Toi qui m'empêches de me perdre
10. Avec le temps les pages se tournent et les livres se ferment
7 AOÛT 2049, 11h03,
EXTÉRIEUR, IMSM,
Alyona, 19 ans,
EXTÉRIEUR, IMSM,
Alyona, 19 ans,
L'air est frais, pour un mois d'août. C'est sûrement dû à la proximité avec la mer. Il y a un an, cela m'avait tellement inquiétée. Je n'arrêtais pas de me dire : elle est là, à deux pas, toujours à me surveiller, comme si elle voulait me dévorer. L'eau dans tout ce qu'elle a de sauvage et de puissant. Je n'arriverai donc jamais à m'en débarrasser ! Elle sera toujours là, où que je sois, à menacer mon corps. Et ici, c'est pire qu'à Poudlard, dans un certain sens. Les jours de tempête, l'eau n'est pas ténébreuse et redoutée, elle est dangereuse et musclée, et ses vagues se dressent comme des poings prêts à frapper. Pourtant, je m'y suis fait. Sûrement parce qu'on commence à se connaître, toutes les deux. J'arrive mieux à dompter ma peur, depuis cette plongée dans le Lac Noir. Je me dresse et je l'avale, le coeur battant, les yeux fermés, ses embruns plein le nez. Vas-y, essaye donc de me prendre. Je suis la terre et tu ne m'auras jamais entière.
C'est la fin d'année. La fin des luttes, des peurs, des heures passées à travailler. Nahele est avec moi, juste à côté de l'Institut. On attend je ne sais trop quoi avec dans le ventre une de ces trouilles qui s'emmêlent à nos boyaux. Ce qui m'épouvante, c'est l'idée que nous ne nous reverrons plus ici. Cela me glace plus encore que l'eau et les examens. Je peux faire face à tout, mais ça... Merlin ! C'est inévitable, et cela m'arrache toutes mes forces.
Alors, nous sommes là, comme deux idiots, plantés devant les grilles comme si ce sont elles qui allaient bouger. Nahele, moi, et nos contrastes. Mon ami a les mains dans les poches et le regard tourné vers l'Institut. Dans ses yeux, l'émotion navigue, troublant le clair de son regard. Je l'observe à la dérobée, la gorge un peu nouée, sans que rien ne me trahisse. Lui, il est tout silencieux, plongé entièrement dans le mutisme. De temps en temps, un mot ou deux jaillissent, comme s'il sortait la tête hors de l'eau. Moi, je parle, je parle, je parle. J'ai la bouche pleine de mots que je mâche, encore et encore, comme s'ils avaient toujours de la saveur. En réalité, ils viennent plutôt calmer l'agitation qui me secoue à chaque pensée. Ils me permettent de me concentrer sur autre chose. C'est frénétique, c'est nerveux, cela n'a pas de sens.
« Ondine va aussi rester l'année prochaine. Elle m'a dit que c'était pour faire un stage et s'insérer un peu mieux dans le monde professionnel, et aussi pour le concours. Je crois que c'est surtout pour le concours, elle m'en a parlé toute l'année avec déception parce qu'il n'était pas organisé cette année. Et puis, je crois que c'est le genre d'événement qui la motive. Alors, on se retrouvera encore à trois, avec Abby. Je t'avais dit qu'Abby aussi restait ? Elle veut se donner une chance de s'investir plus, parce que sa première année ne s'est pas bien passée. »
Les mots coulent à la place de mes larmes. C'est la fin d'année, Nahele va partir, après on aura beaucoup moins l'occasion de se voir, et il sera si loin, au Pays de Galles. Oh Merlin ! Et si on se perdait de vue, comme avec Anaë ? Je sais qu'il cherchera encore à me voir, mais tout de même, ce sera différent. Il va travailler ! C'est fou. Et moi je serai là, à étudier. Ai-je vraiment fait le bon choix ? Mais y en a-t-il un bon ?
« Elle m'a aussi dit qu'elle n'était pas sûre d'échapper aux rattrapages, mais bon pour ça on verra bien. Elle sera tellement déçue si c'est le cas ! Mais ça me rassure de savoir qu'elles seront là. On pourra peut-être rester dans la même chambre. Ce serait confortable. »
Je me balance d'un pied à l'autre, la bouche sèche. Que dire, que dire, que dire ? Je déteste le silence. Il me rappelle ma tristesse. Quand je parle, elle se brouille dans le flot de mes phrases qui la recouvre et la terrasse, elle disparaît. Mais quand rien ne sort d'entre mes lèvres, elle reprend toute sa place. Nahele ne viendra plus étudier avec moi. Plus de discussions au midi, plus de révisions dans notre salle d'études, plus d'entraînements pour les soutenances, plus rien. Je ne le verrai que ponctuellement, quand nos emplois du temps nous le permettront. Le week-end, peut-être ? Et encore. Ce sera tellement différent ! Je ne sais pas si je le désire tout à fait, ce changement.
Depuis le début de mon année à l'Institut, c'est lui qui m'accompagne partout. Au départ, quand je me perdais dans ces longs couloirs qui se ressemblent et se confondent. Puis, quand je tâtonnais et découvrais le monde adulte, ses libertés, ses devoirs, ses grandes questions à trancher et ses douleurs. Il a toujours été là ces derniers mois. Même pour discuter de ma famille, de mes autres amitiés, de mon avenir, de mes valeurs, de mes forces et de mes faiblesses. Ses yeux clairs m'ont libérée sur tant de sujets ! J'ai peur de ne pas y arriver sans lui, de perdre progressivement mon courage, ma volonté et ma confiance. Cependant, je sais les avoir conquis. Mais le doute perdure. Il flotte dans mon ventre comme un déchet. Et si j'avais encore besoin de mon ami, pour l'année à venir ? Pourrai-je le retrouver si nous prenons tous les deux des routes différentes ?
Je croise le regard de Nahele, la bouche vide de mots. L'inquiétude me secoue. Pourtant, je devrai me sentir soulagée : mes examens sont terminés, et ils se sont bien passés. Ils ont été longs et rudes, mais j'étais prête. À partir de septembre, je m'avancerai vers une nouvelle spécialité, dans laquelle je pense m'épanouir et grandir. Avant cela, je partirai sûrement avec mes amis dans un coin du Pays de Galles ou de l'Angleterre, pour savourer l'été avant de retomber dans une autre année scolaire. L'avenir n'est pas difficile, ni flou comme il a déjà pu l'être. Le soleil se glisse même dans cet horizon lointain. Mais le présent a un autre goût, avec ses douleurs et ses souvenirs. J'aimerais pouvoir lui passer au travers.
C'est aussi la fin de ma première année d'étude. Je ne sais pas quelles conclusions en tirer. J'ai beaucoup appris. Certes. J'ai grandi. Sûrement changé. J'ai gagné en compétences et en savoir-faire. Je me sens plus assurée et solide dans mes gestes, je connais mieux ceux qui doivent être fait et ceux qui doivent être évités ; j'en sais davantage sur la botanique, son histoire, son évolution, ses concepts, et aussi ses pratiques dans le monde ; même les noms latins des plantes me parlent. J'ai pris confiance en mes connaissances. Mon avenir professionnel m'apparaît plus déterminé. J'ai également rencontré des personnes qui, je le sais, resteront longtemps à mes côtés. Je me suis affranchie de certaines chaînes qui plombaient mon corps et le traînaient dans la boue. Si cela continue, l'année prochaine, je serai enfin prête pour le monde adulte qui m'attend, avec ses difficultés, sa solitude, ses efforts et ses bonheurs. Finalement, ces douze derniers mois ont été satisfaisants. Je ne pensais pas qu'ils me porteraient aussi hauts. Et je n'arrive pas tout à fait à les quitter.
Mon regard transperce celui de mon ami. Je me sens éreintée, comme si j'étais arrivée au bout du parcours. La suite, je la connais. Nahele aussi. Mais qui s'avancera ? Merlin ! Je n'en peux plus d'attendre ! Plus je reste et plus j'ai mal. Finissons-en ! Allons-nous-en ! Puisque c'est la fin, autant le tracer, ce point ! Alors pourquoi est-ce qu'il ne dit rien ? Pourquoi rester figé, là, comme ça ? Par Circé, Nahele, dis quelque chose, fais quelque chose ! Mes pupilles te supplient. Ton silence est un supplice.
Il hausse les épaules et pousse un soupir en croisant mon regard.
« Je ne sais pas quoi te dire, Alyona. C'est bizarre de partir d'ici, mais je savais que ça se ferait un jour. »
Je hoche la tête et baisse les yeux. Oui, moi aussi je le savais. Et l'année prochaine, c'est moi qui partirai et me séparerai d'Abby et d'Ondine. Qui sait si nos chemins se recroiseront souvent, après ? Peut-être ponctuellement, mais ce sera différent. Tout est toujours différent. Mais parfois, je ne peux pas m'empêcher de garder sur la langue cette impression que nous aurions pu en profiter davantage.
Mes doigts se nouent autour des lanières de mon sac.
« Moi aussi », réponds-je simplement.
Il passe son bras autour de mes épaules et me serre légèrement contre lui. Je pose ma tête sur son épaule.
Les grilles de l'Institut me paraissent immenses. Et le bâtiment, et ses fenêtres, ses étages, et tout ce qu'il y a derrière. J'ai presque envie de lui parler, à lui aussi, de lui murmurer tout bas, comme une de ces promesses qui vous réchauffent le coeur : « je reviens vite ».
Nous restons comme cela encore quelques minutes avec Nahele, tournés vers l'ancien sanatorium. Puis, celui qui fut ici étudiant en pédiatromagie se redresse et je sens ses poumons se gorger de courage.
« Bon. On y va ?
- Oui. »
Nous nous séparons un peu, j'attrape mon ami par le bras, et d'un de ces communs accords muets, qui n'ont pas besoin d'être formulés et sonnent comme une évidence, je transplane.
sûrement une fin
si ce n'est, ici, la fin
si ce n'est, ici, la fin
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet
baisse de présence jusque fin juillet