le froid me forcera à rentrer. Narym reste silencieux près de moi. J'aurais préféré qu'il m'abreuve de parole inutile. Car une question me trotte dans la tête. Elle monte, elle monte, j'arrive pas à la retenir et...
« Tu te souviens de la fille que j'ai rencontrée le jour où on est sortis acheter mon cadeau d'anniversaire et boire ce coup au Chaudron Baveur ? »
Ma propre voix m'étonne. Il y a un temps de décalage entre mes pensées et mes décisions. C'est comme si je n'avais pas décidé moi-même de prendre la parole. Je mets ça sur le compte de l'alcool. Non pas que j'ai décidé d'abuser, ce soir, mais entre le champagne, la bière, les digestifs, le vin... À croire que ma bouche a décidé de parler toute seule, je n'ai même pas la force de me sentir gênée d'avoir pris la parole sans le vouloir. Juste... C'est là. Le regard de Narym pèse sur moi. Pourquoi j'ai parlé ?
« Oui, la jeune fille avec son enfant, c'est ça ?
— Ouais.
— Elle m'avait paru bien jeune. »
Lui aussi doit avoir abusé de la biéraubeurre, car il n'aurait jamais fait cette réflexion en temps normal. Un bref sourire sans joie apparait sur mes lèvres. Je joue avec le filtre de ma cigarette.
« Elle l'est. Elle a... Je sais pas. Quatorze ou quinze ans. Elle a quitté Poudlard à cause de sa grossesse. Ou pour, j'en sais rien.
— Je vois, » commente Narym.
Je ne sais pas très bien ce qu'il voit. Et je ne sais pas très bien où je vais avec cette discussion. Mais ce qui est bien avec mon frère, c'est qu'il sait comment je fonctionne. Il sait que je ne sors pas les choses facilement. Il sait qu'il doit faire la conversation jusqu'au moment où je cracherai le morceau. Je ne sais pas pourquoi je veux le cracher, ce morceau. C'est juste qu'il y a Mackenzie qui joue en face de nous, il y a mes pensées flottantes et les mots de Willis résonnent dans mon esprit : Grandir dans tes parages c'est trop te d'mander Bristyle ?!
« C'est une amie à toi ?
— Pas exactement. »
Je me tais pour pour pouvoir tirer une taffe. Ma cigarette arrive à sa fin. Ne reste plus que le filtre. Je l'écrase dans la neige, à mes pieds. Ça grésille. Une odeur de cendre remonte jusqu'à mes narines. Je dépose le mégot à mes côtés et cache mes mains dans mes poches. Je devrais sans doute rentrer, maintenant. Laisser Narym avec sa fille, repartir à ces discussions stériles avec ma famille, feindre d'être fatiguée pour aller me coucher tôt. Mais au lieu de ça, les mots sortent tout seuls de ma bouche.
« Elle m'a demandé d'être la marraine. »
Dit comme ça, ça me parait énorme. Ahurissant. C'est la première fois que je le dis à voix haute. Je n'en ai même pas parlé avec Zikomo. Être la marraine. Cette vérité flotte entre nous. Narym me regarde avec de grands yeux. Je sais qu'il n'a pas contrôlé sa surprise ; elle s'étale partout sur son visage. Je grimace et détourne les yeux vers son enfant qui rit en se laissant tomber dans la neige. Mon frère se reprend bien vite, il se racle la gorge, se passe la main dans les cheveux et...
« Je ne m'attendais pas à ça..., » avoue-t-il finalement.
Un rire sans joie secoue mes épaules.
« Moi non plus, Narym. On est même pas proches. On s'était juste croisées à Poudlard, quoi.
— Tu as dû la marquer pour qu'elle pense à toi si vous n'étiez pas proches.
— Peut-être, soufflé-je en haussant les épaules. J'en sais rien. »
Mais si, je sais. Elle me l'a dit avec beaucoup de mots et d'effort, avec des émotions dans la voix. Grandir dans tes parages c'est trop te d'mander Bristyle ?! Je me souviens parfaitement pourquoi elle m'a choisi moi. J'ai compris. C'est intégré.
Narym garde le silence un moment. Cette fois-ci, il n'essaie pas de faire la conversation pour me tirer les vers du nez. Il reste juste silencieux. Si ça avait un autre de mes frères, je me serais demandé s'ils trouvaient l'idée complètement idiote, eux aussi. Mais c'est Narym. Narym ne pensent pas comme eux.
Il finit par prendre la parole, puisque je ne le fais pas.
« Qu'est-ce que tu as dit ? »
C'est là tout le problème, hein ? Je ne lui ai pas dit non. J'en ai ressenti une honte étrange, poisseuse, envahissante, ces dernières semaines. Pourquoi n'ai-je pas dit non ? Je le sais mais je n'ai pas envie d'y penser.
« Que je réfléchirai, dis-je d'une voix neutre en regardant devant moi.
— Tu l'as fait ? » demande-t-il d'une voix douce en tournant également la tête vers sa fille.
Elle occupe notre regard, notre attention. Parler en la regardant me permet de ne pas affronter cette réalité en face, comme si j'en étais loin, comme si je ne parlais pas réellement de moi. Comme si cette affaire ne me concernait pas réellement. Mais au final, ce n'est peut-être pas la position qui aide. C'est peut-être l'alcool qui coule dans mon sang.
« Pas trop. »
Mackenzie s'allonge dans la neige. Elle fait un ange. Elle ne rigole plus. Peut-être est-elle happée par le spectacle qui s'offre à elle : la voie lactée luit avec insolence sur la toile nocturne du ciel.
Quelque chose grimpe si soudainement en moi que je ne peux pas l'arrêter. Quelque chose à mi-chemin entre le rire et le cri outré. La proposition idiote de Willis, son arrivée subit dans ma vie avec sa gamine alors que je n'ai rien demandé, moi, rien du tout ! Quelque chose qui me donne une drôle de voix quand je sors subitement à mon frère, en me tournant vers lui :
« Faut être malade pour vouloir faire de moi la marraine de son gosse ! »
Mackenzie se redresse, perturbée par l'éclat de ma voix. Narym lui sourit avec douceur. Elle se rallonge. Il se tourne vers moi avec son regard calme et sérieux.
« J'ai bien insisté pour te faire passer du temps avec ma fille, dit-il comme si ça coulait de source. Ça ne me parait pas déconnant. »
Je pousse un grognement et secoue la tête. Pourquoi personne ne veut comprendre ? Pourquoi personne ne veut comprendre que ce n'est pas mon rôle ? Que j'en ai rien à fiche de tout ça, de sa gosse, de comment elle grandit, de ce qu'elle devient, de tout, en réalité !
« Mais toi, t'en as envie ? reprend Narym avec son regard tout interrogateur.
— C'est pas la question, soupiré-je en laissant tomber ma tête contre la vitre.
— Bien sûr que c'est la question ! affirme Narym dans un rire. Laisse-la te faire confiance. Tu penses qu'elle se trompe sur ton compte ?
— Ah ça..., grogné-je en expulsant un rire par le nez. Non. Non, elle ne se trompe pas.
— Alors laisse-la te faire confiance. Et toi, contente-toi de te demander si tu en as envie ou non.
— Pourquoi j'en aurais envie ? » demandé-je tout à coup en braquant mes yeux dans les siens.
Narym me considère avec un sourire tranquille. Ça lui parait simple, à lui. Tout le monde voudrait l'avoir pour parrain. Et surtout, il voudrait sûrement être le parrain de tout le monde, vu sa facilité à y faire avec les gosses. Il hausse les épaules, fait durer un certain silence en m'observant avec attention.
« Pour beaucoup de raisons, en fait, » lâche-t-il enfin.
Il se rencogne contre la vite avec un soupir heureux. Ses yeux repartent en quête de sa fille qui s'amuse toujours dans la neige. Son regard est inquiet ; il se demande si elle a froid. Je lève les yeux vers le ciel, une petite moue sur les lèvres. Ses phrases toutes faites ne m'aident en rien. Pour beaucoup de raisons, dit-il... Ouais, beaucoup de raison. Notamment celle-là, hein ? Celle qui flotte à l'orée de mon esprit et que j'ose à peine regarder. Celle qui dit que ce ne sont pas les enfants qui abandonnent. C'est débile, vraiment idiot, vraiment très idiot.
« Prends le temps de réfléchir encore un peu, me conseille mon frère en me souriant doucement. Si tu t'engages, ce sera un rôle qui te collera à la peau toute sa vie. »
Il se redresse en poussant sur ses jambes. Il va aller rejoindre Mackenzie. Je me tords la nuque pour le suivre des yeux.
« Mais je veux pas de ce rôle ! me plains-je.
— Ce ne sont que des mots, Aelle, répond Narym en se tournant vers moi. C'est à toi de définir ce rôle, tu sais. Je vais aller m'assurer qu'elle n'a pas trop froid. » Il désigne sa fille d'un coup du menton. « Tu viens faire un gobelin des neiges avec nous ?
— Rien à battre de ton gobelin, » marmonné-je parce que ses mots ont fait mouche et qu'ils m'ont perturbé.
Narym éclate d'un rire clair et saute à pieds joints dans la neige. Il trottine jusqu'à sa fille encore allongée au sol.
« Tu vas prendre froid, petit dragon ! » s'écrit-il de sa voix de papa — celle qui est ridicule.
Il l'attrape par les aisselles, la soulève dans les airs avec un grognement d'effort. La gamine éclate de rire, les bras écartés.
Je reste là à les regarder, avec mes pensées diluées, mon cœur perdu et mes drôles d'idées dans la tête. Je peux vraiment redéfinir ce rôle ? Ce n'est pas quelque chose d'ancré, de similaire à chaque personne. Marraine n'est-il pas égal à "s'encombrer d'un marmot qui n'est en plus même pas le nôtre" ? Marraine, ce n'est pas être présent, se soucier du gosse et toutes ces conneries ? C'est à toi de définir ce rôle. C'est aussi à moi de le refuser si je ne le désire pas.
Je remercie la barrière de l'alcool d'empêcher ces pensées de m'alourdir le cœur. Je ne suis pas réellement là. Ce n'est pas moi qui vient d'avoir cette conversation avec mon frère. Je lève la tête vers le ciel. Un lourd nuage cache le spectacle des nuages. Des flocons tombent en spirales. Je me laisse happer par leur course qui n'a pas de fin.
— Fin —
PNJ actif : Narym Bristyle
@Élisabeth Willis, parce que ça concerne quand même beaucoup ta protégée !