Won't you fly high, free bird ?
Honor avait le visage dur, et son regard portait loin alors que le vent glacé lui giflait le visage. Le brouhaha des pales de l'hélicoptère AW350 couvrait tout autre bruit. Il faisait bien évidemment nuit noire, mais au loin, les lumières de la grande ville de Londres fascinaient la commandante Brando, incapable d'en détacher les yeux. Elle fut tirée de sa rêverie par les grésillements dans son casque, annonciateurs d'une transmission radio. Sa main libre vint trouver la coque au-dessus de son oreille, animée par un vieux réflexe, alors qu'elle se redressa pour s'éloigner du bord de la plateforme. À l'écoute du message, des sourires impatients apparurent sur les lèvres de ses subordonnés : les deux avions de chasse anglais venaient de décoller, et étaient en route pour l'hôpital Sainte-Mangouste. Si ses collègues semblaient s'en réjouir, le visage d'Honor ne cillait pas d'un iota. Si elle se réjouissait de la rapidité exceptionnelle du temps de réaction des forces aériennes, leur mobilisation signifiait que la situation était grave.
- On reste concentré les enfants.
Les sourires disparurent bien vite du visage des deux pilotes, respectivement 19 ans 22 ans. Il ne fallait surtout pas qu'ils s'emballent. Ils n'auraient pas dû être là, tout comme l'entièreté de l'équipage, mais ils étaient au plus proche quand l'explosion avait eu lieu. Une "explosion". Elle soupira en reprenant sa tablette, pour confirmer ses ordres et prendre une dernière fois connaissance de la situation. Aux alentours de 20h, une explosion avait été signalée par les forces de sécurité anglaises. Une très grosse explosion. L'ONU avait été étonnamment rapide, et avait immédiatement contacté les appareils à proximité, pour, je cite : "Obtenir une vision aérienne des lieux". La commandante Honor, officier de terrain, avait évidemment répondu présent, et avait immédiatement fait déporter son hélicoptère sur place. Ils n'étaient pas bien loin, mais elle avait un étrange pressentiment. Le poids de son arme de poing tirait sur sa cuisse, mais il était fort probable qu'elle n'ait pas besoin de s'en servir. S'il s'agissait d'un groupe terroriste, ils n'étaient probablement pas en mesure d'abattre un hélicoptère de combat dernière génération et armé jusqu'aux dents.
- Commandante, nous avons une défaillance du système électronique radar.
Honor déposa prestement sa tablette dans un filet de stockage, rejoignant le poste de pilotage à grandes enjambées. Cela n'était probablement rien, les jeunes avaient tendance à vite paniquer au moindre cafouillage, et elle pouvait encore se permettre de prendre son temps pour s'occuper personnellement du problème. En arrivant dans la cabine, elle se dirigea vers le système, exécutant adroitement les manipulations nécessaires pour relancer le système. Cela fonctionnait la plupart du temps, mais là... Rien. Elle ne put empêcher son sourcil de s'arquer légèrement sous la circonspection. Ce matériel était neuf, et bien entretenu, elle y veillait personnellement avec une main d'acier et une discipline intransigeante.
- Les systèmes auxiliaires ?
- Parfaitement fonctionnels, commandante. Ce doit être...
- Guidage électronique défaillant madame !
Honor se téléporta aux côtés du second pilote, les yeux rivés sur l'ampoule rouge qui clignota avant de s'éteindre. Les voilà désormais sans radar principal, et l'un des deux pilotes allait devoir naviguer sans assistance hydraulique. Quelque chose n'allait pas, mais elle n'arrivait pas à mettre le doigt dessus.
- L'appareil est toujours manœuvrable. Alors maintenez le cap, messieurs.
- Oui commandante !
Tandis qu'ils répondirent à l'unisson, Honor retourna à l'arrière de l'hélicoptère, pour faire état des avaries de l'appareil. Elle regarda sa montre : 20h39. Ils seraient bientôt sur le site, et une montée d'adrénaline inévitable se fit sentir, accélérant son cœur et affûtant ses sens et son esprit. Elle sortit son portable pour allumer l'écran de son portable, les visages d'Oscar et de Narcisse lui rendirent son sourire. Oscar en train de porter un Narcisse d'à peine 5 ans, un sourire étiré jusqu'aux lèvres, tandis que son petit garçon étirait les bras comme pour voler. Il s'agissait de l'une des rares photos qu'Honor affectionnait, Oscar était celui qui aimait bien prendre des photos à tout bout de champ.
Mais alors que son index venait chatouiller le nez imaginaire de son fils, l'écran de son portable sauta plusieurs fois avant de s'éteindre totalement. Son visage se figea, et alors qu'elle tentait vainement de le rallumer, ses yeux se mirent à contempler le noir absolu de la nuit. Une nuit sans étoiles, espérons que le système d'éclairage de l'appareil ne saute pas lui aussi.
Dernière modification par Narcisse Brando le 24 août 2025, 20:21, modifié 4 fois.
Won't you fly high, free bird ?
Un frisson à l'arrière de la nuque. Un autre frisson partant de la pointe de son index et remontant jusqu'à sa poitrine. Tandis qu'Honor enfilait ses gants, et bouclait ses dernières pièces d'équipement, elle n'arrivait pas à se départir de cette terrible sensation. Quelque chose d'horrible allait se produire, très bientôt. Les avaries n'avaient fait que s'enchaîner, et ce, à chaque kilomètre parcouru en direction de l'objectif. Désormais, ils opéraient presque intégralement dans le noir, avec pour seul aide les lumières rouges d'urgence. Les lunettes à vision nocturne ne fonctionnaient pas, les appareils étaient kaput, tout ce qui touchait de près ou de loin à l'électricité semblait avoir décidé de prendre sa retraite. Honor regarda sa montre : 20h42 et 27 secondes. Plus que quelques minutes avant l'arrivée sur la zone, elle regarda les autres membres de son escouade, tous en train de fignoler également les derniers préparatifs. Elle claqua de la langue, s'approchant de l'un d'entre eux qui se mit par réflexe au garde-à-vous. Elle rafistola une accroche, réarrangea un défaut dans sa tenue, et sortit son arme, qu'elle fit cliqueter entre ses doigts.
- Et sur qui comptiez-vous tirer exactement ? Avec la sécurité enclenchée, vous n'irez pas loin.
- M... Mes excuses, commandante, j'avais pensé que...
- J'ai dit : soyez opérationnels 3 kilomètres avant l'arrivée. Nous y sommes.
Il ne rajouta pas une syllabe, et se contenta de ranger son arme dans son étui. Honor vérifia la sienne au cas où, mais tout était réglé. Ses rangers claquaient sur le pont métallique de l'appareil, alors que son escouade se tenait prête à toute éventualité.
- Les enfants, n'oubliez pas : nous sommes ici avant tout pour faire du repérage, les avions vont nous apporter une couverture. Personne ne tire la moindre cartouche sans mon ordre direct ! Est-ce bien clair ?
- Oui commandante !
Ils répondirent d'une seule voix, et Honor se rendit compte qu'elle ferait peut-être mieux de lâcher du lest. Après tout, pour une majorité d'entre eux, il s'agissait de leur première sortie. Elle regarda sa montre : 20h44, ils étaient dans les temps. L'objectif se rapprochait de plus en plus, Honor décida de sortir sa tête par les portes ouvertes de l'appareil en se tenant à la sangle de sécurité. Le bruit des avions rugissait au loin, au moins un point rassurant. Elle se dirigea dans la cabine de pilotage.
- Mettez-nous en vol stationnaire, juste au-dessus de l'hôpital, s'il nous reste des projecteurs, allumez-les.
- Bien madame.
Elle prit une grande inspiration. Le moment était venu. Elle sortit ses jumelles, qui, malgré leurs défaillances électroniques, demeuraient de fidèles binoculaires fonctionnelles. Elle passa son buste au-dessus de la plateforme sur laquelle était accrochée une mitrailleuse. Rien d'anormal à signaler, si ce n'était une destruction presque totale du bâtiment. Qu'est-ce qui avait pu se passer ici ? Mais il y avait un détail plus préoccupant :
- Radio ! Pourquoi les forces locales ne sont pas encore sur place ? Dites-leur de bouger leurs culs !
- Aucune nouvelle commandante ! Cette foutue radio a rendu l'âme, il y a bien 5 kilomètres !
Elle jura les lèvres fermées. Quelle sorte d'arme avait bien pu causer de tel dégâts ? Et surtout, comment les personnes originaires de l'explosion avaient-ils pu se la procurer ? S'agissait-il d'une nouvelle sorte de bombe électromagnétique ? Ce qui renforçait sa conviction sur le fait qu'un accident paraissait peu probable, et... Qu'est-ce que c'était que ça ? Elle régla ses jumelles, sur ce qui semblait être une masse de taille gigantesque. Cela ne ressemblait à absolument rien de connu, mais fort heureusement, la... chose, semblait immobile. Elle parcourut lentement le bâtiment avec ses jumelles, parfois troublée par les passages des chasseurs anglais. Était-ce des... silhouettes qu'elle distinguait çà et là par les trous du toit ? Y'aurait-il des civils parmi les décombres ? Ou bien s'agissait-il des auteurs de l'attentat ?
- Pilotes, déportez-vous légèrement sur...
L'aiguille de sa montre tiqua soudainement 20h45, et une explosion de bruit déchira l'air ambiant, faisant tanguer l'hélicoptère. Et si Honor ne chuta pas, ce fut grâce à sa poigne de fer agrippant les sangles de sécurité. Mais ce qu'elle vit alors, émergeant des décombres, lui glaça le sang.
- Bloody hell...
Won't you fly high, free bird ?
Le sang d'Honor ne fit qu'un tour, alors qu'elle dictait ses ordres clairement dans le micro de son casque, tentant de récupérer son équilibre.
- Stabilisez l'appareil !
- Plus rien ne répond madame !
Qu'est-ce qui se passait ? Honor refusait d'y croire, mais toute une vie d'entraînement la força à oublier ses doutes, les rejeter au plus profond de son être. Elle avait connu de nombreux conflits, partout sur le globe, qui n'avait jamais cessé d'être en guerre. Jamais elle n'avait connu un jour sans qu'un conflit n'ait lieu sur la planète. Cette violence faisait partie d'elle, de manière aussi complète et absolue que respirer. Mais elle en avait fait une arme, elle avait affûté ses instincts, maîtrisée et domptée ses pulsions, et elle aujourd'hui l'une des armes les plus efficaces de l'armée irlandaise. Mais ce qui se passait actuellement dépassait l'entendement. L'hélicoptère tanguait dans tous les sens, l'un de ses soldats glissa sur le sol métallique, et ne dut sa survie qu'au réflexe brutal d'Honor qui l'agrippa par le col avant de le projeter à l'intérieur.
- Accrochez-vous !
Incapable de tenir debout, Honor rampa jusqu'à la cabine de pilotage, se forçant à détacher son regard de l'amas d'éclairs et de fumée qui semblait doté d'une volonté propre. Les lumières grésillaient, des étincelles jaillissaient de toute part, ricochant contre le verre trempé de la visière d'Honor. Les pilotes luttaient corps et âme pour éviter la chute de l'appareil, qui serait un désastre dans cette zone.
20h46 tiqua à la montre de la commandante Honor, et le deuxième blast retentit, retournant presque l'appareil en plein vol. Seul un autre réflexe d'Honor, qui empoigna le manche, permit de stabiliser l'hélicoptère, du moins temporairement. Elle désigna du doigt les masses informes.
- Foncez sur eux !
Aucune réaction, elle claqua de la paume de la main sur le casque des pilotes.
- Allez les enfants ! Il ne faut pas le perdre ! Si ces horreurs décidaient de prendre la poudre d'escampette... Ce serait un massacre.
Elle ne déclama pas ces mots à voix haute, ne voulant pas affoler davantage les pilotes, qui s'appliquaient du mieux qu'il pouvait à ne serait-ce que maintenir l'appareil en vol. Honor se précipita vers l'armoire sécurisée, déverrouillant les portes, et se retrouvant face à un DAN.338. Ses mains se posèrent dessus avant de se figer. Cela ne servirait à rien, ces... Choses n'étaient de toute évidence pas humaine, et de simples balles de sniper ne pourraient rien faire. Et puisque plus rien ne fonctionnait dans l'hélicoptère, utiliser l'armement lourd était inenvisageable, pas sans assistance électronique. Elle se tourna vers son escouade.
- Attachez-vous les enfants ! On tient bon !
Les cliquetis de ceinture ne mirent pas longtemps à retentir, mais alors qu'Honor se dirigeait elle-même vers son siège, une brusque embardée de l'appareil la fit chuter contre la coque métallique. Sa vision devint floue, et avant même de comprendre entièrement ce qui se passait, elle cria :
- Tenez vos positions !
Elle ne voulait pas qu'un de ses soldats ne chute de l'hélicoptère en tentant de venir la sauver, il en était hors de question. Elle respirait puissamment, faisant fonctionner ses poumons et forçant l'oxygène à parcourir son organisme. Elle avait besoin de toutes ses capacités mentales et physiques, allez, ce n'était pas le moment de lâcher ! Sa vision redevint nette, lentement, et en passant la tête par la porte, en s'appuyant sur la plateforme, elle aperçut les deux monstres se diriger vers la cathédrale Saint-Paul.
- Pilotes, suivez...
20h50 tiqua à sa montre. L'affrontement des deux Obscurus déchirait l'air environnant. L'hélicoptère n'avait eu aucun impact notable sur la bataille, mis à sa part sa présence, tel un moucheron voletant de droite à gauche. Les avions explosèrent en plein vol, et le blast de la déflagration finit de définitivement renverser l'appareil. Ce dernier se distordit sous l'effet de la puissance de l'air, ils étaient beaucoup trop près, Honor s'en rendait compte désormais, s'approcher n'était pas la bonne stratégie, elle aurait dû mettre les voiles à la seconde où la première créature était apparue. Elle ne perdit qu'une seconde à maudire son incompétence avant de se sentir perdre pied. Les plaques de tôles se déformaient, les courts-circuits se multipliaient, aveuglant tous les occupants de l'appareil, tandis que ce dernier entamait une inexorable descente vers le sol... Mais pour elle, cela ne comptait pas, seules les pensées qui traversèrent son esprit en une seconde retenaient son attention :
Les occupants sont tous attachés, ils ne pourront pas s'éjecter. Ils vont mourir par ma faute. J'ai donné l'ordre aux pilotes d'approcher, c'est de ma faute. Si seulement j'étais avec eux dans l'appareil, ils allaient mourir seuls. Narcisse, Oscar.
Une vive douleur lui traversa la poitrine de part en part, mais elle rouvrit les yeux, déterminée à survivre. Elle ouvrit en un éclair son parachute, mais elle était trop bas, il n'aurait pas le temps de se déployer, et elle allait s'écraser sur le sol. Un grand bruit précéda la brusque traction du corps d'Honor sous l'ouverture du parachute, suivi par le bruit sourd de son corps heurtant brutalement le sol. Honor perdit connaissance. Le noir. Le noir absolu.
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