Huche
Alors que Loïs venait de se retirer, tenant à gérer quelques affaires avant la fin de la journée, Anaël était resté dans le séjour en compagnie de Hjúki qui avait en ce jour fait le déplacement vers Dublin pour sa première rencontre formelle avec ses cousins. Il avait encore de la peine à intégrer l’information de cette affiliation, en dépit d’expériences communes favorisant des affinités, ils restaient des étrangers n’ayant fait connaissance que tout récemment. Jusqu’alors, il avait senti Hjúki assez sur la réserve, ne mettant pas d’emblée sur le tapis les quelques sujets dont il avait pourtant clairsemé sa lettre de présentation. Ayant réfléchi à un moyen d’établir une atmosphère peut-être plus propice à l’échange, le jeune Zhang proposa de lui préparer un thé selon les arts auprès de son père qui lui avait transmis la façon dont le thé se préparait à Taïwan, selon un processus diamétralement éloigné de la cérémonie japonaise. La préparation nippone constituait en effet à réduire en poudre le thé et à l’avaler avec l’eau, ce qui était à l’opposé de l’idée de ne surtout pas ingérer la plante, seule l’eau pure imprégnée de ses parfums était destinée à la consommation. Anaël alla chercher le sachet contenant les feuilles séchées, expliquant la difficulté à s’en procurer, le thé étant souvent vendu sous la forme de ses petits rebuts broyés en Occident, tandis qu’il avait là des feuilles entières qui se déployaient telles des étoiles développant leurs branches au contact de l’eau. Il n’exécuta pas la cérémonie complètement selon les formes, commentant parfois ses gestes, notamment le fait de verser et rajouter à plusieurs reprises de l’eau jusqu’à arriver au point d’infusion idéal, ce qui permettait au passage de mettre les récipients – théière et tasses – à la même température que le thé grâce au passage des premières eaux. C’était au travers des démonstrations de son père au centre culturel qu’il s’était peu à peu initié, même s’il se savait manquer encore de justesse et de précision. Ce dernier avait préparé les fameux gâteaux de la Lune à la dorure brillante traditionnellement consommés à cette occasion que Anaël proposa à Hjúki qui découvrait sans doute cette pâtisserie pour la première fois.
Huche
Si Hjúki avait été bien accueilli, il éprouvait encore de la peine à prendre ses aises, le choc de la transition entre le microcosme protégé constitué de deux seuls membres qu’étaient lui et Opa et le cercle plus large de ce bout de famille irlandaise devait encore être intégré. La démonstration de la préparation du thé fascina l’adolescent qui déplorait le geste de quelque manière vulgarisé dans la version britannique alors qu’Anaël dans ses postures avait l’air de suivre une chorégraphie pensée, où chaque étape incarnait une signification, comme son discours le confirmait, le spectacle de l’hydratation des feuilles brutes cachant une facette esthétique insoupçonné. En le voyant dérouler de façon assez fluide ce processus qui n’était à l’évidence pas enseigné à tous les enfants irlandais mais venait clairement de son autre culture, le jeune Anastase en vint à se demander sous quelles circonstances il avait noué contact avec ces traditions, si depuis toujours garder ce lien avait été une évidence ou s’il avait été créé plus tardivement. Par exemple, il n’avait pas grandi dans un cadre extrêmement imprégné des us et coutumes de l’Irlande, au point que Hjúki ne soit pas tellement impliqué en des moments censés être pivots dans l’année, comme la Saint Patrick. Selon les explications d’Anaël, la Lune était aujourd’hui fêtée pour plusieurs communautés asiatiques, cela semblait une célébration qu’il n’avait jamais ratée, mais avait-il toujours eu ces rapports continus avec l’héritage de son père ? Pour Hjúki, ce restait beaucoup de découvertes sur le tard, les récits de l’Edda l’avaient beaucoup plus précocement bercé par rapport aux témoignages celtes des filid qu’il n’avait commencé à parcourir que depuis un peu plus d’une année environ. Croquant d’abord par politesse dans le petit gâteau lui évoquant étrangement plus une fleur qu’une lune, il confirma la supposition de son hôte quant à l’expérience gustative inédite en exprimant sa surprise face au fourrage particulièrement dense qu’il apparenterait à de la pâte d’amande, en un peu plus friable ; avant de l’interroger plus explicitement sur la gestion de sa double culture.
Huche
Un sourire en coin s’étira sur ses lèvres en entendant le commentaire sur la texture pâteuse, Anaël concédait que ce n’était pas habituel, même en les connaissant depuis tout petit, il avait remarqué que ces gâteaux annuels étaient à part autant dans leur forme que leur préparation, sans beaucoup d’équivalents irlandais. Finalement, Hjúki se décida à faire remonter les thèmes qu’il avait évités. Est-ce que cela avait à voir avec sa proposition de thé ? Peu importe, le jeune adulte l’écouta se confier en réfléchissant à comment s’était construite sa relation avec les traditions issues de sa branche paternelle qui s’étaient faites une place assez importante pour qu’il ait véritablement l’impression de glisser perpétuellement sur un continuum à l’orée entre deux systèmes de pensée. Enfant, le plus compliqué à gérer résidait dans les attentes des personnes en face qui ne pouvaient s’empêcher de s’imaginer une dominante ou un ratio bien précis sur la seule base de l’apparence ou en jugeant par le taux de comportements non conventionnels. Anaël avait surtout côtoyé en grandissant des grands-parents inquiets, évoquant une sourde insécurité tantôt occultée, tantôt refaisant surface selon les agitations alentours, les petits pays savent rarement sur qui compter – même l’Irlande, sans être minuscule, était souvent prise à tort pour une fief du Royaume-Uni. Si ce n’était pas le lieu qui pouvait protéger une identité culturelle, c’étaient ses représentants, et le jeune Zhang sentait la reconnaissance de ses aïeux à l’égard de leur fils qui s’était investi de la mission de passeur pour que leur patrimoine continue de vivre à travers lui et tous les visiteurs de ses ateliers. C’est face à leur crainte résignée qu’Anaël s’était senti le devoir de s’initier à sa propre culture, pour ne pas la laisser mourir, en assistant à quelques sessions, démarche qui ne lui avait pas paru si importante plus jeune.
Huche
Hjúki avait ce privilège de ne pouvoir être jaugé selon son apparence qui ne trahissait pas ses origines, personne en le regardant n’allait attendre de lui tel ou tel attachement culturel. Il aimait bien la mélodie singulière de sa diction marquée par la discrète empreinte germanique, mais comme ce n’était pas un accent à proprement parlé, ce pouvait sonner comme sa façon propre de parler et plus rarement comme un indice des références allemandes avec lesquelles il avait été élevé. Ses lacunes concernant sa partie irlandaise avaient longtemps été assumées, elles étaient rattachées aux Spectres qui s’étaient soustraits de leurs tâches parentales, donc celle de la transmission. Pourtant, une fois son exil écossais parvenu à son terme, l’adolescent s’était senti assez mûr pour essayer d’observer d’un œil non plus influencé par ses émotions et ses rancunes enfantines sa terre natale et son histoire. Progressivement, il en apprenait un peu plus sur la culture irlandaise, il savait s’imprégner de ses paysages intérieurs, au-delà des côtes rugissantes de l’océan dont le jeune Anastase s’était d’abord contenté. Son point d’entrée avait été la tradition orale et les cycles celtes et à l’heure actuelle il se sentait particulièrement attiré par la culture vivante actuelle, Hjúki était extrêmement curieux de ce qui se jouait sur les scènes musicales et théâtrales de la capitale ou même de sa ville. S’il avait été capable de suivre un parcours académique, des études culturelles locales l’auraient réellement intéressé. En lien aux légendes et à la musique, il en était d’ailleurs à ses balbutiements dans l’apprentissage de la lyre irlandaise, ce faisait écho à la maîtrise de l’erhu qu’Anaël lui avait mentionné plus tôt. Ses Perles-de-Nótt se baladaient sur les murs se fixèrent sur un étrange miroir creux entouré des traits rappelant le langage morse, le poussant à questionner son hôte sur cet objet.
Huche
Du morse ? En faisant preuve d’une bonne dose d’abstraction, sans doute, Anaël n’avait jamais pensé à définir ainsi cet objet de divination pendu au mur qu’il avait toujours eu sous les yeux depuis gosse, le prenant alors pour une pièce décorative et en ignorant alors la portée. Ce n’était que tardivement qu’il avait pensé à demander la signification de cet octogone en bois contenant des sillons réguliers tantôt pleins tantôt fendus entourant une surface miroitante incurvée. Son père lui avait expliqué que cette espèce de lecteur était utilisé pour faire de la divination chinoise, en suivant un manuel d’interprétation nommé le I Ching. Anaël était incapable de l’utiliser, n’ayant pas lu ce guide, mais il avait fini par faire le lien avec un livre de Pullman qui trahissait cette étonnante fascination anglo-saxonne pour une méthode divinatoire chinoise, cet écrivain en ayant fait dans son univers littéraire le véhicule des messages de sa version des Anges. Chaque combinaison de traits était associée à un champ de signification et le miroir était le Yin-Yang, malheureusement le jeune adulte n’était guère en mesure d’apprendre à Hjúki comment le manipuler exactement, seulement d’en éclairer l’utilité initiale – il ne l’avait pas encore vu en action. Il ne savait même pas si les mages en Asie apprenaient à s’en servir, il était du moins conscient que leur ancienne école de sorcellerie britannique était plus susceptible de leur enseigner à lire des feuilles de thé détrempées que ce bijou d’ébénisterie.
Huche
Après avoir demandé la permission, pour s’assurer de ne rien faire d’irrespectueux, Hjúki suivait du bout des doigts les sillons incrustés en un bois plus foncé que le cadre, lui rappelant les touches en ébène plus sombres que le corps de l’instrument, même s’il supposait ici que c’était plus le changement de teinte que le besoin de dureté qui justifiait l’assemblage de deux bois. Ce n’était pas dans les habitudes de l’adolescent d’orner ses intérieurs, il se rendait compte de l’attrait que pouvaient avoir quelques éléments posés pour étayer le décor, cet outil divinatoire avait sûrement plus sa place au grand jour que remisé au fond d’un placard. Était-ce une forme de navigation dont Poudlard se souciait ? Il n’en avait pas idée, n’étant renseigné en la matière, il avait cru comprendre que Phœbe avait fait de la divination, une histoire d’option obligatoire mais pas vraiment liée aux matières au cœur de son programme à son goût ; elle ne lui avait jamais mentionné ce lecteur d’avenir. Pullman, le Conteur qui savait assurément lire les frères Grimm. Avec sa boussole à symboles, le jeune Anastase n’était guère étonné d’entendre que cette méthode d’interprétation l’ait attiré, les allusions aux baguettes jetées qui formaient des schémas lui étaient restées assez floues jusqu’alors, c’était donc ça qui avait guidé sa Mary. Tant de magies étaient tapies à l’extérieur du château, résidant jusqu’en des objets dont les moldus étaient peut-être même les plus grands spécialistes.
Huche
Anaël haussa un sourcil, mouvement mêlant agréable surprise et soulagement en se faisant confirmer que Hjúki connaissant l’œuvre de Pullman, ce serait plus aisé de discuter sur cette base, le jeune adulte ne connaissait pas énormément de témoignages de sa situation, et d’une certaine manière il comptait sur ce rare personnage pour parler à sa place. Depuis que le voile avait été levé sur quelques pans dissimulé de l’histoire de famille, il s’était longuement demandé comment faire part de son expérience dont il était loin de parler volontiers. À force de méditer sur la façon de réagir à ses confessions, cette figure fictive s’était imposée comme le raccourci le plus commode. Souvent ce genre de personnage est rattaché à l’imaginaire, le lectorat a tendance à oublier que des réalités pas si singulières sont reflétées. Will lui donnera certainement une idée de ce qu’impliquait une mère sur laquelle on ne peut s’appuyer en toutes circonstances, un aperçu des inquiétudes que cela génère, des deux niveaux de peur, depuis le moment où l’on est soi-même terrifié au stade où l’on finit par craindre pour son propre parent. Ce Will représentait à la fois un gamin complètement différent et à la fois un autre lui, il y avait eu assez d’identification pour qu’Anaël redoute longtemps de le lire jusqu’au bout, mal à l’aise devant la révélation de ces détails aussi vrais que personnels qu’il ne formulait jamais, n’ayant découvert son histoire complète que récemment. Est-ce qu’un livre suffit à se mettre à la place de, à comprendre des sentiments que l’on n’a pas vécu ? C’était mieux que rien. Certains épisodes, même ceux qui paraissent ne relever que de l’incident ponctuel, se gravent dans l’esprit, ce n’était pas fini. Voilà ce qu’il pouvait dire à Hjúki de ce qu’aurait été une enfance côtoyant l’instabilité, accompagné de cette peur sous-jacente.
Huche
Hjúki s’était toujours interrogé sur la différence qu’aurait fait la présence de ses Spectres, même si sa vision s’était désormais transformée, l’idéalisation se dissipant alors qu’il savait que le fait de ne pas avoir toujours été en possession de ses moyens était l’une des justifications à leur retrait. C’était Anaël qui lui apportait les éléments de réalisme en lui restituant les coups de pinceau qui lui manquaient pour se figurer le tableau hypothétique que cela aurait été. L’adolescent voyant bien que la présence d’une figure instable marquait également de façon indélébile, mais sans doute d’une autre façon que la sienne. Comme si l’un devait porter un dessin puissamment encré, tandis que l’autre abritait un pochoir vide et ses contours qui brûlaient de l’intérieur. Il sentait en tout cas que ça restait difficile d’en parler, tout comme il n’évoquait pas souvent le manque d’identité et d’identification qu’il en ressentait parfois. Qui sait combien d’enfants étaient redevables à Pullman d’avoir écrit Will et levé le tabou, rares étaient ces auteurs, à en croire ceux qui faisaient des tragédies des coups de pouce scénaristiques, parfois des mensonges, sans le moindre égard pour les personnes réelles les ayant effectivement traversées. Le jeune Anastase n'avait pas pris mesure d’à quel ce pouvait être marquant de rencontrer son reflet entre les lignes d’un étranger qui comprenait. Il ne pouvait prétendre se mettre réellement à sa place et ressentir aussi intensément ce personnage, il prenait du moins conscience d’avoir été épargné de cette sorte d’angoisse prolongée en arrière-plan qui frappait ce garçon et dont il n’avait pas été concerné. Hjúki était reconnaissant à Anaël d’avoir su amener ce sujet sans qu’il n’ait à émettre cet effort. Un thème qu’ils n’avaient pas encore abordé pourtant important remonta dans son esprit, le poussant à questionner sa façon de canaliser ses pouvoirs.
Huche
La magie étant étroitement lié à sa propre stabilité, Anaël comprenait assez bien d’où venait cette interrogation, d’autant que l’auteur dont ils venaient de deviser apportait une vision affirmée des pouvoirs d’indépendance de chacun, même si à titre personnelle, il n’était pas vraiment construit à partir des aspects de réflexions spirituelles sur la liberté de cette fable qui était sûrement arrivée bien trop tardivement dans sa vie pour avoir un effet de révolution dans ses pensées. Le jeune Zhang évoqua alors la naissance de sa collaboration magique avec Loïs, sa sœur aînée, et leur souhait de proposer des services magiques en Irlande pour aller à contre-courant de l’idée de désert sorcier du fait de la concentration des activités à Pré-au-Lard ou dans le Chemin de Traverse, ils voulaient faire en sorte que les mages irlandais ne soient contraints de franchir une mer au moindre besoin magique. Ils n’avaient pas songé à faire concurrence à un marché déjà bien pourvu du côté de la facture des balais et des baguettes dont les premiers opéraient déjà partiellement par correspondance ; et s’étaient positionné du côté de la création artisanale d’objets enchantés, la demande des sorciers en termes d’objets augmentés pour optimiser des tâches ne manquant pas. Il lui expliqua l’excitation qu’impliquait leur démarche pluridisciplinaire quand ils réfléchissaient aux multiples solutions au défi posé, comparaient les matières déjà magiques et les différentes méthodes pour imprégner les matériaux à l’origine inerte pour obtenir les effets recherchés, testaient plusieurs pistes durant le processus de création amenant au prototype et enfin au produit fini. C’était assurément l’aspect expérimental qui le stimulait le plus dans ses créations magiques actuelles, ainsi que la possibilité d’échanger les idées avec un autre esprit que le sien, de mélanger des magies de nuances variées. Hjúki était en tout cas le bienvenu pour une visite de leur atelier afin d’assister directement à cette approche de leurs énergies.
Huche
Avec acuité, Hjúki écoutait son aîné dérouler la nature de ses activités magiques actuelles, lui ouvrant la porte à un champ de possibilités qu’il n’avait pas encore beaucoup exploité jusqu’alors, altérant parfois des surfaces ou des objets avec une potion ou une autre, ces transformations avaient toujours été prises depuis le prisme de l’art des préparations enchantés, au cœur de sa démarche n’était pas tellement l’objet mais la magie qui s’y infiltrait. Depuis la perspective de l’artisan, il étudiait la pluralité des moyens d’affecter sa base, ses matériaux, ses constructions. L’adolescent rattachait sans peine ce travail à celui de la facture, ouvrage à l’égard il éprouvait un profond respect mêlé de recul. S’il avait une relation harmonieuse avec sa baguette, il se serait lancé sans hésiter dans la confection de ces catalyseurs, il avait d’ailleurs longtemps soupçonné son émissaire d’être tentée par cette voie puisqu’elle comptait parmi les privilégiés parlant de leur instrument comme d’une extension, ce qui disaient aussi des chevaliers de leur épée. Le jeune Anastase percevait en tout cas très clairement la fusion avec sa magie de prédilection, contrairement à ses idées préconçues, la baguette n’avait pas à être aussi centrale que cela, les altérations enchantées se laissaient glisser au travers de plus d’un véhicule magique. Il était sûr que le benjamin aurait beaucoup à apprendre des créations d’Anaël, peut-être qu’il avait des compétences à apporter en la matière grâce à son étude approfondie des mélanges. Cet art lui rappelait également celui de la lutherie et ses heures passées à écouter le luthier de Galway, regrettant amèrement de n’avoir pu prendre sa relève. Assurément, si Hjúki avait été moldu, il aurait fabriqué des instruments de musique, chaque pièce comprenant son lot de subtilités, chaque réglage ayant ses implications harmoniques et acoustiques. Le travail du bois, de ses textures, de ses duretés, la connaissance de la matière devait être un point commun. Le regard brillant, il acceptait d’office l’offre d’en voir plus.
~
