Worcestershire Au centre du monde, il y a moi Solo

De toute façon, je n’ai pas envie de côtoyer les membres de ma famille. Je préfère vivre mon drame seule. Je souffre tellement que les autres ne méritent pas mon attention. C’est à peine si je parviens à songer à Zikomo. Mes efforts pour oublier tous le reste me prennent déjà tout mon temps.

L’été prend le pas sur ma vie. Je prends conscience que je suis à la maison et non plus à Poudlard et mes nouvelles habitudes deviennent mon quotidien, comme si le rythme effréné de l’école n’avait jamais existé. Le levé est plus tardif, les rayons déjà chaud du soleil me forcent difficilement à ouvrir mes yeux trop fatigués par les lectures, les insomnies de la veille ou les nombreux cauchemars qui rythment mes nuits. Je la vois souvent dans mes cauchemars, elle se dresse là, droite comme la justice, toute drapée d’ombres, ses yeux bleus se détachent de sa silhouette sombre et, toujours, un sentiment d’effroi très grand m’envahit. Parfois, je rêve de maman, comme si les deux étaient reliées. Parfois, je ne rêve de rien de concret mais l’effroi est toujours là ainsi que le vide, un vide étrangement blanc qui m’arrache absolument tout. La matinée est généralement longue, difficile. Je peine à me concentrer mais j’essaie, je manipule la magie, je m’entraîne avec Nyakane, j’avance mes devoirs ou mes recherches.

Je ne vois pas Aodren qui est toujours fourré ailleurs, pas plus que maman et Natanaël qui passent leur journée à l’hôpital. Il n’y a que papa qui traîne dans la maison comme une âme en peine, occupé à je ne sais quoi. Et quand il n’est pas occupé, il vient me voir pour me proposer des activités. Se promener en forêt, aller voir du pays, la visite d’un musée à Londres ou à Godric’s Hollow, aller au café, manger dehors, visiter une ville moldue ou un village sorcier, aller voir Zakary qui ne travaille pas aujourd’hui ou Narym qui est toujours à la maison avec la ribambelle de gosses dont il s’occupe. Il a toujours des idées, papa, toujours. Et moi, je dis toujours non parce que je n’ai pas envie de me retrouver en tête à tête avec lui et sa curiosité. Parfois il insiste et quand je vois qu’existe le danger qu’il en appelle à son pouvoir de père, j’accepte de mauvaise foi tout en faisant en sorte que la sortie ne soit pas trop désagréable : aller sur le Chemin pour acheter des choses qui me manquent, par exemple.

Il y a eu la fois où nous sommes allés au Dôme Libre parce qu’il devait organiser son retour au travail, à la fin du mois. J’y ai croisé et j’y croise toujours des élèves de Poudlard que j’ignore comme j’ignore ma famille — sauf lorsqu’ils viennent me parler à mon plus grand malheur. De mes sorties sur le Chemin de Traverse, je repars toujours avec des choses intéressantes. Heureusement, papa me fournit, comme il l’a toujours fait, l’argent nécessaire ce qui me permet de ne pas dilapider mon pauvre pécule même si j’ai désormais un coffre bien à moi à Gringotts (que je n’ai jamais visité).

Mon achat le plus onéreux de ces vacances mais aussi le plus utile est celui que je me suis procurée dans l'Allée des Embrumes. C'était la première fois que j'y allais et si je n'apprécie guère l'ambiance de cet endroit, je sais déjà que j'y retournerai.

Ce livre sur les Arts Sombres, je prends bien soin de le dissimuler aux membres de ma famille.

Worcestershire Au centre du monde, il y a moi Solo
J’étudie les arts sombres lorsque tombe la nuit pour être certaine que personne ne me dérangera. La nuit, dans ma chambre, il n’y a que les regards curieux de Nyakane et de Zikomo pour me juger : s’ils ne comprennent pas mon intérêt pour cette forme de magie, ils l’acceptent, surtout Nyakane qui considère que tout est bon à apprendre. Par contre, ils m’ont déjà clairement dit qu’ils ne me pensaient pas suffisamment mature pour maîtriser cette magie mais, comme d’habitude, je me fiche de leur avis. Je me plonge dans les pages jaunies recouvertes d’une écriture recroquevillée et de schémas sans doute effrayants qui me fascinent. J’observe les anatomies éventrées, les bouches grandes ouvertes sur des cris, j’étudie des sortilèges qui me font frissonner, sans savoir si je crains ne pas être capable de résister à l’envie de les utiliser un jour ou s’ils me dégoûtent réellement. Dans un petit carnet, un différent de celui que j’utilise pour mes recherches, je note tout ce qui me parait intéressant, de la théorie pure et dure qui explique comment l’intention sombre des sorciers peut leur faire connaître les terribles choses qui sont ici décrites comme un art respectable, à la description de sortilèges en tout genre. Il y a ceux qui feraient du mal à la victime, ceux qui demandent un grand sacrifice pour un tout aussi grand résultat, il y a les rituels dans lesquels le sang ou parfois pire est demandé en tant que paiement. Tout un pan de la magie noire que je connaissais sans connaître et que j’étudie avec un acharnement tout calculé parce qu’il m’empêche de trop penser.

Mais, comme un rêve persistant, les souvenirs me hantent. Tous liés à la même personne, évidemment. C’est avec elle que je partage la quasi-totalité de mes souvenirs en lien avec cette forme de magie.

« Tu n’as aucune idée de ce que c’est, de se plonger dans ces études. »

Je l’entends me dire des choses, me mettre en garde. Et plus elle me met en garde, plus je pousse mes études, plus je m’enfonce dans ce bouquin aux schémas qui font frissonner. Plus j’apprends, plus je caresse l’idée de m’enfuir sur ma petite île secouée par les vents pour aller m’exercer réellement, enfin.

« Pratiquer ces magies, c’est puiser dans la noirceur de son cœur. La haine, le désespoir, la rage. »

J’en ai une quantité énorme en ce moment, une quantité que j’ai envie d’utiliser. Quitte à ce que toutes ces choses soient là, dans mon cœur, autant les rendre utiles, non ? M’en servir à des buts bien précis. Pour me soulager, un peu. Puiser jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

« Au début c’est douloureux. Et puis un jour, on n’y pense même plus. »

Dites-moi quand j’y arriverai, s’il-vous-plait. Je rêve de ne plus rien ressentir. Je vous jure que j’y parviendrai. Et lorsque je vous reverrai, si je vous revois un jour, et que vous vous horrifierez de ce que je suis devenue, je pourrai vous dire ceci : « vous étiez censée être là pour moi, m’accompagner. Vous avez jugée que je n’avais pas besoin de cet accompagnement et moi aussi. Voyez où j’en suis désormais. » Et j’espère qu’elle souffrira autant que je souffre aujourd’hui.

Lorsque je pense à tout cela, mon corps bout, il bout tellement qu’il s’en faudrait de peu pour que je fasse tout exploser autour de moi. Je sens cette grande puissance dans mon corps, celle qui me susurre que je peux faire tout ce que j’ai envie de faire, exploser jusqu’à la moindre caillasse de cette Terre. Cette fois-là, tout prend beaucoup trop d'ampleur. Le travail ne suffit plus, ni aucune autre stratégie visant à me convaincre que tout va bien. La cape qui recouvre mon cœur se fait si lourde que je cesse de respirer. Zikomo me parle mais je ne l’entends pas. Je pleure sans pleurer, une grimace silencieuse sur les lèvres, les yeux secs et la douleur qui déborde sans couler. J’aimerais transplaner ; il m’en empêche en s’accrochant à moi. La peur de lui faire du mal me convainc de rester jusqu’à ce que je me calme.

Quand enfin il me lâche, même s'il n'est pas rassuré quant à mon état, je tourne sur moi-même, baguette en main, et me fais aspirer par ce grand boyau qui traverse l'espace et me recrache à des kilomètres de là. Je me relève difficilement, mes muscles sont endoloris. Ce n'est qu'en parcourant l'horizon du regard que je comprends que je n'ai pas atterri là où je le pensais. Ce ne sont pas les falaises battues par les vents de l'Île de Skye qui m’accueillent mais un plateau bordé par les arbres vert d’Écosse.

Au fond, c’est moi qui ai décidé de ma destination, je le sais bien. C’est le Plateau que je voyais, à nos souvenirs que je pensais. Et me voilà en Écosse, à quelques kilomètres du château que je n’aperçois pas d’ici, sur ce grand plateau rocheux qui offre une vue époustouflante sur la campagne verdoyante du pays. Tout est exactement comme nous l’avions laissé en septembre dernier. La roche poussiéreuse, les arbres, même le ciel. Je tourne dans tous les sens jusqu’à ce que j’aperçoive à quelques mètres un arbre dont il manque le sommet. Mon ventre se noue à m’en faire mal : c’est l’arbre qu’elle a explosé à l’aide de sa magie. Tout à coup, j’ai envie d’exploser un arbre, moi aussi, comme elle, mais je sais que je n’y parviendrai pas dans cet état. Je n’y suis jamais parvenue autrement qu’en étant très calme.

J’ai le cœur lourd et les yeux douloureux. Je me rappelle de ses paroles, de son regard très dur et aussi très inquiet. Je me souviens de la sensation que j’ai eu en m’affalant contre elle pour tenter de rester droite, à la fin.

Je lève ma baguette. Je ne fais pas le vide, je ne cherche pas à me calmer. Je puise dans la colère et la peine qui me bousculent et je vise le sapin qui a déjà subit l’assaut de la magie il y a quasiment un an. Mes doigts se serrent de toute leur force sur le manche de ma baguette magique. J'imagine le pin exploser en mille éclats de bois, comme je voudrais exploser ma tristesse.

« Reducto. »

Un souffle. Un mot. Une bouffée d’émotions haineuses.
Le fuseau magique s’échappe de mon arme et fonce à toute allure vers le sapin. Un impact : le sommet décharné explose violemment en projetant des épines et du bois. Je ferme les yeux mais ne me protège pas outre mesure. Mon souffle se coupe lorsque les échardes s'enfoncent dans ma peau. Ma peau picote, des petites pointes de douleur ci-et-là que j’ignore pour recommencer. Encore et encore, des Reducto et des morceaux de sapin qui explosent.

Je ne m’arrête que lorsque j’ai réduis en poudre irrécupérable le sapin décapité par la sorcière noire en septembre dernier. Il ne reste plus rien. Épuisée, je me laisse tomber au sol, la poitrine soulevée par mon souffle erratique. Au moins me sens-je plus calme à l’intérieur, même si mes écorchures me font mal et que la fatigue creuse mes poumons et mes muscles. La tempête à l’intérieur a diminué grâce au carnage.

Je découvre m'être endormi lorsque j’ouvre les yeux : le soleil côtoie l’horizon, un froid d'été est tombé sur le plateau. Je frissonne violemment et me relève tout doucement, le corps abîmé par l’exercice, la magie et les muscles ankylosés par la fatigue. Je frotte mes bras pour les réchauffer et grimace en sentant les échardes enfoncées au cœur de mon épiderme.

« Merde…, » soufflé-je à mi-voix.

Le Plateau est plongé dans une semi-obscurité. Les arbres sont semblables à d’immenses ombres menaçantes. Je me demande si elle pense à cet endroit, parfois. Si elle y pense comme moi, avec honte et regret. J’embrasse une dernière fois ce paysage du regard avant de transplaner en visualisant la maison où je rejoins ma chambre en usant des dernières forces qu'il me reste. La fatigue prend toute la place dans mon corps et ma tête, si bien que j'ai l'impression pour la première fois depuis plusieurs semaines d'aller bien. Je comprends alors que c'est exactement pour ce résultat que je suis allée sur le Plateau et que j'ai ravivé ma colère en détruisant l'une des choses qui nous liait : pour m'oublier dans mon épuisement.

Je m'endors profondément. Je dors, jusqu'au moment où je cesserai de le faire pour enfin agir.

— Fin —