C'est ici la terre morte
Merci T.S Eliot (Les hommes creux) pour le titre.
Validé par les MJ
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CONTEXTE —
ReducioDepuis la fin de l'été 2048, Aelle se soumet à un sortilège de magie noire qui la coupe d'un certain nombre de souvenirs qu'elle a sélectionnés. En contrepartie, ses nuits sont remplies de cauchemars et de terreurs nocturnes. En mars 2049, Aelle étant perturbée par une foule de problèmes personnels, elle ne parvient plus à maintenir suffisamment longtemps le sortilège. Les souvenirs reviennent donc. Ces souvenirs desquels elle a souhaité se couper. Pour la plupart, ils concernent une femme et un événement qui s'est déroulé durant l'été 2048.
Cette femme, c'est Kristen Loewy et l'événement, le jour où Aelle est partie à sa recherche.
Dans la première partie, Aelle déambule sur une île à la réputation sulfureuse et finit par trouver quelque chose qui ne l’amène pas à l’ancienne directrice, non, mais dans un endroit perdu où ses recherches continueront, à sa plus grande frustration.
*
I — Les yeux que je n'ose pas rencontrer dans les rêves
II — C'est ici la terre morte
III — ...
*
JOUR 4
11 mars 2049
I — Les yeux que je n'ose pas rencontrer dans les rêves
II — C'est ici la terre morte
III — ...
*
JOUR 4
11 mars 2049
La porte s’ouvre dans un long grincement. Un rai de lumière se dessine sur le parquet et déchire l’obscurité. Je me redresse sur mon séant, la main sur le front pour me protéger de l’éclat bleuâtre. Un long museau étroit apparaît d’abord ; une oreille, une seconde ; une patte qui ne va pas plus loin que le pas de la porte. Le loup me toise pendant de longues secondes avant de faire demi-tour.
Le carrelage est froid sous mes pieds nus. Le couloir s’étire indéfiniment devant moi. Longue coursive jalonnée de portes fermées et exactement semblables les unes aux autres. Le loup se trouve à son extrémité. Sa queue frappe l’air avant que son arrière-train ne soit avalé par le trou obscur de la cage d’escalier. Mon cœur s’abat douloureusement dans ma poitrine. C’est le moment que j’ai attendu durant des mois. Je savais qu’il finirait par arriver.
En descendant prudemment les degrés, une main sur le mur pour ne pas glisser, j’entends sur les dernières marches les griffes du loup cliqueter sur le sol. Tic, tic, tic ; il s’éloigne doucement. Tic, tic, tic ; de plus en plus vite. Je dégringole à une vitesse déraisonnable les derniers mètres et me jette dans le hall d’entrée. Hall immense, hall gargantuesque. Le puits de lumière au plafond offre un tableau unique de la nuit à travers ses vitres : une constellation se dessine là-haut mais il n’y a que le loup qui m’intéresse. Je ne le trouve ni du côté de l’administration ni du réfectoire.
Un lugubre bruit de grincement m’ordonne de me tourner vers les portes donnant sur l’extérieur. Là ! Le loup disparaît dans le parc de l’Académie. Je me mets à courir dans sa direction, courir, courir mais jamais les portes se rapprochent. La frustration explose dans mon cœur.
« Non ! »
Je cours de plus en plus vite, mais mon objectif recule toujours davantage. Je tends vainement la main dans l’espoir de le rattraper. Mes pieds sont en mouvement, sauf que je ne bouge plus, je n’arrive plus à lever les jambes ni à avancer.
« Attends !
— Oh ! la ferme ! »
Le cri me réveille en sursaut. La seconde suivante, c’est un choc contre mon visage qui m’extirpe de mon rêve. En proie à une intense terreur, je plonge la main sous mon oreiller et en sors ma baguette magique.
« Owh, owh ! Calme-toi ! »
Il me faut quelques secondes pour comprendre le tableau qui se dessine devant moi. Une fois mon souffle rauque apaisé, je peux la voir : Ashley Rockfield dépenaillée, ses yeux louchant sur la baguette que je pointe sur elle. J’ai déjà un sortilège sur le bout des lèvres, je suis en train de le formuler, mon poignet est légèrement incliné, prêt à dessiner dans les airs la forme qui rendra ma magie effective. De toutes mes forces j’essaie de retenir la terreur qui me cloue au fond de mon lit, de ne pas me laisser embarquer par la peur qui fait galoper mon cœur. Ma colocataire paraît comprendre que j’ai du mal à reprendre pied parce qu'elle gémit soudainement :
« Pourquoi ils sont jamais là quand on a besoin d'eux ! » Puis, d’une voix plus forte mais retenue par la crainte que je la fasse violemment taire : « C'était un… Putain, c’est con. C'était un cauchemar, Bristyle ! T’as crié, tu t’es agitée et maintenant t’es réveillée. C'était juste un cauchemar. »
Il faut qu’elle le répète plusieurs fois pour que la connexion se fasse dans mon esprit : c'était un cauchemar. Alors seulement, je parviens à baisser ma baguette. En me laissant aller contre l’oreiller, je prends conscience de la sueur qui me colle à la peau et de la chaleur piquetée de frissons qui brûle dans mon corps. Je sais désormais que je viens de faire un énième cauchemar, mais je ne peux pas m’empêcher de tourner la tête vers l'entrée, m’attendant presque à trouver dans l’embrasure de la porte le museau pointu d’un loup familier. Évidemment il n’y a rien. Rien, si ce n'est cet abattement soudain qui m’inonde les sens. Si Rockfield n’avait pas été là, j’aurais fondu en larmes. Je les refoule difficilement, le souffle court, la tête toute à Kristen Loewy et à la peine qui me perfore le cœur.
Une nuit de plus. La fatigue s'accroît avec les jours. C'est comme si j’avais un poids en plus dans le corps ; c'est un peu le cas : je porte tous ces souvenirs en plus, j’ai l'impression de tirer un boulet derrière moi. Je ne sais plus comment vivre avec toute cette expérience dans ma tête, toutes ces peines oubliées. C'est trop d'un coup. Je n’arrive plus à suivre, je suis en train de perdre pied.
Mon silence trouve écho de l’autre côté de la pièce. Rockfield ne s'est pas recouchée. Sa lampe allumée fait danser sur son visage pâle des ombres qui lui donnent un air sévère. La couette remontée jusqu'au cou, elle ne me quitte pas du regard. Craint-elle que je l’attaque ? Je lui lance une œillade perplexe, trop épuisée et bouleversée pour ne serait-ce que penser à donner à mon expression une teinte colérique.
Elle se racle la gorge.
« Tes cauchemars s’intensifient cette semaine.
— Ah.
— Et tu fais qu’arriver en retard en cours.
— Ah. »
Je sais où elle veut en venir. Je n'arrive pas à trouver le courage de l'empêcher de continuer. Je n'arrive pas à faire semblant que ce n’est pas le désespoir qui me fait manquer les cours, qui m’empêche de travailler, de me concentrer, qui me fait oublier mon emploi du temps. Je n’y arrive pas.
« En six mois tu n’as jamais manqué un seul cours et là… »
Elle se tait subitement, les sourcils froncés. Je la devine en colère, sans pouvoir comprendre pourquoi elle l’est. Elle soupire bruyamment.
« Enfin, je m'en tape mais parle à quelqu'un parce que j'en ai marre d'être réveillée toutes les nuits, » débite-t-elle d’une voix froide, en arrangeant sa couette pour pouvoir s’allonger de nouveau.
Je me contente de hausser les épaules. En parler à quelqu'un. Comme si parler avait déjà réglé mes problèmes. Et comment dire ce que je vis en ce moment ? Aucun mot n’a été inventé pour parler de ça.
Le silence retombe. Je vois bien que Rockfield me lance des regards inquisiteurs, perturbée que je ne réagisse pas. Je n’ai rien à dire. Je me contente de subir ce que m'offre le jour ces derniers temps : une longue douleur intérieure qui me coupe le souffle. Je me rappelle du loup dans les couloirs de Poudlard. Le patronus croisé au hasard qui m’a mené à elle. S’en est suivi l’une de ces discussions dont nous avions le secret : de celles qui font mal et qui passionnent. Ce jour-là, elle m’a fait transplaner hors de Poudlard pour la première fois. Et elle m’a…
« C'est ta meuf, Kristen ? »
Mon cœur rate un battement. Je me redresse subitement.
« Hein, quoi ? Mais qu'est-ce que tu racontes ! »
Ma réaction vive amène un sourire sur les lèvres de la jeune fille.
« C'est parce que j’ai raison que tu réagis comme ça ? se moque-t-elle en se redressant sur un coude. Je me rappelle pas d’une Kristen à Poudlard, mais tu l’as sûrement rencontrée ailleurs. C'est parce qu'elle t’a larguée que t’as l’air au fond du chaudron ? »
Je la regarde bouche bée. Comment peut-elle ne pas se souvenir de la seule Kristen qui a été à Poudlard ? Puis je me rends compte qu’elle n’a aucun raison de penser que la Kristen dont elle a entendu le prénom, certainement murmuré dans mon sommeil agité, puisse être notre ancienne directrice.
« Ton silence vaut toutes les réponses, se marre Rockfield.
— C'était pas ma meuf ! réagis-je vivement, ne trouvant aucun autre mot pour me défendre de l'immense ineptie qu'elle est en train de proférer.
— Mouais. En tout cas tu nies pas son existence.
— Tu m’as certainement entendu prononcer son prénom cette nuit, craché-je, nier me rendrait juste ridicule.
— Pas faux, acquiesce la jeune femme en se rallongeant. Donc c'était pas ta meuf, mais t’aurais bien aimé, avoue ! »
Je soutiens son regard curieux — quoi qu’à ce niveau-là ce n’est pas tant de la curiosité que de la méchanceté. Son hypothèse est si loin de la réalité que je ne sais même pas comment la réfuter. Comment lui dire que la Kristen qui vit dans ma tête est une femme faite, mon aînée de plusieurs dizaines d'année, que ses enseignements me manquent autant que nos longues discussions, que je la déteste plus que je l'apprécie. Comment lui expliquer que tout cela n’a rien à voir avec une vulgaire relation amoureuse ?
« T’y es pas du tout, lui lancé dans un soupir en me pelotant sous ma couette.
— Bah dis moi alors, » insiste Rockfield en se tournant vers moi dans son lit.
Ses grands yeux bleus dépassent de sa couette. Ils semblent plus clairs que jamais avec la lumière qui s’y reflète.
« Je vois pas pourquoi je te raconterais quoi que ce soit, » dis-je dans un murmure en la regardant fixement.
Elle m’observe un long moment.
« Ouais, finit-elle par articuler. Je vois pas non plus. »
Elle se retourne vers le mur dans un mouvement agacé. D’un claquement de baguette, elle éteint la lumière en me laissant dans le noir complet. Sa voix n’en paraît que plus forte lorsqu’elle ajoute :
« Mais dis-lui rapidement ce que tu as à lui dire, à ta Kristen, parce qu'en j’en ai marre de tes cauchemars. »
Rockfield ne le saura jamais, mais ces paroles me font plus mal que tout ce qu’elle a pu me dire par le passé. Mes yeux se remplissent de larmes brûlantes dont seules seront témoins la nuit et la couette contre laquelle je cache mon visage.
Reducio
- Votre PJ est présent ? non
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) :
Ashley Rockfield, colocataire, actif
Oswald Johnson, camarade, actif
August Glawbig, actif
- Lien vers la fiche du PNJ
- Intérêt d'utiliser ce(s) PNJ dans ce RP précis pour votre PJ : C'est une période où Aelle va mal. L'écrire en relation avec des gens, c'est montrer que d'autres remarquent qu'elle va mal. C'est écrire comment elle réagit à des sollicitations de gens qui s'inquiètent pour elle. C'est écrire comment elle réagit à des gens qui lui reprochent son comportement quand elle va mal.
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) :
Ashley Rockfield, colocataire, actif
Oswald Johnson, camarade, actif
August Glawbig, actif
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- Intérêt d'utiliser ce(s) PNJ dans ce RP précis pour votre PJ : C'est une période où Aelle va mal. L'écrire en relation avec des gens, c'est montrer que d'autres remarquent qu'elle va mal. C'est écrire comment elle réagit à des sollicitations de gens qui s'inquiètent pour elle. C'est écrire comment elle réagit à des gens qui lui reprochent son comportement quand elle va mal.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 28 mai 2025, 09:29, modifié 1 fois.
C'est ici la terre morte
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*
Les yeux ne sont pas ici
Il n’y a pas d’yeux ici
Dans cette vallée d’étoiles mourantes
Dans cette vallée creuse
Cette mâchoire brisée de nos royaumes perdus
(T. S. ELIOT)
*
— 253 jours plus tôt —
Été 2048
Dimanche 28 juin
Jamais je n’ai vécu de voyage en portoloin plus violent. J’atterris brutalement sur les genoux, le cœur au bord des lèvres. Sous mes doigts, le sol est humide. Mon pantalon se retrouve rapidement détrempé, tout comme les bouts traînants de ma cape. Malgré mon estomac récalcitrant, je me redresse rapidement, luttant pour retrouver mes repères. Mon cœur bat tellement vite que je peine à retrouver mon souffle. L’impatience me noue les entrailles ; elle est là ! me crient mes pensées. Elle est là.
Mais lorsque je parviens enfin à me relever, je remarque qu’elle n’est pas là. Une forêt épaisse m’entoure. Les arbres s’élèvent insolemment vers un ciel caché par une canopée fournie. Des feuilles tombent de grosses gouttes qui s’écrasent sur mon visage et mon crâne. L’odeur, forte, m’envahit les sens ; l’humidité, l’humus, le bois, et une effluve que j’associe aux champignons. Aucun bruit si ce n’est le plic, plic irrégulier de la pluie sur les feuilles.
Je crois que je m’attendais à autre chose. Une petite maison isolée, peut-être. Un salon avec un feu ronronnant dans l’âtre, des murs cachés par des bibliothèques remplies de livres, une table en bois croulant sous des parchemins et des plumes. Je m’attendais à tomber dans son regard, subir une explosion d’émotions. Rien à voir avec la réalité qui m’entoure, mais ce morne paysage n’affecte ni mon impatience ni mon euphorie envahissante. Je sais que Kristen n’est pas loin de moi. Elle m’a montré le chemin, m’a amené jusqu’ici ! Elle est là, quelque part, attendant que je la trouve pour pouvoir me dire : « Tu en as mis du temps ». Une fois devant elle, je pourrais lui en vouloir pour tous ces faux-espoir, mais pour le moment je me fiche de tout, je n’ai qu’une envie : suivre les signes pour arriver plus rapidement à elle, enfin.
J’essaie en vain de trouver une indication du chemin à suivre. Mais il n’y a rien, aucune marque sur les arbres, aucun panneau, aucun chemin ; je suis au beau milieu de la forêt et pour avancer, je dois me frayer un chemin dans les buissons et les ronces. Trop acculée par mon impatience, j’en oublie de me protéger magiquement de la pluie. Mes épaules mouillées et mes cheveux dégoulinants n’ont pas la moindre importance.
J’ai du mal à contrôler l’euphorie que je ressens. C’est comme une grande vague qui part de mon cœur et qui inonde mon corps. Je me dis que c’est à ça que ressemble le bonheur. À un sentiment qui bouleverse les sens. Alors je me laisse faire, je laisse les sourires grandir sur mes lèvres, je laisse mon pas être sautillant, gai. Je me surprends à lever des yeux éberlués vers la canopée et de trouver magnifique la lueur qui perce à travers le feuillage, d’être alpaguée par l’éclat lumineux d’une goutte accrochée à une branche dans laquelle se réverbère la lumière du ciel. Durant ce périple dans la forêt à la recherche d’une trace humaine, de sa trace surtout, je me permets pour la première fois d'imaginer notre relation comme je rêve qu’elle soit.
C’est la première fois.
La première fois que j'ose une pareille folie. L’imaginer faire partie de ma vie sans douter de ma place auprès d’elle. L’imaginer m’intégrer à ses recherches, s’intéresser aux miennes. Je n’ai pas la naïveté de croire que nous passerons nos dimanches ensemble à boire le thé, que nous dinerons régulièrement, que nous irons nous promener sur quelques sites magiques historiques. Je suis plus pragmatique : je vois des heures de recherche ensemble, des conversations passionnées et passionnantes, des découvertes à partager à deux. Dans cette vie que j’imagine il n’y a rien qui trouble la joie simple d’avoir pu trouver, et garder, une camarade de connaissance fiable avec laquelle nourrir mutuellement nos esprits avides de savoir.
C’est la dernière fois qu'imaginer une telle vie m’arrivera, mais je ne le sais pas encore. Je poursuis mes recherches à travers les bois, mes sourires heureux sur les lèvres, le cœur en pleine envolée. J’avance en cercle, partant de mon point de départ et m’en éloignant doucement pour ne rien manquer. Le temps s’écoule lentement. Je jette ci et là des sortilèges pour trouver des traces de magie ou de vie humaine. Je me prends les pieds dans les racines, je trébuche, je prends froid sous la bruine qui mouille le haut du crâne.
Peu à peu l’entrain laisse place à une lassitude familière. La forêt revêt un manteau lugubre lorsque je m’enfonce dans la partie la plus obscure. Les arbres se resserrent les uns les autres, le monde se referme autour de moi.
Et tout à coup, je tombe sur elle. Si soudainement que je ne réagis pas.
Une trappe dans les bois.
Je m’arrête net au détour d’un énorme tronc, la main sur l’écorce humide, le souffle court d’avoir tourné en rond une heure durant. Au milieu d’un espace entre trois arbres, elle jure sur le sol recouvert de vieilles branches et de feuilles détrempées : c’est un genre de porte installée sur une butte naturelle, légèrement en biais. Les deux battants en fer paraissent solidement fermés. Je connais suffisamment l'Histoire pour reconnaître un bunker. Ou du moins, une ouverture vers un bunker. Ou peut-être bien n’est-ce qu’une cave. Mais au milieu d’une forêt ?
Je m’approche prudemment, la baguette dégainée. Aucune alarme ne s’active, aucune silhouette sombre n’apparaît. Rien ne vient troubler la mélodie de la forêt et de la pluie si ce n’est le son de ma respiration. Je vise la trappe de ma baguette magique et murmure un sortilège du bout des lèvres.
« Appare Vestigum. »
Il me dévoile des traces magiques de tous les côtés, qui se croisent et s'entrecroisent, qui ruissèlent de couleurs, qui font bondir mon cœur : c'est là ! Mais je n'ai pas le temps de fomenter mille et une stratégie pour tenter d'ouvrir les portes, ni de me demander si je dois essayer de toquer pour prévenir de mon arrivée ou si la femme mérite que je fasse exploser l’entrée de son abri pour m'avoir laissée dans le silence tout ce temps. Si je n'en ai pas le temps, c'est parce que les deux battants s'ouvrent sous mes yeux éberlués avant que je puisse réagir. Un clac ! bruyant et une ouverture béante s'offre à moi, gouffre d’obscurité qui s'enfonce dans les entrailles de la terre.
J'hésite un moment : y aller, attendre ? L'idée de la surprendre dans son antre me plait assez, je dois l'avouer. J'ai rarement eu l'occasion de la déstabiliser, après tout. Pourquoi est-ce que je ne bouge pas, alors ? Pourquoi suis-je immobile, les bras ballants, toute mon attention aspirée par le trou béant laissé par les battants ? Mon cœur résonne désagréablement dans mon corps ; des coups d'enclumes contre ma cage thoracique. Je prends conscience de ma peau moite et de ma respiration trébuchante. Le voilà, le bout du chemin. Kristen. Après toute cette année à l'espérer, à l'attendre. Le voilà.
Et si...
Et si elle me repousse ? Et si elle m'engueule ? Et si elle me fait des reproches ? Et si elle fait sa Kristen Loewy, cette femme dans toute sa splendeur qui impose et condamne ? Et si ça me fait mal au cœur ? Et si ce n'est pas la solution à tous mes problèmes ? Et si je ne me sens pas mieux après ?
Non.
Et si ce n'est pas vraiment la fin du chemin ? C'est cette question qui me hante désormais. Après tous ces faux espoirs... Le jeu de devinettes va peut-être durer encore un moment. Peut-être a-t-elle prévu des dangers sans nom à affronter dans ce bunker, peut-être vais-je devoir encore une fois prouver ma détermination. Oui, songé-je en affirmant ma prise sur ma baguette, ce n'est pas forcément le bout du chemin. Peut-être n'est-ce qu'une épreuve de plus dans le Grand Jeu de Kristen Loewy.
Je crispe les mâchoires et inspire profondément par le nez. Je ne peux pas effacer totalement mon espoir fébrile, mais je peux décider de ne pas y accorder une trop grande attention. Je dois continuer d'avancer, peu importe ce que je trouve sur mon chemin. Je verrais bien ce qui s'offre à moi.
C'est ici la terre morte
Après un dernier regard lancé vers la forêt, je descends la première marche, ma baguette levée pour éclairer le chemin obscur. La lumière blafarde révèle une série de marches que je suis prudemment, le cœur frappant si fort contre ma cage thoracique que je me demande si je vais arriver à tenir sur mes jambes : les tremblements me secouent de la tête au pied. Tout se mélange dans mon esprit et j'ai beau essayer de garder l'esprit clair, je sens peu à peu mes pensées s'embrumer sous une angoisse qui provient du fin fond de mes entrailles.
Au bas des escaliers, une porte m'accueille. Je m'immobilise, le souffle coupé. Là, bien que je sois toujours la même qu'une minute plus tôt, cette fille qui brûle de rage en même temps qu'elle se consume d'impatience, je fais quelque chose que je trouverai très bête dans un futur plus ou moins proche : je serre le poing et je frappe contre le battant. Le ponc, ponc, ponc ! résonne dans le silence du passage, résonne sur les murs bruts humides qui m'entourent. J'attends en tendant l'oreille : rien. Personne ne se précipite derrière la porte pour venir m'ouvrir. Évidemment. Mon éducation me pousse à me demander si je ne ferais pas mieux d'attendre à l'extérieur qu'elle revienne et qu'elle m'ouvre elle-même la porte ; mais ma rancœur balaye toutes ces choses : je vais rentrer.
À mon plus grand étonnement, la porte s'ouvre lorsque j'enclenche la poignée. Moi qui pensais devoir la déverrouiller ou la faire exploser ! Mais je ne rencontre aucun obstacle lorsque je la pousse du plat de la main et qu'elle s’entrebâille dans un grincement bruyant. Comme si j'étais attendue. Elle ouvre sur une pièce d'une quinzaine mètres carrés. Je n'ai pas fait un pas qu'une lumière s'allume, m'arrachant un hoquet d'effroi. Mais ce n'est qu'une vieille lampe enchantée posée sur une étagère. Son éclat faiblard confirme une réalité dont j'avais déjà conscience : elle n'est pas là. Elle n'est pas là, mais je sais que je suis au bon endroit. Parce que partout sur les murs s'alignent des étagères qui débordent de livres.
Mon cœur bat si fort que je dois me retenir au mur. Cette pièce n'est pas vide comme je le craignais, c'est même tout le contraire : il y a de la vie dans tous les recoins. Là, une vieille malle à demi-ouverte de laquelle dépasse la manche noire d'une cape de bonne facture, ici un simulacre de bureau sur lequel se trouve un flacon d'encre encore débouché, des plumes à la pointe noircie, un parchemin dont les bords sont maintenus là par un carnet, ici par une tasse noire, dans un coin se trouve un chaudron qui peut expliquer l'odeur piquante qui règne dans la petite pièce, s'entassent à ses côtés multitudes de fioles et de sachets d'ingrédients, au-dessus étant accrochées des plantes qui ont été mises à sécher il y a fort longtemps. Sur les murs, les étagères s'alignent, présentant des livres, parfois rangés droits, parfois entassés comme si elle n'avait pas eu le temps, ou l'envie, de les ranger correctement. Cela me rappelle l'âtre de sa cheminée à Poudlard, dans laquelle s'entassaient des grimoires. Il y a des boites ci-et-là, des caisses, même une bouteille de vin exempte de bouchon, des babioles étranges, peut-être des souvenirs. Le siège devant le bureau est tourné vers moi, comme si elle s'était soudainement levée pour quitter son bunker. Et là, tout à gauche en rentrant, contre le mur, une petite couchette étroite. Les couvertures sont roulées en boule au fond du matelas. Dort-elle ici ?
Mes yeux parcourent inlassablement la pièce, mais je ne fais pas un pas pour m'avancer. Tout cela lui ressemble tellement ; j'en suis foudroyée. Je ne fais pas un geste. Je reste un très long moment dans cette position, ni dehors ni dedans, à me demander quand est-ce qu'elle reviendra et quelle est la meilleure façon de l'attendre : revenir plus tard pour la surprendre ou rester ici jusqu'à son retour ? Comme je n'ai aucune solution concrète, je me contente de rester immobile, mes yeux fouillant tous les objets, les observant avec une attention toute particulière, mais sans que mes doigts ne les rejoignent. À vrai dire, je n'ose pas entrer. Ce n'est pas chez moi. Pire : c'est chez elle. Elle mériterait que je touche à ses affaires, mais j'en suis incapable. Je pourrais la titiller quand elle sera là, pour le moment je n'ai aucune envie de bafouer son intimité.
Au bout d'une vingtaine de minutes cependant, je prends conscience de ma bêtise : ce n'est pas parce que je dois patienter que je dois forcément le faire en étant mal à l'aise. Je passe donc la lanière de mon sac par dessus la tête et le dépose par terre. Je me débarrasse de ma cape que je sèche d'un coup de baguette, je dépose mon bocal aux flammes bleus par terre et m'assieds sur la dernière marche des escaliers après avoir pris soin de refermer la trappe au-dessus de ma tête pour me protéger des éléments. J'ai fait apparaître une boule de lumière qui flotte au-dessus de ma tête. Parfois, je me lève et me poste à l'entrée de la pièce pour regarder ses objets. Je remarque alors une boite que je n'avais pas vu plus tôt, une rangée de carnets identiques sur l'étagère au-dessus du petit bureau, un parchemin froissé dans un coin poussiéreux. Puis je retourne m'asseoir et j'attends que le temps passe.
Une heure s'écoule ainsi, puis une seconde, la troisième est bien entamée lorsque je me réveille dans un sursaut. Je me suis assoupie sans y prendre garde. Je me décolle du mur dans un soupir d'effort, les membres raides d'être restées trop longtemps dans la même position. J'étouffe un long bâillement derrière ma main et me frotte les yeux. Dehors, la nuit a dû tomber depuis un moment. Se pourrait-il que je sois venue le seul jour où elle a décidé de ne pas passer par ici ? Peut-être ne vit-elle pas ici, après tout. Je n'oublie pas que c'est une femme mariée, peut-être a-t-elle une maison toute propre, toute lumineuse, toute jolie quelque part dans le pays dans laquelle elle retrouve Aude Luneau ; elles partagent certainement des repas ensemble avec un verre de bon vin français, passés à discuter des dernières parutions dans les revues de recherche ou de la journée qu'elles ont passé chacune de leur côté, peut-être qu'elle ne pense pas à sa lointaine cachette, que c'est un lieu secret connu d'elle-seule, dont je serais l'unique détentrice du chemin qui y mène. Peut-être ne vient-elle ici que de temps à autre, quand elle espère un moment de solitude ou qu'elle veut s'adonner à quelques recherches secrètes qu'elle ne veut pas partager avec celle qui partage sa vie. Oui, c'est sûrement cela.
Avec cette nouvelle idée en tête, je trouve d'autant plus idiot de rester sur les escaliers, surtout que le froid commence à s'immiscer dans le couloir et sous mes vêtements, que l'extrémité de mes doigts se glace peu à peu. Après une dernière seconde d'hésitation, je décide donc de récupérer mon sac, ma cape, mon bocal et de pénétrer entièrement dans l'antre de Kristen Loewy. Avant de refermer la porte derrière moi, j'ensorcelle l'entrée du bunker, persuadée qu'elle saura passer à travers mes sortilèges si elle le désire, puis je m'enferme dans la petite pièce étroite.
Le silence se met à hurler à mes oreilles. Je jette un regard autour de moi, étonnée que ce lieu soit si hermétique, si silencieux alors qu'au-dessus de notre tête toute une forêt avec ses centaines d'habitants plus ou moins minuscules vivent et font du bruit.
Au bas des escaliers, une porte m'accueille. Je m'immobilise, le souffle coupé. Là, bien que je sois toujours la même qu'une minute plus tôt, cette fille qui brûle de rage en même temps qu'elle se consume d'impatience, je fais quelque chose que je trouverai très bête dans un futur plus ou moins proche : je serre le poing et je frappe contre le battant. Le ponc, ponc, ponc ! résonne dans le silence du passage, résonne sur les murs bruts humides qui m'entourent. J'attends en tendant l'oreille : rien. Personne ne se précipite derrière la porte pour venir m'ouvrir. Évidemment. Mon éducation me pousse à me demander si je ne ferais pas mieux d'attendre à l'extérieur qu'elle revienne et qu'elle m'ouvre elle-même la porte ; mais ma rancœur balaye toutes ces choses : je vais rentrer.
À mon plus grand étonnement, la porte s'ouvre lorsque j'enclenche la poignée. Moi qui pensais devoir la déverrouiller ou la faire exploser ! Mais je ne rencontre aucun obstacle lorsque je la pousse du plat de la main et qu'elle s’entrebâille dans un grincement bruyant. Comme si j'étais attendue. Elle ouvre sur une pièce d'une quinzaine mètres carrés. Je n'ai pas fait un pas qu'une lumière s'allume, m'arrachant un hoquet d'effroi. Mais ce n'est qu'une vieille lampe enchantée posée sur une étagère. Son éclat faiblard confirme une réalité dont j'avais déjà conscience : elle n'est pas là. Elle n'est pas là, mais je sais que je suis au bon endroit. Parce que partout sur les murs s'alignent des étagères qui débordent de livres.
Mon cœur bat si fort que je dois me retenir au mur. Cette pièce n'est pas vide comme je le craignais, c'est même tout le contraire : il y a de la vie dans tous les recoins. Là, une vieille malle à demi-ouverte de laquelle dépasse la manche noire d'une cape de bonne facture, ici un simulacre de bureau sur lequel se trouve un flacon d'encre encore débouché, des plumes à la pointe noircie, un parchemin dont les bords sont maintenus là par un carnet, ici par une tasse noire, dans un coin se trouve un chaudron qui peut expliquer l'odeur piquante qui règne dans la petite pièce, s'entassent à ses côtés multitudes de fioles et de sachets d'ingrédients, au-dessus étant accrochées des plantes qui ont été mises à sécher il y a fort longtemps. Sur les murs, les étagères s'alignent, présentant des livres, parfois rangés droits, parfois entassés comme si elle n'avait pas eu le temps, ou l'envie, de les ranger correctement. Cela me rappelle l'âtre de sa cheminée à Poudlard, dans laquelle s'entassaient des grimoires. Il y a des boites ci-et-là, des caisses, même une bouteille de vin exempte de bouchon, des babioles étranges, peut-être des souvenirs. Le siège devant le bureau est tourné vers moi, comme si elle s'était soudainement levée pour quitter son bunker. Et là, tout à gauche en rentrant, contre le mur, une petite couchette étroite. Les couvertures sont roulées en boule au fond du matelas. Dort-elle ici ?
Mes yeux parcourent inlassablement la pièce, mais je ne fais pas un pas pour m'avancer. Tout cela lui ressemble tellement ; j'en suis foudroyée. Je ne fais pas un geste. Je reste un très long moment dans cette position, ni dehors ni dedans, à me demander quand est-ce qu'elle reviendra et quelle est la meilleure façon de l'attendre : revenir plus tard pour la surprendre ou rester ici jusqu'à son retour ? Comme je n'ai aucune solution concrète, je me contente de rester immobile, mes yeux fouillant tous les objets, les observant avec une attention toute particulière, mais sans que mes doigts ne les rejoignent. À vrai dire, je n'ose pas entrer. Ce n'est pas chez moi. Pire : c'est chez elle. Elle mériterait que je touche à ses affaires, mais j'en suis incapable. Je pourrais la titiller quand elle sera là, pour le moment je n'ai aucune envie de bafouer son intimité.
Au bout d'une vingtaine de minutes cependant, je prends conscience de ma bêtise : ce n'est pas parce que je dois patienter que je dois forcément le faire en étant mal à l'aise. Je passe donc la lanière de mon sac par dessus la tête et le dépose par terre. Je me débarrasse de ma cape que je sèche d'un coup de baguette, je dépose mon bocal aux flammes bleus par terre et m'assieds sur la dernière marche des escaliers après avoir pris soin de refermer la trappe au-dessus de ma tête pour me protéger des éléments. J'ai fait apparaître une boule de lumière qui flotte au-dessus de ma tête. Parfois, je me lève et me poste à l'entrée de la pièce pour regarder ses objets. Je remarque alors une boite que je n'avais pas vu plus tôt, une rangée de carnets identiques sur l'étagère au-dessus du petit bureau, un parchemin froissé dans un coin poussiéreux. Puis je retourne m'asseoir et j'attends que le temps passe.
Une heure s'écoule ainsi, puis une seconde, la troisième est bien entamée lorsque je me réveille dans un sursaut. Je me suis assoupie sans y prendre garde. Je me décolle du mur dans un soupir d'effort, les membres raides d'être restées trop longtemps dans la même position. J'étouffe un long bâillement derrière ma main et me frotte les yeux. Dehors, la nuit a dû tomber depuis un moment. Se pourrait-il que je sois venue le seul jour où elle a décidé de ne pas passer par ici ? Peut-être ne vit-elle pas ici, après tout. Je n'oublie pas que c'est une femme mariée, peut-être a-t-elle une maison toute propre, toute lumineuse, toute jolie quelque part dans le pays dans laquelle elle retrouve Aude Luneau ; elles partagent certainement des repas ensemble avec un verre de bon vin français, passés à discuter des dernières parutions dans les revues de recherche ou de la journée qu'elles ont passé chacune de leur côté, peut-être qu'elle ne pense pas à sa lointaine cachette, que c'est un lieu secret connu d'elle-seule, dont je serais l'unique détentrice du chemin qui y mène. Peut-être ne vient-elle ici que de temps à autre, quand elle espère un moment de solitude ou qu'elle veut s'adonner à quelques recherches secrètes qu'elle ne veut pas partager avec celle qui partage sa vie. Oui, c'est sûrement cela.
Avec cette nouvelle idée en tête, je trouve d'autant plus idiot de rester sur les escaliers, surtout que le froid commence à s'immiscer dans le couloir et sous mes vêtements, que l'extrémité de mes doigts se glace peu à peu. Après une dernière seconde d'hésitation, je décide donc de récupérer mon sac, ma cape, mon bocal et de pénétrer entièrement dans l'antre de Kristen Loewy. Avant de refermer la porte derrière moi, j'ensorcelle l'entrée du bunker, persuadée qu'elle saura passer à travers mes sortilèges si elle le désire, puis je m'enferme dans la petite pièce étroite.
Le silence se met à hurler à mes oreilles. Je jette un regard autour de moi, étonnée que ce lieu soit si hermétique, si silencieux alors qu'au-dessus de notre tête toute une forêt avec ses centaines d'habitants plus ou moins minuscules vivent et font du bruit.
C'est ici la terre morte
Je dépose mon sac sur le lit et ose faire quelques pas dans la pièce pour atteindre le porte-manteau sur lequel sont accrochés des vêtements. Timidement, j'attrape la manche d'une cape d'hiver. Je passe les doigts sur le tissu. Au moment où je vais pour le porter à mon nez, je la lâche subitement, horrifiée par cette impulsion venue de je ne sais où. Je m'éloigne d'un pas du porte-manteau. Le bureau se dresse comme un obstacle bienvenu sur ma route ; parfait, c'est l'occasion de jeter un œil sur le bazar qui traîne et qui veut clairement dire : je vais revenir, ne touchez à rien. Alors je ne touche à rien, je regarde. Sur le parchemin ouvert je découvre sa fine écriture que je connais bien. Un sourire ému m'étire les lèvres quand je reconnais les boucles de ses e et les traits déterminé de ses t. Le bonheur fait gonfler mon cœur dans ma poitrine. Je caresse le parchemin du bout des doigts avant de parcourir le reste du bureau, totalement excitée, tout à coup, d'avoir accès à ses affaires. Jamais je n'ai été seule dans son bureau à Poudlard, jamais je n'ai eu un accès aussi direct à ce qui lui appartient ! L'excitation me fait trépigner, un long sourire m'étire désormais les lèvres.
Je m'étonne de découvrir une couche de poussière sur l'étagère, juste devant les carnets qui s'alignent bien sagement. J'y passe un doigt qui se recouvre de gris. Je glousse, sincèrement amusée :
« On fait pas son ménage, Madame la Directrice ? »
J'imagine qu'elle doit avoir autre à faire, à penser et je la comprends : moi aussi si j'avais tout le temps du monde pour mener des recherches et si j'avais de grandes préoccupations comme retrouver la trace de mon fils, je ne prendrais pas la peine de faire le ménage. Découvrir ce détail d'elle me touche, comme si elle m'avait dévoilé sans le savoir un sentiment particulièrement intime. Encouragée par ces découvertes, je poursuis mon chemin avec l'impression de faire quelque chose d'illégal. Je sais au fond de moi que toucher ses affaires n'est pas une bonne idée, qu'elle me le reprochera certainement car je ne doute pas un instant qu'elle le remarquera et que nous ne pourront que nous disputer quand ça arrivera. Mais je m'en fiche, je ne peux pas m'en empêcher, je n'y arrive pas et je n'en ai même pas envie. Je suis trop curieuse d'elle, de tout ce qu'elle a, de tous ces petits détails que je découvre sans même les chercher, sans même les toucher car si je me permets de m'approcher au plus près de ses affaires, je n'ose cependant pas les déplacer.
Je découvre dans une petite boite dont le couvercle est ouvert un reste de feuilles de thé noir et là une bonne réserve de Dragées surprises de Berthie Crochue qui me rappelle la fois où elle m'en avait proposé, dans son bureau. Dans le titre de ses livres, je trouve de nombreuses références à la magie noire et à d'autres domaines de la magie plus ou moins obscurs et dont certains me sont totalement inconnus. Je découvre aussi quelques titres que je connais, des classiques de la magie, mais aussi de la littérature sorcière et moldue. Les boites attirent particulièrement mon attention, spécifiquement parce qu'elles sont fermées et que je ne me permets pas de les ouvrir. Que peuvent-elles cacher ? Aucun moyen de le savoir.
Je poursuis mon périple dans la vie de Kristen Loewy pendant un long moment, jusqu'à ce que la frustration de ne rien toucher soit trop forte et que je n'ai plus rien à découvrir avec mes seuls yeux. Quand un énième bâillement m'écartèle les mâchoires, je jette un coup d’œil à la vieille horloge posé sur le bureau et m'étonne de voir que la soirée est déjà bien entamée. Je prends conscience que je n'ai rien mangé depuis le midi : mon estomac m'en fait le bruyant reproche. Secouant la tête, amusée, je vais m'asseoir sur lit pour me préparer de quoi grignoter. Je prends mon repas installée sur la couchette de fortune, avec sous les yeux ce que je considère comme un trésor. D'ici, j'ai une vue parfaite sur toute la pièce.
Même si je m'interroge encore sur son absence, je ne m'en inquiète pas tant que cela : peut-être ne viendra-t-elle que demain ou après demain. J'espère qu'elle ne tardera pas trop, car ma patience à ses limites, mais maintenant que je suis persuadée qu'elle ne passe pas l'entièreté de ses journées ici, j'ai accepté l'hypothèse qu'il se passe parfois un certain temps avant qu'elle ne revienne. D'ici là, malgré tout le respect que j'ai pour ses affaires, je n'aurais aucun scrupule à utiliser son lit, son chaudron ou encore à déplacer certaines de ses affaires pour poser les miennes. Elle m'a fait venir jusqu'ici, elle peut bien m'accueillir, non ?
Une fois mon repas avalé, je sors le carnet qui ne me quitte pas et sur lequel j'ai gribouillé durant mon périple sur l'île. Je passe un moment à me relire, à agrémenter mes notes de quelques réflexions sur les quintapeds ou les sortilèges utilisés durant ma recherche. J'écris ce que je pense à propos du bunker dans lequel je suis, rédige quelques hypothèses sur le fait qu'il se soit ouvert suite au sortilège lambda que j'ai lancé : se pourrait-il que ma signature magique se soit trouvé sur les portes, ou quelque chose du même goût ? Quelque chose laissé par Kristen ? Puis-je réellement espérer qu'elle ait fait en sorte de laisser cet endroit disponible, pour moi ? Pragmatique et raisonnable, je fais des hypothèses sans m'emballer, et bientôt je sens à mes paupières lourdes que l'heure de dormir est arrivée.
J'étouffe un puissant bâillement et me force à quitter le confort relatif de la couchette pour sortir du bunker. Je ne sais rien de cet endroit, hors de question d'y dormir sans créer un périmètre de sécurité. Oh, je ne doute pas que Loewy pourra le franchir, mais au moins si elle le fait je serai prévenue et elle ne me trouvera pas en pyjama dans son lit. Dehors, une pluie glaciale m'accueille. Pourquoi fait-il si froid ici alors que nous sommes en plein été ? Suis-je seulement toujours en Écosse ? Rien ne me le prouve. J'effectue un large cercle autour de l'entrée du bunker, marmonnant les mêmes sortilèges de protection que j'utilise sur le Plateau : repousse-moldu, invisibilité, alarme pour être prévenue d'une intrusion humaine.
Lorsque je retrouve l'abri du bunker, je tremble de froid. Malgré le sortilège pour sécher mes cheveux et mes vêtements que je me lance, je suis forcée de me peloter sous les draps, toute habillée, en serrant entre mes bras mon bocal de flammes bleues récemment alimenté. Étrangement, le sommeil s'empare rapidement de moi, malgré l'obscurité abyssal du bunker et le silence tout aussi profond. Je n'ai peur ni du noir ni de l'absence de bruit. Et être ici, au milieu de ses affaires, m'apporte un réconfort sans commune mesure. Je dors profondément, longtemps. Et je rêve d'elle.
Je m'étonne de découvrir une couche de poussière sur l'étagère, juste devant les carnets qui s'alignent bien sagement. J'y passe un doigt qui se recouvre de gris. Je glousse, sincèrement amusée :
« On fait pas son ménage, Madame la Directrice ? »
J'imagine qu'elle doit avoir autre à faire, à penser et je la comprends : moi aussi si j'avais tout le temps du monde pour mener des recherches et si j'avais de grandes préoccupations comme retrouver la trace de mon fils, je ne prendrais pas la peine de faire le ménage. Découvrir ce détail d'elle me touche, comme si elle m'avait dévoilé sans le savoir un sentiment particulièrement intime. Encouragée par ces découvertes, je poursuis mon chemin avec l'impression de faire quelque chose d'illégal. Je sais au fond de moi que toucher ses affaires n'est pas une bonne idée, qu'elle me le reprochera certainement car je ne doute pas un instant qu'elle le remarquera et que nous ne pourront que nous disputer quand ça arrivera. Mais je m'en fiche, je ne peux pas m'en empêcher, je n'y arrive pas et je n'en ai même pas envie. Je suis trop curieuse d'elle, de tout ce qu'elle a, de tous ces petits détails que je découvre sans même les chercher, sans même les toucher car si je me permets de m'approcher au plus près de ses affaires, je n'ose cependant pas les déplacer.
Je découvre dans une petite boite dont le couvercle est ouvert un reste de feuilles de thé noir et là une bonne réserve de Dragées surprises de Berthie Crochue qui me rappelle la fois où elle m'en avait proposé, dans son bureau. Dans le titre de ses livres, je trouve de nombreuses références à la magie noire et à d'autres domaines de la magie plus ou moins obscurs et dont certains me sont totalement inconnus. Je découvre aussi quelques titres que je connais, des classiques de la magie, mais aussi de la littérature sorcière et moldue. Les boites attirent particulièrement mon attention, spécifiquement parce qu'elles sont fermées et que je ne me permets pas de les ouvrir. Que peuvent-elles cacher ? Aucun moyen de le savoir.
Je poursuis mon périple dans la vie de Kristen Loewy pendant un long moment, jusqu'à ce que la frustration de ne rien toucher soit trop forte et que je n'ai plus rien à découvrir avec mes seuls yeux. Quand un énième bâillement m'écartèle les mâchoires, je jette un coup d’œil à la vieille horloge posé sur le bureau et m'étonne de voir que la soirée est déjà bien entamée. Je prends conscience que je n'ai rien mangé depuis le midi : mon estomac m'en fait le bruyant reproche. Secouant la tête, amusée, je vais m'asseoir sur lit pour me préparer de quoi grignoter. Je prends mon repas installée sur la couchette de fortune, avec sous les yeux ce que je considère comme un trésor. D'ici, j'ai une vue parfaite sur toute la pièce.
Même si je m'interroge encore sur son absence, je ne m'en inquiète pas tant que cela : peut-être ne viendra-t-elle que demain ou après demain. J'espère qu'elle ne tardera pas trop, car ma patience à ses limites, mais maintenant que je suis persuadée qu'elle ne passe pas l'entièreté de ses journées ici, j'ai accepté l'hypothèse qu'il se passe parfois un certain temps avant qu'elle ne revienne. D'ici là, malgré tout le respect que j'ai pour ses affaires, je n'aurais aucun scrupule à utiliser son lit, son chaudron ou encore à déplacer certaines de ses affaires pour poser les miennes. Elle m'a fait venir jusqu'ici, elle peut bien m'accueillir, non ?
Une fois mon repas avalé, je sors le carnet qui ne me quitte pas et sur lequel j'ai gribouillé durant mon périple sur l'île. Je passe un moment à me relire, à agrémenter mes notes de quelques réflexions sur les quintapeds ou les sortilèges utilisés durant ma recherche. J'écris ce que je pense à propos du bunker dans lequel je suis, rédige quelques hypothèses sur le fait qu'il se soit ouvert suite au sortilège lambda que j'ai lancé : se pourrait-il que ma signature magique se soit trouvé sur les portes, ou quelque chose du même goût ? Quelque chose laissé par Kristen ? Puis-je réellement espérer qu'elle ait fait en sorte de laisser cet endroit disponible, pour moi ? Pragmatique et raisonnable, je fais des hypothèses sans m'emballer, et bientôt je sens à mes paupières lourdes que l'heure de dormir est arrivée.
J'étouffe un puissant bâillement et me force à quitter le confort relatif de la couchette pour sortir du bunker. Je ne sais rien de cet endroit, hors de question d'y dormir sans créer un périmètre de sécurité. Oh, je ne doute pas que Loewy pourra le franchir, mais au moins si elle le fait je serai prévenue et elle ne me trouvera pas en pyjama dans son lit. Dehors, une pluie glaciale m'accueille. Pourquoi fait-il si froid ici alors que nous sommes en plein été ? Suis-je seulement toujours en Écosse ? Rien ne me le prouve. J'effectue un large cercle autour de l'entrée du bunker, marmonnant les mêmes sortilèges de protection que j'utilise sur le Plateau : repousse-moldu, invisibilité, alarme pour être prévenue d'une intrusion humaine.
Lorsque je retrouve l'abri du bunker, je tremble de froid. Malgré le sortilège pour sécher mes cheveux et mes vêtements que je me lance, je suis forcée de me peloter sous les draps, toute habillée, en serrant entre mes bras mon bocal de flammes bleues récemment alimenté. Étrangement, le sommeil s'empare rapidement de moi, malgré l'obscurité abyssal du bunker et le silence tout aussi profond. Je n'ai peur ni du noir ni de l'absence de bruit. Et être ici, au milieu de ses affaires, m'apporte un réconfort sans commune mesure. Je dors profondément, longtemps. Et je rêve d'elle.
C'est ici la terre morte
JOUR 4
11 mars 2049 | Midi
11 mars 2049 | Midi
La sonnerie annonçant la fin de l'heure vient me chercher tout au fond de mon esprit et m'extirpe violemment des pensées au milieu desquelles j'étais en train de couler. Je bats des paupières ; autour de moi, les étudiants se lèvent, rangent leurs affaires et prennent la direction de la sortie. Me suis-je endormie ? Sur le parchemin déroulé devant moi, je ne vois aucune note. Il n'y a que la date du jour qui me nargue, en haut à droite, et le titre du cours au centre : « Les pronoms je, tu, il, elle - cours de français ». Le reste est vide. Tout ce beige me nargue. Il me rappelle que je me sens incapable de tout, même de prendre quelques notes alors qu'il s'agit de l'acte le plus simple au monde : écouter et réécrire. J'enroule le parchemin d'un geste agacé et le fourre tout au fond de mon sac. Quand je range la chaise sous la table, les pieds raclent bruyamment sur le sol.
Je quitte la salle de classe comme j'y suis rentrée : la mine revêche et sombre. La fatigue pèse sur mon âme. Où que je regarde, je vois des choses qui m'affligent profondément. Je sais que ce n'est que l'une des conséquences du retour de mes souvenirs, que c'est parce que c'est trop, tout ça, trop de rappels de ce que j'ai été il y a un an. Mais je n'arrive pas à empêcher ma gorge de se nouer, mon cœur de se serrer, mes pensées de sombrer, mon estomac de refuser toute nourriture, mes lèvres de s'incurver vers le bas, mes yeux d'avoir envie de se remplir constamment de larmes. Tout à l'heure en arrivant dans la salle, je me suis installée derrière mon bureau, j'ai sorti mes affaires de mon sac et là, j'ai touché des doigts mon carnet. Un carnet tout simple, noir, pas de la même facture que les siens mais il y ressemble à s'y méprendre, sans que cela soit voulu. Quand je l'ai vu dans mon sac, ce carnet qui ressemble aux siens que j'ai trouvés il y a un an dans son bunker, mes yeux se sont gorgés de larmes. J'étais dans ma salle de classe de Français, le professeur déballait ses affaires quelques mètres devant moi, derrière les étudiants bruyants s'installaient et mes yeux se sont gorgés de larmes. J'ai passé une bonne partie de l'heure suivante à contrôler ma respiration pour essayer de les faire refouler, à lutter contre les nouvelles vagues qui arrivaient. Alors oui, évidemment. Évidemment que je n'ai pas réussi à prendre de note. Évidemment.
Les longs couloirs défilent devant mes yeux aveugles. Les grandes vitres à croisillons baignent le sol d'une lumière jaune et chaude ; le soleil commence à éloigner l'hiver et à réchauffer le monde. Je laisse les rayons parcourir la peau de mon visage et m'éblouir. Ce n'est qu'en me faisant bousculer à l'épaule que je prends conscience que je me suis arrêtée au beau milieu du couloir, le regard porté vers l'extérieur.
« T'arrête pas en plein milieu ! me lance un grand type roux, son regard noir camouflé par une paire de lunettes.
— Ça va ! intervient quelqu'un dans mon dos, tu vas t'en remettre. »
Je reconnais Johnson avant même de le voir. Quand je me tourne, je le vois fusiller l'autre du regard. Je lève les yeux au ciel.
« Laisse, » je dis.
Rien de plus parce que je n'en ai pas la force. Sans attendre sa réponse, je me remets en marche. Je sais qu'il va me suivre, aussi ne suis-je pas surprise en le sentant marcher à mes côtés. Je trouve même étonnant qu'il ne m'ait pas encore balancé son sourire au visage. Je n'ai pas envie de parler, je n'ai pas envie d'écouter, j'ai envie d'être seule. Je serre les doigts sur la lanière de mon sac, crispe les mâchoires et tourne à l'angle du couloir pour descendre les escaliers, accompagnée d'une nuée d'étudiants. Et d'Oswald Johnson. Avant que n'atteignons la dernière marche, il tend le bras pour plaquer un rouleau de parchemin contre mon ventre. Puisqu'il le lâche, je suis bien forcée de lever les bras pour le réceptionner.
« Qu'est-ce qu'tu fous ? »
Ce n'est pas même un râle de colère, ce n'est qu'une vulgaire plainte qui ne s'élève pas au-dessus du brouhaha ambiant. Un soupir déborde déjà de mes lèvres, je me laisse porter par la foule tout en déroulant le parchemin. Mes yeux remarquent aussitôt les mots en français qui sont écrits dans une belle encre bleue claire. Il s'agit de l'écriture serrée de Johnson. Et la date est celle du jour.
Quand je lève les yeux vers lui, Johnson m'ignore. Je n'ai ni la force de le questionner ni celle de montrer mon mécontentement, alors à la place je fais la même chose que lui : je lui plaque le rouleau de parchemin sur le torse. Sauf qu'il lève les deux mains en l'air pour montrer qu'il ne le récupèrera pas.
« Je vais pas le prendre ! » me prévient-il.
Autour de nous, le flux des étudiants se tarie ; le hall se charge de faire la circulation. Johnson recule malgré tout contre le mur pour laisser passer un groupe. De l'autre côté du dégagement, il me lance un regard victorieux. J'attends qu'il n'y ait plus personne entre nous pour lui tendre ses notes de français.
« J'en veux pas.
— Et pourquoi ça ? »
Pourquoi ne sourit-il pas ? Son air est trop sérieux, sa bouche trop droite, aucune ride d'expression n'éclaire son regard. C'est quoi, son putain de problème ? Je n'ai pas le temps de le gérer, j'ai déjà trop à m'occuper ces derniers jours, je ne veux pas de lui, je ne veux pas le supporter, je ne veux pas lui parler, je ne veux même pas accepter qu'il ait pitié de moi au point de me partager ses notes.
« Reprends ! j'insiste en agitant le rouleau de parchemin.
— Non ! réplique-t-il en fronçant les sourcils. Ce sont mes notes de français, j'ai fait un double pour toi. Celui-ci est le tien, tu le gardes et c'est tout. »
Son ton a le mérite de me faire refermer la bouche. Jamais il ne m'a parlé sur ce ton.
« J'ai bien vu que tu n'avais pris aucune note et je me suis dit q... Non ! Non, m'interrompt-il en s'avançant d'un pas quand il voit mes épaules se soulever, signe que je vais parler. Je que tu n'as pas envie d'accepter mais... Juste, prends-les, tu les reliras quand... Quand ça ira mieux.
— Ça va très bien, » craché-je.
D'où me vient cet étrange réflexe ? Non, ça ne va pas, ni bien, ni très bien. Oswald, j'ai l'impression que mon corps tombe en morceaux, que ma peau se disloque, que mes muscles fondent, sauf que cette mort lente n'a rien à voir avec mon corps, tout provient de l'intérieur de ma tête, jamais je n'ai ressenti une telle fragilité, jamais je n'ai eu l'impression de m'enfoncer si profondément en moi-même, si profondément que j'ai peur de ne plus jamais savoir comment apprécier quoi que ce soit. J'ai peur de ne plus jamais en avoir l'envie.
Tous ces mots, je ne les dirai jamais, ni à lui ni à personne. Johnson ne répond rien, il se contente de me regarder. Je crois qu'il n'ose pas dire ce qui lui passe par la tête, lui qui est habituellement si sincère. Il n'ose pas dire qu'il voit bien que ça ne va pas. À la place, il préfère se détacher du mur et enfoncer les mains dans ses poches. Entre nous flotte notre précédente discussion, celle que nous avons eu dans le parc de l'école — mes cris, la cigarette qu'il m'a laissée, sa fuite. Je ne suis pas revenue à la bibliothèque, depuis. J'ai l'impression que la moindre destination me demande une force insurmontable que je n'ai pas. Alors je ne vais nulle part où je ne suis pas forcée d'être.
« Elles sont à toi, » répète le jeune homme.
Cette fois-ci il me sourit, mais ses yeux ne brillent pas. Il me jette un dernier regard et s'éloigne dans le hall bruyant. Je le regarde partir, les doigts serrés autour du parchemin. Ma gorge est nouée et une nouvelle vague menace mes yeux.
C'est ici la terre morte
— 252 jours plus tôt —
Été 2048
Lundi 29 juin
Été 2048
Lundi 29 juin
À mon réveil, j'ai besoin d'une bonne minute pour me rappeler de l'endroit où je me trouve. Une fois que je comprends que le noir poisseux qui m'entoure n'est pas une flaque de boue visqueuse dans laquelle je m'enfonce, une flaque qui se trouverait sur l'Ile de Drear, j'attrape ma baguette magique pour faire apparaître la lumière. Le bunker se détache dans la lueur blafarde de ma boule lumineuse, les lueurs jaunâtres dansent sur les étagères recouvertes de livres. Rien n'a changé depuis la veille au soir. Je me redresse, un long bâillement m'écartant les lèvres. J'ai sombré dans un sommeil profond, lourd, entrecoupé d'images dont je ne me souviens plus. Elles étaient nombreuses, lumineuses, comme si j'avais vécu toute une vie en une seule nuit. Je ne me rappelle de rien. Les images se sont enfuies aussi vite que des secondes sur une horloge.
À partir du moment où la réalité de ma situation s'impose à moi, soit lorsque l'idée de revoir bientôt ma directrice m'électrise les sens, les brumes du sommeil disparaissent totalement et je suis prête à affronter cette nouvelle journée — peut-être une nouvelle journée d'attente, pour ce que j'en sais. Je n'ai aucun scrupule à piocher dans la réserve de thé de la propriétaire des lieux. Je récupère même sa tasse et bientôt, l'odeur familière du thé anglais se répand dans le bunker.
Munie de ma boisson, je déverrouille les portes de cette caisse hermétique et remonte à la surface. La forêt m'accueille avec une pluie timide. La mollesse du sol m'indique qu'il a plu toute la nuit ; une puissante odeur d'humus emplit mes narines. La canopée épaisse laisse passer une lumière étouffée par un ciel nuageux. Les températures ne doivent pas dépasser les dix degrés. J'entoure mes mains autour de la tasse brûlante qui lui a appartenu et parcours le paysage des yeux. L'odeur, la lumière et la pluie me rappellent les quelques fois où, avec mes frères, j'ai campé dans la forêt qui entoure le Domaine. Les mêmes sons se retrouvent, notamment celui de l'eau qui dégouline : des branches les plus hautes ruissellent des filets d'eau s'échappant des feuilles où la pluie s'est accumulée durant la nuit. Je fais le tour de l'entrée béante du bunker, les épaules relevées pour me protéger le cou, les yeux qui papillonnent dans les premières lueurs du matin. Le thé est âpre sur ma langue, je l'ai trop dosé. Je le bois jusqu'à la dernière goutte en m'imaginant qu'elle se tient là, à mes côtés, une tasse dans les mains, les yeux silencieux tournés vers le fond de la forêt. Je souris pour moi-même avant de retourner dans le bunker.
La nuit semble avoir effacé mes scrupules. Bien que je ne me sente pas légitime de toucher aux carnets rangés sur la tablette au-dessus du bureau, je ne m'en fais pas autant pour les livres qui s'entassent contre les murs. Je suis persuadée qu'elle les a ramené de son bureau, car leur dos me semble familier. Mais peut-être suis-je seulement trop habituée à laisser courir mes yeux sur des rangées sans fin de grimoires alignés. Je passe un long moment à parcourir les titres, à piocher parmi ceux qui me plaisent pour feuilleter les pages ou, lorsque je suis inspirée, découvrir le sommaire. Je fais voler jusqu'à la couchette ceux qui m'intéressent. Bientôt, une dizaine de livres s'entassent sur les couvertures. Je m'arrête là, persuadée qu'elle reviendra avant que j'ai le temps d'en lire la moitié. Studieuse, et légèrement excitée de lire des livres qu'elle a tenus entre ses mains, qui lui appartiennent à elle, dans son bunker, pendant que je l'attends elle, je me plonge dans la lecture d'un grimoire profondément sombre — un manuel de magie noire d'un niveau bien trop avancé mais qui m'alpague plusieurs heures durant.
Lorsque je redresse la tête, ma nuque proteste. Je me frotte les yeux ; j'ai l'impression que mon cerveau dégouline par mes globes oculaires. J'étire mes jambes en gémissant, la douleur de les avoir gardées trop longtemps pliées me tenaille. Sur le bureau, la théière que j'avais préparé ne contient plus qu'un liquide marronnasse froid. Je le réchauffe d'un coup de baguette et retourne à l'extérieur pour faire quelques pas et m'aérer l'esprit. La pluie a cessé de tomber. La lumière m'indique ce que je n'ai pas pris le temps de vérifier sur l'horloge avant de sortir : des heures sont passées, peut-être trois ou quatre. Je n'ai rien mangé depuis hier soir et mon estomac proteste.
Avec l'impression d'être à la maison, dans une maison très étrange dont je ne serais pas la seule propriétaire mais que j'adorerais partager avec celle qui fut ma directrice, je retourne dans le bunker pour farfouiller dans mes affaires, abandonnées là sur le sol à côté de la couchette, là sur le bureau à côté des plumes qui ne m'appartiennent pas. J'extirpe de mon sac un reste de sandwich et constate sans surprise que j'arrive à la fin de mes victuailles. Je le voyais venir sans réellement m'inquiéter : "elle va revenir avant que je ne tombe à court de provisions", songeais-je un peu naïvement. De fait, en partant de chez Narym, je n'avais aucune raison de prévoir de quoi me nourrir sur plusieurs jours. C'est uniquement par prudence que j'ai décidé de prendre plus d'un sandwich, d'empocher plusieurs fruits dans le saladier posé sur le plan de travail de la cuisine, alors même que j'étais persuadée pouvoir compter sur les réserves de celle que j'allais rejoindre. Mes yeux parcourent l'intérieur du bunker. Il n'y a pas de réserve de nourriture ici, j'ai eu l'occasion de le constater toutes les fois où j'ai fait le tour de la pièce pour voir si je ne dénichais pas un nouveau secret. Et ce n'est pas comme si je pouvais transplaner dans une ville sorcière pour me réapprovisionner : il serait idiot le sorcier qui transplanerait sans même savoir où il se trouve. Je n'ai aucune envie de me désartibuler, cette solution est donc exclue. Reste l'exploration, afin de savoir où je me trouve. Cette idée prend en ampleur le temps que je mange le reste de mon sandwich. Je dépose dans un coin mes deux fruits restants ; même moi qui n'ai jamais eu besoin de beaucoup me nourrir pour me sentir en forme, je sais que dès le lendemain matin, mon estomac se mettra à gronder méchamment.
Naturellement, mon programme de l'après-midi est tout trouvé. J'emporte avec moi mon sac débarrassé de ses effets non essentiels, ma baguette magique et ma gourde. Je referme les portes du bunker après les avoir, peut-être inutilement, verrouillées, et m'éloigne dans la forêt en cercles larges.
C'est ici la terre morte
Je parsème mon chemin de traces de magie qu'il me sera aisé de suivre lorsque je reviendrai sur mes pas. Je marche longtemps dans la forêt humide, ma solitude seulement brisée par les trilles d'insectes et le chant des oiseaux qui volent de branche en branche, dans les cimes. La pluie se remet à tomber au bout d'une heure et s'acharne sur moi pendant une bonne partie du trajet, le ciel grondant d'un orage particulièrement en colère. Je ne résiste pas à l'envie de me protéger de plusieurs sortilèges, mais reste à l'affut d'éventuels moldus que je pourrais croiser. Je serais étonnée, cependant, qu'elle ait choisi comme environnement pour son bunker un endroit où les moldus peuvent accéder facilement. Après un long moment de marche concentrique, mon hypothèse se révèle cohérente : je n'ai rien croisé, ni humain, ni bestiole, ni signe de civilisation.
Dans quelle forêt m'a-t-elle perdu ? Si j'avais marché droit au sortir du bunker, j'aurais sans doute pu raccourcir mon trajet de moitié, mais ça aurait été idiot de prendre le risque de passer à côté de quelque chose. Même si, plusieurs heures de marche après, je me rends compte qu'il n'y a aucun "quelque chose" auprès duquel passer. Néanmoins, je finis par arriver au cœur de l'après-midi à ce qui ressemble à l'orée de la forêt. Soulagée, j'exprime mon contentement à voix haute avant de prendre conscience de l'absence de poids sur mon épaule : Zikomo n'est pas là. Tout à coup, son absence me pèse, mais je noie efficacement ces pensées inutiles pour me concentrer sur les arbres qui se clairsèment à quelques mètres, signe que les bois prendront bientôt fin.
Et effectivement, j'émerge de la forêt avec une simplicité qui insulte les heures que je viens de passer à marcher bêtement dans un environnement humide et obscur. Des champs entrecoupés de bosquets ou de petites forêts s'étirent jusqu'à l'horizon. Ci et là, des routes serpentent à travers les prés. Mes yeux sont aussitôt attirés par la présence d'un clocher qui déchire l'horizon. À vue de nez, je dirais qu'il se trouve à plusieurs kilomètres de marche. Qui dit clocher, dit présence moldue. Et qui dit présence moldue, dit épicerie où faire mes emplettes. Et humains auxquels demander où je me trouve. Adossée à un arbre, mon sac abandonné à mes pieds, je réfléchis un moment : y aller maintenant ou attendre le lendemain ? La marche que je viens de faire m'a déjà fatigué et puis je n'ai pas si faim...
Il me faut un long moment de réflexion entrecoupée des sursauts furtifs de mon cœur pour comprendre que ce qui me dérange dans l'idée de me rendre au village maintenant n'est pas tant la marche qui m'attend ou la nuit qui finira par tomber. Non, ce que je crains, c'est l'appréhension qui me noue les entrailles depuis que je me suis éloignée du bunker et qui n'a cessé de grandir depuis. Je n'ai cessé, depuis mon départ, de l'imaginer revenir pendant mon absence. Soudainement, je m'en veux de ne pas avoir laissé de mot. Comprendra-t-elle, en voyant les draps du lit froissés, la théière déplacée et les quelques objets sur son bureau que je suis arrivée ? Mais si elle ne passe qu'en coup de vent, qu'elle ne fait pas attention à ces signes et qu'elle repart aussitôt ? Et si je manque sa visite ? Et si elle ne revient pas avant plusieurs jours, voire plusieurs semaines ?
Les pensées qui serpentent dans mon crâne se transforment bientôt en angoisse sourde qui appuie sur ma cage thoracique. La vue brouillée par mon souffle court, je prends à peine le temps de récupérer mon sac à mes pieds et de vérifier les alentours avant de transplaner brutalement et vivement. Le crac ! sonore qui déchire la forêt lorsque la magie me recrache devant le bunker résonne longuement à mes oreilles. Je n'y fais pas attention lorsque je me précipite sur les portes pour les ouvrir et que je dévale à toute vitesse les escaliers, trébuchant à moitié, pour me jeter dans le bunker.
Évidemment, je trouve la pièce vide. Terriblement vide. Mais mon cœur n'arrive pas à se calmer et mes entrailles se nouent tellement que je dois m'appuyer au mur pour ne pas flancher. À l'orée de ma vision, les murs du bunker s'obscurcissent, mais je ne comprends qu'au moment où mes fesses rebondissent sur le matelas de la couchette ce qui est en train de m'arriver. Malgré plusieurs tentatives, je suis incapable de me redresser, mes jambes sont aussi molles que du coton. Je m'affaisse sur la couette, le cœur battant à tout rompre, un gémissement au bord des lèvres, incapable de me calmer et de me dire, rationnellement, qu'il y a très peu de chance pour qu'elle soit venue durant mon absence. Au lieu de ça, j'imagine sa silhouette au centre de la pièce, je la vois récupérer un quelconque objet sur les étagères, dédaignant mes affaires sur le coin de son bureau et les preuves de ma présence, puis je la vois s'en aller sans un regard en arrière, me laissant seule, à deux doigts de la retrouver. En l'espace de quelques minutes, je fais mille hypothèses et chacune d'elles aggrave l'état d'angoisse dans lequel je suis et me laisse pantelante sur le matelas, en sueur, les larmes au coin des yeux.
Dans quelle forêt m'a-t-elle perdu ? Si j'avais marché droit au sortir du bunker, j'aurais sans doute pu raccourcir mon trajet de moitié, mais ça aurait été idiot de prendre le risque de passer à côté de quelque chose. Même si, plusieurs heures de marche après, je me rends compte qu'il n'y a aucun "quelque chose" auprès duquel passer. Néanmoins, je finis par arriver au cœur de l'après-midi à ce qui ressemble à l'orée de la forêt. Soulagée, j'exprime mon contentement à voix haute avant de prendre conscience de l'absence de poids sur mon épaule : Zikomo n'est pas là. Tout à coup, son absence me pèse, mais je noie efficacement ces pensées inutiles pour me concentrer sur les arbres qui se clairsèment à quelques mètres, signe que les bois prendront bientôt fin.
Et effectivement, j'émerge de la forêt avec une simplicité qui insulte les heures que je viens de passer à marcher bêtement dans un environnement humide et obscur. Des champs entrecoupés de bosquets ou de petites forêts s'étirent jusqu'à l'horizon. Ci et là, des routes serpentent à travers les prés. Mes yeux sont aussitôt attirés par la présence d'un clocher qui déchire l'horizon. À vue de nez, je dirais qu'il se trouve à plusieurs kilomètres de marche. Qui dit clocher, dit présence moldue. Et qui dit présence moldue, dit épicerie où faire mes emplettes. Et humains auxquels demander où je me trouve. Adossée à un arbre, mon sac abandonné à mes pieds, je réfléchis un moment : y aller maintenant ou attendre le lendemain ? La marche que je viens de faire m'a déjà fatigué et puis je n'ai pas si faim...
Il me faut un long moment de réflexion entrecoupée des sursauts furtifs de mon cœur pour comprendre que ce qui me dérange dans l'idée de me rendre au village maintenant n'est pas tant la marche qui m'attend ou la nuit qui finira par tomber. Non, ce que je crains, c'est l'appréhension qui me noue les entrailles depuis que je me suis éloignée du bunker et qui n'a cessé de grandir depuis. Je n'ai cessé, depuis mon départ, de l'imaginer revenir pendant mon absence. Soudainement, je m'en veux de ne pas avoir laissé de mot. Comprendra-t-elle, en voyant les draps du lit froissés, la théière déplacée et les quelques objets sur son bureau que je suis arrivée ? Mais si elle ne passe qu'en coup de vent, qu'elle ne fait pas attention à ces signes et qu'elle repart aussitôt ? Et si je manque sa visite ? Et si elle ne revient pas avant plusieurs jours, voire plusieurs semaines ?
Les pensées qui serpentent dans mon crâne se transforment bientôt en angoisse sourde qui appuie sur ma cage thoracique. La vue brouillée par mon souffle court, je prends à peine le temps de récupérer mon sac à mes pieds et de vérifier les alentours avant de transplaner brutalement et vivement. Le crac ! sonore qui déchire la forêt lorsque la magie me recrache devant le bunker résonne longuement à mes oreilles. Je n'y fais pas attention lorsque je me précipite sur les portes pour les ouvrir et que je dévale à toute vitesse les escaliers, trébuchant à moitié, pour me jeter dans le bunker.
Évidemment, je trouve la pièce vide. Terriblement vide. Mais mon cœur n'arrive pas à se calmer et mes entrailles se nouent tellement que je dois m'appuyer au mur pour ne pas flancher. À l'orée de ma vision, les murs du bunker s'obscurcissent, mais je ne comprends qu'au moment où mes fesses rebondissent sur le matelas de la couchette ce qui est en train de m'arriver. Malgré plusieurs tentatives, je suis incapable de me redresser, mes jambes sont aussi molles que du coton. Je m'affaisse sur la couette, le cœur battant à tout rompre, un gémissement au bord des lèvres, incapable de me calmer et de me dire, rationnellement, qu'il y a très peu de chance pour qu'elle soit venue durant mon absence. Au lieu de ça, j'imagine sa silhouette au centre de la pièce, je la vois récupérer un quelconque objet sur les étagères, dédaignant mes affaires sur le coin de son bureau et les preuves de ma présence, puis je la vois s'en aller sans un regard en arrière, me laissant seule, à deux doigts de la retrouver. En l'espace de quelques minutes, je fais mille hypothèses et chacune d'elles aggrave l'état d'angoisse dans lequel je suis et me laisse pantelante sur le matelas, en sueur, les larmes au coin des yeux.
C'est ici la terre morte
Lorsque j'émerge de l'obscurité de mes pensées, j'ai le corps transi de froid. J'ai été réveillée par la porte cognant contre le mur nu du bunker ; le vent s'engouffre en ravale par les battants ouverts, celui de la pièce et ceux de l'entrée extérieure. Dehors, une tempête s'abat avec rage avec la forêt. Je considère la flaque d'eau qui s'étale dans les escaliers en clignant bêtement les yeux, me souvenant comme s'il s'agissait d'un rêve de mon retour brutal au bunker et de l'angoisse sourde qui m'a mise à terre. De quelques coups de baguette, j'arrange les dégâts : les portes se ferment dans un claquement et la flaque disparait. Ne reste que le froid piquant et le mal de tête qui sourde dans mon crâne. Finalement, je n'ai pas à m'inquiéter du manque de victuailles. Cette vilaine crise m'a laissé l'estomac noué et le cœur lourd. Je n'aspire qu'à une seule chose : me rouler sous la couette et compter les heures jusqu'à ce qu'elle revienne.
Je m'installe de nouveau sur la couchette, accompagnée d'un livre sur lequel je peine à me concentrer. Je parviens laborieusement à lire un chapitre, mais à chaque fois mes yeux se tournent vers la petite horloge posée sur le bureau. L'heure m'indique que la nuit est tombée. J'ai passé plus de vingt-quatre heures sur place. J'ai beau savoir que c'est tout à fait normal que ma directrice ne revienne pas régulièrement ici, je reste tout de même persuadée qu'elle a installé une alarme sur le bunker, donc qu'elle a été prévenue de mon arrivée. Pourquoi ne vient-elle pas ?
Mon cœur se serre méchamment. Je laisse tomber le livre sur le lit et ferme les yeux, en proie à des pensées douloureuses qui ont une coupable toute trouvée pour expliquer leur origine. Je finis par me lever pour faire une nouvelle fois le tour du propriétaire. Je passe les doigts sur les objets qui lui ont appartenu, je m'installe sur son tabouret, j'utilise ses plumes, je bois dans sa tasse, j'ose même sortir un de ses carnets de l'étagère. J'observe sa couverture noire, son dos numéroté, mais au moment où je vais pour l'ouvrir, rongée par la curiosité, je n'en trouve pas la force et je le repose aussitôt là où je l'ai pris — sans réellement comprendre pourquoi, je suis incapable de lire ce qu'elle a pu y écrire ; surtout, incapable de cette trahison qui m'apparaît plus irrespectueuse que toutes ces fois où j'ai pris un ton insolent pour lui parler. Malgré tout, mes yeux reviennent souvent caresser le dos des carnets, comme si cela pouvait m'aider à deviner ce que leur couverture noire peut bien cacher.
Je connais déjà par cœur chaque objet se trouvant dans cette pièce, je ne découvre rien de plus après cet énième tour. Avec un soupir triste, je me rassieds sur la couchette. Cette fois-ci, malgré mon cœur lourd et la peine qui prend de plus en plus de place, je réussis à garder mon livre ouvert plus de quelques minutes. Pour oublier qu'elle n'est pas là pour m'accueillir, je me plonge dans les méandres de la magie noire ; c'est au cœur des sombres apprentissages auxquels m'encourage le grimoire que je trouve un maigre réconfort, à défaut d'avoir retrouvée ma directrice.
Je m'installe de nouveau sur la couchette, accompagnée d'un livre sur lequel je peine à me concentrer. Je parviens laborieusement à lire un chapitre, mais à chaque fois mes yeux se tournent vers la petite horloge posée sur le bureau. L'heure m'indique que la nuit est tombée. J'ai passé plus de vingt-quatre heures sur place. J'ai beau savoir que c'est tout à fait normal que ma directrice ne revienne pas régulièrement ici, je reste tout de même persuadée qu'elle a installé une alarme sur le bunker, donc qu'elle a été prévenue de mon arrivée. Pourquoi ne vient-elle pas ?
Mon cœur se serre méchamment. Je laisse tomber le livre sur le lit et ferme les yeux, en proie à des pensées douloureuses qui ont une coupable toute trouvée pour expliquer leur origine. Je finis par me lever pour faire une nouvelle fois le tour du propriétaire. Je passe les doigts sur les objets qui lui ont appartenu, je m'installe sur son tabouret, j'utilise ses plumes, je bois dans sa tasse, j'ose même sortir un de ses carnets de l'étagère. J'observe sa couverture noire, son dos numéroté, mais au moment où je vais pour l'ouvrir, rongée par la curiosité, je n'en trouve pas la force et je le repose aussitôt là où je l'ai pris — sans réellement comprendre pourquoi, je suis incapable de lire ce qu'elle a pu y écrire ; surtout, incapable de cette trahison qui m'apparaît plus irrespectueuse que toutes ces fois où j'ai pris un ton insolent pour lui parler. Malgré tout, mes yeux reviennent souvent caresser le dos des carnets, comme si cela pouvait m'aider à deviner ce que leur couverture noire peut bien cacher.
Je connais déjà par cœur chaque objet se trouvant dans cette pièce, je ne découvre rien de plus après cet énième tour. Avec un soupir triste, je me rassieds sur la couchette. Cette fois-ci, malgré mon cœur lourd et la peine qui prend de plus en plus de place, je réussis à garder mon livre ouvert plus de quelques minutes. Pour oublier qu'elle n'est pas là pour m'accueillir, je me plonge dans les méandres de la magie noire ; c'est au cœur des sombres apprentissages auxquels m'encourage le grimoire que je trouve un maigre réconfort, à défaut d'avoir retrouvée ma directrice.
C'est ici la terre morte
JOUR 5
12 mars 2049, avant les premiers cours
12 mars 2049, avant les premiers cours
Un raclement de gorge retentit à côté de la table.
« Excuse-moi de te déranger..., » commence une voix réservée.
Je m'arrache à la contemplation de mon plateau et lève les yeux sur la silhouette qui patiente à côté de mon banc. De l'autre côté de la table, les discussions diminuent. Comme moi, les étudiants observent la silhouette qui fronce les sourcils, comme elle a l'habitude de le faire. August Glawbig est fidèle à lui-même : il a la mine sérieuse, le regard franc, les lèvres pincées et son éternel épi sur le sommet du crâne. Il ne jette pas même un regard aux étudiants en bout de table ; il est tout à fait concentré sur moi.
« Bonjour Bristyle, fait-il poliment en s'éclaircissant une nouvelle fois la gorge. Est-ce que je peux te parler ? Je me suis dit qu'il valait mieux venir avant le début des cours, mais je peux repasser à un autre moment. »
Je dépose machinalement ma fourchette qui me servait davantage à remuer mes œufs brouillés qu'à les mener jusqu'à ma bouche. Je n'ai pas plus envie de manger aujourd'hui qu'hier ou que le jour encore d'avant. Mais je suis ici ce matin, contrairement aux jours précédents, parce que les cauchemars m'ont réveillé à l'aube et que je ne suis pas parvenue à me rendormir. D'un geste du menton, j'encourage Glawbig à prendre la chaise qui me fait face. Il ne s'ombrage pas de mon manque de réponse à ses politesses ; il a l'habitude. Il se contente de s'installer, les mains croisées sur la table.
C'est ce que j'apprécie chez ce garçon duquel je ne sais rien : nos rapports sont toujours motivés par une tâche ou une demande précise, que ce soit moi qui réserve sa chouette pour envoyer un courrier ou lui qui vient mettre à jour nos échanges financiers. Il ne m'approche jamais sans une bonne raison et lorsque nous nous croisons en dehors de cela dans les couloirs, c'est à peine si nous nous saluons. Jamais il n'a été autre chose que ce garçon sérieux et poli avec moi, et jamais il n'a essayé de m'arracher des sourires malvenus ou de me faire la conversation. Nos rapports sont purement professionnels. Avec lui, je n'ai pas à m'inquiéter de devoir gérer une situation sociale malaisante ou des inquiétudes malvenues.
Nos regards se croisent par-dessus la table. Je me demande s'il voit, sur mon visage, à quel point mon esprit est un champ de bataille. Se rend-il compte des battements désordonnés de mon cœur, de ce gouffre qui ne veut plus se refermer à l'intérieur de moi ? Sans doute pas. August Glawbig n'a aucune raison d'imaginer que mon âme est à l'agonie, tout comme ce n'est pas le genre à remarquer mes cernes profonds et la pâleur de ma peau tirée par la fatigue. Et tant mieux, car je n'ai ni le courage d'affronter son jugement, ni celui de faire semblant que je ne souffre pas de ma seule présence ici, à cette table, dans ce réfectoire, dans ce monde.
« En quoi je peux t'aider ? » dis-je finalement d'une voix égale en arrachant mes yeux des siens pour attraper mon verre de jus de citrouille.
L'odeur de la boisson me retourne l'estomac, ce qui ne m'empêche pas de tremper mes lèvres dans le liquide orangé. Ce n'est qu'une façon d'occuper mes mains et occuper mes mains n'est qu'une façon de remplir mon esprit.
« Tu sais qu'il n'est pas dans mes habitudes de m'enquérir de la destination des courriers que mes clients envoient avec Cara, commence le jeune homme sur un ton sans guère de nuance. Loin de moi l'idée de mettre mon nez dans des affaires qui ne me concernent pas. Mais voilà, j'aurais besoin d'envoyer un courrier important et je me demandais si tu savais quand est-ce que ma chouette allait revenir de la course que tu lui as confiée ? »
Je cligne des yeux en considérant le garçon au visage impassible. Ses yeux à la couleur indistincte ne se détournent pas lorsque j'y plonge mes obsidiennes froncées par l'incompréhension. Effectivement, ce n'est pas dans son habitude de poser ce genre de question, ce qui me laisse croire que le courrier qu'il veut envoyer est réellement important — il aurait patienté, le cas échéant. Puisque j'ai confiance en nos transactions, je lui répondrais sans la moindre hésitation... Si seulement j'avais la réponse à sa question. De fait, et c'est assez exceptionnel pour le noter, August Glawbig se trompe : je n'ai pas utilisé sa chouette dernièrement.
« Je n'ai pas envoyé de hibou ces derniers jours, » dis-je pour seule réponse, une sourcil étonné dressé sur mon front.
Glawbig fronce les sourcils. L'incertitude froisse son visage habituellement si peu émotif.
« Vraiment ? questionne-t-il poliment. Je pensais... Tu permets ? »
Il désigne d'un doigt son sac posé sur ses genoux et attend que j'acquiesce pour fouiller à l'intérieur. Parfois, j'ai l'impression que ce garçon finira par s'étouffer avec sa politesse. Le moindre de ses gestes est régi par une éducation stricte qui n'a rien à voir avec celle guindée des sangs-purs qui se prennent pour des aristocrates ou avec la simple politesse que chaque parent sensé apprend à ses enfants. Chez lui, ça semble être d'une importance capitale. Il n'a jamais un mot plus haut que l'autre. C'est parfois étouffant, mais le fait que ça rende si facile nos échanges me fait accepter ses nombreux « tu permets ? ».
Il extirpe de son sac un carnet que je lui ai déjà vu en main. Je sais qu'il note à l'intérieur toutes les transactions son petit commerce de location de sa chouette. Doit s'y trouver le nom de ses clients, la date des locations, le prix payé par ses clients... August Glawbig est tout à fait le genre de type à tout consigner, et à faire ça bien. Je me penche avec intérêt par-dessus mon plateau, curieuse malgré moi : si erreur il y a eu, il le verra très rapidement. Me concentrer sur cette affaire m'empêche de prêter attention aux serpents qui rampent dans mon esprit et dont j'ai l'impression de sentir la morsure à chaque fois qu'un souvenir remonte.
« Mh, alors attends, laisse-moi voir... »
Il feuillette son carnet, les sourcils froncés par la concentration et mais son sérieux est froissé par l'inquiétude de celui qui craint de voir ses comptes faussés.
« J'ai trouvé, » annonce-t-il avant de se taire et de se pencher sur son carnet en proie à une intense réflexion.
Je le laisse faire sans le brusquer, persuadée d'être dans mon bon droit, et plus préoccupée par la journée immensément longue qui m'attend que par cette affaire-là, toute aussi curieuse soit-elle. Sans raison aucune, puisqu'il n'y a plus rien pour occuper mes pensées, mon cœur se serre violemment. Une morsure dans mon âme : je me souviens subitement du cauchemar qui est revenu cette nuit, celui avec le loup. Lui est évidemment associé le souvenir de son patronus dans les couloirs sombres de Poudlard, et tout le reste suit bien trop facilement, dévastant tout ce qu'il y a à dévaster. J'avale une gorgée d'air brûlante, la gorge nouée, et accommode sur Glawbig dans une vaine tentative de me recentrer. Celui-ci ignore tout de la lame qui s'est enfoncée dans mon cœur et quand il lève son regard vert sur moi, il n'a rien d'autre en tête que ses transactions.
« Je suis embêté..., commence-t-il d'une voix chafouine en pinçant les lèvres. J'ai vérifié plusieurs fois, car tu as toujours été une cliente exemplaire, mais il semble que ce que j'affirme est juste. »
Et, une grimace d'excuse sur ses traits si carrés, il retourne son carnet pour le faire glisser vers moi. Je décale mon plateau sur le côté pour pouvoir lire ce qui est inscrit sur les pages. Glawbig désigne du bout d'un long doigt à la manucure parfaite une ligne rédigée soigneusement à l'encre noire. Ce que j'y lis m'écarquillent les yeux : « Aelle Bristyle — 4/03/49 — 14N ». C'est écrit noir sur blanc que j'ai envoyé un courrier la semaine dernière, jeudi, ce qui est le jour habituel pour les courriers. Le problème ? Une vague de froid me remonte dans le dos. Je n'ai aucun souvenir de ce courrier. Pas le moindre petit souvenir. L'angoisse enferme mes poumons dans un étau serré. Laborieusement, je lève les yeux vers Glawbig qui m'étudie sérieusement.
« Effectivement, c'est écrit là.
— Jamais je ne me permettrais de fausser mes comptes, insiste-il en secouant la tête, tu peux être s...
— Pas besoin de faire ça, je réplique, levant la main pour le faire taire. Je sais que tu ne fausserais pas tes comptes. »
C'est assez exceptionnel pour être noté mais, en effet, j'ai confiance en lui. Après tous ces mois à faire affaire avec lui, je connais son sérieux et je sais que je peux avoir confiance en son fonctionnement. Ce qui m'embête, c'est que j'avais aussi confiance en moi, jusqu'ici. Un trou se creuse à l'intérieur de moi tandis que j'essaie de rassembler mes pensées et de me refaire le programme de la semaine dernière. Mais plus j'essaie, plus mes pensées s'embrouillent, et se mêlent à mes réflexions des souvenirs qui n'ont absolument rien à voir avec la semaine dernière. Un regard bleu intensément froid, un visage aux traits d'ombre, une voix qui me bouscule violemment. Kristen s'écrit dans mes pensées alors que les yeux verts de Glawbig me sondent. Je me masse les tempes, les yeux braqués sur la page trop blanche du carnet sur lequel est écrit mon nom. Qu'est-ce que j'ai fait la semaine dernière ? À qui ai-je écrit ? Pourquoi je ne m'en souviens pas ?
Glawbig garde le silence, et je le comprends. Comment réagir face à quelqu'un qui ne parait pas se souvenir d'avoir envoyé un courrier il y a une semaine ? Il est beaucoup trop poli pour laisser voir son étonnement et il a suffisamment de contrôle de lui-même pour cacher l'agacement que je dois certainement lui procurer. De fait, il a la même tête qu'il y a un minute, son épi bien dressé sur le sommet de son crâne, ses traits parfaitement lisses. Il prend même soin de détourner les yeux le temps que je rassemble mes pensées. Mais le problème, c'est que je ne rassemble rien du tout. Une angoisse sourde me dévore de l'intérieur et me coupe du monde qui m'entoure. Ne reste que le carnet, le garçon et le trou dans ma tête. Le trou dans mon emploi du temps. Mais ce n'est même pas ça, ce n'est pas un trou, c'est un gouffre : je suis incapable de savoir ce que j'ai fait la semaine dernière. Ce n'est pas comme si cela était nouveau : j'ai l'habitude, depuis près d'un an que j'utilise le Sortilège, d'essayer de me souvenir de choses qui devraient encore se trouver dans ma mémoire. Impossible de tronquer ses souvenirs sans arracher au passage quelques détails que je n'avais pas voulu oublier. Mais en général cela concerne de vieux souvenirs, pas des événements qui se sont passés il y a une semaine.
Le silence s'étire et commence à devenir dérangeant. Je me redresse contre le dossier de ma chaise et du bout des doigts je pousse le carnet en direction de Glawbig, qui le récupère.
« La destination la plus lointaine à laquelle il peut m'arriver d'écrire est Poudlard, dis-je enfin d'une voix sourde, le regard braqué quelque part sur l'épaule du garçon — je suis incapable de soutenir son regard. Il y a eu des orages dans le nord du pays, en début de semaine... »
Je m'éclaircis la gorge, gênée. Glawbig opine lentement du menton.
« Cara a dû être retardée par la météo, mais je pense qu'elle reviendra bientôt. Il n'y a aucune raison pour qu'elle soit allée plus loin que l’Écosse et à Poudlard personne ne l'aurait gardé le temps de rédiger une réponse. »
Et à vrai dire, je ne vois pas à qui j'aurais bien pu vouloir écrire au château. Le plus cohérent serait qu'elle soit allée vers un membre de ma famille, mais pourquoi prend-t-elle autant de temps pour rentrer ? Narym et mon père vivent tous les deux proches du Pays de Galles.
Cette demi-réponse que je suis forcée de donner au garçon me dérange tellement que je plante mes dents dans ma lèvre, en proie à un mécontentement qui, pour une fois, est dirigée vers moi-même. La fatigue intense des derniers jours n'aide pas, sans parler de la vague de désespoir qui manque de me noyer à chaque instant de la journée depuis que mon Sortilège ne fonctionne pas. Face à moi, Glawbig ne dit rien, se contente de refermer soigneusement son carnet et de le ranger dans son sac.
« Écoute, je commence à voix basse, je n'ai pas de réponse plus précise à te donner et j'en suis désolée. »
Je suis sincèrement désolée, profondément désespérée que ce Sortilège qui devait me préserver de souvenirs désagréables qui ne cessent de me hanter et de me déchirer depuis une semaine, gâche ce qui a été jusque là une relation parfaite et juste à tout point de vue. Je ne sais pas ce que remarque Glawbig sur mes traits, cette fois-ci, mais je le vois à l'orée de ma vision hocher la tête.
« Je te crois, » fait-il d'une voix maîtrisée.
Puis il semble hésiter. Je lève les yeux pour le voir ouvrir la bouche, la refermer, puis l'ouvrir encore. La politesse le retient de poser une question, je le vois bien. Alors du menton, je l'encourage à parler.
« Tu ne t'en souviens pas ? hésite-t-il, comme si sous-entendre que je pouvais ne pas souvenir d'une chose aussi simple que de la destination d'un courrier était insultant.
— Non. »
Réponse froide, ton glacial ; je crispe les mâchoires en enfonçant mes yeux dans les siens.
« Je vois. »
Je ne sais pas ce qu'il voit, mais il hoche une nouvelle fois la tête.
« C'était une question indiscrète, je m'excuse. »
Je me contente de hausser les épaules.
« Cara reviendra bientôt, affirme-t-il en se levant subitement. Je te préviendrai de son retour pour ne pas que tu aies à venir me demander.
— Combien je te dois pour son regard ? demandé-je alors en me tordant la nuque pour le regarder.
— Rien du tout, tu...
— Cara est en retard et je n'ai aucune idée d'où je l'ai envoyée, l'arrêté-je d'une voix dure. Combien est-ce que je te dois pour ces désagréments ? »
Glawbig fronce les sourcils et referme la bouche. Je le vois prendre cet air qu'il a toujours lorsqu'il réfléchit à quelque chose. Son regard se perd sur la foule d'étudiants qui terminent de prendre leur petit-déjeuner avant de se rendre à leur premier cours de la journée.
« Je ne sais pas, dit-il finalement en baissant ses yeux sur moi. Je n'ai rien prévu pour ce genre de situation et je ne sais pas combien je dois facturer ce type de... Désagrément. De toute façon, il n'est pas rare que Cara parte durant une semaine. » Il est beaucoup plus sûr de lui lorsqu'il affirme : « Tu ne me dois rien. »
Pourtant, je pousse un long soupir avant de me pencher pour récupérer mon sac posé au pied de ma chaise. J'en tire ma bourse dans laquelle je pioche une précieuse Mornille. Je la tends à August Glawbig.
« Tiens, pour envoyer ton courrier. Je ne sais pas combien demandent les autres loueurs de hibou de l'école.
— C'est beaucoup trop ! s'indigne Glawbig en refusant d'empocher la pièce. Même Fred Hermann, en Enchantement, qui est le plus rapiat des loueurs ne demande pas autant !
— C'est quoi le plus haut des prix, alors ? j'insiste dans un soupir. Tu me rendras la différence si tu trouves un hibou disponible moins cher. »
Un petit soupir s'échappe des lèvres fines du garçon. C'est la première fois que je le vois avec une telle expression sur le visage. Est-il en train de se demander comment refuser poliment ? Non, je l'ai suffisamment cerné pour savoir qu'il est en train de calculer si ma proposition est juste ou non, par rapport aux désagréments que mon oubli a créé. Et lorsqu'il croise les bras sur son torse sans faire mine de prendre ma pièce, je comprends qu'il a tranché.
« Tu restes dans ma liste de mes clients les plus fiables, » affirme-t-il soudainement.
Ses lèvres s'étirent dans un sourire si fin qu'il en est quasi invisible.
« Même si tu te souvenais de la destination de Cara, je n'aurais pas le droit de te reprocher son retard, surtout s'il est dû à la météo. Garde ton argent, Bristyle. Et merci pour cette discussion. Je m'excuse d'être venu te déranger. »
Sur ses mots, sans même me laisser le temps de conclure d'une quelconque façon, Glawbig s'éloigne en me laissant seule avec ma pièce. Je le regarde partir et se mêler au flot des étudiants qui quittent le réfectoire pour se rendre dans les salles de classe. Maintenant qu'il s'en est allé, la morsure de mon angoisse est moins facile à ignorer. Ne pas savoir ce que j'ai fait la semaine dernière me plonge dans des tourments qui, pour une fois, m'empêchent de m'enfoncer trop profondément dans le désespoir qui me colle à la peau depuis plusieurs jours.
D'un coup de baguette j'envoie mon plateau se ranger sur les étagères servant à cet effet. Ai-je le temps de repasser au dortoir pour chercher un éventuel brouillon de la lettre que j'ai envoyée ? Je grimace : et prendre le risque d'être en retard, encore ? Mon angoisse devra attendre la pause méridienne. Mais quand je quitte le réfectoire au milieu des autres étudiants, la peur qui creuse un sillon de mes entrailles est trop vivace pour que je l'ignore et je file en direction des dortoirs en courant en me résignant à recevoir, encore, des reproches de la part de Rockfield ou des inquiétudes de celle de Johnson parce que mon comportement est "bizarre" ou "inhabituel". Évidemment qu'il l'est ! Le leur aussi le serrait s'ils avaient mille souvenirs qui leur étaient revenus dans le crâne en une seconde, en détruisant tout sur leur passage.