Lost in oblivion (OS)
<< Ces braises que l'on étouffe
AVRIL 2049 - JANVIER 2050
Je n’ai pas besoin de regarder pour savoir quelle scène me fait face. Il est assis sur son fauteuil, jambes croisées, bouche pincée, ses yeux verts tentent péniblement de mener l’enquête. Si mon regard ne croise pas le sien, il ne pourra pas relever les indices dans mes yeux. Je ne veux pas que cet homme me connaisse, qu’il me décortique ou qu’il me soigne. Ce n’est que son travail et je ne serai pas un cas comme un autre. Je refuse de devenir une succession de mots clés sur un bloc-notes. Alors, pas un regard, pas un mot. Le silence est d’or. Ma tête est d’accord avec moi, sur ce coup-là. En fait, je crois que c’est elle qui m’a soufflé cette idée et j’ai cru bon de l’approuver.
Les premiers temps, je pensais qu’un hôpital magique pourrait m’aider à comprendre mon amnésie. Je fus même admirative de la variété des cas que l’on traitait ici : des patients crachaient du feu en rotant (c’était dangereux et comique), d’autres avaient d’énormes pustules qui semblaient abriter un écosystème d’êtres aquatiques (c’était répugnant et fascinant), les cheveux changeaient de couleur de façon incontrôlée selon l’humeur, les dents tombaient et repoussaient en quelques heures avant de tomber à nouveau, des fous confondaient tous les mots, produisant des phrases aberrantes (et parfois pleines de poésie)… Il y avait des amnésiques comme moi, ce qui semblait presque banal au milieu de toutes ces pathologies plus dingues les unes que les autres.
On m’avait d’abord soigné la joue. De ma plaie, il ne restait désormais qu’une longue cicatrice aux allures de blessure de guerre. Étrangement, je l’aimais bien : elle suscitait l’étonnement et j’aimais rester vague quant à son origine, cela entretenait le mystère. Au bout d’un moment, je m’amusais même à raconter une histoire différente à chaque personne qui m’interrogeait, juste pour évaluer les différentes réactions que mes récits suscitaient. « Un loup-garou m’a attaquée… », « Je suis tombée de mon balai… », « Une fiole de potion m’a explosé à la figure… », « Un dangereux mage noir m’a refait le portrait… ». Mes connaissances sur le monde magique s’étoffaient à mesure que j’écoutais les conversations des autres patients à la cantine et au fil des livres que je lisais à la bibliothèque de l’hôpital. Je notais chaque nouvelle curiosité dans un carnet de moleskine noir que j’avais commencé à compléter avant de rejoindre le monde des sorciers.
Après mon aventure avec Aelle et mon admission à l’hôpital, on était allé récupérer ma valise abandonnée dans ma chambre qui donnait accès au Chaudron Baveur. J’avais ainsi pu retrouver tous mes sweatshirts à message, mes jeans, ma veste en jean gris foncé brodée dans le dos d’un glorieux « Daughter of Anarchy », mes bottines à la semelle démesurée, mes affaires de toilette… et ce fameux carnet de notes. On m’avait simplement confisqué mon opinel, par sécurité, après l’avoir examiné avec une certaine curiosité.
Les médecins – ou plutôt les médicomages – avaient vite pu constater que mon esprit ressemblait à un vieux fromage plein de trous. Ils avaient suivi le protocole habituel : contre-sort expérimentaux au sortilège d’amnésie, potions de stimulation mémorielle, examen psychologique fondé sur un questionnaire préétabli, présentation d’images et photographies en mouvement de lieux connus… Il n’y eut que la photographie de ce majestueux château, l’école de sorcellerie Poudlard, qui me remua un peu l’estomac. Lorsque je l’avais exprimé, on avait cherché mon nom et ma photo dans les registres de l’école mais on n’avait rien trouvé de concluant. Apparemment, j’étais un fantôme. Comme toutes ces démarches protocolaires n’avaient rien donné, on avait décidé de me garder « en observation » et de programmer des séances avec l’un des psychomages de l’établissement.
Peut-être aurais-je dû leur parler de la voix. J’avais préféré rester silencieuse à ce sujet. En vérité, je craignais qu’ils tentent de me l’enlever, en m’exorcisant, en me lobotomisant, ou quelque chose dans ce genre-là. Elle n’était certes pas toujours de bonne compagnie mais elle représentait un indice majeur de mon passé, je le savais. M’en séparer, c’était m’éloigner de la connaissance de moi-même. D’ailleurs, elle n’avait pas non plus l’intention de me laisser prendre des décisions stupides qui auraient conduit à notre séparation.
Accepter sa présence rendait ma folie plus supportable. Lutter contre ces pensées qui ne semblaient pas tout à fait m’appartenir m’épuisait ; c’était comme se battre contre le vent. Alors, je tolérais ses incursions et j’en cherchais le sens. Quand elle m’intimait de me battre, je concentrais toutes mes pensées pour lui demander contre quoi j’étais censée me battre. J’avais appris à lui répondre sans prononcer le moindre mot, ce qui empêchait les curieux observateurs de surévaluer ma folie. Nos conversations étaient différées. Je pouvais attendre des heures avant que la pensée ne se précise : bats-toi contre la mort, bats-toi contre l’oubli. Ce genre d’évidences ne m’aidait pas vraiment. Dans le noir, avant de dormir, elle m’envoyait des images et des sensations confuses : des regards bleus, des reflets blonds, des sourires, une douce caresse sur mes lèvres et des papillons dans le ventre… Mais souvent, ses messages codés étaient moins agréables : la chaleur visqueuse du sang sur mes mains, un froid mordant qui saisit tout le corps, un vertige qui n’en finit pas, comme si je tombais de la Terre pour traverser l’atmosphère et flotter indéfiniment dans l’espace, sans pouvoir me raccrocher à la moindre planète sur mon passage… Mes cauchemars devenaient alors d’autant plus précis.
Le ciel étoilé, dont la beauté aurait pu m’apporter un certain réconfort, était barré par les ombres menaçantes des branches tordues des arbres morts. Leur écorce noire prenait la forme de visages tantôt cruels, tantôt déformés par l’effroi. L’humidité du sous-bois sentait la chair putride. Le vent était glacial et semblait me percer de tous les côtés, sans aucune espèce de logique, portant dans son souffle des cris désespérés. Je tentais d’avancer, sans savoir vers où je me dirigeais. Sans doute voulais-je quitter cette terrible forêt. Sous mes pieds, les branches craquaient et se brisaient avec une facilité déconcertante, pour ne laisser comme trace qu’une fine poudre blanchâtre. Je baissai les yeux et découvris qu’il ne s’agissait pas de bois : le sol était jonché de petits ossements, comme si des milliers d’oiseaux, de rongeurs et d’autres créatures non identifiées étaient mortes ici. Si je voulais continuer à avancer, je n’avais d’autre choix que leur marcher dessus. Chaque pas, chaque craquement m’emplissait de plus de culpabilité.
Soudain, je sentis des poids chuter sur ma tête et mes épaules, puis je vis des formes rectangulaires tomber du ciel face à moi. C’était une pluie de gros livres lourds. Ils écrasaient les petits os aussi bien que mes pas. J’en ramassai un au hasard et le feuilletai brièvement. Il n’y avait aucune écriture reconnaissable à l’intérieur, seulement de gros gribouillis nerveusement tracés à l’encre noire. Pourtant, je me retrouvai vite happée par le contenu de l’ouvrage. Je le parcourus rapidement et ne pus résister à la tentation d’en ramasser un autre, puis un autre, et encore un… j’avançai et ramassai tous les livres sur mon passage alors que j’ignorais la douleur de ceux qui continuaient de me tomber sur le crâne et le bruit des petits squelettes sous mes pieds. Le temps déformé, propre aux rêves, n’avait aucune influence sur l’avidité que j’éprouvais pour ces grimoires. La lecture de ces pages énigmatiques accélérait mon rythme cardiaque et attisait ma soif de découverte. Je ne pus m’arrêter que lorsque la pluie cessa brusquement.
Alors, je vis se former face à moi un épais brouillard noir, synthèse des formes aperçues dans ces livres, et je sentis une attirance magnétique me pousser vers le cœur de ce phénomène. J’y plongeai joyeusement et laissai la fumée m’envelopper, presque amoureusement. Je n’avais plus peur de rien. Le bruit des os n’avait plus d’effet pour moi, mon nez s’était habitué aux exhalaisons pestilentielles du sous-bois et je n’avançais plus pour quitter la forêt, mais pour l’explorer davantage, découvrir tous ses secrets. Je continuai donc ma route et le brouillard obscur forma une cape qui s’accrocha à mes épaules et flotta gracieusement derrière moi. Je réalisai alors que je n’étais pas seule dans ce bois. Des silhouettes humaines, sans visage, apparaissaient devant moi. Je les dépassais sans m’en soucier et elles ne cherchaient pas à me suivre. Chaque fois que l’un de ces êtres quittait mon champ de vision et passait dans mon dos, j’entendais un bruit étrange de brisure.
Au bout d’un moment, ma curiosité me poussa à tourner la tête. Je vis alors l’une de ces silhouettes tendre sa main vers moi, incapable de me suivre. Sa peau disparut lentement pour laisser voir son squelette, qui se disloqua, se brisa en petits morceaux et s’effondra sur le sol, rejoignant les ossements déjà présents. Ma cape de noirceur se colla contre mon dos, me poussa à avancer et sa présence réconfortante me fit vite oublier cette image délirante. Je croisais ainsi des dizaines de silhouettes, dont celle, minuscule, d’un bambin qui avançait vers moi à quatre pattes. Après un temps, une forme gazeuse d’un blanc éclatant s’approcha de moi et me saisit la main. Elle m’accompagna sans rien dire, sans rien demander d’autre que me tenir compagnie dans cet étrange voyage.
Je marchais ainsi depuis des heures ou des siècles quand j’aperçus au loin ce qui ressemblait à une grande étendue plane, trouée d’un lac dans lequel se reflétait la lune, ronde et blanche, qui venait apparemment de se gonfler dans le ciel. Alors que j’allais quitter la forêt, je sentis une grande vague de froid parcourir mon corps et je vis, impuissante, ma propre peau se désagréger et disparaître pour laisser apparaître la blancheur de mes os, j’eus la sensation qu’on me détruisait à grands coups de marteau et alors que mon esprit me criait : « c’est un foutu cauchemar, réveille-toi ! », j’ouvris brutalement les yeux… et me retrouvais dans le sous-bois, l’odeur putride pénétrait mes narines, les arbres me fixaient, les cadavres craquaient sous mes pieds… Sont-ce là les os de mes morts infinies ou les dépouilles de ceux que j'ai connus ?
Je me réveillai en nage, ne sachant plus si j’avais chaud ou froid, si j’étais morte ou vivante, si j’étais revenue dans le monde réel ou si j’étais encore coincée dans un cauchemar. Il me fallut tâter mes draps, trouver ma lampe de chevet, éclairer ma chambre et m’imprégner de la réalité pendant quelques minutes pour enfin croire que j’étais sortie de ce cycle cauchemardesque. S’il y avait eu des Moldus dans le coin, j’aurais immédiatement réquisitionné un téléphone portable pour laisser Internet me rassurer et m’expliquer la signification de ce que je venais de vivre. Malheureusement, il n’y avait dans cet hôpital magique ni Moldu, ni téléphone portable, ni connexion à la grande toile. J’essayai alors d’imaginer ce que me répondrait le psychomage si je lui racontais mon rêve : il me dirait sans doute (et sans surprise) que tout cela est lié à mon amnésie, assez semblable à une renaissance, n’est-ce pas, à la redécouverte de mon identité, laissant derrière moi mon passé mort et décomposé… Cette explication superficielle ne pouvait me convenir ; elle manquait cruellement d’imagination. Je n’avais pas besoin des réponses qui étaient déjà à ma portée, je voulais voir plus loin, tout comprendre, tout décortiquer, atteindre ce qui était a priori inatteignable.
Mes relations aux autres patients étaient extrêmement limitées. J’étais curieuse de leurs maux, non pas parce que je me souciais de leur vie ou de leur état de santé : je désirais simplement renforcer ma connaissance de ce monde nouveau. Ils étaient des cas sans identité propre, un ensemble de caractéristiques concrètes, comme je pensais l’être pour eux-mêmes et pour les médicomages. Au réfectoire, il m’arrivait de rapprocher un broc d’eau ou une salière pour rendre service et c’était tout. Aucun visage ne m’évoquait le moindre souvenir, je n’avais plus ressenti ce que j’avais éprouvé face à Aelle depuis des mois. Je pris conscience de la chance inouïe que j’avais eue ce jour-là, le jour même de mon arrivée dans le monde des sorciers : voir un visage familier, me souvenir d’un nom ! J’avais été sotte de penser que le miracle pourrait se reproduire.
Et pourtant, un jour, il y eut cette vieille femme. Le pas traînant, un infirmier à chaque bras, elle avait passé dix bonnes minutes devant le buffet, incapable de choisir un plat. On l’avait finalement accompagnée à une table isolée et posé face à elle une maigre part de tarte à la citrouille et un verre d’eau, qu’elle fixait de ses yeux vides. Elle avait la grâce perdue des cantatrices rendues muettes. Elle faisait tout son possible pour maintenir son dos droit et sa tête haute, elle s’était apprêtée comme si elle avait été invitée à un grand gala mondain, mais son visage indifférent ne trompait personne. Cette femme avait perdu toute sa volonté, toute sa force et même, plus simplement son âme. Ce n’était pas la seule vieille malade que j’avais croisée dans l’hôpital, loin de là – c’était ici que les vieux sorciers tranquilles venaient mourir. C’était la première, cependant, à me procurer une sensation similaire à celle que j’avais ressentie en voyant Aelle. Cette femme m’était familière.
Je l’observais de loin, incapable de décrocher mon regard d’elle, et elle incapable de décrocher son regard de sa tarte à la citrouille. J’espérais qu’elle lève les yeux vers moi mais cet effort devait trop lui coûter. Mon rythme cardiaque augmentait et je dus poser ma fourchette contre mon assiette car elle commençait à tapoter la céramique sous l’effet de mes tremblements. Mes yeux s’humidifiaient et je ne comprenais pas pourquoi. Plus j’essayais de me souvenir, plus je sentais l’angoisse m’envahir. Mon souffle devint court en puissant. Je me levai précipitamment, laissant mon plateau sur la table, et courus aux toilettes pour passer de l’eau sur mon visage.
Les doigts agrippés au bord du lavabo, le visage rose et humide, je levai les yeux vers le miroir qui me faisait face. Je m’examinai un instant et plongeai dans mon propre regard dissymétrique : vert d’un côté, bleu de l’autre. T’es qui, put*in, T’ES QUI ? Je donnai un coup de poing au miroir, ce qui ne lui fit pas le moindre effet (contrairement à ma main), je fis quelques pas sur le côté pour m'appuyer contre le mur glissant des toilettes et je me laissai piteusement tomber sur le sol en sanglotant. Pourquoi je ne me reconnais pas ? Pourquoi y a-t-il cette étrangère dans la glace, dans ma tête, pourquoi rien ne correspond, rien ne se connecte, rien n’a de sens ? Mes pleurs s’estompèrent d’eux-mêmes au bout d’un moment, alors que je commençais à craindre que d’autres patients ne viennent troubler ce moment de détresse qui n’appartenait qu’à moi. Je me relevai et rejoignis la glace, affichant un air enragé.
« Sale c*nne, crachai-je à l’entité qui m’habitait ou bien à moi-même, je n'aurais su le dire. »
J’essuyai les dernières traces de mes larmes du revers de ma manche et regagnai le réfectoire. La vieille femme était toujours là et sa tarte à la citrouille n’avait pas été entamée. J’avais espéré que la patiente aurait regagné sa chambre, cela aurait rendu les choses moins difficiles. Je passai près d’elle, l’air de rien, espérant qu’elle m’interpelle. Elle n’en fit rien, elle était hypnotisée par son assiette. Je passai encore une fois devant elle, et encore une autre, jusqu’à penser que je devais avoir l’air étrange (pour changer). Finalement, je pris mon courage à deux mains et demandai le plus innocemment possible :
« Madame, vous ne seriez pas célèbre, par hasard ?
Elle ne bougea pas un cil. Elle avait l’air morte à l’intérieur.
- Vous ne voulez pas de votre tarte ? tentai-je. »
Elle prit une grande inspiration et rassembla toutes ses forces pour pousser l’assiette vers moi, sans daigner me regarder.
- Merci. Vous êtes trop élégante pour manger une vulgaire tarte à la citrouille, d’ailleurs. Il vous faudrait du caviar. »
Devant le compliment, la vieille femme esquissa le plus discret des sourires et leva enfin ses yeux bleu clair vers moi. Ils semblaient presque blancs. Puis, son visage se crispa en une grimace immonde et elle repoussa son assiette du dos de la main, faisant voler la pauvre part de tarte quelques mètres plus loin. Sa voix enrouée grogna :
« Va-t’en… Va-t’en ! VA-T’EN ! Monstre… »
Ses lèvres se retroussèrent et elle montra ses dents serrées, comme un chien confronté à un grand danger. Ses iris clairs me jetèrent des éclairs de rage. Les deux infirmiers qui l’avaient accompagnée accoururent et la redressèrent sur sa chaise tandis que je restai figée là, fusillée par sa haine.
« Qu’est-ce que tu lui as dit ? interrogea l’un des infirmiers.
- Euh… je… qu’elle était élégante… »
L’homme en blouse secoua la tête, dépité, m’accorda un « ça va, ça va », et aida son collègue à prendre en charge la vieille patiente. Elle quitta la pièce et ne m’accorda plus un regard – elle semblait m’avoir vite oubliée et être retournée à son apathie. Gênée, je sentis le regard de quelques curieux sur moi et je quittai le réfectoire à grands pas. Une fois dans ma chambre, je repris ma crise d’angoisse là où je l’avais laissée un peu plus tôt, dans les sanitaires, et me répétai au rythme de ma respiration saccadée : « je suis un monstre, je suis un monstre, je suis un monstre… »
Les jours qui suivirent, je pris une résolution. Je demandai à mon psychomage attitré s’il pouvait me trouver de quoi dessiner, rien que du papier et quelques stylos, cela suffirait. Je lui laissai penser qu’il aurait ainsi du matériel pour plonger dans mes pensées. En vérité, je comptais surtout garder ces dessins pour moi, pour conserver quelque part une petite trace des vagues souvenirs qui traversaient mon esprit, des mots que distillait ma voix intérieure. De maigres indices qui, mis bout à bout, reconstitueraient peut-être un tableau plus complet, un jour.
Je dessinai toujours en tailleur sur mon lit, le soir, avant de plonger dans le sommeil, et tôt le matin quand mes rêves étaient encore frais. J’avais commencé par le commencement en redonnant vie au moment où j’avais découvert mes pouvoirs magiques. Il ne m’avait fallu que deux couleurs : du noir pour la silhouette sans visage de mon agresseur et du rouge pour le sang qui coulait des plaies que je lui avais infligées. Très vite, le rouge avait rempli tout l’espace de la feuille, à mesure que je gribouillais rageusement les gerbes de sang qui jaillissaient de son corps. Cela me faisait du bien. D’une certaine manière, je revivais le sentiment de puissance né de ma douce vengeance. Ensuite, je tâchai de tracer, d’après mes souvenirs, le portrait d’Aelle. Ses sourcils froncés, sa bouche pincée, son air agacé. J’avais conscience de ne pas lui rendre justice mais ce dessin me permit de l’ancrer plus profondément dans ma mémoire. Alors que je pensais avoir terminé, j’attrapais un stylo bleu clair et barrais son visage de grands traits, comme les enfants dessinent grossièrement la pluie qui tombe du ciel. Ma prochaine œuvre racontait mes cauchemars, la forêt d’ossements, les arbres menaçants, la mort partout, partout. Puis, je remplis une nouvelle feuille d’une centaine d’yeux bleus sur fond jaune et j’y apportai la touche finale en traçant une grande spirale rouge qui masquait presque tout le reste. Enfin, je tentai de reproduire le visage de cette vieille patiente qui m’avait traitée de monstre. Ce dessin fut l’un des plus douloureux à réaliser, car le souvenir auquel il était associé demeurait très présent dans mon esprit. Je n’avais pas eu l’occasion de comprendre l’injustice que j’avais vécue.
Je rangeais tous les dessins que je réalisais dans une petite enveloppe coincée dans le rabat de mon carnet de moleskine, sur laquelle j’avais écrit le titre de mon exposition secrète et privée : « Lost in oblivion ». Parfois, j’y ajoutais des œuvres moins travaillées, plus cryptiques, que je traçais sur les serviettes de la cantine à l’aide de mon seul stylo noir. Des séries de formes, de croix, de traits, des mots « bats-toi contre la mort, bats-toi contre l’oubli », « vivante mais morte, morte mais vivante », et tout ce qui me passait par la tête, que cela vienne de moi ou de celle qui me soufflait à l’oreille ses quelques idées.
Le goût pour l’art que je développais ainsi me donna envie d’imprimer sur ma peau quelques tatouages. Je voulais deux manchettes, une pour chaque avant-bras. Principalement pour cacher les preuves que j’aurais dû mourir, un jour, il y a des mois ou des années, je ne savais plus. Les traces blanches et horizontales sur ma peau faisaient partie d’un passé que je ne reconnaissais plus. Je voulais que mes bras racontent une autre histoire, mon histoire, celle que je devais encore apprendre à écrire. Je réfléchissais à ce que je présenterai à un tatoueur en traçant mes idées sur les serviettes du réfectoire.
Le psychomage baissa les bras avant moi. Au bout de longs mois d’hospitalisation, il conclut qu’il n’y avait rien à tirer de moi. Les traitements habituels ne donnaient rien et je refusais de lui livrer quoi que ce soit. Je ne daignais pas lui montrer mes dessins, malgré ce que j’avais laissé entendre. J’étais apte à vivre dans le monde alors autant libérer mon lit pour quelqu’un qui voulait vraiment se soigner. Que je n’aie nulle part où aller leur importait peu. On me laissa donc sortir au moment où l’automne commençait à se montrer plus capricieux et où les températures baissaient. Je fus priée d’envoyer mon adresse par hibou à l’accueil dès que j’aurais trouvé un logement stable, pour me remettre les dernières paperasses médicales qui seraient éditées après mon départ. Je n’en avais rien à faire, de leurs papelards, mais quelque chose me poussait à laisser derrière moi une trace de mon passage dans cet hôpital. L’instinct, la peur d’être encore oubliée, dira-t-on, car ce n’était certainement pas mon amour pour la procédure qui en était à l’origine.
Je dus vivre dans la rue plusieurs jours avant de trouver mon premier emploi stable dans le monde des sorciers. Durant quelques semaines, je travaillais dans un bar-restaurant sorcier pour me loger, sans toucher le moindre salaire. J’avais une petite chambre sous les toits, qui était en fait un ancien débarras avec un matelas posé à même le sol, et de quoi manger trois fois par jour en échange du service et de la plonge, que j’appris à réaliser avec une baguette d’emprunt pour ne pas agacer mes patrons (l’idée de toucher une éponge avec les mains les étonnait au plus haut point). D’abord stupéfaits par ma méconnaissance de la magie mais admiratifs de ma volonté de bien faire, ils m’apprirent les bases de cet art. Au bout de quelques jours, je savais enchanter le matériel de la cuisine, faire voler les assiettes, les verres et les couverts sans rien casser, verser les boissons sans toucher la bouteille, produire de la lumière du bout de ma baguette et attirer vers moi les objets que je pouvais visualiser. Cela n’avait rien à voir avec mes premières expériences magiques, beaucoup plus sanglantes et galvanisantes, mais cela m’aidait à survivre dans ce monde sans passer pour une incompétente.
C’est dans ce contexte que je rencontrai Marshall, mon sauveur. J’avais aidé les propriétaires du bar à organiser une soirée sur le thème du rock moldu et sorcier, pour faire une sorte de pied-de-nez idéologique à l’opinion assez répandue qui disait les êtres magiques et non-magiques devaient rester bien séparés, chacun de leur côté. Un groupe de musiciens composé de sorciers de sang-mêlé avait été invité pour jouer toute la soirée, autant de compositions originales que de vieilles reprises oubliées depuis que le rock était plus ou moins mort. Arcane Riot chantait la fin de la ségrégation et l’éradication des « Purs cons-sanguins » aussi bien que des vieux tubes d’Iron Maiden, ou se laissaient aller sur des airs de pirates dont la panse déborde de vieux rhum en reprenant Alestrom (ils possédaient d’ailleurs un don rare, celui de pouvoir boire des litres d’alcool en jouant de leurs instruments et en chantant tous en chœur, et si les verres se renversaient parfois, la musique restait toujours parfaitement maîtrisée). Cette soirée me ravit. Je ne m’étais pas sentie si heureuse depuis longtemps, malgré le monde qu’il y avait à servir, les lourdingues qui essayaient de me toucher les fesses quand j’allais remplir leurs verres ou qui pensaient qu’un décolleté était l’endroit idéal pour glisser des mornilles. Je me rappelai ce soir-là que j’aimais profondément la musique. Il me semblait avoir déjà été sur scène, dans un contexte similaire, c’est-à-dire alcoolisé, à chanter un tout autre genre de chansons. Je n’aurais su dire s’il s’agissait là d’un rêve ou d’un souvenir mais la sensation était agréable.
J’étais aussi chargée de remplir les verres des musiciens : il aurait été fort regrettable que les pauvres hères meurent de soif. Entre deux chansons, ils firent une pause et j’apportai à tout le monde une bière à la citrouille, légèrement relevée au whisky pur-feu. C’est là que Marshall, le batteur, m’adressa la parole pour la première fois :
« S’ils t’emm*rdent encore, fais-moi signe, j’arrête tout et je m’en vais jouer des cymbales sur leurs cou*lles, lança-t-il en désignant de la tête un groupe de gros lourds avinés.
Je ricanai doucement.
- Quelles cou*lles ?
Le batteur s’esclaffa et manqua de recracher sa bière par le nez. Je m’en allai fièrement pour m’occuper des autres clients. »
Après le concert, une fois le bar fermé et les clients partis, le groupe resta un moment pour profiter de la fin de soirée. Tous complètement ivres, ils partageaient leurs plus belles anecdotes, à base de : « et là, j’ui dit… » vacillants. Arcane Riot comptait une bassiste, un guitariste, un chanteur, un violoniste et Marshall, le batteur. Tous semblaient être bons amis depuis des années. Ils se connaissaient par cœur et partageaient tous les mêmes souvenirs. Kayleigh, la bassiste et seule femme du groupe, surveillait la consommation de ses amis en ingurgitant tous les fonds de verre et en remplaçant une boisson sur deux par de l’eau plate. Elle était petite et frêle mais résistait mieux à l’alcool que tous ses compagnons réunis. Son corps minuscule semblait couvert de tatouages colorés, de la mâchoire jusqu’à ses jambes qui apparaissaient sous ses collants de résille.
Pendant que je commençais à ranger le bar et à enchanter torchons et serpillères pour rendre la salle présentable pour le service du lendemain midi, je participais à quelques conversations. Nous parlions musique, art, liberté, rébellion et mépris des convenances. Tandis qu’ils s’abreuvaient de bières, de cocktails et de liqueurs, je buvais leurs paroles, fascinée par leur mode de pensée. Ils se fichaient de tout, sauf de leurs convictions et de leur propre bonheur, et j’adorais ça. Je rêvais de prendre la route avec eux, arpenter les bars, n’avoir aucune autre attache que ce petit groupe de libres penseurs, chanter, dessiner sur les serviettes en papier après les concerts, vivre.
Je traçai derrière un ticket de commande un petit dessin et je le montrai à l’ensemble du groupe. C’était un serpent en train de muer, ses écailles se détachaient de son corps comme un verre qui s’éclate.
« Vous ne connaitriez pas quelqu’un qui saurait me faire ce genre de tatouage ? »
Marshall ramena immédiatement la feuille vers lui et l’observa attentivement. Son professionnalisme sembla faire retomber d’un coup son taux l’alcoolémie. Il me demanda où je désirais me faire tatouer, si je voulais un tatouage magique réalisé à l’aide d’une baguette magique (garanti sans douleur) ou si je préférais y aller « à la moldue ». Je lui donnai plus de détails sur le motif et l’emplacement désiré avant de lui poser plus de questions sur la façon magique de se faire tatouer. Il m’expliqua que cette démarche n’impliquait aucune aiguille, l’encre magique pouvait bouger sur la peau et créer un tatouage vivant. J’hésitai un peu. L’idée d’avoir un serpent vivant qui m’entourait l’avant-bras était assez alléchante. Finalement, je me décidai :
« Je préférerais avec les aiguilles, à la moldue. Je ne veux pas que ce soit terminé en deux minutes sans même avoir eu l’impression de me faire tatouer.
- Bonne réponse. Je peux te faire ça. On en discutera.
Il sortit de sa poche sa carte de visite et la glissa sur le comptoir. Marshall Rose, Cursed Sigils Tattoo, 180 Buck Street, Camden, Londres.
- Ce n’est pas loin, remarquai-je.
- Tu y es en vingt minutes à pied, je dirais. Il y a un plan derrière la carte, dit-il en la retournant et en pointant de l'index l’endroit déjà marqué d’une croix rouge.
- Je dois prendre rendez-vous ?
- Passe me voir en semaine. Je reçois les clients le matin pour discuter des projets et je tatoue l’après-midi.
- Habituellement, je commence le service à neuf heures… Sauf quand je finis à trois heures comme ce soir.
- Alors viens demain ! Chope de la bouffe pour que je puisse décuver. Ce serait bête que ton serpent se transforme en veracrasse sous l’effet de la boisson.
- Tu travailles le dimanche ? m'étonnai-je.
- Non, mais on s’en fiche. Surtout si je gagne une cliente et un petit-déjeuner dans l’affaire. »
Je me gardais bien de lui dire que j’étais fauchée et que je n’aurais sûrement pas les moyens de le payer pour son travail. Ce serait un problème pour plus tard : j’étais trop curieuse de découvrir ce nouvel environnement.
Je me plus tout de suite à Camden. Certes, j’aurais bien éliminé du décor les touristes qui arpentaient les rues en dévisageant avec curiosité toutes les bêtes de foire qui s’y promenaient naturellement, les voyeurs du net qui prenaient des photos sans demander l’avis de personne comme on prend en photo les animaux d’un zoo (avec enthousiasme, ils pointaient du doigt quelque déjanté en s’exclamant : « regarde chéri, un punk ! » comme ils auraient dit : « regarde chéri, une girafe ! ») tout cela dans le but de publier leur vie faussement remplie sur les réseaux sociaux, et surtout sans jamais réellement s’intéresser à la vie du quartier. En m’éloignant des rues les plus fréquentées, cependant, je retrouvai l’authenticité de ce coin de ville, plein de couleurs, de dessins sur les murs et de personnes tout à fait normales, quoique certainement pas au goût de tous les londoniens trop propres sur eux.
Le salon de tatouage de Marshall était un bâtiment en brique grise assez étroit et haut de deux étages, en plus du rez-de-chaussée. Le nom du salon, « Cursed Sigils Tattoo », était tracé à la peinture blanche directement sur la brique. L’écriture était sobrement accompagnée d’une tête de mort et d’une tête de dragon. S’il n’avait pas affiché de sceaux sataniques directement sur le mur, la vitrine exposait fièrement des classeurs ouverts pleins de « flash tattoos », des dessins préexistants que les clients les plus pressés pouvaient choisir de s’imprimer sur la peau. Il y avait là toutes sortes de sceaux et cercles magiques, truffés de symboles ésotériques divers et variés : ouroboros, triquetra, pentagrammes, triples cercles et autres formes qui m’étaient encore totalement inconnues… Il y en avait pour tous les goûts.

Il était dix heures quand je poussai la porte du shop et fis tinter la clochette de l’entrée. Je me glissai discrètement à l’intérieur, mon sac en papier rempli de scones sous le bras. La pièce paraissait plus petite qu’elle ne l’était, avec ses murs de brique sombre couverts de tableaux et de néons rouges. Je remarquai tout de suite un immense tableau de la famille royale au complet, dont les yeux étaient barrés de grands coups de pinceau noir rageurs. Il y avait aussi un drapeau de pirate pendu devant une porte qui portait l’inscription « privé » et des dizaines de vinyles accrochés au mur. À ma grande surprise, l’endroit comportait également quelques plantes tropicales en bonne forme, dont un pot imposant habité par une dionée attrape-mouche tout aussi imposante. Je m’assis tranquillement sur un canapé en cuir rouge foncé, usé par le temps, face à une petite table basse en palettes couverte de mots de remerciements des clients de Marshall. La plupart étaient très courts : « merci, mec », « tu gères », « longue vie au rock’n’roll », d’autres étaient plus créatifs et dotés de références que les clients moldus devaient avoir du mal à comprendre : « au bûcher les consanguins », d’autres encore avaient profité de l’occasion pour révéler leur potentiel de poètes rebelles : « faites la mort pas la guerre » ou leurs rêves d’artistes en devenir, en dessinant de petites têtes de mort au sourire dérangeant.
Au fond, derrière le comptoir en marbre noir, un escalier menait à l’étage, d’où je m’attendais à voir surgir Marshall. Au-dessus, une pancarte indiquait : « Draco dormiens nunquam titillandus – ne pas déranger ». Mes connaissances en latin étant assez limitées, je me promis d’attendre l’arrivée du maître des lieux pour lui demander la signification de cette phrase (qui, d’après mes déductions, devait avoir un rapport avec les dragons).
Je dus attendre quelques minutes, ouvrir et fermer la porte d’entrée pour faire sonner la clochette, toussoter plus ou moins bruyamment, et finalement lâcher un « ohé, y a quelqu’un ? » pour faire sortir l’ours de sa grotte. Marshall dévala les escaliers, ses longs cheveux noirs parfaitement lisses comme s’il ne sortait pas du lit flottant derrière lui, les yeux légèrement bouffis et le teint pâle. Il attrapa son tabouret de travail, se précipita vers moi (et vers les scones) et s’assit face à moi. En croquant dans un scone nature, il sembla un peu décontenancé. Je sortis du sac un petit pot de confiture de fraise et un couteau à beurre. Son visage s’illumina, il trancha le scone en deux parties égales et étala la confiture pour s’en faire un petit sandwich.
« Désolé pour le retard. Tu m’as entendu ronfler ? s’inquiéta-t-il.
- Je pensais que c’était un solo de batterie.
- Oh non…
- Je plaisante, je n’ai rien entendu. Tu laisses toujours la boutique ouverte quand tu dors ?
- Seulement quand je rentre ivre mort… Je m’en remets à ma bonne étoile. »
Il engloutit six scones avant de me demander si j’avais déjà mangé. Je secouai la tête et déclarai ne pas avoir faim. Ce n’était pas tout à fait vrai mais je voulais faire bonne figure. Il fallait que je me le mette dans la poche si je voulais avoir une chance d’obtenir une réduction sur mon futur tatouage. Son petit-déjeuner dépassant de sa bouche, il attrapa un carnet, un stylo et voulut se mettre à écrire.
« M*rde, je ne t’ai même pas demandé ton nom, réalisa-t-il soudain.
- Ça tombe bien, je n’en ai pas, lançai-je avec un sourire énigmatique.
Il releva sa tête et son stylo et me dévisagea un instant, ébahi.
- T’en as pas ou tu ne veux pas me le dire ?
- Tu peux m’appeler Yshre mais je ne peux pas garantir que c’est mon nom.
Je m'amusais un peu à tester sa réceptivité à mes excentricités, l'œil légèrement moqueur et le menton redressé dans une moue de gentil défi.
- Alors celle-là, on ne me l’avait jamais faite. Comment tu écris ça, Ishré ? demanda-t-il en rabaissant les yeux sur son carnet d’artiste.
- Y-S-H-R-E, épelai-je en caressant entre mes doigts le médaillon qui pendait à mon cou.
- On dirait du Fourchelang. Ça t’ira bien, le serpent.
- Du quoi ?
- Du Fourchelang, c’est la langue des serpents. Ça fait un truc du genre : ssayassashé ! ssayassief !
- Qui veut dire ?
- Bienvenue dans mon shop, ravi de faire ta connaissance et merci pour le petit-déjeuner. En gros. J’ai du mal avec la conjugaison. »
Son sourire était étrangement communicatif. Je ne comprenais pas la moitié de ses blagues mais son enthousiasme et sa bonne humeur suffisaient à me dérider. J’avais la conviction qu’avec lui, je ne me sentirais jamais bizarre, folle ou hors du monde.
« Donc, un serpent… Il y a un rapport avec la maison de Salazar ? interrogea-t-il.
Pour éviter de me sentir trop stupide en demandant qui était ce fameux Salazar et ce que sa maison venait faire là-dedans, je me contentai de répondre, le plus sûrement du monde :
- Non, aucun.
- D’accord… Tant mieux, je n’en peux plus de ces sorciers qui se font tatouer l’emblème de leur maison aussitôt après avoir quitté Poudlard. Il faut croire qu’arborer un écusson à longueur de temps leur manque, une fois diplômés.
Poudlard ! Voilà un nom qui me disait quelque chose depuis mon séjour à l’hôpital et l’exercice des images censées raviver ma mémoire.
- Carrément, bluffai-je.
- Alors, pourquoi le serpent ? demanda-t-il. Rien d’intrusif, c’est juste pour m’aider à faire un croquis qui ait du sens. Et éviter qu’on pense que tu as voulu te faire tatouer ta maison sur le bras comme un guignol de base.
- J’ai perdu la mémoire et je ne sais pas qui je suis, lâchai-je comme une bombe. Je suis comme un serpent qui change de peau, tu vois ?
- Ben m*rde alors… T’es sérieuse ?
Sans répondre, j’affichai le visage le plus sérieux possible, quitte à exagérer.
- Ouais, t’es sérieuse. Sortilège d’Amnésie ?
- Je m’en voudrais d’être atteinte d’un mal si peu original, rétorquai-je en mimant la fierté. »
Il pouffa en secouant la tête. Il devait penser que je n’étais pas n’importe qui et j’aimais ça. Silencieux et concentré, il commença à gratouiller son stylo contre son carnet. Au bout d’un moment, il m’invita à venir à côté de lui et me demanda ce que j’en pensais. J’apportai quelques corrections et nous finîmes par trouver le motif idéal.
« Montre ton bras, qu’on voie comment ça va rendre. Je fais le stencil à la baguette, c’est ma seule entorse à la tradition moldue quand je tatoue des sorciers.
Un peu gênée, je dévoilai ma peau nue striée de cicatrices blanches. Il ne posa aucune question et agita sa baguette sur mon avant-bras pour appliquer le motif représenté sur son carnet. Un serpent violet aux écailles dispersées s’enroula autour de mon bras. Il ajusta le modèle sur mon avant-bras en déplaçant légèrement sa baguette. La tête du serpent, avec sa langue fourchue tendue, dépassait légèrement de mon membre pour rejoindre le dos de ma main, pile en son centre.
- Ça tue, annonça-t-il, fier de lui.
J’approuvai d’un hochement de tête et choisis ce moment pour révéler mon secret…
- Je n’ai pas de quoi te payer. »
Je n’eus pas besoin de feindre la déception pour l’apitoyer. Je savais depuis le début que mon projet n’aboutirait pas à cause de ma situation financière mais le voir si proche de sa réalisation m’affligeait bien plus que je ne l’aurais pensé. Marshall réfléchit un instant à ce que je venais d’annoncer et il m’interrogea sur mon salaire au bar-restaurant. J’expliquai ma situation, notamment la chambre sous les combles et les repas en échange de mon travail, mais aussi comment j’avais survécu depuis la découverte de mes pouvoirs (à ce sujet, je restai évasive et j’évitai de mentionner mon séjour en cellule…). Il buvait mes paroles, ne posait jamais de questions qui auraient pu me gêner, il m’acceptait telle que j’étais, avec mes mystères et mes étrangetés, tout simplement. J’avais du mal à croire qu’un type comme lui puisse exister. Bien souvent après notre rencontre, je me demandais quand tout cela s’arrêterait, à quel moment son vrai visage serait dévoilé, je m’attendais à être déçue et dégoûtée. Cela n’arriva jamais. Marshall Rose était un homme fondamentalement bon, sans arrière-pensée, un être unique en son genre tout droit sorti d'un conte extraordinaire.
Après ce rendez-vous initial, j’attendis de ses nouvelles pendant quelques jours et je finis par penser que mon manque d’argent l’avait refroidi. Finalement, il se pointa au restaurant un midi et demanda à se faire servir comme n’importe quel client. Il commanda un ragoût de bœuf avec des pommes de terre, une bière brune et un fondant au chocolat en dessert. Je ne savais qu’en penser : pendant tout le repas, il avait fait comme si nous étions deux inconnus. Au moment de l’encaisser, il me tendit une liasse de billets. Il y avait deux cents livres sterling.
« Il y a erreur, fis-je froidement remarquer, un peu vexée d’avoir été ignorée.
- Pas du tout. Trente livres pour le repas, cent soixante-dix en pourboire pour la qualité du service, grosso-modo, déclara-t-il en examinant attentivement le ticket, l'air de recompter.
- Ça ne va pas ? m’exclamai-je, interloquée.
- Tout travail mérite salaire. Le mien aussi. Maintenant, tu as de quoi te faire tatouer. À prix d’ami. C’est aussi un pourboire pour la soirée de l’autre fois, au nom d’Arcane Riot au complet.
- Je ne peux pas accepter.
- Tu peux et tu vas le faire. Tu préfères que je te tatoue dans ton sommeil ?
- T’es timbré…
- Certainement pas plus que toi, ironisa-t-il.
- Je vous revaudrai ça, à toi et ta bande de dingues. »
Trois jours plus tard, je me retrouvai à suivre consciencieusement un nouveau rituel : appliquer de la crème sur mon nouveau tatouage dès que ma peau était sèche. Un mois plus tard, Marshall dégagea le bazar de sa chambre d’amis et m’invita à loger chez lui. Il me donna des cours de dessin, m’apprit à tatouer sur des peaux de cochon, me familiarisa avec le vocabulaire très spécifique des tatoueurs, me confia des toiles pour peindre et peaufiner la décoration de sa boutique. En parallèle, je continuais à effectuer quelques services au bar-restaurant, contre rémunération cette fois. Je versais à Marshall une partie du loyer chaque mois. Lorsque je participais à la réalisation des tatouages pour les clients, il me donnait une partie des bénéfices. Parfois, j’étais payée en livres sterling, et d’autres fois en gallions. J’avais une adresse, un chez-moi, et je partageai l’information avec l’hôpital des sorciers, non sans fierté (j’avais réussi à m’en sortir après avoir été plus ou moins poussée vers la sortie !).
Nos chambres se faisaient face, au premier étage du bâtiment. Nous passions beaucoup de temps ensemble, à discuter ou au contraire à rester silencieux. Il n’y eut jamais le moindre soupçon de romantisme entre nous et c’était reposant. Quand nous ne travaillions pas, nous nous promenions en pyjama jusqu’à midi, mes cheveux en pétard et les siens toujours parfaitement lisses et démêlés. Même mal réveillé, il accueillait chaque jour avec enthousiasme. De mon côté, je ne pouvais pas esquisser le moindre sourire avant d’avoir bu deux ou trois cafés. Il ne m’en tenait pas rigueur et remplissait ma tasse quand elle était vide. Souvent, le soir, nous nous retrouvions dans sa chambre, qui servait plus ou moins de salon, et nous sirotions des bières à la citrouille en grignotant et en regardant des films. Plus d’une fois, nous avons veillé jusqu’au lendemain matin en nous enfilant tous les épisodes d’une série moldue fraîchement révélée. Nous dessinions, nous lisions, nous écoutions de la musique et nous refaisions le monde. Il me partageait ses souvenirs et j’essayais de reconstituer les miens, sans trop de succès. Parfois, le vide dans ma tête me faisait entrer dans des épisodes de colère et de désespoir, et je restais enfermée toute la journée dans ma chambre, refusant toute interaction. Je ne revenais vers lui que le soir, un peu penaude mais sans m’excuser, pour lui proposer de continuer notre série. Il savait reconnaître les moments où j’avais besoin d’espace et de silence. Il était toujours présent, sans jamais être intrusif.
Marshall aimait lire autant qu’il aimait la musique et les vieux films et il ne manquait jamais de me partager ses plus belles trouvailles. Sur son conseil, je dévorai Frankenstein ou le Prométhée moderne en une soirée, complètement chamboulée par la solitude et la détresse du monstre, abandonné par son créateur et devenu mauvais car mal aimé. Ce soir-là, je m’endormis avec le livre près de moi, comme un doudou. Je n’attendis pas longtemps avant de me faire tatouer l’autre avant-bras, d’après l’un de mes dessins : la tête du monstre de Frankenstein, ressemblant assez à celle du film de 1931, avec en lettrage un extrait du livre original de Shelley : « Doomed to live ». Si j’avais pu, j’aurais imprimé tout le roman sur la peau de mon dos.
Il arrivait toutefois que le confort de cette paisible colocation me dérange. Une part de moi avait peur de se ramollir. Je voulais trouver une forme d’intensité et je ne savais pas toujours où la chercher. De temps en temps, je rouvrais l’enveloppe « Lost in oblivion » que j’avais glissée dans le rabat de mon carnet noir lors de mon hospitalisation et je me replongeais dans les dessins que j’avais réalisés. Je me concentrais de toutes mes forces sur les portraits d’Aelle, de la vieille patiente, sur mes cauchemars, et je faisais mon possible pour m’imprégner des émotions désagréables qu’ils suscitaient. D’une certaine façon, j’avais besoin de ça pour me sentir vivante. J’implorais la voix qui trottait dans ma tête de me confronter plus souvent. Dans le miroir de la salle de bain, je lui ordonnais : « montre-toi ! » et j’éprouvais un certain plaisir à cultiver la colère que je dirigeais contre elle. À travers mes émotions, elle prenait corps, elle existait davantage. Je refusais de la laisser moisir dans la torpeur de mon quotidien trop tranquille. Elle me devait trop de réponses pour simplement s’effacer.
Plus tard, lorsque Marshall m’emmena sur le Chemin de Traverse, je pus acquérir ma propre baguette magique et abandonner la baguette d’emprunt de mes employeurs du restaurant. Je n’aurais jamais cru que posséder un bâton rien qu’à moi puisse me procurer telle satisfaction et sensation de plénitude. Mon esprit avait beau être fragmenté, je me sentais complète et ivre de toutes les possibilités qui allaient s’offrir à moi. Je voulais tout apprendre, tout connaître de la magie, être capable de réaliser tout ce qui me passait par la tête à l’aide de ce nouvel outil, réaliser ce que personne n’avait même osé imaginer, rattraper le temps perdu. Je trépignais d’impatience et je sentais que Celle qui m’habitait était dans un état d’excitation encore plus extrême. Je crus me revoir, petite fille, persuadée de devenir la plus grande sorcière de tous les temps. Ce souvenir était le mien, j’en étais certaine. Avec cette baguette, je comptais bien courir après les mystères de la magie et de ma propre existence.
Mon ambition dégoulinante m’éloignera-t-elle du seul être qui compte pour moi ?
Encore ?
L’éclat argenté des chaînes qui m’entravent perce à peine l’obscurité opaque de ma prison. Un simple clinquement de fer m’encouragerait à lutter plus fort, me libérer, rejoindre le monde immense, palpable, coloré, bruyant, puant parfois. Mais les chaînes n’existent pas, leur lueur est une projection de mon esprit, une façon de me rassurer, de donner forme à un ennemi que j’ai moi-même engendré. Là où je suis, rien n’existe. Il n’y a ni son, ni image, ni odeur, rien ne touche ma peau. Je suis pendue au milieu du vide comme une poupée de chiffon perdue dans l’espace, quoique même une telle poupée aurait plus de consistance. Je n’ai ni faim, ni soif – j’aimerais sentir la faim tordre mon estomac et la soif assécher ma bouche. Dans ma chambre noire, il ne me reste plus que ma conscience, qui me souffle à l’oreille : tu es toujours en vie. Il semblerait que seul l’anéantissement total de ma propre existence puisse briser les chaînes inexistantes qui me condamnent. Me laisser glisser dans les abysses éternelles, ce serait tellement plus facile... Tu es toujours en vie, tu as gagné, tu as vaincu la mort. Ne devrais-tu pas te réjouir ?
Non, je ne me réjouis pas. J’aurais dû savoir qu’il est vain de vouloir jouer avec la Mort. Elle gagne toujours, à la fin : c’est ce que tout le monde pense. Si elle fait mine de se laisser avoir, ce n’est que pour reprendre le double de ce qu’elle aura abandonné. La Mort ne baisse pas la tête, elle demeure fière, toute-puissante, elle se rit de nous, bien plus que nous pensions nous rire d’elle. Pourtant, si c’était à refaire, je referais ce pari contre elle. Avec de meilleures cartes, espérant la vaincre définitivement. Même là où je suis, enchaînée dans le néant, enfermée hors du monde réel, là où le temps se tord comme un vieux torchon, je ne peux cesser de lutter. Je suis quelqu’un de terriblement têtu. Je n’abandonne jamais, surtout pas face à l’échec. Au contraire, mes insuccès m’enragent et me poussent à vouloir aller encore plus loin. Puisque le monde entier baisse les bras face à la vanité d’un combat contre la Mort, je serai celle qui continuera de se battre. Je suis une contre neuf milliards. Tant que ma conscience existera, l’espoir demeurera. Je refuse de la laisser s’annihiler par confort. Je lutterai contre le néant tant qu’il me restera suffisamment de force pour formuler une pensée.
Il me semble avoir passé un million d’années dans les ténèbres. Tous les mille ans, à peu près, un rayon de lumière pénètre ma cellule et me laisse entrevoir le monde. J’ai vu cet homme qui allait me faire du mal, je me suis laissée emporter par la fureur et je lui ai fait payer. Je me suis presque sentie vivante à nouveau quand mes pouvoirs ont explosé dans le monde. Un jour, j’ai vu le visage d’Aelle, soucieux puis colérique, mais elle ne m’a pas vue par le petit trou de serrure de ma prison. Je lui en ai terriblement voulu. Regarde-moi ! Vois-moi ! Reconnais-moi et dis mon nom. Réveille-moi. Sors-moi de là. Mes cris n’ont pas franchi le seuil de ma cellule. J’ai vu le corps affaibli et le visage usé de ma mère, que la solitude a fini par rendre folle. J’ai cru mourir pour de bon, ce jour-là. Elle a aperçu le reflet de mon âme dans les yeux de ma prison de chair et a crié au monstre. À raison, je crois. La pauvre ignore pourtant à quel point je suis devenue monstrueuse. Je n’ai pas vu Aude, jamais. Son absence me brise le cœur. Lorsque la pensée de son abandon devient trop obsédante, je renonce presque à l’espoir de revenir. À quoi me servirait de revivre dans un monde où elle n’est plus ? Qu’y aurait-il pour moi, là-bas ? Le néant d’un monde sans elle serait pire que celui où je me trouve. Je n’ai pas vu Owen non plus. Et je sais pourquoi.
Parfois, je me plais à m’imaginer comme l’ombre qui s’étend sous les pieds du corps que j’habite. Alors, je toucherais le monde, rien qu’un peu. Chaque seconde qui passe dans cet univers gazeux, je travaille à retrouver mon emprise sur la réalité. Je crois que je progresse. Je concentre toutes mes pensées sur ce que je suis, ce que j’ai été et ce que je veux continuer à être et j’essaie de m’insinuer dans un esprit qui ne m’appartient plus tout à fait. Je lui souffle mes idées, mes impressions, je ravive les souvenirs qui m’ont menée jusque-là, je manipule son langage. Lorsque je me débats contre mes chaînes, serrant mes poings et battant l’air, je fais palpiter son cœur. La plupart du temps, j’emploie la méthode douce, je coopère. Parfois, je rêve d’écraser les résidus de l’esprit faible et incomplet que je présente au monde. Pouvoir dire : Je suis Kristen Loewy, j’étais morte mais je vais mieux, maintenant, merci. Que l’on m’acclame pour mon exploit et que je fasse mine de considérer ma prouesse comme une petite manœuvre de rien du tout, de la magie somme toute assez basique, pour peu que l’on prenne la peine de s’y intéresser sérieusement. Je savoure l’idée qu’un jour, lorsque cet esprit ne pourra plus contenir ma rage, je pourrai m’en extraire et renaître de mes cendres, dans toute ma splendeur.
La fureur de vaincre est ce qui maintient ma conscience intacte. Je sais que ceux qui n’abandonnent jamais, face à rien, finissent toujours par obtenir ce qu’ils veulent. Je suis de ce genre-là. Un jour, mon esprit se reconstituera, ma vie et ma mort se recolleront pour former un tout unique, le vent caressera mes joues lorsque je volerai glorieusement sur le dos souple de Chaofeng, ma baguette crépitera en faisant trembler mes ennemis, je savourerai ma propre puissance en pensant : voilà, j’ai fait du bon travail.
Je me fiche du prix à payer, je me fiche des risques qu’il faudra prendre, des personnes qu’il faudra blesser : un jour, je deviendrai ce que je suis, je serai Kristen Loewy à nouveau.
Reducio
- Votre PJ est présent ? oui
- Nom et prénom du PNJ : Marshall Rose, colocataire d'Yshre (Kristen), actif
- Lien vers la fiche du PNJ : par là !
- Intérêt d'utiliser ce PNJ dans ce RP précis pour votre PJ : Ne pas être seule et sans domicile
Oh Ariadne, I am coming, I just need to work this maze inside my mind
I wish I had that string, it’s so damn dark, I think I’m going blind
I wish I had that string, it’s so damn dark, I think I’m going blind
ASAF AVIDAN
AVRIL 2049 - JANVIER 2050
Je n’ai pas besoin de regarder pour savoir quelle scène me fait face. Il est assis sur son fauteuil, jambes croisées, bouche pincée, ses yeux verts tentent péniblement de mener l’enquête. Si mon regard ne croise pas le sien, il ne pourra pas relever les indices dans mes yeux. Je ne veux pas que cet homme me connaisse, qu’il me décortique ou qu’il me soigne. Ce n’est que son travail et je ne serai pas un cas comme un autre. Je refuse de devenir une succession de mots clés sur un bloc-notes. Alors, pas un regard, pas un mot. Le silence est d’or. Ma tête est d’accord avec moi, sur ce coup-là. En fait, je crois que c’est elle qui m’a soufflé cette idée et j’ai cru bon de l’approuver.
Les premiers temps, je pensais qu’un hôpital magique pourrait m’aider à comprendre mon amnésie. Je fus même admirative de la variété des cas que l’on traitait ici : des patients crachaient du feu en rotant (c’était dangereux et comique), d’autres avaient d’énormes pustules qui semblaient abriter un écosystème d’êtres aquatiques (c’était répugnant et fascinant), les cheveux changeaient de couleur de façon incontrôlée selon l’humeur, les dents tombaient et repoussaient en quelques heures avant de tomber à nouveau, des fous confondaient tous les mots, produisant des phrases aberrantes (et parfois pleines de poésie)… Il y avait des amnésiques comme moi, ce qui semblait presque banal au milieu de toutes ces pathologies plus dingues les unes que les autres.
On m’avait d’abord soigné la joue. De ma plaie, il ne restait désormais qu’une longue cicatrice aux allures de blessure de guerre. Étrangement, je l’aimais bien : elle suscitait l’étonnement et j’aimais rester vague quant à son origine, cela entretenait le mystère. Au bout d’un moment, je m’amusais même à raconter une histoire différente à chaque personne qui m’interrogeait, juste pour évaluer les différentes réactions que mes récits suscitaient. « Un loup-garou m’a attaquée… », « Je suis tombée de mon balai… », « Une fiole de potion m’a explosé à la figure… », « Un dangereux mage noir m’a refait le portrait… ». Mes connaissances sur le monde magique s’étoffaient à mesure que j’écoutais les conversations des autres patients à la cantine et au fil des livres que je lisais à la bibliothèque de l’hôpital. Je notais chaque nouvelle curiosité dans un carnet de moleskine noir que j’avais commencé à compléter avant de rejoindre le monde des sorciers.
Après mon aventure avec Aelle et mon admission à l’hôpital, on était allé récupérer ma valise abandonnée dans ma chambre qui donnait accès au Chaudron Baveur. J’avais ainsi pu retrouver tous mes sweatshirts à message, mes jeans, ma veste en jean gris foncé brodée dans le dos d’un glorieux « Daughter of Anarchy », mes bottines à la semelle démesurée, mes affaires de toilette… et ce fameux carnet de notes. On m’avait simplement confisqué mon opinel, par sécurité, après l’avoir examiné avec une certaine curiosité.
Les médecins – ou plutôt les médicomages – avaient vite pu constater que mon esprit ressemblait à un vieux fromage plein de trous. Ils avaient suivi le protocole habituel : contre-sort expérimentaux au sortilège d’amnésie, potions de stimulation mémorielle, examen psychologique fondé sur un questionnaire préétabli, présentation d’images et photographies en mouvement de lieux connus… Il n’y eut que la photographie de ce majestueux château, l’école de sorcellerie Poudlard, qui me remua un peu l’estomac. Lorsque je l’avais exprimé, on avait cherché mon nom et ma photo dans les registres de l’école mais on n’avait rien trouvé de concluant. Apparemment, j’étais un fantôme. Comme toutes ces démarches protocolaires n’avaient rien donné, on avait décidé de me garder « en observation » et de programmer des séances avec l’un des psychomages de l’établissement.
Peut-être aurais-je dû leur parler de la voix. J’avais préféré rester silencieuse à ce sujet. En vérité, je craignais qu’ils tentent de me l’enlever, en m’exorcisant, en me lobotomisant, ou quelque chose dans ce genre-là. Elle n’était certes pas toujours de bonne compagnie mais elle représentait un indice majeur de mon passé, je le savais. M’en séparer, c’était m’éloigner de la connaissance de moi-même. D’ailleurs, elle n’avait pas non plus l’intention de me laisser prendre des décisions stupides qui auraient conduit à notre séparation.
Accepter sa présence rendait ma folie plus supportable. Lutter contre ces pensées qui ne semblaient pas tout à fait m’appartenir m’épuisait ; c’était comme se battre contre le vent. Alors, je tolérais ses incursions et j’en cherchais le sens. Quand elle m’intimait de me battre, je concentrais toutes mes pensées pour lui demander contre quoi j’étais censée me battre. J’avais appris à lui répondre sans prononcer le moindre mot, ce qui empêchait les curieux observateurs de surévaluer ma folie. Nos conversations étaient différées. Je pouvais attendre des heures avant que la pensée ne se précise : bats-toi contre la mort, bats-toi contre l’oubli. Ce genre d’évidences ne m’aidait pas vraiment. Dans le noir, avant de dormir, elle m’envoyait des images et des sensations confuses : des regards bleus, des reflets blonds, des sourires, une douce caresse sur mes lèvres et des papillons dans le ventre… Mais souvent, ses messages codés étaient moins agréables : la chaleur visqueuse du sang sur mes mains, un froid mordant qui saisit tout le corps, un vertige qui n’en finit pas, comme si je tombais de la Terre pour traverser l’atmosphère et flotter indéfiniment dans l’espace, sans pouvoir me raccrocher à la moindre planète sur mon passage… Mes cauchemars devenaient alors d’autant plus précis.
Le ciel étoilé, dont la beauté aurait pu m’apporter un certain réconfort, était barré par les ombres menaçantes des branches tordues des arbres morts. Leur écorce noire prenait la forme de visages tantôt cruels, tantôt déformés par l’effroi. L’humidité du sous-bois sentait la chair putride. Le vent était glacial et semblait me percer de tous les côtés, sans aucune espèce de logique, portant dans son souffle des cris désespérés. Je tentais d’avancer, sans savoir vers où je me dirigeais. Sans doute voulais-je quitter cette terrible forêt. Sous mes pieds, les branches craquaient et se brisaient avec une facilité déconcertante, pour ne laisser comme trace qu’une fine poudre blanchâtre. Je baissai les yeux et découvris qu’il ne s’agissait pas de bois : le sol était jonché de petits ossements, comme si des milliers d’oiseaux, de rongeurs et d’autres créatures non identifiées étaient mortes ici. Si je voulais continuer à avancer, je n’avais d’autre choix que leur marcher dessus. Chaque pas, chaque craquement m’emplissait de plus de culpabilité.
Soudain, je sentis des poids chuter sur ma tête et mes épaules, puis je vis des formes rectangulaires tomber du ciel face à moi. C’était une pluie de gros livres lourds. Ils écrasaient les petits os aussi bien que mes pas. J’en ramassai un au hasard et le feuilletai brièvement. Il n’y avait aucune écriture reconnaissable à l’intérieur, seulement de gros gribouillis nerveusement tracés à l’encre noire. Pourtant, je me retrouvai vite happée par le contenu de l’ouvrage. Je le parcourus rapidement et ne pus résister à la tentation d’en ramasser un autre, puis un autre, et encore un… j’avançai et ramassai tous les livres sur mon passage alors que j’ignorais la douleur de ceux qui continuaient de me tomber sur le crâne et le bruit des petits squelettes sous mes pieds. Le temps déformé, propre aux rêves, n’avait aucune influence sur l’avidité que j’éprouvais pour ces grimoires. La lecture de ces pages énigmatiques accélérait mon rythme cardiaque et attisait ma soif de découverte. Je ne pus m’arrêter que lorsque la pluie cessa brusquement.
Alors, je vis se former face à moi un épais brouillard noir, synthèse des formes aperçues dans ces livres, et je sentis une attirance magnétique me pousser vers le cœur de ce phénomène. J’y plongeai joyeusement et laissai la fumée m’envelopper, presque amoureusement. Je n’avais plus peur de rien. Le bruit des os n’avait plus d’effet pour moi, mon nez s’était habitué aux exhalaisons pestilentielles du sous-bois et je n’avançais plus pour quitter la forêt, mais pour l’explorer davantage, découvrir tous ses secrets. Je continuai donc ma route et le brouillard obscur forma une cape qui s’accrocha à mes épaules et flotta gracieusement derrière moi. Je réalisai alors que je n’étais pas seule dans ce bois. Des silhouettes humaines, sans visage, apparaissaient devant moi. Je les dépassais sans m’en soucier et elles ne cherchaient pas à me suivre. Chaque fois que l’un de ces êtres quittait mon champ de vision et passait dans mon dos, j’entendais un bruit étrange de brisure.
Au bout d’un moment, ma curiosité me poussa à tourner la tête. Je vis alors l’une de ces silhouettes tendre sa main vers moi, incapable de me suivre. Sa peau disparut lentement pour laisser voir son squelette, qui se disloqua, se brisa en petits morceaux et s’effondra sur le sol, rejoignant les ossements déjà présents. Ma cape de noirceur se colla contre mon dos, me poussa à avancer et sa présence réconfortante me fit vite oublier cette image délirante. Je croisais ainsi des dizaines de silhouettes, dont celle, minuscule, d’un bambin qui avançait vers moi à quatre pattes. Après un temps, une forme gazeuse d’un blanc éclatant s’approcha de moi et me saisit la main. Elle m’accompagna sans rien dire, sans rien demander d’autre que me tenir compagnie dans cet étrange voyage.
Je marchais ainsi depuis des heures ou des siècles quand j’aperçus au loin ce qui ressemblait à une grande étendue plane, trouée d’un lac dans lequel se reflétait la lune, ronde et blanche, qui venait apparemment de se gonfler dans le ciel. Alors que j’allais quitter la forêt, je sentis une grande vague de froid parcourir mon corps et je vis, impuissante, ma propre peau se désagréger et disparaître pour laisser apparaître la blancheur de mes os, j’eus la sensation qu’on me détruisait à grands coups de marteau et alors que mon esprit me criait : « c’est un foutu cauchemar, réveille-toi ! », j’ouvris brutalement les yeux… et me retrouvais dans le sous-bois, l’odeur putride pénétrait mes narines, les arbres me fixaient, les cadavres craquaient sous mes pieds… Sont-ce là les os de mes morts infinies ou les dépouilles de ceux que j'ai connus ?
Je me réveillai en nage, ne sachant plus si j’avais chaud ou froid, si j’étais morte ou vivante, si j’étais revenue dans le monde réel ou si j’étais encore coincée dans un cauchemar. Il me fallut tâter mes draps, trouver ma lampe de chevet, éclairer ma chambre et m’imprégner de la réalité pendant quelques minutes pour enfin croire que j’étais sortie de ce cycle cauchemardesque. S’il y avait eu des Moldus dans le coin, j’aurais immédiatement réquisitionné un téléphone portable pour laisser Internet me rassurer et m’expliquer la signification de ce que je venais de vivre. Malheureusement, il n’y avait dans cet hôpital magique ni Moldu, ni téléphone portable, ni connexion à la grande toile. J’essayai alors d’imaginer ce que me répondrait le psychomage si je lui racontais mon rêve : il me dirait sans doute (et sans surprise) que tout cela est lié à mon amnésie, assez semblable à une renaissance, n’est-ce pas, à la redécouverte de mon identité, laissant derrière moi mon passé mort et décomposé… Cette explication superficielle ne pouvait me convenir ; elle manquait cruellement d’imagination. Je n’avais pas besoin des réponses qui étaient déjà à ma portée, je voulais voir plus loin, tout comprendre, tout décortiquer, atteindre ce qui était a priori inatteignable.
Mes relations aux autres patients étaient extrêmement limitées. J’étais curieuse de leurs maux, non pas parce que je me souciais de leur vie ou de leur état de santé : je désirais simplement renforcer ma connaissance de ce monde nouveau. Ils étaient des cas sans identité propre, un ensemble de caractéristiques concrètes, comme je pensais l’être pour eux-mêmes et pour les médicomages. Au réfectoire, il m’arrivait de rapprocher un broc d’eau ou une salière pour rendre service et c’était tout. Aucun visage ne m’évoquait le moindre souvenir, je n’avais plus ressenti ce que j’avais éprouvé face à Aelle depuis des mois. Je pris conscience de la chance inouïe que j’avais eue ce jour-là, le jour même de mon arrivée dans le monde des sorciers : voir un visage familier, me souvenir d’un nom ! J’avais été sotte de penser que le miracle pourrait se reproduire.
Et pourtant, un jour, il y eut cette vieille femme. Le pas traînant, un infirmier à chaque bras, elle avait passé dix bonnes minutes devant le buffet, incapable de choisir un plat. On l’avait finalement accompagnée à une table isolée et posé face à elle une maigre part de tarte à la citrouille et un verre d’eau, qu’elle fixait de ses yeux vides. Elle avait la grâce perdue des cantatrices rendues muettes. Elle faisait tout son possible pour maintenir son dos droit et sa tête haute, elle s’était apprêtée comme si elle avait été invitée à un grand gala mondain, mais son visage indifférent ne trompait personne. Cette femme avait perdu toute sa volonté, toute sa force et même, plus simplement son âme. Ce n’était pas la seule vieille malade que j’avais croisée dans l’hôpital, loin de là – c’était ici que les vieux sorciers tranquilles venaient mourir. C’était la première, cependant, à me procurer une sensation similaire à celle que j’avais ressentie en voyant Aelle. Cette femme m’était familière.
Je l’observais de loin, incapable de décrocher mon regard d’elle, et elle incapable de décrocher son regard de sa tarte à la citrouille. J’espérais qu’elle lève les yeux vers moi mais cet effort devait trop lui coûter. Mon rythme cardiaque augmentait et je dus poser ma fourchette contre mon assiette car elle commençait à tapoter la céramique sous l’effet de mes tremblements. Mes yeux s’humidifiaient et je ne comprenais pas pourquoi. Plus j’essayais de me souvenir, plus je sentais l’angoisse m’envahir. Mon souffle devint court en puissant. Je me levai précipitamment, laissant mon plateau sur la table, et courus aux toilettes pour passer de l’eau sur mon visage.
Les doigts agrippés au bord du lavabo, le visage rose et humide, je levai les yeux vers le miroir qui me faisait face. Je m’examinai un instant et plongeai dans mon propre regard dissymétrique : vert d’un côté, bleu de l’autre. T’es qui, put*in, T’ES QUI ? Je donnai un coup de poing au miroir, ce qui ne lui fit pas le moindre effet (contrairement à ma main), je fis quelques pas sur le côté pour m'appuyer contre le mur glissant des toilettes et je me laissai piteusement tomber sur le sol en sanglotant. Pourquoi je ne me reconnais pas ? Pourquoi y a-t-il cette étrangère dans la glace, dans ma tête, pourquoi rien ne correspond, rien ne se connecte, rien n’a de sens ? Mes pleurs s’estompèrent d’eux-mêmes au bout d’un moment, alors que je commençais à craindre que d’autres patients ne viennent troubler ce moment de détresse qui n’appartenait qu’à moi. Je me relevai et rejoignis la glace, affichant un air enragé.
« Sale c*nne, crachai-je à l’entité qui m’habitait ou bien à moi-même, je n'aurais su le dire. »
J’essuyai les dernières traces de mes larmes du revers de ma manche et regagnai le réfectoire. La vieille femme était toujours là et sa tarte à la citrouille n’avait pas été entamée. J’avais espéré que la patiente aurait regagné sa chambre, cela aurait rendu les choses moins difficiles. Je passai près d’elle, l’air de rien, espérant qu’elle m’interpelle. Elle n’en fit rien, elle était hypnotisée par son assiette. Je passai encore une fois devant elle, et encore une autre, jusqu’à penser que je devais avoir l’air étrange (pour changer). Finalement, je pris mon courage à deux mains et demandai le plus innocemment possible :
« Madame, vous ne seriez pas célèbre, par hasard ?
Elle ne bougea pas un cil. Elle avait l’air morte à l’intérieur.
- Vous ne voulez pas de votre tarte ? tentai-je. »
Elle prit une grande inspiration et rassembla toutes ses forces pour pousser l’assiette vers moi, sans daigner me regarder.
- Merci. Vous êtes trop élégante pour manger une vulgaire tarte à la citrouille, d’ailleurs. Il vous faudrait du caviar. »
Devant le compliment, la vieille femme esquissa le plus discret des sourires et leva enfin ses yeux bleu clair vers moi. Ils semblaient presque blancs. Puis, son visage se crispa en une grimace immonde et elle repoussa son assiette du dos de la main, faisant voler la pauvre part de tarte quelques mètres plus loin. Sa voix enrouée grogna :
« Va-t’en… Va-t’en ! VA-T’EN ! Monstre… »
Ses lèvres se retroussèrent et elle montra ses dents serrées, comme un chien confronté à un grand danger. Ses iris clairs me jetèrent des éclairs de rage. Les deux infirmiers qui l’avaient accompagnée accoururent et la redressèrent sur sa chaise tandis que je restai figée là, fusillée par sa haine.
« Qu’est-ce que tu lui as dit ? interrogea l’un des infirmiers.
- Euh… je… qu’elle était élégante… »
L’homme en blouse secoua la tête, dépité, m’accorda un « ça va, ça va », et aida son collègue à prendre en charge la vieille patiente. Elle quitta la pièce et ne m’accorda plus un regard – elle semblait m’avoir vite oubliée et être retournée à son apathie. Gênée, je sentis le regard de quelques curieux sur moi et je quittai le réfectoire à grands pas. Une fois dans ma chambre, je repris ma crise d’angoisse là où je l’avais laissée un peu plus tôt, dans les sanitaires, et me répétai au rythme de ma respiration saccadée : « je suis un monstre, je suis un monstre, je suis un monstre… »
It is true, we shall be monsters, cut off from all the world; but on that account we shall be more attached to one another
MARY SHELLEY
Les jours qui suivirent, je pris une résolution. Je demandai à mon psychomage attitré s’il pouvait me trouver de quoi dessiner, rien que du papier et quelques stylos, cela suffirait. Je lui laissai penser qu’il aurait ainsi du matériel pour plonger dans mes pensées. En vérité, je comptais surtout garder ces dessins pour moi, pour conserver quelque part une petite trace des vagues souvenirs qui traversaient mon esprit, des mots que distillait ma voix intérieure. De maigres indices qui, mis bout à bout, reconstitueraient peut-être un tableau plus complet, un jour.
Je dessinai toujours en tailleur sur mon lit, le soir, avant de plonger dans le sommeil, et tôt le matin quand mes rêves étaient encore frais. J’avais commencé par le commencement en redonnant vie au moment où j’avais découvert mes pouvoirs magiques. Il ne m’avait fallu que deux couleurs : du noir pour la silhouette sans visage de mon agresseur et du rouge pour le sang qui coulait des plaies que je lui avais infligées. Très vite, le rouge avait rempli tout l’espace de la feuille, à mesure que je gribouillais rageusement les gerbes de sang qui jaillissaient de son corps. Cela me faisait du bien. D’une certaine manière, je revivais le sentiment de puissance né de ma douce vengeance. Ensuite, je tâchai de tracer, d’après mes souvenirs, le portrait d’Aelle. Ses sourcils froncés, sa bouche pincée, son air agacé. J’avais conscience de ne pas lui rendre justice mais ce dessin me permit de l’ancrer plus profondément dans ma mémoire. Alors que je pensais avoir terminé, j’attrapais un stylo bleu clair et barrais son visage de grands traits, comme les enfants dessinent grossièrement la pluie qui tombe du ciel. Ma prochaine œuvre racontait mes cauchemars, la forêt d’ossements, les arbres menaçants, la mort partout, partout. Puis, je remplis une nouvelle feuille d’une centaine d’yeux bleus sur fond jaune et j’y apportai la touche finale en traçant une grande spirale rouge qui masquait presque tout le reste. Enfin, je tentai de reproduire le visage de cette vieille patiente qui m’avait traitée de monstre. Ce dessin fut l’un des plus douloureux à réaliser, car le souvenir auquel il était associé demeurait très présent dans mon esprit. Je n’avais pas eu l’occasion de comprendre l’injustice que j’avais vécue.
Je rangeais tous les dessins que je réalisais dans une petite enveloppe coincée dans le rabat de mon carnet de moleskine, sur laquelle j’avais écrit le titre de mon exposition secrète et privée : « Lost in oblivion ». Parfois, j’y ajoutais des œuvres moins travaillées, plus cryptiques, que je traçais sur les serviettes de la cantine à l’aide de mon seul stylo noir. Des séries de formes, de croix, de traits, des mots « bats-toi contre la mort, bats-toi contre l’oubli », « vivante mais morte, morte mais vivante », et tout ce qui me passait par la tête, que cela vienne de moi ou de celle qui me soufflait à l’oreille ses quelques idées.
Le goût pour l’art que je développais ainsi me donna envie d’imprimer sur ma peau quelques tatouages. Je voulais deux manchettes, une pour chaque avant-bras. Principalement pour cacher les preuves que j’aurais dû mourir, un jour, il y a des mois ou des années, je ne savais plus. Les traces blanches et horizontales sur ma peau faisaient partie d’un passé que je ne reconnaissais plus. Je voulais que mes bras racontent une autre histoire, mon histoire, celle que je devais encore apprendre à écrire. Je réfléchissais à ce que je présenterai à un tatoueur en traçant mes idées sur les serviettes du réfectoire.
Le psychomage baissa les bras avant moi. Au bout de longs mois d’hospitalisation, il conclut qu’il n’y avait rien à tirer de moi. Les traitements habituels ne donnaient rien et je refusais de lui livrer quoi que ce soit. Je ne daignais pas lui montrer mes dessins, malgré ce que j’avais laissé entendre. J’étais apte à vivre dans le monde alors autant libérer mon lit pour quelqu’un qui voulait vraiment se soigner. Que je n’aie nulle part où aller leur importait peu. On me laissa donc sortir au moment où l’automne commençait à se montrer plus capricieux et où les températures baissaient. Je fus priée d’envoyer mon adresse par hibou à l’accueil dès que j’aurais trouvé un logement stable, pour me remettre les dernières paperasses médicales qui seraient éditées après mon départ. Je n’en avais rien à faire, de leurs papelards, mais quelque chose me poussait à laisser derrière moi une trace de mon passage dans cet hôpital. L’instinct, la peur d’être encore oubliée, dira-t-on, car ce n’était certainement pas mon amour pour la procédure qui en était à l’origine.
Je dus vivre dans la rue plusieurs jours avant de trouver mon premier emploi stable dans le monde des sorciers. Durant quelques semaines, je travaillais dans un bar-restaurant sorcier pour me loger, sans toucher le moindre salaire. J’avais une petite chambre sous les toits, qui était en fait un ancien débarras avec un matelas posé à même le sol, et de quoi manger trois fois par jour en échange du service et de la plonge, que j’appris à réaliser avec une baguette d’emprunt pour ne pas agacer mes patrons (l’idée de toucher une éponge avec les mains les étonnait au plus haut point). D’abord stupéfaits par ma méconnaissance de la magie mais admiratifs de ma volonté de bien faire, ils m’apprirent les bases de cet art. Au bout de quelques jours, je savais enchanter le matériel de la cuisine, faire voler les assiettes, les verres et les couverts sans rien casser, verser les boissons sans toucher la bouteille, produire de la lumière du bout de ma baguette et attirer vers moi les objets que je pouvais visualiser. Cela n’avait rien à voir avec mes premières expériences magiques, beaucoup plus sanglantes et galvanisantes, mais cela m’aidait à survivre dans ce monde sans passer pour une incompétente.
C’est dans ce contexte que je rencontrai Marshall, mon sauveur. J’avais aidé les propriétaires du bar à organiser une soirée sur le thème du rock moldu et sorcier, pour faire une sorte de pied-de-nez idéologique à l’opinion assez répandue qui disait les êtres magiques et non-magiques devaient rester bien séparés, chacun de leur côté. Un groupe de musiciens composé de sorciers de sang-mêlé avait été invité pour jouer toute la soirée, autant de compositions originales que de vieilles reprises oubliées depuis que le rock était plus ou moins mort. Arcane Riot chantait la fin de la ségrégation et l’éradication des « Purs cons-sanguins » aussi bien que des vieux tubes d’Iron Maiden, ou se laissaient aller sur des airs de pirates dont la panse déborde de vieux rhum en reprenant Alestrom (ils possédaient d’ailleurs un don rare, celui de pouvoir boire des litres d’alcool en jouant de leurs instruments et en chantant tous en chœur, et si les verres se renversaient parfois, la musique restait toujours parfaitement maîtrisée). Cette soirée me ravit. Je ne m’étais pas sentie si heureuse depuis longtemps, malgré le monde qu’il y avait à servir, les lourdingues qui essayaient de me toucher les fesses quand j’allais remplir leurs verres ou qui pensaient qu’un décolleté était l’endroit idéal pour glisser des mornilles. Je me rappelai ce soir-là que j’aimais profondément la musique. Il me semblait avoir déjà été sur scène, dans un contexte similaire, c’est-à-dire alcoolisé, à chanter un tout autre genre de chansons. Je n’aurais su dire s’il s’agissait là d’un rêve ou d’un souvenir mais la sensation était agréable.
J’étais aussi chargée de remplir les verres des musiciens : il aurait été fort regrettable que les pauvres hères meurent de soif. Entre deux chansons, ils firent une pause et j’apportai à tout le monde une bière à la citrouille, légèrement relevée au whisky pur-feu. C’est là que Marshall, le batteur, m’adressa la parole pour la première fois :
« S’ils t’emm*rdent encore, fais-moi signe, j’arrête tout et je m’en vais jouer des cymbales sur leurs cou*lles, lança-t-il en désignant de la tête un groupe de gros lourds avinés.
Je ricanai doucement.
- Quelles cou*lles ?
Le batteur s’esclaffa et manqua de recracher sa bière par le nez. Je m’en allai fièrement pour m’occuper des autres clients. »
Après le concert, une fois le bar fermé et les clients partis, le groupe resta un moment pour profiter de la fin de soirée. Tous complètement ivres, ils partageaient leurs plus belles anecdotes, à base de : « et là, j’ui dit… » vacillants. Arcane Riot comptait une bassiste, un guitariste, un chanteur, un violoniste et Marshall, le batteur. Tous semblaient être bons amis depuis des années. Ils se connaissaient par cœur et partageaient tous les mêmes souvenirs. Kayleigh, la bassiste et seule femme du groupe, surveillait la consommation de ses amis en ingurgitant tous les fonds de verre et en remplaçant une boisson sur deux par de l’eau plate. Elle était petite et frêle mais résistait mieux à l’alcool que tous ses compagnons réunis. Son corps minuscule semblait couvert de tatouages colorés, de la mâchoire jusqu’à ses jambes qui apparaissaient sous ses collants de résille.
Pendant que je commençais à ranger le bar et à enchanter torchons et serpillères pour rendre la salle présentable pour le service du lendemain midi, je participais à quelques conversations. Nous parlions musique, art, liberté, rébellion et mépris des convenances. Tandis qu’ils s’abreuvaient de bières, de cocktails et de liqueurs, je buvais leurs paroles, fascinée par leur mode de pensée. Ils se fichaient de tout, sauf de leurs convictions et de leur propre bonheur, et j’adorais ça. Je rêvais de prendre la route avec eux, arpenter les bars, n’avoir aucune autre attache que ce petit groupe de libres penseurs, chanter, dessiner sur les serviettes en papier après les concerts, vivre.
Je traçai derrière un ticket de commande un petit dessin et je le montrai à l’ensemble du groupe. C’était un serpent en train de muer, ses écailles se détachaient de son corps comme un verre qui s’éclate.
« Vous ne connaitriez pas quelqu’un qui saurait me faire ce genre de tatouage ? »
Marshall ramena immédiatement la feuille vers lui et l’observa attentivement. Son professionnalisme sembla faire retomber d’un coup son taux l’alcoolémie. Il me demanda où je désirais me faire tatouer, si je voulais un tatouage magique réalisé à l’aide d’une baguette magique (garanti sans douleur) ou si je préférais y aller « à la moldue ». Je lui donnai plus de détails sur le motif et l’emplacement désiré avant de lui poser plus de questions sur la façon magique de se faire tatouer. Il m’expliqua que cette démarche n’impliquait aucune aiguille, l’encre magique pouvait bouger sur la peau et créer un tatouage vivant. J’hésitai un peu. L’idée d’avoir un serpent vivant qui m’entourait l’avant-bras était assez alléchante. Finalement, je me décidai :
« Je préférerais avec les aiguilles, à la moldue. Je ne veux pas que ce soit terminé en deux minutes sans même avoir eu l’impression de me faire tatouer.
- Bonne réponse. Je peux te faire ça. On en discutera.
Il sortit de sa poche sa carte de visite et la glissa sur le comptoir. Marshall Rose, Cursed Sigils Tattoo, 180 Buck Street, Camden, Londres.
- Ce n’est pas loin, remarquai-je.
- Tu y es en vingt minutes à pied, je dirais. Il y a un plan derrière la carte, dit-il en la retournant et en pointant de l'index l’endroit déjà marqué d’une croix rouge.
- Je dois prendre rendez-vous ?
- Passe me voir en semaine. Je reçois les clients le matin pour discuter des projets et je tatoue l’après-midi.
- Habituellement, je commence le service à neuf heures… Sauf quand je finis à trois heures comme ce soir.
- Alors viens demain ! Chope de la bouffe pour que je puisse décuver. Ce serait bête que ton serpent se transforme en veracrasse sous l’effet de la boisson.
- Tu travailles le dimanche ? m'étonnai-je.
- Non, mais on s’en fiche. Surtout si je gagne une cliente et un petit-déjeuner dans l’affaire. »
Je me gardais bien de lui dire que j’étais fauchée et que je n’aurais sûrement pas les moyens de le payer pour son travail. Ce serait un problème pour plus tard : j’étais trop curieuse de découvrir ce nouvel environnement.
Je me plus tout de suite à Camden. Certes, j’aurais bien éliminé du décor les touristes qui arpentaient les rues en dévisageant avec curiosité toutes les bêtes de foire qui s’y promenaient naturellement, les voyeurs du net qui prenaient des photos sans demander l’avis de personne comme on prend en photo les animaux d’un zoo (avec enthousiasme, ils pointaient du doigt quelque déjanté en s’exclamant : « regarde chéri, un punk ! » comme ils auraient dit : « regarde chéri, une girafe ! ») tout cela dans le but de publier leur vie faussement remplie sur les réseaux sociaux, et surtout sans jamais réellement s’intéresser à la vie du quartier. En m’éloignant des rues les plus fréquentées, cependant, je retrouvai l’authenticité de ce coin de ville, plein de couleurs, de dessins sur les murs et de personnes tout à fait normales, quoique certainement pas au goût de tous les londoniens trop propres sur eux.
Le salon de tatouage de Marshall était un bâtiment en brique grise assez étroit et haut de deux étages, en plus du rez-de-chaussée. Le nom du salon, « Cursed Sigils Tattoo », était tracé à la peinture blanche directement sur la brique. L’écriture était sobrement accompagnée d’une tête de mort et d’une tête de dragon. S’il n’avait pas affiché de sceaux sataniques directement sur le mur, la vitrine exposait fièrement des classeurs ouverts pleins de « flash tattoos », des dessins préexistants que les clients les plus pressés pouvaient choisir de s’imprimer sur la peau. Il y avait là toutes sortes de sceaux et cercles magiques, truffés de symboles ésotériques divers et variés : ouroboros, triquetra, pentagrammes, triples cercles et autres formes qui m’étaient encore totalement inconnues… Il y en avait pour tous les goûts.

Il était dix heures quand je poussai la porte du shop et fis tinter la clochette de l’entrée. Je me glissai discrètement à l’intérieur, mon sac en papier rempli de scones sous le bras. La pièce paraissait plus petite qu’elle ne l’était, avec ses murs de brique sombre couverts de tableaux et de néons rouges. Je remarquai tout de suite un immense tableau de la famille royale au complet, dont les yeux étaient barrés de grands coups de pinceau noir rageurs. Il y avait aussi un drapeau de pirate pendu devant une porte qui portait l’inscription « privé » et des dizaines de vinyles accrochés au mur. À ma grande surprise, l’endroit comportait également quelques plantes tropicales en bonne forme, dont un pot imposant habité par une dionée attrape-mouche tout aussi imposante. Je m’assis tranquillement sur un canapé en cuir rouge foncé, usé par le temps, face à une petite table basse en palettes couverte de mots de remerciements des clients de Marshall. La plupart étaient très courts : « merci, mec », « tu gères », « longue vie au rock’n’roll », d’autres étaient plus créatifs et dotés de références que les clients moldus devaient avoir du mal à comprendre : « au bûcher les consanguins », d’autres encore avaient profité de l’occasion pour révéler leur potentiel de poètes rebelles : « faites la mort pas la guerre » ou leurs rêves d’artistes en devenir, en dessinant de petites têtes de mort au sourire dérangeant.
Au fond, derrière le comptoir en marbre noir, un escalier menait à l’étage, d’où je m’attendais à voir surgir Marshall. Au-dessus, une pancarte indiquait : « Draco dormiens nunquam titillandus – ne pas déranger ». Mes connaissances en latin étant assez limitées, je me promis d’attendre l’arrivée du maître des lieux pour lui demander la signification de cette phrase (qui, d’après mes déductions, devait avoir un rapport avec les dragons).
Je dus attendre quelques minutes, ouvrir et fermer la porte d’entrée pour faire sonner la clochette, toussoter plus ou moins bruyamment, et finalement lâcher un « ohé, y a quelqu’un ? » pour faire sortir l’ours de sa grotte. Marshall dévala les escaliers, ses longs cheveux noirs parfaitement lisses comme s’il ne sortait pas du lit flottant derrière lui, les yeux légèrement bouffis et le teint pâle. Il attrapa son tabouret de travail, se précipita vers moi (et vers les scones) et s’assit face à moi. En croquant dans un scone nature, il sembla un peu décontenancé. Je sortis du sac un petit pot de confiture de fraise et un couteau à beurre. Son visage s’illumina, il trancha le scone en deux parties égales et étala la confiture pour s’en faire un petit sandwich.
« Désolé pour le retard. Tu m’as entendu ronfler ? s’inquiéta-t-il.
- Je pensais que c’était un solo de batterie.
- Oh non…
- Je plaisante, je n’ai rien entendu. Tu laisses toujours la boutique ouverte quand tu dors ?
- Seulement quand je rentre ivre mort… Je m’en remets à ma bonne étoile. »
Il engloutit six scones avant de me demander si j’avais déjà mangé. Je secouai la tête et déclarai ne pas avoir faim. Ce n’était pas tout à fait vrai mais je voulais faire bonne figure. Il fallait que je me le mette dans la poche si je voulais avoir une chance d’obtenir une réduction sur mon futur tatouage. Son petit-déjeuner dépassant de sa bouche, il attrapa un carnet, un stylo et voulut se mettre à écrire.
« M*rde, je ne t’ai même pas demandé ton nom, réalisa-t-il soudain.
- Ça tombe bien, je n’en ai pas, lançai-je avec un sourire énigmatique.
Il releva sa tête et son stylo et me dévisagea un instant, ébahi.
- T’en as pas ou tu ne veux pas me le dire ?
- Tu peux m’appeler Yshre mais je ne peux pas garantir que c’est mon nom.
Je m'amusais un peu à tester sa réceptivité à mes excentricités, l'œil légèrement moqueur et le menton redressé dans une moue de gentil défi.
- Alors celle-là, on ne me l’avait jamais faite. Comment tu écris ça, Ishré ? demanda-t-il en rabaissant les yeux sur son carnet d’artiste.
- Y-S-H-R-E, épelai-je en caressant entre mes doigts le médaillon qui pendait à mon cou.
- On dirait du Fourchelang. Ça t’ira bien, le serpent.
- Du quoi ?
- Du Fourchelang, c’est la langue des serpents. Ça fait un truc du genre : ssayassashé ! ssayassief !
- Qui veut dire ?
- Bienvenue dans mon shop, ravi de faire ta connaissance et merci pour le petit-déjeuner. En gros. J’ai du mal avec la conjugaison. »
Son sourire était étrangement communicatif. Je ne comprenais pas la moitié de ses blagues mais son enthousiasme et sa bonne humeur suffisaient à me dérider. J’avais la conviction qu’avec lui, je ne me sentirais jamais bizarre, folle ou hors du monde.
« Donc, un serpent… Il y a un rapport avec la maison de Salazar ? interrogea-t-il.
Pour éviter de me sentir trop stupide en demandant qui était ce fameux Salazar et ce que sa maison venait faire là-dedans, je me contentai de répondre, le plus sûrement du monde :
- Non, aucun.
- D’accord… Tant mieux, je n’en peux plus de ces sorciers qui se font tatouer l’emblème de leur maison aussitôt après avoir quitté Poudlard. Il faut croire qu’arborer un écusson à longueur de temps leur manque, une fois diplômés.
Poudlard ! Voilà un nom qui me disait quelque chose depuis mon séjour à l’hôpital et l’exercice des images censées raviver ma mémoire.
- Carrément, bluffai-je.
- Alors, pourquoi le serpent ? demanda-t-il. Rien d’intrusif, c’est juste pour m’aider à faire un croquis qui ait du sens. Et éviter qu’on pense que tu as voulu te faire tatouer ta maison sur le bras comme un guignol de base.
- J’ai perdu la mémoire et je ne sais pas qui je suis, lâchai-je comme une bombe. Je suis comme un serpent qui change de peau, tu vois ?
- Ben m*rde alors… T’es sérieuse ?
Sans répondre, j’affichai le visage le plus sérieux possible, quitte à exagérer.
- Ouais, t’es sérieuse. Sortilège d’Amnésie ?
- Je m’en voudrais d’être atteinte d’un mal si peu original, rétorquai-je en mimant la fierté. »
Il pouffa en secouant la tête. Il devait penser que je n’étais pas n’importe qui et j’aimais ça. Silencieux et concentré, il commença à gratouiller son stylo contre son carnet. Au bout d’un moment, il m’invita à venir à côté de lui et me demanda ce que j’en pensais. J’apportai quelques corrections et nous finîmes par trouver le motif idéal.
« Montre ton bras, qu’on voie comment ça va rendre. Je fais le stencil à la baguette, c’est ma seule entorse à la tradition moldue quand je tatoue des sorciers.
Un peu gênée, je dévoilai ma peau nue striée de cicatrices blanches. Il ne posa aucune question et agita sa baguette sur mon avant-bras pour appliquer le motif représenté sur son carnet. Un serpent violet aux écailles dispersées s’enroula autour de mon bras. Il ajusta le modèle sur mon avant-bras en déplaçant légèrement sa baguette. La tête du serpent, avec sa langue fourchue tendue, dépassait légèrement de mon membre pour rejoindre le dos de ma main, pile en son centre.
- Ça tue, annonça-t-il, fier de lui.
J’approuvai d’un hochement de tête et choisis ce moment pour révéler mon secret…
- Je n’ai pas de quoi te payer. »
Je n’eus pas besoin de feindre la déception pour l’apitoyer. Je savais depuis le début que mon projet n’aboutirait pas à cause de ma situation financière mais le voir si proche de sa réalisation m’affligeait bien plus que je ne l’aurais pensé. Marshall réfléchit un instant à ce que je venais d’annoncer et il m’interrogea sur mon salaire au bar-restaurant. J’expliquai ma situation, notamment la chambre sous les combles et les repas en échange de mon travail, mais aussi comment j’avais survécu depuis la découverte de mes pouvoirs (à ce sujet, je restai évasive et j’évitai de mentionner mon séjour en cellule…). Il buvait mes paroles, ne posait jamais de questions qui auraient pu me gêner, il m’acceptait telle que j’étais, avec mes mystères et mes étrangetés, tout simplement. J’avais du mal à croire qu’un type comme lui puisse exister. Bien souvent après notre rencontre, je me demandais quand tout cela s’arrêterait, à quel moment son vrai visage serait dévoilé, je m’attendais à être déçue et dégoûtée. Cela n’arriva jamais. Marshall Rose était un homme fondamentalement bon, sans arrière-pensée, un être unique en son genre tout droit sorti d'un conte extraordinaire.
Après ce rendez-vous initial, j’attendis de ses nouvelles pendant quelques jours et je finis par penser que mon manque d’argent l’avait refroidi. Finalement, il se pointa au restaurant un midi et demanda à se faire servir comme n’importe quel client. Il commanda un ragoût de bœuf avec des pommes de terre, une bière brune et un fondant au chocolat en dessert. Je ne savais qu’en penser : pendant tout le repas, il avait fait comme si nous étions deux inconnus. Au moment de l’encaisser, il me tendit une liasse de billets. Il y avait deux cents livres sterling.
« Il y a erreur, fis-je froidement remarquer, un peu vexée d’avoir été ignorée.
- Pas du tout. Trente livres pour le repas, cent soixante-dix en pourboire pour la qualité du service, grosso-modo, déclara-t-il en examinant attentivement le ticket, l'air de recompter.
- Ça ne va pas ? m’exclamai-je, interloquée.
- Tout travail mérite salaire. Le mien aussi. Maintenant, tu as de quoi te faire tatouer. À prix d’ami. C’est aussi un pourboire pour la soirée de l’autre fois, au nom d’Arcane Riot au complet.
- Je ne peux pas accepter.
- Tu peux et tu vas le faire. Tu préfères que je te tatoue dans ton sommeil ?
- T’es timbré…
- Certainement pas plus que toi, ironisa-t-il.
- Je vous revaudrai ça, à toi et ta bande de dingues. »
Trois jours plus tard, je me retrouvai à suivre consciencieusement un nouveau rituel : appliquer de la crème sur mon nouveau tatouage dès que ma peau était sèche. Un mois plus tard, Marshall dégagea le bazar de sa chambre d’amis et m’invita à loger chez lui. Il me donna des cours de dessin, m’apprit à tatouer sur des peaux de cochon, me familiarisa avec le vocabulaire très spécifique des tatoueurs, me confia des toiles pour peindre et peaufiner la décoration de sa boutique. En parallèle, je continuais à effectuer quelques services au bar-restaurant, contre rémunération cette fois. Je versais à Marshall une partie du loyer chaque mois. Lorsque je participais à la réalisation des tatouages pour les clients, il me donnait une partie des bénéfices. Parfois, j’étais payée en livres sterling, et d’autres fois en gallions. J’avais une adresse, un chez-moi, et je partageai l’information avec l’hôpital des sorciers, non sans fierté (j’avais réussi à m’en sortir après avoir été plus ou moins poussée vers la sortie !).
Nos chambres se faisaient face, au premier étage du bâtiment. Nous passions beaucoup de temps ensemble, à discuter ou au contraire à rester silencieux. Il n’y eut jamais le moindre soupçon de romantisme entre nous et c’était reposant. Quand nous ne travaillions pas, nous nous promenions en pyjama jusqu’à midi, mes cheveux en pétard et les siens toujours parfaitement lisses et démêlés. Même mal réveillé, il accueillait chaque jour avec enthousiasme. De mon côté, je ne pouvais pas esquisser le moindre sourire avant d’avoir bu deux ou trois cafés. Il ne m’en tenait pas rigueur et remplissait ma tasse quand elle était vide. Souvent, le soir, nous nous retrouvions dans sa chambre, qui servait plus ou moins de salon, et nous sirotions des bières à la citrouille en grignotant et en regardant des films. Plus d’une fois, nous avons veillé jusqu’au lendemain matin en nous enfilant tous les épisodes d’une série moldue fraîchement révélée. Nous dessinions, nous lisions, nous écoutions de la musique et nous refaisions le monde. Il me partageait ses souvenirs et j’essayais de reconstituer les miens, sans trop de succès. Parfois, le vide dans ma tête me faisait entrer dans des épisodes de colère et de désespoir, et je restais enfermée toute la journée dans ma chambre, refusant toute interaction. Je ne revenais vers lui que le soir, un peu penaude mais sans m’excuser, pour lui proposer de continuer notre série. Il savait reconnaître les moments où j’avais besoin d’espace et de silence. Il était toujours présent, sans jamais être intrusif.
Marshall aimait lire autant qu’il aimait la musique et les vieux films et il ne manquait jamais de me partager ses plus belles trouvailles. Sur son conseil, je dévorai Frankenstein ou le Prométhée moderne en une soirée, complètement chamboulée par la solitude et la détresse du monstre, abandonné par son créateur et devenu mauvais car mal aimé. Ce soir-là, je m’endormis avec le livre près de moi, comme un doudou. Je n’attendis pas longtemps avant de me faire tatouer l’autre avant-bras, d’après l’un de mes dessins : la tête du monstre de Frankenstein, ressemblant assez à celle du film de 1931, avec en lettrage un extrait du livre original de Shelley : « Doomed to live ». Si j’avais pu, j’aurais imprimé tout le roman sur la peau de mon dos.
Il arrivait toutefois que le confort de cette paisible colocation me dérange. Une part de moi avait peur de se ramollir. Je voulais trouver une forme d’intensité et je ne savais pas toujours où la chercher. De temps en temps, je rouvrais l’enveloppe « Lost in oblivion » que j’avais glissée dans le rabat de mon carnet noir lors de mon hospitalisation et je me replongeais dans les dessins que j’avais réalisés. Je me concentrais de toutes mes forces sur les portraits d’Aelle, de la vieille patiente, sur mes cauchemars, et je faisais mon possible pour m’imprégner des émotions désagréables qu’ils suscitaient. D’une certaine façon, j’avais besoin de ça pour me sentir vivante. J’implorais la voix qui trottait dans ma tête de me confronter plus souvent. Dans le miroir de la salle de bain, je lui ordonnais : « montre-toi ! » et j’éprouvais un certain plaisir à cultiver la colère que je dirigeais contre elle. À travers mes émotions, elle prenait corps, elle existait davantage. Je refusais de la laisser moisir dans la torpeur de mon quotidien trop tranquille. Elle me devait trop de réponses pour simplement s’effacer.
Plus tard, lorsque Marshall m’emmena sur le Chemin de Traverse, je pus acquérir ma propre baguette magique et abandonner la baguette d’emprunt de mes employeurs du restaurant. Je n’aurais jamais cru que posséder un bâton rien qu’à moi puisse me procurer telle satisfaction et sensation de plénitude. Mon esprit avait beau être fragmenté, je me sentais complète et ivre de toutes les possibilités qui allaient s’offrir à moi. Je voulais tout apprendre, tout connaître de la magie, être capable de réaliser tout ce qui me passait par la tête à l’aide de ce nouvel outil, réaliser ce que personne n’avait même osé imaginer, rattraper le temps perdu. Je trépignais d’impatience et je sentais que Celle qui m’habitait était dans un état d’excitation encore plus extrême. Je crus me revoir, petite fille, persuadée de devenir la plus grande sorcière de tous les temps. Ce souvenir était le mien, j’en étais certaine. Avec cette baguette, je comptais bien courir après les mystères de la magie et de ma propre existence.
Mon ambition dégoulinante m’éloignera-t-elle du seul être qui compte pour moi ?
Encore ?
ÉPILOGUE
L’éclat argenté des chaînes qui m’entravent perce à peine l’obscurité opaque de ma prison. Un simple clinquement de fer m’encouragerait à lutter plus fort, me libérer, rejoindre le monde immense, palpable, coloré, bruyant, puant parfois. Mais les chaînes n’existent pas, leur lueur est une projection de mon esprit, une façon de me rassurer, de donner forme à un ennemi que j’ai moi-même engendré. Là où je suis, rien n’existe. Il n’y a ni son, ni image, ni odeur, rien ne touche ma peau. Je suis pendue au milieu du vide comme une poupée de chiffon perdue dans l’espace, quoique même une telle poupée aurait plus de consistance. Je n’ai ni faim, ni soif – j’aimerais sentir la faim tordre mon estomac et la soif assécher ma bouche. Dans ma chambre noire, il ne me reste plus que ma conscience, qui me souffle à l’oreille : tu es toujours en vie. Il semblerait que seul l’anéantissement total de ma propre existence puisse briser les chaînes inexistantes qui me condamnent. Me laisser glisser dans les abysses éternelles, ce serait tellement plus facile... Tu es toujours en vie, tu as gagné, tu as vaincu la mort. Ne devrais-tu pas te réjouir ?
Non, je ne me réjouis pas. J’aurais dû savoir qu’il est vain de vouloir jouer avec la Mort. Elle gagne toujours, à la fin : c’est ce que tout le monde pense. Si elle fait mine de se laisser avoir, ce n’est que pour reprendre le double de ce qu’elle aura abandonné. La Mort ne baisse pas la tête, elle demeure fière, toute-puissante, elle se rit de nous, bien plus que nous pensions nous rire d’elle. Pourtant, si c’était à refaire, je referais ce pari contre elle. Avec de meilleures cartes, espérant la vaincre définitivement. Même là où je suis, enchaînée dans le néant, enfermée hors du monde réel, là où le temps se tord comme un vieux torchon, je ne peux cesser de lutter. Je suis quelqu’un de terriblement têtu. Je n’abandonne jamais, surtout pas face à l’échec. Au contraire, mes insuccès m’enragent et me poussent à vouloir aller encore plus loin. Puisque le monde entier baisse les bras face à la vanité d’un combat contre la Mort, je serai celle qui continuera de se battre. Je suis une contre neuf milliards. Tant que ma conscience existera, l’espoir demeurera. Je refuse de la laisser s’annihiler par confort. Je lutterai contre le néant tant qu’il me restera suffisamment de force pour formuler une pensée.
Il me semble avoir passé un million d’années dans les ténèbres. Tous les mille ans, à peu près, un rayon de lumière pénètre ma cellule et me laisse entrevoir le monde. J’ai vu cet homme qui allait me faire du mal, je me suis laissée emporter par la fureur et je lui ai fait payer. Je me suis presque sentie vivante à nouveau quand mes pouvoirs ont explosé dans le monde. Un jour, j’ai vu le visage d’Aelle, soucieux puis colérique, mais elle ne m’a pas vue par le petit trou de serrure de ma prison. Je lui en ai terriblement voulu. Regarde-moi ! Vois-moi ! Reconnais-moi et dis mon nom. Réveille-moi. Sors-moi de là. Mes cris n’ont pas franchi le seuil de ma cellule. J’ai vu le corps affaibli et le visage usé de ma mère, que la solitude a fini par rendre folle. J’ai cru mourir pour de bon, ce jour-là. Elle a aperçu le reflet de mon âme dans les yeux de ma prison de chair et a crié au monstre. À raison, je crois. La pauvre ignore pourtant à quel point je suis devenue monstrueuse. Je n’ai pas vu Aude, jamais. Son absence me brise le cœur. Lorsque la pensée de son abandon devient trop obsédante, je renonce presque à l’espoir de revenir. À quoi me servirait de revivre dans un monde où elle n’est plus ? Qu’y aurait-il pour moi, là-bas ? Le néant d’un monde sans elle serait pire que celui où je me trouve. Je n’ai pas vu Owen non plus. Et je sais pourquoi.
Parfois, je me plais à m’imaginer comme l’ombre qui s’étend sous les pieds du corps que j’habite. Alors, je toucherais le monde, rien qu’un peu. Chaque seconde qui passe dans cet univers gazeux, je travaille à retrouver mon emprise sur la réalité. Je crois que je progresse. Je concentre toutes mes pensées sur ce que je suis, ce que j’ai été et ce que je veux continuer à être et j’essaie de m’insinuer dans un esprit qui ne m’appartient plus tout à fait. Je lui souffle mes idées, mes impressions, je ravive les souvenirs qui m’ont menée jusque-là, je manipule son langage. Lorsque je me débats contre mes chaînes, serrant mes poings et battant l’air, je fais palpiter son cœur. La plupart du temps, j’emploie la méthode douce, je coopère. Parfois, je rêve d’écraser les résidus de l’esprit faible et incomplet que je présente au monde. Pouvoir dire : Je suis Kristen Loewy, j’étais morte mais je vais mieux, maintenant, merci. Que l’on m’acclame pour mon exploit et que je fasse mine de considérer ma prouesse comme une petite manœuvre de rien du tout, de la magie somme toute assez basique, pour peu que l’on prenne la peine de s’y intéresser sérieusement. Je savoure l’idée qu’un jour, lorsque cet esprit ne pourra plus contenir ma rage, je pourrai m’en extraire et renaître de mes cendres, dans toute ma splendeur.
La fureur de vaincre est ce qui maintient ma conscience intacte. Je sais que ceux qui n’abandonnent jamais, face à rien, finissent toujours par obtenir ce qu’ils veulent. Je suis de ce genre-là. Un jour, mon esprit se reconstituera, ma vie et ma mort se recolleront pour former un tout unique, le vent caressera mes joues lorsque je volerai glorieusement sur le dos souple de Chaofeng, ma baguette crépitera en faisant trembler mes ennemis, je savourerai ma propre puissance en pensant : voilà, j’ai fait du bon travail.
Je me fiche du prix à payer, je me fiche des risques qu’il faudra prendre, des personnes qu’il faudra blesser : un jour, je deviendrai ce que je suis, je serai Kristen Loewy à nouveau.
Équipe Modératus - Avatar cosmique par L. Vance
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