L'antre du loup

Comment avait-elle pu garder l’espoir que cette fille la comprenne ? Elles avaient essayé et le souvenir de leurs précédentes rencontres lui revint à l’esprit. Elles en finissaient parfois aux mains est-ce que c’était une fatalité ? Peut-être. Parce que sous le ton dur d’Aelle les poings de la jeune fille se serrèrent, les muscles de sa mâchoire tressautèrent tant elle serrait les dents pour ne pas l’interrompre, ses yeux s’embuèrent de colère. Ou alors pleurait-elle vraiment ? Parce que cette grognasse d’Aelle touchait une vérité dans la pensée d’Aliénor ? Parce qu’ils n’avaient jamais demandé à être protégés ? Parce qu’elle ne leur avait jamais posé la question. Non elle préférait se dire que c’était la colère face à un être aussi dénué d’empathie. Si Aliénor ne débordait pas de cette qualité que possédait Rey, Aelle n’en avait visiblement aucune. Son regard évitait son ainée alors que ses mots résonnaient en elle comme une musique dans la caisse de résonnance d’une guitare. Tous ces mots, étaient comme des lames de rasoir qu’on lui faisait avaler et après ce qu’elle avait vécu cet été elle s’était jurée à elle-même que jamais plus personne ne l’humilierait de la sorte. Et c’était exactement ce que faisait Aelle.

A peine eut-elle fini son monologue que la batteuse se tourna vers elle, avança de quelques mètres avant d’abattre fermement les paumes de ses mains sur le bureau de bois. Elle ferma les yeux une seconde ce qui provoqua la chute d’une larme le long de sa joue puis sur la surface de bois. Puis elle releva la tête en planta ses yeux dans ceux de sa camarade de maison.

-Qu’est ce que tu peux comprendre toi hein ? T’as personne à protéger parce que t’aime personne ! Personne n’est assez bien pour toi oh grande Aelle Bristyle ! Mais tu finira seule, sans personne parce que personne n’en a rien à faire de toi. Même Zikomo t’abandonne pour l’autre piaf bleu.

Aliénor se redressa détachant les mains du bureau et toisant la sixième année de toute sa longueur. Cette fille la dégoutait et ça se voyait sur le visage de la cinquième année.

-Ouais p’têtre que je sais pas exactement comment faire pour les protéger mais je t’assure que moi, le jour où l’un d’entre eux aura besoin de moi je serais prête.

Elle releva la tête vers les livres, ses centaines, ces milliers de livres qui les entourait et faisait comme une barrière entre ici et le monde.

-Alors reste dans ton palais de connaissances dont tu ne te servira jamais.

Elle leva les bras au ciel pour illustrer ses propos et tourna sur elle-même pour vraiment désigner tous ces livres qui les coupaient du monde. Elle s’arrêta face à Aelle, ayant repris quelques mètres de distance.

-Tu peux pas comprendre parce que t’éprouve pas d’amour. Tu es vide Aelle.

Elle avait prononcé cette dernière phrase très calmement avant de tourner les talons. Cette fois, elle ne pourrait pas la rattraper parce que les pas de la jeune fille étaient rapides et que le bibliothécaire, qui s’était levé en entendant certainement les cri, allait certainement l’arrêter si elle suivait la jeune Delphillia. Elle avait fait une erreur, elle n’aurait pas du venir ici, pas du croire en cette fille. Mais elle avait essayé alors elle n’avait pas de regret.

Perséphone: Batteuse, reine des Rumeurs
J'ai plus de virilité dans mon petit doigt que toi dans tout ton corps.
Aliénor Delphillia Batteuse remplaçante des Chauves-souris de Fishucastel

L'antre du loup
Soudainement, elle est toute proche de moi. Le bruit que font ses paumes quand elle les abat sur la table me fait sursauter. Et lorsqu’elle commence à parler, ses mots m’envahissent totalement, ils m’emprisonnent et j’en suis réduite à écouter, le regard un peu écarquillé, le coeur agité. Ses paroles me frappent comme des poings. Elles sont violentes ; elles me font mal. J’ai à peine le temps d’essayer de comprendre, de me demander ce qui est en train de se passer : pourquoi est-elle si en colère ? qu’ai-je dit pour la mettre dans cet état ? que n’a-t-elle pas apprécié dans mon discours ? que je la pousse, que je recherche à savoir ce qu’elle veut réellement ? Toutes ces questions se bousculent dans ma tête, me plongeant dans un état un peu second qu’aggravent les paroles de la fille.

Ses mots résonnent comme des vérités tranchantes.
T’as personne à protéger parce que t’aime personne.
Tu finiras seule parce que personne n’en a rien à faire de toi.
Ça me prend à la gorge, tout ça. Une violente émotion qui monte brutalement du creux de mon ventre à mes yeux qui se remplissent de larmes brûlantes — reflet de celles de Delphillia, certes, mais elles ne sont pas plus agréable à ressentir. Et il y a ces pensées dans ma tête, ces pensées qui me soufflent que non ! c’est faux ! elle a tort ! J’ai des gens à aimer, je le sais ! Je sais que j’ai Elowen et que j’ai Zikomo, et que j’en ai d’autres aussi, et je sais que je les aim… Que je suis capable de les… *aim...*. Et il y a ces pensées dans ma tête, ces pensées qui me soufflent soudainement qu’elle a raison, que c’est vrai, que je vais finir seule, et que c’est pour ça que je ne dois m’attacher à personne. C’est Delphillia qui a raison, pas Loewy. À quoi ça sert d’aimer si c’est pour finir seule à la fin ?
Et puisqu’elle a raison, elle me frappe une dernière fois, d’un coup si fort que j’en perds mes moyens. Je baisse les yeux sur mes genoux, complètement essoufflée, incapable de contrôler mon corps tremblant et l’émotion terrasse.

Même Zikomo t’abandonne pour l’autre piaf.
Même Zikomo.

Pourquoi est-ce que je ne réagis pas ? Delphillia n’a aucune raison de me balancer toutes ces horreurs au visage. Je ne comprends pas sa colère alors sa colère n’a pas lieu d’être. Pourtant, je subis tout cela sans ne rien faire, sans même me lever, sans serrer les poings, sans froncer les sourcils. La seule chose que je fais, c’est de m’abandonner à ma douleur et d’afficher un visage horriblement émotif. Je lui montre qu’elle a obtenu le résultat qu’elle recherchait : me faire souffrir.

Puis elle tourne les talons et alors je comprends pourquoi je ne dis rien.

Le désespoir qui m’envahit à la vision de son dos qui s’éloigne est tellement grand qu’il me tétanise. Elle s’en va. Elle s’en va, elle n’a plus besoin de moi et n’aura plus jamais besoin de moi, si l’on en croit le ton qu’elle a employé. Elle se tire et moi ça me bousille totalement. Pourtant ce n’est qu’elle, ce n’est qu’Aliénor Delphillia, je n’en ai sincèrement rien à faire de cette fille, mais avec elle, elle emporte quelque chose de plus précieux que sa présence. Quelque chose que je ne comprends pas mais qui rend encore plus persistantes ses paroles : tu finiras seule ! Delphillia s’en va. Je me sens pauvre, tout à coup. Seule. Misérable. Comme si l’on venait de m’arracher un précieux présent. Delphillia m’arrache son besoin de moi. Elle me l’a offert et elle me l’arrache brutalement.

Je suis démunie.

Je ne peux même pas la suivre. Une petite voix alarmante m’indique que je ferais mieux de partir, moi aussi, si je ne veux pas que le bibliothécaire me tombe dessus après tout ce tapage. Oui, partir.

Tu es vide, Aelle.

Mon souffle est désordonné. Je me retourne lentement vers la table, sans aucune pensée pour O’Lake. Je pose les mains sur le bois, m’accroche au rebord. Je ferme brièvement les yeux. Ça monte à l’intérieur. Une foule de sentiments si compacte que j’ai du mal à comprendre ce que je ressens. C’est si grand et si fort, j’ai envie de pleurer et de hurler. Ma prise s’affirme sur la table. Ça tremble à l’intérieur. Ne pas pleurer, ne pas pleurer. Mieux vaut hurler. Hurler, oui, la colère je peux la ressentir. La colère, c’est une émotion familière, c’est une vieille amie. Je ne crains rien, avec elle. Plus de tristesse, plus de douleur. Moi, être blessée par Aliénor Delphillia ? Connerie ! Je n’éprouve que de la colère. Je n’éprouve que de la colère. Je n’éprouve que de la colère.

J’ouvre les yeux et entreprends de ranger mes affaires. Je tremble tellement que je froisse mes parchemins et que j’ai du mal à attraper mes plumes. Je finis par tout fourrer dans mon sac, la respiration haletante et cette impression envahissante que je suis littéralement à deux doigts d’exploser. J’en ai besoin, là, maintenant, j’ai envie de frapper quelque chose, de tout bousiller, en imaginant que c’est Delphillia que je bousille, juste laisser sortir ce qui bout là, à l’intérieur, et que je n’arrive pas à exprimer. J’ai l’impression que c’est coincé dans mon corps. Je n’arrive pas à respirer, je n’arrive pas me calmer, je n’arrive à rien, et je me sens tellement vulnérable.

Je me lève tant bien que mal, lourde des mots que je n’ai pas réussi à rétorquer à Delphillia, enchaînée par l’injustice, totalement entravée par la peur terrible à laquelle ses mots m’ont confronté. Tu finiras seule. Même Zikomo m’abandonne.
J’avance, parce qu’il faut bien aller quelque part.
Je ne sais même pas comment je fais pour sortir de la bibliothèque. J’ai les yeux plein de larmes.

- Fin -




Et bien, soit.
Elles se sont mutuellement bousillées, là.
Merci beaucoup pour ces mots, c'était vraiment un bonheur ! À très bientôt.