Anesthésie
Nos peau se souviennent < PRÉCÉDEMMENT
Mercredi 26 janvier — milieu de journée
Godric's Hollow
20 ans
Soudainement, je me retrouve seule. En plein centre de la place Armand Malefoy, entourée de sorciers pressés qui se croisent autour de moi, qui me contournent et m’évitent, je suis seule. Je ne sais pas pourquoi j’ai transplané ici alors que ma destination se trouve à plusieurs rues, dans le quartier Peverell. Le soleil rayonnant m’éblouit ; le bruit des gens m’agresse. Je ne sais plus quoi faire, je ne sais plus de quoi j’ai envie. Agrippée à ma baguette magique, je m’apprête à transplaner encore une fois. Repartir d’où je viens, sillonner les rues pour la retrouver. Lui courir après, hurler son prénom. La supplier de rester avec moi. Je vous en prie, ne vous éloignez pas ! La suivre où qu’elle aille, rester avec elle, toujours. Même si l’épuisement tiraille mes sens, que mes jambes ne me portent quasiment plus. Continuer, rester avec elle. Pourquoi suis-je partie ? Pourquoi ne suis-je pas restée avec elle ?! Et si elle disparaît, et si je ne la retrouve plus jamais ? En plein centre de la place Armand Malefoy je me plie en deux, le souffle coupé. Encore une fois, mon corps se joue de moi. Je ne contrôle pas mes tremblements, ma respiration s’emballe, mon cœur accélère et le monde tourne autour de moi. Je ne vais pas y arriver, comment puis-je continuer après tout ça ? Comment puis-je avancer, après tout ça ?
« Madame, vous allez bien ? »
C’est cette voix qui m’empêche de m’effondrer, là, au beau milieu de Godric’s Hollow. Un vieil homme, un chapeau mou enfoncé sur le haut de son crâne ridé, se penche vers moi, l’air soucieux. Je vois son bras bouger, sa main s’avancer vers moi ; il cherche à me soutenir ou alors à me relever, je ne sais pas. Je secoue la tête de droite à gauche. Je n’arrive pas à parler. Mais je parviens à me redresser, le monde s’éclaircit légèrement ; j’y vois de nouveau. Le monde, la place, ma destination, là-bas, entre deux bâtiments. Je m’éloigne sans un mot, légèrement titubante, abandonnant derrière moi ce vieillard que je ne reverrais plus jamais.
Maintenant que je suis en marche, mon rythme s’accélère, mes pas s’allongent : je sais où je dois aller. J’essaie d’ignorer ma gorge qui se serre. Lorsque je quitte la place, elle n’est pas seulement serrée, elle est nouée et elle me fait mal. J’avance encore, je quitte une rue pour pénétrer dans une autre plus sombre, je laisse le brouhaha derrière moi, j’ai l’impression de me faire avaler par le silence des petites ruelles. Enfin, j’arrive devant un immeuble qui m’est familier. Je pousse la porte d’entrée et monte lourdement les escaliers. Lorsque j’arrive devant la porte, je me rends compte que mon visage est crispé et que je me retiens de pleurer. Je prends une inspiration tremblante et frappe trois grands coups contre le battant.
Et j’attends. Rien. Je frappe une nouvelle fois, plus fort. Attendre. Rien.
Je m’affaisse contre le battant. Un gémissement s’échappe de mes lèvres quand je ferme les yeux pour endiguer la chute des larmes. Mes jambes se plient de moitié. J’ai envie de me laisser tomber là et… Et après quoi ? Mes doigts se crispent sur la poignée de la porte qui ne veut pas s’ouvrir. Et après quoi, pleurer, encore, avoir mal, toujours ? Je renifle, donne un coup contre le battant en bois. Sans vraiment y réfléchir, je fais demi-tour, je descends les escaliers.
Et ça recommence. Les ruelles silencieuses, les bruits lointains de la vie à travers une fenêtre ouverte, un chat qui miaule quand mon passage dérange sa sieste. Un nouveau bâtiment, une nouvelle porte d’entrée. Je ne devrais pas être ici. Je vais me faire incendier, elle va me rejeter et elle aurait bien raison. Mais je ne sais pas où aller d’autre, alors c’est ici que je suis. Je grimpe jusqu’au dernier étage. Je ne sais pas ce que je vais dire. J’ai juste envie que tout ça s’arrête. La pression dans ma tête. Les images dans mon esprit. Et son prénom dans mon cœur. Que tout cela s’arrête.
Bam ! bam !
Mon poing s’écrase sur la porte. J’entends les bruits de pas qui s’approchent, les paroles que s’échangent deux personnes. Puis le battant s’ouvre soudainement et c’est comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur. Les bruits deviennent plus clairs, ma vision moins floue.
Ashley Rockfield se détache dans l’embrasure de la porte. Elle porte un jogging large, un débardeur. Ses cheveux blonds débordent par-dessus son épaule. Elle n’a pas le temps de froncer les sourcils que déjà elle gueule.
« Toi ? T’es sérieuse de frapper comme ça ? Tu t’es cru chez ta mère ou quoi ? »
Ses mots m’enrobent. Ils sont familiers. Ils sont réconfortants.
« Tu sais plus parler ou quoi ? » me lance-t-elle en me regardant de haut en bas, la bouche étirée en un rictus moqueur.
S’il-te-plaît, emmène-moi et fais-moi tout oublier. Tu sais comment faire toi, non ? Je sais que tu sais comment faire, t’as le secret. Emmène-moi, fais-moi tout oublier. Mais je ne peux pas lui dire ça, alors je ne dis rien. Je la regarde fixement, la blancheur de sa peau, la blondeur de sa chevelure, ses habits froissés, ses yeux bleus qui ne sont pas glaciaux, qui ne me déchirent pas le cœur. Cette expression qui me met tant en colère habituellement, qui me donne envie de la malmener, de la secouer.
« Oh putain. »
Ses yeux s’écarquillent.
« Putain, t’es… » Je prends conscience de mes yeux brûlants. Rockfield recule doucement dans son appartement. « Tu vas pas pleurer, là ? T’es… Tu… Oswaaald ! »
Oswald ? Je suis tellement surprise que je ne prends pas la peine d’essuyer mes yeux. Effectivement, Oswald est là. Il apparaît près de Rockfield, son grand corps, ses cheveux en broussaille.
« Qu’est-ce qu’il y… ? commence-t-il avant de s’interrompre en m’apercevant. Aelle ? Enfin, Brist… Qu’est-ce qui se passe ? »
Il est tout sérieux, tout à coup. Je me rappelle alors, en avisant l’air paniqué de Rockfield, que mes yeux étaient en train de se remplir de larmes. Ma vision est floue et quand je renifle, ça résonne dans la cage d’escaliers. Merde. Merde, ma gorge nouée, la douleur dans ma tête, Kristen, sa promesse, le thé, ses bras autour de mon corps, ses doigts dans mes cheveux. Merde. Les larmes débordent. Rockfield lance des regards paniqués à Johnson. Johnson ouvre la bouche et la referme plusieurs fois de suite. Je resserre les bras autour de moi. Le plateau et ses coups de vent glaciaux. Notre affrontement dans l’entrée de la grotte. Le Jour du thé. Kristen. Kristen qui est revenue. Notre au revoir dans cette ruelle sordide. Et si elle disparaît ? Et si je ne la revois plus jamais ? Et si je la revois, comme j’y arriverais, comme je pourrais lui faire face, comment, comment, comment…
« Putain, mais fais quelque chose ! chuchote furieusement Ashley en donnant un coup de coude dans les côtes de Johnson. Elle chiale ! »
Je l’entends distinctement. Elle est vraiment nulle pour être discrète. Je le sais depuis le premier jour, quand je suis arrivée dans la chambre qu’on a partagée à l’AESM. Un rire nerveux traverse mes lèvres. Je passe la main dans mes cheveux pour dégager mon visage, toujours en riant. Ashley se fige comme si je venais de la frapper.
« T’étais pas chez toi, je fais remarquer à Johnson d’une voix rauque, mon rire mourant sur mes lèvres.
— Non.., répond-il avec un temps de retard. Je… Elle m’a invité à déjeuner puis ça s’est éternisé. »
Je hoche la tête. Ma main glisse de mes cheveux à mes joues humides. Je les frotte distraitement. Je suis épuisée. Je lève un regard fatigué vers les deux idiots qui sont immobiles dans l’entrée.
« Je peux rentrer ? » murmuré-je en désignant l’appartement derrière eux.
Johnson se met aussitôt à rougir. Il se décale en hochant vivement la tête, avant de se tourner vers Rockfield en s’excusant, parce qu’après tout, on est chez elle. Cette dernière se contente de se décaler également pour m’inviter à entrer.
« Sérieux, il t’arrive quoi ? » elle me lance quand je m’exécute.
Je l’ignore. Une seule chose m’importe :
« On sort ? Au Pitiponk. »
Dans le salon, je me tourne pour leur faire face. Johnson avec son corps trop grand qui n’a pas l’air à sa place ; penaud, il croise les bras pour les décroiser aussitôt, comme s’il ne savait pas qu’en faire. Rockfield qui me regarde fixement, comme si des cornes avaient poussé sur le sommet du crâne. Tout à coup, j’ai peur de ne pas avoir la force de lutter contre leurs questions, contre leur présence. Je m’imagine rentrer chez moi, me rouler en boule sous ma couette et… Non. J’ai besoin de bruit, j’ai besoin de vie. Pour lutter contre ça, là, derrière mes yeux. Ce qui pousse les larmes à monter encore et encore.
« T’es sérieuse ? »
Voix blanche. Ton cassant. Rockfield me dévisage ; elle a envie de m’insulter.
Oui, je suis sérieuse, s’il-te-plaît, j’ai envie de pleurer, j’ai envie de hurler, j’ai envie de retourner cette ville pour aller la retrouver, la frapper, lui faire du mal, la supplier de rester, la serrer contre moi, la serrer pour ne plus qu’elle parte, la serrer fort, lui hurler des choses, faire quelque chose qui me fera mal, tellement mal que plus rien d’autre ne pourra me faire mal, j’ai envie de faire quelque chose, Ashley, qui fera arrêter tout ça, n’importe quoi, alors…
« Il est 15 heures, siffle-t-elle en désignant l’horloge accrochée au mur d’un doigt impérieux, et toi tu t’incrustes ici alors que tu réponds pas une fois sur deux quand on t’invite quelque part, et tu exiges qu’on sorte ? Qu’on sorte ? À 15 heures ?
— Ash…, temporise Johnson avec une grimace, on devrait peut-être l’écouter, enfin je veux dire… Aelle, non, ah ! par Merlin ! Bristyle ! Tu… Ça va pas ? Tu… Tu veux parler ? On peut…
— Allez, on sort ! » je l’interromps d’une voix forte. Je fais un geste brusque du bras. « Rockfield, t’es capable de nous sortir une bouteille de Whisky à onze heures du matin, pourquoi tu râles quand je propose de sortir à cette heure-là ? »
Je l’entends aussi clairement que les deux autres : sur la fin de ma phrase, ma voix s’est mise à trembler, avant de se casser. Je sens mon visage se tordre sans mon accord et les larmes poignarder mes yeux. J’étouffe un juron en plaquant les mains sur mon visage. L’instant d’après, je me redresse pour lancer un regard qui se veut noir, mais qui est en fait légèrement pitoyable, aux deux autres.
« Pas grave si vous voulez pas, je leur balance de ma voix qui tremble en traversant le salon pour les dépasser. Je vais partir et… Et puis voilà, c’est bon, oubliez. »
Mais à chaque pas, ma tête hurle : arrêtez-moi !
« Mais attends ! réplique vivement Johnson en me suivant. Ne pars pas comme ça !
— Non mais quel cinéma ! ricane Rockfield. Laisse-là se tirer.
— Viens, allez, viens t’asseoir, » insiste Oswald en ignorant la blonde.
Je m’étais arrêtée avant même qu’il n’insiste une seconde fois. Immobile au milieu du salon, je me tourne pour leur lancer un regard par dessus mes cils humides. J’aurai honte plus tard. Pour le moment, j’espère juste qu’ils vont arrêter d’être eux et accepter ce que je leur demande. Mais je les vois tout empêtrés dans leur gêne. Lui qui cherche des mots de réconfort. Elle qui se demande quelle insulte me lancer. On se regarde un moment, tous les trois. Je n’ai plus la force de bouger, ni pour fuir ni pour les supplier. Lentement, j’essuie mes joues qui se sont de nouveau couvertes de larmes que je ne sens même plus couler.
Ils entrent en conciliabule juste sous mes yeux. À faire des messes-basses, à se chuchoter des choses. Alors je renifle encore un peu, je m’essuie le nez et je les contourne doucement pour aller m’asseoir sur le canapé. Je m’enfonce dans les coussins, comme si mon corps pesait une tonne. Je ne sais pas quoi faire de mes mains, alors je me contente de les observer, le regard vide. J’attends que les deux autres prennent une décision. Moi, je ne sais pas quoi faire. Mais je sais que je ne partirai pas d’ici, quoi qu’il arrive. Je préfère encore les écouter marmonner que m’en aller, que devoir penser, devoir agir. Je me laisse porter par le moment et je me dis que c’est presque tout ce dont j’ai besoin. Ne pas réfléchir. Surtout ne pas réfléchir.
Un bruit sourd m’arrache à ma moiteur. Je cligne des yeux et sursaute lorsqu’un poids s’enfonce près de moi dans le canapé. Johnson vient de s’asseoir, il me regarde en souriant. Devant moi, sur la table basse, un verre contenant un liquide ambré. Derrière, Rockfield se laisse lourdement tomber par terre, les fesses sur un coussin. D’un signe du menton, elle me désigne le verre.
« Before ici, râle-t-elle en évitant de me regarder. Puis quand ça ouvre on file au Pitip’. »
Je cligne des yeux, regarde le verre, puis l’observe elle à nouveau.
« Before ? demandé-je, perdue, à voix basse.
— Bah oui ! réplique Rockfield en grognant. Before, l’avant-soirée, quoi. Putain, tu vis dans quel monde… »
Elle secoue la tête comme si je venais de faire un truc particulièrement idiot et entreprend de remplir deux autres verres, un pour elle et un pour Johnson qui est en train de faire léviter une assiette remplie de nourriture pour la déposer sur la table. Mes yeux repartent en quête du verre qui m’est destiné. Je pense à Kristen et au plateau. Je pense à la soirée qui a suivi le Nouvel An et à ma mémoire défaillante du lendemain. Difficilement, je m’avance pour attraper le verre. Je penche la tête en arrière et avale une longue gorgée. La brûlure dans mon œsophage est telle que je me mets à tousser violemment. Rockfield se moque bruyamment de moi.
« Tu sais toujours pas picoler, toi ! »
Un drôle de sourire amusé apparaît sur le visage de Johnson. Je les ignore pour boire une autre gorgée. Elle m’arrache la gorge aussi, mais j’y suis préparée cette fois. Alors je continue. Même si c’est franchement mauvais. Que ça brûle dans mon estomac. Que ça embrouille déjà mon esprit. Je siffle le verre beaucoup trop rapidement pour que ce soit raisonnable. Quand je le fais claquer sur la table, il est vide. Je croise le regard éberlué de Rockfield, de l’autre côté de la table.
« T’as vraiment envie de te torcher la gueule, » commente-t-elle en me regardant fixement.
Je lui rends son regard. Elle a un visage sérieux que j’ai envie de faire disparaître.
« Ouais. »
Je lui présente mon verre vide d’un geste impérieux. Elle comprend le message : elle le remplit d’alcool.
*
Reducio
- Votre PJ est présent ? oui
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) :
Oswald Johnson, camarade de l'AESM ‑ actif
Ashley Rockfield, ancienne coloc - actif
Narym Bristyle, frère - actif
Zikomo, compagnon Mngwi - actif
- Lien vers la fiche du PNJ
Intérêt d'utiliser ces PNJ dans ce RP précis pour votre PJ : Aelle va toquer chez les deux premiers, ils ont le malheur d'être là, donc ils sont dans le RP. Un peu pareil pour les deux autres. J'écris pas ce RP dans un but précis, juste c'est ce qui arrive dans la vie d'Aelle, donc je l'écris.
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) :
Oswald Johnson, camarade de l'AESM ‑ actif
Ashley Rockfield, ancienne coloc - actif
Narym Bristyle, frère - actif
Zikomo, compagnon Mngwi - actif
- Lien vers la fiche du PNJ
Intérêt d'utiliser ces PNJ dans ce RP précis pour votre PJ : Aelle va toquer chez les deux premiers, ils ont le malheur d'être là, donc ils sont dans le RP. Un peu pareil pour les deux autres. J'écris pas ce RP dans un but précis, juste c'est ce qui arrive dans la vie d'Aelle, donc je l'écris.
Anesthésie
TW : alcool, comportements modifiés par l'alcool
« Je persiste à penser que ce n’est pas une bonne idée. »
Je râle en croisant le regard inquiet d’Oswald. Appuyé contre le mur qui est en fait le sol du bar le Pitiponk, ses yeux inquiets ne quittent pas le profil d’Aelle qui se trouve un peu plus loin, en pleine discussion avec un inconnu aussi imbibé d’alcool qu’elle. La conversation consiste plus ou moins en un ramassis de mots brouillons que seuls les deux concernés peuvent comprendre. Mais voir Aelle en train de parler est déjà suffisamment perturbant pour que je prenne en plus la peine de comprendre ce qu’elle est en train de dire.
« Elle va très bien ! » crié-je pour me faire entendre d’Oswald par-dessus la musique qui hurle à nos oreilles.
En vérité, elle va plutôt très mal. C’est peut-être pour ça que je ne suis toujours pas ivre morte, alors que c’est habituellement mon état à cette heure-là de la soirée. J’ai un verre à la main et je continue de boire, mais je n’y vais pas aussi fort que d’habitude. Peut-être parce que, contrairement à moi, Aelle y va fort, elle. D’ailleurs, je remarque quand elle éloigne le verre de sa bouche que celui-ci est vide. Je devine instantanément ce qui va se passer. Et Oswald aussi, parce qu’il se prend la tête dans les mains en murmurant.
« Merlin, gémit-il, il faudrait l’empêcher quand même… »
Mais quand Aelle titube jusqu’à nous en abandonnant son interlocuteur au beau milieu d’une phrase, je sais qu’il ne l’empêchera de rien du tout. Et ce n’est pas moi qui risque de le faire. Surtout pas quand je la vois tituber dans ma direction.
Cette scène s’est répétée tout au long de la soirée. Les yeux à demi-fermés d’Aelle se plantent dans les miens. Elle s’approche très près, trop près. Elle tient à peine sur ses jambes. Pour une fille d’habitude si maîtresse de son propre corps, c’est vraiment étrange. Son visage est complètement relâché, ses lèvres molles s’étirent en des sourires qu’elle ne contrôle pas ; cela me consterne, mais je préfère ça à la crise de larmes qu’elle m’a fait tout à l’heure aux chiottes. Comme elle l’a déjà fait dix fois dans la soirée, elle s’accroche à mon épaule. Ça fait bien longtemps qu’elle ne tient plus debout et qu’elle manque de se rétamer tous les mètres, alors elle s’appuie de tout son poids sur moi. Automatiquement, mon bras s’enroule autour de son dos. Au début, c’était pour la soutenir. Puis après la troisième fois qu’elle s’est tenue à moins à comme ça, j’ai commencé à garder mon bras un peu plus longtemps autour d’elle et ce n’était plus seulement pour la soutenir. Après la bouteille qu’on s’est sifflé à trois à l’appartement et les trois cocktails commandés ici, je peux bien l’avouer.
« Mon v-v-verre est… »
Elle le lève devant ses yeux. Elle n’arrive pas à terminer sa phrase. Son haleine sent fort l’alcool. Ses cheveux sont en vrac, sa tenue dans un état pitoyable. Mais elle s’accroche à moi. Elle lève difficilement la tête pour me regarder. Ses yeux sont noirs comme l’espace, un trou noir entouré de millions vaisseaux sanguins éclatés. Quelques centimètres tout au plus nous séparent. J’ai beau ne pas être aussi ivre qu’elle, je suis loin d’être sobre. Alors quand je ressens la chaleur familière dans mon ventre à la sentir si proche de moi, un sourire nerveux commence à m’étirer les lèvres. Sans aucune raison, Aelle éclate de rire en réponse. Sa bouche grande ouverte, son haleine féroce, les doigts qui me labourent les épaules. Je suis obligée de l’agripper pour ne pas qu’elle s’effondre, incapabe qu’elle est de soutenir son propre poids. Malgré moi, un rire me secoue les épaules. Je croise le regard affligé d’Oswald.
« T’as vu ! m’exclamé-je. Elle va bien ! »
Il esquisse un tout petit sourire et je comprends qu’il fait ça pour me rassurer. Je sais que j’ai tort. Elle ne va pas bien du tout. Mais elle est morte de rire, ça doit faire bien une heure qu’elle n’a pas froncé les sourcils et elle s’agrippe à moi, alors j’imagine qu’on peut bien la laisser tranquille le temps d’une soirée.
Laborieusement, je soutiens son corps agité de rires d’alcool et essaie de l’asseoir sur la chaise la plus proche. Oswald est forcé de m’aider et cette situation est vraiment trop étrange. Habituellement, Aelle s’éloigne dès qu’on l’approche, même inconsciemment. Elle se décale quand on s’assied trop proche, elle enlève son bras si on la frôle accidentellement. Mais là, elle ne dit rien, elle se laisse faire et elle rigole encore quand ses fesses tombent lourdement sur la chaise. Oswald et moi, on échange le même regard que depuis qu’elle s’est pointée chez moi. Un regard qui veut dire : « Putain, qu’est-ce qu’elle nous fait ? ».
« Mon verre ? bafouille Aelle quand on s’assied à la table avec elle.
— Oui, oui, je réplique avec un sourire, ça arrive. Patiente un peu. »
Elle s’affale sur la table, la tête retenue par son avant bras. Autour de nous, la soirée bat son plein, la musique résonne contre les murs, les corps s’agitent sur le rythme. En temps normal, je serais partie danser, j’aurais trouvé quelqu’un contre qui me coller, un garçon chouette ou une jolie fille, et la soirée serait passée rapidement. Mais ce soir, je n’y pense même pas. Et Oswald non plus ne s’éloigne pas, il reste avec nous, boit raisonnablement parce qu’il sait que c’est lui qui nous ramènera, et il prend soin de remplir le panier des frites dès qu’il se vide, même quand moi je n’y pense pas.
Aelle me regarde silencieusement commander un nouveau verre pour elle. Elle n’a pas sorti sa bourse une seule fois de la soirée. Je ne crois pas que ce soir, elle ait conscience que l’alcool coûte de l’argent. Nous ferons les comptes demain. Je commande une boisson pour moi également, puis enfin je croise son regard. Si je n’avais pas la tête aussi légère, je lui en aurais voulu de me regarder comme elle le fait et je lui aurais lancé une vacherie au visage parce que je l’aurais rendu coupable du malaise qu’elle me fait ressentir. Mais je suis suffisamment bourrée pour me contenter d’un sourire plein de dents.
« Il arrive, ton verre.
— Tu… Tu… »
Je soupire et m'exhorte à la patience le temps qu’elle parvienne à formuler une phrase. Est-ce que je suis comme elle, quand je suis ivre morte ? Merlin, si c’est ça je préfère autant être vraiment ivre qu’assister à ça. Quand est-ce que les verres vont arriver ?
« Tes bras, affirme-t-elle en essayant de se redresser (c’est un échec). T’as… Tu m’as… Tes bras… Puis… » Elle désigne l’endroit où nous étions tout à l’heure. « C’était… Et t’ à coup… Contre toi, tu as… »
Elle est incompréhensible, comme si sa bouche était en pâte à modeler. Les mots se mélangent dans sa tête et sur sa langue, elle bafouille, elle recommence, elle parle trop et pas assez. C’est insupportable, mais bizarrement ça me fait rigoler. Elle répète plusieurs fois, jusqu’à ce que je comprenne ce qu’elle essaie de me dire : « tu m’as prise dans tes bras. » Je sens mes joues rougir. Oswald camoufle un sourire moqueur derrière sa main, je le foudroie du regard.
« Oh, marmonné-je parce qu’Aelle attend visiblement une réponse. Et bien, je… T’étais… Oui. J’te signale que tu tenais plus debout !
— Vraiment pas, renchérit Oswald en secouant vivement la tête.
— Oui, » répond sérieusement Aelle comme si elle avait compris quelque chose.
Va-t-elle me faire le reproche de cette étreinte que je me suis permise ? Elle aurait le droit et je m’en veux déjà d’avoir osé une telle chose, mais il faut dire qu’elle était appuyée de tout mon poids sur moi, avec son haleine qui puait l’alcool, et ses doigts qui m’ont sûrement fait des bleus à l’épaule, alors elle n’a pas intérêt à me faire une crise ! Je sens mes mâchoires se serrer, je me prépare à lui balancer ses vérités au visage. Je pensais qu’on avait arrêté de se disputer ce soir. On l’a un peu fait en début de soirée, mais pas trop car Aelle était trop bizarre pour réellement se disputer. Au début, elle a seulement bu sans trop parler, nous laissant Oswald et moi faire la discussion. Elle ne s’est déridée que lorsque l’alcool a commencé à faire effet. D’abord elle a pleuré. Puis après elle a rit. Puis elle a encore pleuré, avant de…
« C’tait ‘as ‘mme ‘rsten, bégaye-t-elle en essayant, encore, de former des mots.
— Hein ? »
Elle soupire et se frotte les yeux. Mais quand elle relève la tête, elle me regarde toujours fixement, comme tout à l’heure.
« Kri-seuh-ten, » soupire-t-elle en articulant exagérément.
Mon cœur se serre violemment. Oswald glisse un regard inquiet dans ma direction. Je l’ignore.
« Qu’est-ce qu’elle a, ta Kristen ? répliqué-je brusquement en me penchant par-dessus la table, l’esprit soudain embrasé par une vive colère.
— Elle m’a… ‘t à l’heure… Aussi, comme toi… T’sais ? Dans ses bras… »
À l’intérieur, je sens la glace figer mes organes, mais je suis suffisamment rodée dans l’exercice pour faire comme s’il ne se passait rien. Je profite de l’arrivée de nos verres pour pousser le sien vers Aelle qui le regarde sans réagir. J’avale une longue gorgée du mien. Kristen. Le sujet de la soirée. Qui qu’elle soit.
« Kristen, hein ? je lance d’une voix moqueuse.
Aelle acquiesce mollement, la main arrêtée à mi-chemin vers son verre, comme si elle n’avait pas la force d’aller plus loin.
« Kriiisten, répète-t-elle, les yeux dans le vague.
— Et elle t’a fait un… Câlin ? »
Je crache le mot comme s’il me brûlait, suivit d’un ricanement moqueur. Je ne vois pas qui que ce soit accepter de faire un câlin à Aelle, si froide et désagréable en temps normal. Cela fait des mois que je l’entends parler de cette Kristen-là. Déjà à l’Académie, j’attendais ce prénom dans ses cauchemars les plus violents. Et ce soir, elle n’a eu de cesse de parler d’elle. Sans ne jamais rien dire. Juste son prénom, parfois. Puis après, des larmes. Ou des cris. Comme tout à l’heure aux chiottes, quand elle est tombée en essayant de frapper le miroir. Puis après, elle a éclaté en sanglots. C’était juste après que ce nom soit sorti de sa bouche. Moi, je ne sais pas qui c’est cette fille-là. Cette Kristen. Et de toute façon, je m’en fiche un peu, j’en ai rien à foutre des filles qu’il y a dans la vie de Bristyle. Pourtant, j’attends avec une hâte désagréable qu’Aelle rassemble suffisamment ses pensées pour me donner, enfin une réponse.
« C’est un… C’est un… C’est un… »
Elle essaie, mais c’est dur. Je lutte pour ne pas la secouer. À la place, je bois encore, me servant de la brûlure familière de l’alcool qui descend jusque dans mon estomac pour apaiser la piqûre de la jalousie. Mais Aelle a vraiment du mal à parler, alors je lève les yeux au ciel et murmure au lieu de la secouer :
« Allez, accouche…
— Un… Un… Un câlin si… Si la fille… Si la fille, elle te serre dans ses… Ses b-bras… Et qu’elle…
— Qu’elle quoi ? j’interviens parce que sa façon de s’exprimer comme une enfant de trois ans ne me fait plus rire, tout à coup. Si elle te serre dans ses bras, est-ce que c’est un câlin ? C’est ce qu’elle a fait ? Elle t’a fait un câlin ?
— C’était pendant… Pendant que je pleurais, articule vaillamment Aelle, tellement concentrée sur ce qu’elle dit qu’elle ne se rend pas compte de ce qu’elle nous confie.
— T’as pleuré ? m’exclamé-je en feignant la surprise, comme si je m’adressais réellement à une gamine. Pourquoi ça ? [/color]»
C’est à ce moment-là qu’Oswald enfonce son coude dans mes cotes. Je sursaute et je jure très vulgairement en le fusillant du regard. Il se penche vers moi, le visage tout sévère.
« Ça se fait pas ! chuchote-t-il furieusement à mon oreille. Te sers pas de son état pour avoir des réponses !
— C’est elle qui parle toute seule, j’te signale !
— Ouais bah tu l’aides quand même un peu, j’ai l’impression, me reproche-t-il.
— Et alors ? lui demandé-je durement. Tu crois qu’elle va nous parler demain quand elle aura décuvé ? Ou qu’elle choisira plutôt de faire la gueule, comme d’hab’, sans rien dire du tout ? »
À la tête frustrée qu’il tire, je comprends qu’il sait exactement ce que choisira de faire Aelle demain. Je sais qu’il n’est pas pour autant d’accord pour que je pose des questions indiscrètes à Aelle, mais une fois n’est pas coutume, je choisis de l’ignorer pour me concentrer sur la sorcière qui n’a absolument rien capté à notre petit échange.
« Alors ? j’insiste en poussant le verre jusqu’à elle pour qu’elle puisse l’attraper. T’as pleuré dans ses bras, c’est ça ? »
Ses doigts se serrent autour du verre. Elle opine de la tête. Son corps s’avachit de plus en plus sur la table.
« Faut pas qu’je… Faut pas qu’je… Qu’je pense à… À… Si j’bois, bafouille-t-elle d’une voix qui s’étire insupportablement, j’vais oublier. »
Le silence retombe sur notre petite table. Les épaules d’Oswald s'affaissent. Je le connais assez pour le savoir triste comme les pierres. Et moi ? Moi, j’ai passé une bonne partie de mon adolescence à boire quand j’étais chez mes parents pour oublier qu’ils n’en ont rien à foutre de ma vie, alors je sais ce que je cherche à faire Aelle. Et je sais aussi que c’est en vain. Que quoi qu’elle veuille oublier, ça ne marchera pas. Je m’attendais à ressentir une sorte de joie déplacée, d’être ravie qu’elle soit comme moi, qu’on partage cette tendance toxique et tout ça. Mais en fait, je me sens triste. Pendant longtemps, j’ai cru qu’Aelle Bristyle avait un cœur qui ne ressentait rien. Qu’elle était forte et puissante, que rien ni personne ne pouvait la froisser, la perturber. Puis un jour, j’ai compris que c’était faux. Que derrière son masque froid et ses paroles méchantes, elle ressentait autant que moi, peut-être plus fort même, et qu’elle était triste. Triste dans sa tête, triste dans son cœur. Moi, je n’aime pas les gens tristes. D’ailleurs, je n’aime même pas Aelle. Alors pourquoi mon cœur se serre en voyant son visage se crisper comme si elle allait pleurer ? Pourquoi j’ai envie de la voir de nouveau rire comme tout à l’heure ?
« Allez ! m’exclamé-je tout à coup pour repousser les pensées tristes. On va carrément faire ça, oublier toutes les Kristen du monde et bien se bourrer la gueule ! »
Je resserre mes doigts autour des siens, sur son verre, et de ma main droite je bois une rasade de ma propre boisson. D’un geste, j’encourage Aelle à faire de même avant d’éloigner mes doigts des siens. Elle s’exécute. Oswald désapprouve. La soirée est tout à fait normale. Sauf qu’après avoir bu et s’être à moitié étouffée, Aelle s’effondre, la tête entre ses bras. Au départ, on rigole, Oswald et moi (en fait, surtout moi), parce qu’on dirait vraiment que l’alcool l’a eue, mais après, je remarque que ses doigts sont crispés dans sa chevelure et qu’elle tire, elle tire au point de se faire mal. Les mots nous parviennent après qu’on se soit un peu penché vers elle pour mieux l’entendre baragouiner dans le secret de ses bras :
« J’veux pas qu’elle… J’veux pas qu’elle… »
Elle renifle, elle sanglote, comme plusieurs fois depuis de la soirée, comme si elle n’arrivait pas à s’en empêcher. Ce n’est pas que l’alcool, qu’elle a triste je le sais, c’est autre chose, plus profond, plus insidieux. Elle renifle, s’étouffe, Oswald est obligé de se lever pour aller près d’elle. Il ne la touche pas, mais se met à son niveau, il lui murmure des mots de réconfort. Et Aelle continue de sangloter :
« Qu’elle m’ou… Qu’elle m’oub… Qu’elle m’oublie ! »
Et moi je me dis que cette Kristen, elle a de la chance qu’Aelle pense à elle même en étant ivre morte. Qu’elle a de la chance et qu’elle ne le mérite pas.
Je pourrais me moquer de l’état d’Aelle, mais je n’y arrive pas. En fait, j’en ai marre de ses larmes, j’en ai marre de la voir s’effondrer. Au début, c’était perturbant. Maintenant, c’est juste fatigant. Parce que ça n’arrête pas. Elle continue de boire et elle continue de pleurer. Elle voulait trouver la solution dans l’alcool ? Mais même à dix grammes elle n’oubliera pas. Cette Kristen, elle l’a dans sa putain de peau et ça me rend dingue. Ça me rend tellement dingue que je pousse un juron et que je me lève soudainement, attirant le regard d’Oswald sur moi.
« Ça me prend la tête, je lui balance en désignant Aelle du menton. J’vais fumer. »
*
Dernière modification par Aelle Bristyle le 1 juin 2025, 18:43, modifié 1 fois.
Anesthésie
Jeudi 27 janvier
Godric’s Hollow
La pièce est plongée dans l’obscurité. Au cœur de cette noirceur, une forme est roulée en boule sur un matelas qui a été invoqué à la va-vite dans la nuit sur le sol, juste à côté d’un second, vide. La forme allongée là n’a pas bougé depuis qu’on l’y a déposé et qu’on l’a couverte d’une couverture autour de laquelle ses doigts se sont accrochés. Elle dort d’un sommeil profond, lourd, désagréable, la tête pulsant d’une douleur diffuse qui part de ses tempes à l’arrière de son crâne. Elle ne sent rien. Elle dort. Sous ses paupières aucune image, dans son esprit ni rêve ni cauchemar. Elle a enfin trouvé l’oubli, mais elle n’en a pas conscience.
À quelques pas du salon recouvert de matelas et de couvertures, un filet de lumière s’échappe d’une porte entrouverte. À l’intérieur, un grand jeune homme en pantalon, torse nu, dépose du dentifrice sur sa brosse à dent. À ses côtés, Ashley, vêtue d’un simple débardeur noir qui ne couvre pas sa culotte, fait la même chose. Leurs yeux sont lourds de sommeil et leur tête douloureuse.
« J’vais pas y arriver, gémit Ashley d’une voix déformée par la brosse à dent.
— T’as pris une potion, marmonne Oswald de la même façon, les yeux fermés. Ça va passer.
— Je suis crevééééée ! »
Ashley se plaint, mais elle a l’habitude. Elle connaît bien cette douleur qui sourde dans ses tempes, qui n’est pas une douleur aiguë, mais profonde, qui s’incruste tout au fond de son crâne et qui s’accompagne de nausées et d’une fatigue que seule une bonne nuit de sommeil pourra effacer. Ce n’est pas son premier lendemain de cuite et ce ne sera pas son dernier. Mais aujourd’hui, c’est particulièrement difficile. Il faut dire qu’habituellement quand elle travaille le lendemain, elle essaie de rester raisonnable sur son heure de coucher. Mais là…
« On est rentrés à quelle heure, en fait ? » demande-t-elle à son ami sans faire attention à la coulée de dentifrice qui glisse sur son menton.
Oswald glousse en la regardant, le visage tourné vers le haut pour ne pas projeter des gouttes blanches sur le miroir. D’un geste nonchalant, il lui essuie le menton en se moquant d’elle.
« À la fermeture du Pitiponk, articule-t-il difficilement en se rinçant la main. C’était genre… Deux ou trois heures ? Mais on a continué à boire ici.
— Ah ouais ? s’étonne Ashley. J’me rappelle de rien.
— Je m’en doute, raille Oswald, vu ton état. On voulait dormir, mais… » Il hausse les épaules, gêné, et crache le dentifrice dans le lavabo avant de poursuivre. « Aelle ne voulait pas dormir, elle t’a tanné jusqu’à ce que tu sortes une énième bouteille de tes placards.
— Ah merde, soupire la blonde, elle m’a déglingué mes réserves…
— C’est peut-être pas plus mal, non ? hésite Oswald en lui jetant un regard en coin.
— Pourquoi tu dis ça ? »
Comme toujours quand ils parlent de ça, la température tombe de quelques degrés. Oswald s’en veut d’avoir évoqué le sujet : c’est trop tôt et leur gueule de bois est trop forte pour parler de choses aussi sérieuses que les tendances alcooliques d’Ashley. Il grimace et secoue la tête, ce qu’il regrette aussitôt quand la douleur explose sous son crâne.
« Aïe ! se lamente-il en se tenant le front. Rien, oublie. »
Ashley n’insiste pas et ils terminent de se préparer, non sans râler et se pousser l’un l’autre quand ils manquent de place. La salle de bains est petite, ils se gênent mutuellement, mais d’un commun accord ils ne sortent pas de la petite pièce : Aelle dort dans le salon, il est sept heures du matin, elle ne se réveillera pas avant de longues heures et eux doivent partir au travail. Ils ne veulent pas la déranger.
Quelques minutes plus tard, ils sortent ensemble du bâtiment et se glissent dans les rues glaciales et encore plongées dans la nuit de Godric’s Hollow. Oswald sautille en se frottant les mains, le visage à peine visible derrière l’épaisse écharpe enroulée autour de son cou.
« Merlin, il fait tellement froid ! râle-t-il en se frottant les mains.
— Ça va encore, » commente Ashley, le cou à l’air, les cheveux volant autour de sa tête.
La tête lourde de leur longue soirée, ils avancent lentement, profitant du vent glacial de ce mois de janvier pour tenter de se réveiller. Ashley camoufle un bâillement derrière sa main, mais elle trouve la force de lever les yeux au ciel quand Oswald murmure soudain :
« Elle m’inquiète…
— C’est Aelle, soupire la blonde, elle nous a fait sa scène puis elle va redevenir elle-même, froide et distante, t’inquiète.
— Mais elle allait tellement mal, hier. Enchaîner les verres, c’est une chose, mais pleurer comme ça ? Elle n’a jamais pleuré devant nous.
— Devant moi si. À l’Académie.
— Oh... Mais tu vois ce que je veux dire. Je crois que cette fois, c’est pas comme d’habitude. »
Ashley ne répond rien. Elle sait qu’il a raison. Cette fois, ce n’est pas comme d’habitude. C’est plus grave. Sinon, Aelle ne serait jamais venue les trouver. Depuis quand elle vient à eux quand elle va mal ? Garder le silence, être froide et méchante, c’est plus son genre que venir les trouver pour se bourrer la gueule. Alors oui, Aelle va mal, mais qu’est-ce qu’ils peuvent y faire, au final ? Et puis ils ont une vie, eux aussi, un travail, une journée qui sera très longue et très douloureuse parce qu’Aelle a insisté pour qu’ils sortent tous ensemble la veille. Ils ont été là pour elle, maintenant la vie continue.
Les deux amis s’enfoncent dans les rues de la capitale sous un ciel blanc aux nuages lourds dans lesquels commencent à se former d’épais flocons de neige. Ils se séparent à une intersection et se saluent d’un geste de la main, emportant chacun de leur côté des inquiétudes similaires dont ils ne savent que faire. Ashley s'efforcera toute la journée d'oublier Aelle en se plongeant dans le travail — elle n'y parviendra qu'à moitié. Quant à Oswald, il n'essaiera même pas et se fera du mouron, l'estomac noué.
Godric’s Hollow
La pièce est plongée dans l’obscurité. Au cœur de cette noirceur, une forme est roulée en boule sur un matelas qui a été invoqué à la va-vite dans la nuit sur le sol, juste à côté d’un second, vide. La forme allongée là n’a pas bougé depuis qu’on l’y a déposé et qu’on l’a couverte d’une couverture autour de laquelle ses doigts se sont accrochés. Elle dort d’un sommeil profond, lourd, désagréable, la tête pulsant d’une douleur diffuse qui part de ses tempes à l’arrière de son crâne. Elle ne sent rien. Elle dort. Sous ses paupières aucune image, dans son esprit ni rêve ni cauchemar. Elle a enfin trouvé l’oubli, mais elle n’en a pas conscience.
À quelques pas du salon recouvert de matelas et de couvertures, un filet de lumière s’échappe d’une porte entrouverte. À l’intérieur, un grand jeune homme en pantalon, torse nu, dépose du dentifrice sur sa brosse à dent. À ses côtés, Ashley, vêtue d’un simple débardeur noir qui ne couvre pas sa culotte, fait la même chose. Leurs yeux sont lourds de sommeil et leur tête douloureuse.
« J’vais pas y arriver, gémit Ashley d’une voix déformée par la brosse à dent.
— T’as pris une potion, marmonne Oswald de la même façon, les yeux fermés. Ça va passer.
— Je suis crevééééée ! »
Ashley se plaint, mais elle a l’habitude. Elle connaît bien cette douleur qui sourde dans ses tempes, qui n’est pas une douleur aiguë, mais profonde, qui s’incruste tout au fond de son crâne et qui s’accompagne de nausées et d’une fatigue que seule une bonne nuit de sommeil pourra effacer. Ce n’est pas son premier lendemain de cuite et ce ne sera pas son dernier. Mais aujourd’hui, c’est particulièrement difficile. Il faut dire qu’habituellement quand elle travaille le lendemain, elle essaie de rester raisonnable sur son heure de coucher. Mais là…
« On est rentrés à quelle heure, en fait ? » demande-t-elle à son ami sans faire attention à la coulée de dentifrice qui glisse sur son menton.
Oswald glousse en la regardant, le visage tourné vers le haut pour ne pas projeter des gouttes blanches sur le miroir. D’un geste nonchalant, il lui essuie le menton en se moquant d’elle.
« À la fermeture du Pitiponk, articule-t-il difficilement en se rinçant la main. C’était genre… Deux ou trois heures ? Mais on a continué à boire ici.
— Ah ouais ? s’étonne Ashley. J’me rappelle de rien.
— Je m’en doute, raille Oswald, vu ton état. On voulait dormir, mais… » Il hausse les épaules, gêné, et crache le dentifrice dans le lavabo avant de poursuivre. « Aelle ne voulait pas dormir, elle t’a tanné jusqu’à ce que tu sortes une énième bouteille de tes placards.
— Ah merde, soupire la blonde, elle m’a déglingué mes réserves…
— C’est peut-être pas plus mal, non ? hésite Oswald en lui jetant un regard en coin.
— Pourquoi tu dis ça ? »
Comme toujours quand ils parlent de ça, la température tombe de quelques degrés. Oswald s’en veut d’avoir évoqué le sujet : c’est trop tôt et leur gueule de bois est trop forte pour parler de choses aussi sérieuses que les tendances alcooliques d’Ashley. Il grimace et secoue la tête, ce qu’il regrette aussitôt quand la douleur explose sous son crâne.
« Aïe ! se lamente-il en se tenant le front. Rien, oublie. »
Ashley n’insiste pas et ils terminent de se préparer, non sans râler et se pousser l’un l’autre quand ils manquent de place. La salle de bains est petite, ils se gênent mutuellement, mais d’un commun accord ils ne sortent pas de la petite pièce : Aelle dort dans le salon, il est sept heures du matin, elle ne se réveillera pas avant de longues heures et eux doivent partir au travail. Ils ne veulent pas la déranger.
Quelques minutes plus tard, ils sortent ensemble du bâtiment et se glissent dans les rues glaciales et encore plongées dans la nuit de Godric’s Hollow. Oswald sautille en se frottant les mains, le visage à peine visible derrière l’épaisse écharpe enroulée autour de son cou.
« Merlin, il fait tellement froid ! râle-t-il en se frottant les mains.
— Ça va encore, » commente Ashley, le cou à l’air, les cheveux volant autour de sa tête.
La tête lourde de leur longue soirée, ils avancent lentement, profitant du vent glacial de ce mois de janvier pour tenter de se réveiller. Ashley camoufle un bâillement derrière sa main, mais elle trouve la force de lever les yeux au ciel quand Oswald murmure soudain :
« Elle m’inquiète…
— C’est Aelle, soupire la blonde, elle nous a fait sa scène puis elle va redevenir elle-même, froide et distante, t’inquiète.
— Mais elle allait tellement mal, hier. Enchaîner les verres, c’est une chose, mais pleurer comme ça ? Elle n’a jamais pleuré devant nous.
— Devant moi si. À l’Académie.
— Oh... Mais tu vois ce que je veux dire. Je crois que cette fois, c’est pas comme d’habitude. »
Ashley ne répond rien. Elle sait qu’il a raison. Cette fois, ce n’est pas comme d’habitude. C’est plus grave. Sinon, Aelle ne serait jamais venue les trouver. Depuis quand elle vient à eux quand elle va mal ? Garder le silence, être froide et méchante, c’est plus son genre que venir les trouver pour se bourrer la gueule. Alors oui, Aelle va mal, mais qu’est-ce qu’ils peuvent y faire, au final ? Et puis ils ont une vie, eux aussi, un travail, une journée qui sera très longue et très douloureuse parce qu’Aelle a insisté pour qu’ils sortent tous ensemble la veille. Ils ont été là pour elle, maintenant la vie continue.
Les deux amis s’enfoncent dans les rues de la capitale sous un ciel blanc aux nuages lourds dans lesquels commencent à se former d’épais flocons de neige. Ils se séparent à une intersection et se saluent d’un geste de la main, emportant chacun de leur côté des inquiétudes similaires dont ils ne savent que faire. Ashley s'efforcera toute la journée d'oublier Aelle en se plongeant dans le travail — elle n'y parviendra qu'à moitié. Quant à Oswald, il n'essaiera même pas et se fera du mouron, l'estomac noué.
*
Anesthésie
J’ouvre une première fois les yeux. Une lumière pâle passe à travers les volets et plonge le salon dans une ambiance tamisée. J’ai le corps brûlant, comme si un feu rongeait ma peau. J’écarte brusquement la couette. Le geste réveille une douleur dont je n’avais pas conscience, là, dans l’arrière de la nuque. Des étoiles brillent dans mes yeux, je les referme vivement en étouffant un gémissement. Je serais bien restée ainsi des heures durant, mais je sens une sorte de malaise remonter le long de mon corps, comme si un monstre voulait sortir de moi. Je comprends avec un temps de retard, la pensée peinant à se trouver un chemin dans mon esprit fatigué, que ce n’est pas un monstre. Seulement l’envie de vomir. Je m’extirpe tant bien que mal de la couverture dans laquelle mes jambes sont coincées, mais une fois debout c’est encore pire. La pièce tourne, la douleur explose dans ma tête et mon estomac se soulève violemment. Je me précipite dans les toilettes.
La gorge me brûle quand je reviens dans le salon, le visage couvert de sueur. Je devrais me passer de l’eau dessus, de l’eau bien fraîche, mais je n’en ai l’idée que lorsque je m’accroupis sur le matelas. Je n’ai pas le courage de me relever. Je me laisse tomber en avant et ne fais plus un geste, espérant que la douleur qui tonne dans ma tête s'apaise enfin. C’est comme si j’avais des tambours sous le crâne. Ça résonne, ça rebondit, les échos de la douleur se diffusent dans mon cou et dans mes muscles. Je gémis pour moi-même, le visage enfoncé dans le matelas. Je suis incapable de faire le moindre geste. Je me rendors comme ça, les jambes à moitié hors du matelas, frissonnant d’une chaleur peu naturelle, emportée par des cauchemars qui sentent l’alcool et le renfermé.
Quand je me réveille pour la seconde fois, la lumière est plus forte dans la pièce. Je distingue facilement les meubles, la porte d’entrée, la table basse poussée contre un mur sur laquelle traînent des reliquats de bouteilles vides. Les voir me retourne l’estomac. Je prends conscience de l’odeur : l’air embaume le vieil alcool. Un hoquet me force à m’extirper du lit, mais je me traîne plus qu’autre chose jusqu’à la salle de bains pour vomir une bile acide qui me prouve que je n’ai rien mangé de consistant depuis bien longtemps. Non. Pense pas à ça. Ne surtout pas penser à la nourriture. Je passe un long moment avachie sur les toilettes, le visage penché dans la cuvette, les yeux fermés.
C’est un sursaut qui m’arrache au sommeil. Je découvre avec surprise — et horreur — que je me suis endormie sur les toilettes. Je marmonne quelques mots indistincts en me relevant lentement. Pourquoi ma tête est si douloureuse ? Je me prends le crâne entre les mains, immobile dans la salle de bains, et j’attends que le malaise passe. Lorsque j’en suis capable, je me passe de l’eau sur le visage puis je lève les yeux sur le miroir.
Le reflet qui me rend mon regard est dans un sale état. Cheveux en emmêlés, longs cernes noires, yeux explosés, peau blafarde. Me voir me rappelle tout à coup qui je suis. Et me rappeler qui je suis me rappelle tout le reste. La première chose qui me revient, c’est Ashley. Parce que je reconnais son appartement. Me rappeler Ashley me rappelle Oswald. Oswald me rappelle le reste. La soirée, l’alcool, le Pitiponk et… Le vide, plein de noirceur. Figée devant le miroir, je prends conscience que ma soirée est méchamment fragmentée. Je peux me souvenir du début, de mes pleurs honteux devant les deux sorciers, des premiers verres qui ne me faisaient pas du bien, mais après il n’y a que des éclats des souvenirs, des fragments. Là, la sensation des bras d’Ashley autour de moi. Là, un visage inconnu répond à l’une de mes questions. Là, une crise de larmes dans les toilettes. Mais les images n’ont aucun sens, je les regarde défiler sans les comprendre. Surtout, je ne me souviens de rien entre ces scènes. Le noir complet. Le vide absolu. L’oubli.
Je déglutis péniblement. Je savais que ça allait arriver mais ça me bousille quand même lorsque mon cœur se serre douloureusement et que l’image de Kristen se dessine derrière mes paupières. Je me rappelle brutalement de sa présence, de son existence, et c’est comme si je ne l’avais jamais oublié. Ça me fait mal comme une plaie à vif sur laquelle on appuie accidentellement. Ça me coupe le souffle. Kristen est une lame chauffée à blanc qui s’enfonce entre mes cotes.
À pas lents, affaiblie à la fois par les effets secondaires de l’alcool et par la tristesse qui vient de s’abattre sur moi, je repars dans le salon, me laisse tomber sur le matelas et tire la couverture sur ma tête. Là, cachée dans ces replis obscurs à travers desquels rien ni personne ne peut passer, j’attends que les douleurs se calment.
Cela n’arrive pas. Je ne me rendors pas. Je reste là, tout simplement. Abandonnée sur le matelas, les yeux ouverts sur la pièce vide. Derrière la porte d’entrée résonnent parfois des bruits de porte que l’on ouvre et que l’on claque, des pieds bruyants qui descendent les escaliers, l’éclat de rire d’un enfant. Derrière les volets fermés, Godric’s Hollow vit sans moi. J’entends les bruits dans la rue, en bas. Ça m’apaise. Je les écoute en imaginant des vies qui ne sont pas la mienne. Mais à aucun moment je n’arrête de penser à elle. Je me demande où elle est et ce qu’elle fait. Si elle regrette et a envie de revenir sur sa promesse. Si elle est déjà en train de réfléchir à comment elle m’abandonnera la prochaine fois. Je pense à hier et je regrette tout ce que j’ai dit, je regrette tout ce que je n’ai pas dit. Je me persuade aussi que j’ai rêvé la moitié des choses qu’elle a dites. Puis je me rappelle de sa main dans mes cheveux. Ça me fait mal au cœur.
J’alterne entre diverses phases d’éveil et de somnolence. Je ne me lève que pour boire au robinet. À chaque fois, mon corps retrouve le chemin du matelas sur lequel je sais si bien m’effondrer. La journée passe lentement et rapidement. Je compte les heures, mais je me rends compte une fois qu’elles ont filé que je ne les ai pas vues passer.
À un moment, mes yeux partent en quête de l’horloge accrochée au mur et je me rends compte que l’après-midi est bien avancée. Éteinte, je me redresse sur le matelas. Il me faut un moment pour que le malaise passe et que la douleur dans le haut de ma nuque arrête de me donner envie de vomir. La pièce est dans un état déplorable. Le cadavre des bouteilles, les bols d’en-cas vides, les miettes sur la table basse, les matelas en bazar, sans parler des couvertures, et de l’odeur de renfermé. Je me lève lentement, difficilement, en me retenant d’abord au canapé, puis au mur. Et c’est là que je les aperçois. Sur la table basse. Une fiole posée sur un parchemin plié. Et à côté, une clé. La fiole ne contient aucune indication, mais le parchemin, lui, est couvert de mots. Je reconnais l’écriture d’Ashley.
« Merlin, merci…, » murmuré-je.
Je me laisse tomber sur le canapé, les yeux fermés pour profiter du bien-être qui se diffuse lentement en moi. Merlin, et dire que j’ai souffert toute la journée alors que la fiole était là, à m’attendre ! J’ai honte de mon état, de mon corps qui est resté immobile une partie de la journée, de mon manque d’envie, de motivation, qui m’a forcé à rester au lit sans faire attention à ce qui m’entourait. Un nouveau soupir traverse mes lèvres et je redresse la tête pour lire la suite du parchemin.
Malgré moi, je lance un regard à l’horloge. Seize heures est dépassé de quelques minutes. Je jure entre mes dents, soupire une énième fois. Puis sans y réfléchir davantage, parce qu’elle m’a donné une façon de m’occuper qui m’empêche de trop penser, je me mets au travail.
La gorge me brûle quand je reviens dans le salon, le visage couvert de sueur. Je devrais me passer de l’eau dessus, de l’eau bien fraîche, mais je n’en ai l’idée que lorsque je m’accroupis sur le matelas. Je n’ai pas le courage de me relever. Je me laisse tomber en avant et ne fais plus un geste, espérant que la douleur qui tonne dans ma tête s'apaise enfin. C’est comme si j’avais des tambours sous le crâne. Ça résonne, ça rebondit, les échos de la douleur se diffusent dans mon cou et dans mes muscles. Je gémis pour moi-même, le visage enfoncé dans le matelas. Je suis incapable de faire le moindre geste. Je me rendors comme ça, les jambes à moitié hors du matelas, frissonnant d’une chaleur peu naturelle, emportée par des cauchemars qui sentent l’alcool et le renfermé.
Quand je me réveille pour la seconde fois, la lumière est plus forte dans la pièce. Je distingue facilement les meubles, la porte d’entrée, la table basse poussée contre un mur sur laquelle traînent des reliquats de bouteilles vides. Les voir me retourne l’estomac. Je prends conscience de l’odeur : l’air embaume le vieil alcool. Un hoquet me force à m’extirper du lit, mais je me traîne plus qu’autre chose jusqu’à la salle de bains pour vomir une bile acide qui me prouve que je n’ai rien mangé de consistant depuis bien longtemps. Non. Pense pas à ça. Ne surtout pas penser à la nourriture. Je passe un long moment avachie sur les toilettes, le visage penché dans la cuvette, les yeux fermés.
C’est un sursaut qui m’arrache au sommeil. Je découvre avec surprise — et horreur — que je me suis endormie sur les toilettes. Je marmonne quelques mots indistincts en me relevant lentement. Pourquoi ma tête est si douloureuse ? Je me prends le crâne entre les mains, immobile dans la salle de bains, et j’attends que le malaise passe. Lorsque j’en suis capable, je me passe de l’eau sur le visage puis je lève les yeux sur le miroir.
Le reflet qui me rend mon regard est dans un sale état. Cheveux en emmêlés, longs cernes noires, yeux explosés, peau blafarde. Me voir me rappelle tout à coup qui je suis. Et me rappeler qui je suis me rappelle tout le reste. La première chose qui me revient, c’est Ashley. Parce que je reconnais son appartement. Me rappeler Ashley me rappelle Oswald. Oswald me rappelle le reste. La soirée, l’alcool, le Pitiponk et… Le vide, plein de noirceur. Figée devant le miroir, je prends conscience que ma soirée est méchamment fragmentée. Je peux me souvenir du début, de mes pleurs honteux devant les deux sorciers, des premiers verres qui ne me faisaient pas du bien, mais après il n’y a que des éclats des souvenirs, des fragments. Là, la sensation des bras d’Ashley autour de moi. Là, un visage inconnu répond à l’une de mes questions. Là, une crise de larmes dans les toilettes. Mais les images n’ont aucun sens, je les regarde défiler sans les comprendre. Surtout, je ne me souviens de rien entre ces scènes. Le noir complet. Le vide absolu. L’oubli.
Je déglutis péniblement. Je savais que ça allait arriver mais ça me bousille quand même lorsque mon cœur se serre douloureusement et que l’image de Kristen se dessine derrière mes paupières. Je me rappelle brutalement de sa présence, de son existence, et c’est comme si je ne l’avais jamais oublié. Ça me fait mal comme une plaie à vif sur laquelle on appuie accidentellement. Ça me coupe le souffle. Kristen est une lame chauffée à blanc qui s’enfonce entre mes cotes.
À pas lents, affaiblie à la fois par les effets secondaires de l’alcool et par la tristesse qui vient de s’abattre sur moi, je repars dans le salon, me laisse tomber sur le matelas et tire la couverture sur ma tête. Là, cachée dans ces replis obscurs à travers desquels rien ni personne ne peut passer, j’attends que les douleurs se calment.
Cela n’arrive pas. Je ne me rendors pas. Je reste là, tout simplement. Abandonnée sur le matelas, les yeux ouverts sur la pièce vide. Derrière la porte d’entrée résonnent parfois des bruits de porte que l’on ouvre et que l’on claque, des pieds bruyants qui descendent les escaliers, l’éclat de rire d’un enfant. Derrière les volets fermés, Godric’s Hollow vit sans moi. J’entends les bruits dans la rue, en bas. Ça m’apaise. Je les écoute en imaginant des vies qui ne sont pas la mienne. Mais à aucun moment je n’arrête de penser à elle. Je me demande où elle est et ce qu’elle fait. Si elle regrette et a envie de revenir sur sa promesse. Si elle est déjà en train de réfléchir à comment elle m’abandonnera la prochaine fois. Je pense à hier et je regrette tout ce que j’ai dit, je regrette tout ce que je n’ai pas dit. Je me persuade aussi que j’ai rêvé la moitié des choses qu’elle a dites. Puis je me rappelle de sa main dans mes cheveux. Ça me fait mal au cœur.
J’alterne entre diverses phases d’éveil et de somnolence. Je ne me lève que pour boire au robinet. À chaque fois, mon corps retrouve le chemin du matelas sur lequel je sais si bien m’effondrer. La journée passe lentement et rapidement. Je compte les heures, mais je me rends compte une fois qu’elles ont filé que je ne les ai pas vues passer.
À un moment, mes yeux partent en quête de l’horloge accrochée au mur et je me rends compte que l’après-midi est bien avancée. Éteinte, je me redresse sur le matelas. Il me faut un moment pour que le malaise passe et que la douleur dans le haut de ma nuque arrête de me donner envie de vomir. La pièce est dans un état déplorable. Le cadavre des bouteilles, les bols d’en-cas vides, les miettes sur la table basse, les matelas en bazar, sans parler des couvertures, et de l’odeur de renfermé. Je me lève lentement, difficilement, en me retenant d’abord au canapé, puis au mur. Et c’est là que je les aperçois. Sur la table basse. Une fiole posée sur un parchemin plié. Et à côté, une clé. La fiole ne contient aucune indication, mais le parchemin, lui, est couvert de mots. Je reconnais l’écriture d’Ashley.
J’arrête ma lecture là et sans réfléchir, je débouche la fiole et boit son contenu. Je m’en veux aussitôt. Et si c’était un piège ? Mais je n’ai pas la force d’être réellement inquiète. D’autant plus lorsque une partie de ma douleur s’envole subitement, comme si un voile s’ôtait de mes yeux. Mes épaules s’affaissent, je soupire de soulagement.La fiole, c’est pour ta tête.
« Merlin, merci…, » murmuré-je.
Je me laisse tomber sur le canapé, les yeux fermés pour profiter du bien-être qui se diffuse lentement en moi. Merlin, et dire que j’ai souffert toute la journée alors que la fiole était là, à m’attendre ! J’ai honte de mon état, de mon corps qui est resté immobile une partie de la journée, de mon manque d’envie, de motivation, qui m’a forcé à rester au lit sans faire attention à ce qui m’entourait. Un nouveau soupir traverse mes lèvres et je redresse la tête pour lire la suite du parchemin.
« Elle fait chier… »La clé, c’est pour fermer l’appartement derrière toi quand tu partiras. Je termine à 17 heures, ce soir. Ramène-moi la clé au taf. Et pour te faire pardonner de t’être incrustée chez moi, viens avec une boite de macarons.
Malgré moi, je lance un regard à l’horloge. Seize heures est dépassé de quelques minutes. Je jure entre mes dents, soupire une énième fois. Puis sans y réfléchir davantage, parce qu’elle m’a donné une façon de m’occuper qui m’empêche de trop penser, je me mets au travail.
Anesthésie
Quand je quitte l’appartement, je laisse derrière moi un salon lumineux et débarrassé de ses mauvaises douleurs. J’ai poussé les matelas dans un coin car je ne pouvais pas les faire disparaître, n’étant pas celle qui les a magiquement fait apparaître. J'ai rafraîchi la pièce, rangé la table, jeté les bouteilles. Et passé de longues minutes sous l'eau brûlante de la douche.
Je ferme à clé derrière moi et me dirige lentement vers le Café du Rosier. Mon mal de tête a disparu, mais mon estomac est toujours en vrac et la sensation de malaise ne me quitte pas, tout comme la douleur dans mes yeux due à la fatigue. Je me traîne plus qu’autre chose. Cette douleur ne part pas non plus, celle qui appuie sur mon cœur, qui me donne envie de repartir me rouler en boule au lit, qui me donne le goût à rien, qui m’a fait compter tout à l’heure les heures qui me séparaient de jeudi prochain. Cent soixante-septs heures. Cent soixante-sept heures jusqu’à jeudi prochain. Et quarante-cinq minutes. J’ai l’impression que c’est une éternité. Quand j’y pense, j’ai l’impression qu’un gouffre s'ouvre sous mes pieds. J’ai envie de vomir. Ou peut-être juste de crier. Je ne sais pas.
Une fois arrivée devant le travail d’Ashley (non, de Rockfield), qui est en fait un bâtiment comme les autres, dans une rue semblable aux autres, je m’assieds sur les marches d’un perron en face et j’attends, une boite de macarons sur les genoux.
Je regarde passer les gens devant moi. Des travailleurs heureux que la fin de journée soit arrivée, des gens pressés qui font parfois léviter leur mallette derrière eux ou le cartable des enfants au-dessus de la tête de ces derniers, hilares. C’est comme s’il y avait un gouffre entre eux et moi. La vie dont ils débordent, je ne la comprends pas. Je n’arrive pas à la ressentir. Comme s’il y avait une vitre entre eux et moi. Je ne comprends pas comment ils peuvent rire et sourire, alors que moi je ne sais plus comment faire. Je ne sais pas si j’ai su un jour. J’ai un poids sur les épaules, sur le corps, sur l’âme, un poids qui m’ancre là, sur cette marche, sur ce perron, qui me cloue sur place, alors même que mon âme s’envole au loin, loin d’ici, tout en étant enchaîné à mon corps. Je me dis que je préfère autant mon état de la veille, quand j’arrivais encore à penser, mais que tout était si léger. Je préfère les fragments de souvenirs de ma soirée à ce que je ressens là. Je préfère la morsure de l’alcool à la solitude qui me déchire le cœur. Au final, je ne suis peut-être pas réellement là. Peut-être que je suis en train d’inventer ce que je vois. La neige sur le bord de la route, les pavés glissants, la femme emmitouflée qui passe en un coup de vent devant moi, cet écolier qui court, une boule de neige à la main. Peut-être que je ne suis pas ici, que je suis encore sur le matelas, dans l’atmosphère étouffée puant l’alcool de l’appartement de Rockfield. Ou alors je suis encore là-bas, allongée sur le sol du bâtiment abandonné, noyée sous la musique qui hurle et qui tonne, les muscles fatigués d’avoir trop frappé. Ou alors je suis encore plus loin. Dans le bunker. Dans l’obscurité de cette pièce à l’écart de tout. Seule. Comme si je n’existais pas. Aucun bruit. Le silence. La solitude. Comme si je n’étais pas là ou que je n’avais jamais été là.
« Ah, t’es venue ! »
Je cligne des yeux, m’extirpe de mes pensées moites. La vie, la lumière, la neige, Godric’s Hollow. Là, plantée devant moi, un bonnet maladroitement enfoncé sur son crâne, ses yeux bleus qui me dévisagent. Ashley. Un cri excité sort de ses lèvres et me défonce le crâne. Elle pointe mes genoux du doigt.
« Des macarons ! T’as ramené des macarons ! Trop bien ! »
Elle m’arrache la boite des mains, l’ouvre, enfourne un macaron entier dans sa bouche.
« Ch’est trop bon ! » bafouille-t-elle en expulsant quelques miettes.
Elle se laisse tomber à côté de moi et me pousse sans état d’âme pour avoir plus de place sur la marche. Je m’exécute. Elle a l’air d’avoir passé une excellente journée, ses joues sont rouges, elle rayonne, ses yeux clairs brillants sous le ciel blanc de l’hiver. Je la regarde sans un mot, pas encore tout à fait sûre qu’elle soit réellement là. Pourtant, elle fait du bruit. Elle mâche bruyamment, elle attrape un deuxième macaron qu’elle mange plus doucement.
« Goût chocog’ ! s’exclame-t-elle. C’est vraiment trop bon. Les moldus ont des macarons aussi, c’est vraiment une tuerie, mais là c’est des goûts différents. Putain, j’aime trop ça. T’as fermé l’appart’ derrière toi ? T’as les clés ? En fait, t’en as mangé ? »
Elle me tend la boite. Je la regarde, secoue la tête de droite à gauche.
« Pas grave, fait-elle en ramenant son bras, de toute façon c’est ton dédommagement pour la soirée d’hier, alors la boîte est entièrement pour moi, au final. » Elle mange encore un macaron. Des miettes tombent sur le devant de sa cape. « D’ailleurs, faudra qu’on fasse les comptes. Tu m’dois une fortune.
— Tu me diras combien, » je murmure en appuyant ma tête contre le mur, le regard tourné vers un tas de neige.
Elle s’arrête de parler pendant un moment. Je la laisse manger sans rien dire, secrètement reconnaissante que sa présence m’empêche de formuler des pensées.
« Et mes clés, du coup ? »
Ah, oui. Je m’arrache à mon observation silencieuse du tas de neige inintéressant pour farfouiller dans ma poche. J’en tire la clé, que je dépose dans la main tendue de Rockfield. Elle l’empoche aussitôt. Mes yeux restent figés sur la main disparue. Pourquoi est-ce que je regrette de la lui avoir rendue ? Rockfield ne me laisse pas le temps de répondre à ma propre question. Elle se lève fluidement, puis se tourne vers moi en voyant que je ne bouge pas.
« Tu vas rester là toute la nuit ? »
Je hausse les épaules. Je n’en sais rien. Est-ce que je pourrais ? Et sinon, quoi d’autre ? Je me rappelle vaguement que j’ai un endroit où vivre, que Zikomo m’attend là-bas, ainsi que mon frère. J’imagine ma chambre silencieuse ou alors le salon dans lequel Narym sera en train de lire, devant la cheminée. Le trou dans mon cœur se creuse davantage.
« Pourquoi tu réagis pas ? me lance soudainement Rockfield. Sérieux, on dirait que t’es à moitié morte, là. »
Je hausse les épaules. Elle pousse mon pied du bout du sien pour me faire réagir. Je ne sais pas quoi faire. Ma gorge se noue, tout à coup. Je ne sais pas où aller. Alors oui, je crois que je vais rester là. Je devrais dire quelque chose à Rockfield, lui dire de dégager, lui lancer une méchanceté pour la forcer à s’en aller. Mais je n’y arrive pas. La blonde me regarde fixement. Moi, je regarde vers le tas de neige. Allez, va-t-en. Mais je n’arrive pas à le lui dire. Je sais ce que je veux, mais je ne peux pas le formuler.
« T’es flippante quand t’es comme ça. »
Nouveau coup dans mon pied, plus fort cette fois-ci.
« Cela dit, t’es aussi flippante en temps normal, » réfléchit Rockfield.
Et moi, j’ai les mots bloqués dans la gorge, juste là. Et une putain d’envie de pleurer. Je ferme les yeux pour m’en empêcher et au grognement qu’elle fait je sens bien que ça énerve Ashley que je persiste dans mon silence, elle a envie de me planter là, mais je crois qu’elle n’ose pas. Mais si je reste dans cette position suffisamment longtemps, je pense qu’elle finira par s’en aller. Cette idée me fait flipper. Car lorsqu’elle ne sera plus là, il ne restera que moi. J’ouvre subitement les yeux et croise le regard d’Ashley, qui s’est reculée, comme si elle hésitait à s’en aller.
« Quoi ? elle me lance en me voyant la regarder. Quoi ? Mais dis quelque chose ! C’est quoi ton souci, sérieux. T’es là à rien dire et tout, putain tu m’fais flipper. »
Elle grommelle dans sa barbe, donne un coup de pied dans une pierre, me foudroie du regard. Elle est gênée. Ou en colère. Je ne sais pas trop. Je sens qu’elle va vraiment finir par partir, car je suis certaine qu’elle n’attend que ça, pouvoir se retrouver tranquille, alors je trouve la force au plus profond de moi d’articuler un truc, quelque chose, n’importe quoi, même si je n’ai pas l’impression d’être réellement là, ni que tout ça n’a la moindre importance.
« pourrait aller… »
Elle se fige. Je me fige aussi, la bouche ouverte. Les mots sont venus et ils sont repartis. Je suis bloquée, encore, et je n’arrive pas à terminer ma phrase. Heureusement, Ashley Rockfield est la personne la moins patiente que je connaisse et comme d’habitude, elle ne se gêne pas pour terminer ma phrase.
« Aller quoi ? Acheter une nouvelle boîte de macarons ? se moque-t-elle en me montrant l’intérieur de celle qu’elle tient, presque vide. Avec plaisir. Quoi, c’est pas ce que tu voulais dire ? Tu veux quoi ? Ne me dis pas que tu veux encore te torcher la gueule, sérieux, tu vas finir par m’épuiser, et en plus t’as défoncé mes réserves, je te signale que c’est payant l’alcool. Bon d’accord, hier c’était un cadeau de mon enflure de frère, mais enfin, tu sais que… Oh ! » Elle lève le doigt vers le ciel comme si une idée lumineuse avait tout à coup germé dans son esprit. « Mais j’ai récupéré une bouteille chez eux la dernière fois ! s’exclame-t-elle. C’est ma mère qui me l’a donné parce qu’elle croit encore que… Enfin, on s’en tape. C’est ça que tu veux ? »
Je hoche la tête de haut en bas. Rockfield me considère un long moment sans rien dire, puis elle pousse un long soupir.
« T’es vraiment timbrée. T’as vraiment un problème, tu le sais, ça ? »
Ouais, je le sais, Rockfield. Je le sens, même. Je le sens là, bien ancré. J’ai un problème. C’est peut-être pour ça que les gens pensent toujours que c’est une si bonne idée de m’abandonner et c’est aussi peut-être pour ça qu’elle recommencera la prochaine fois, dès qu’elle en aura l’occasion, peut-être qu’elle est déjà en train de le faire, d’ailleurs, en train de voler à vive allure en direction du bout du monde, loin de moi, très loin.
« Ouais, je réponds d’une voix rauque en poussant sur mes bras pour me lever. Allez, on y va. »
Je m’éloigne à grands pas. Je suis soulagée. Soulagée de pouvoir effacer les prochaines heures.
Je ferme à clé derrière moi et me dirige lentement vers le Café du Rosier. Mon mal de tête a disparu, mais mon estomac est toujours en vrac et la sensation de malaise ne me quitte pas, tout comme la douleur dans mes yeux due à la fatigue. Je me traîne plus qu’autre chose. Cette douleur ne part pas non plus, celle qui appuie sur mon cœur, qui me donne envie de repartir me rouler en boule au lit, qui me donne le goût à rien, qui m’a fait compter tout à l’heure les heures qui me séparaient de jeudi prochain. Cent soixante-septs heures. Cent soixante-sept heures jusqu’à jeudi prochain. Et quarante-cinq minutes. J’ai l’impression que c’est une éternité. Quand j’y pense, j’ai l’impression qu’un gouffre s'ouvre sous mes pieds. J’ai envie de vomir. Ou peut-être juste de crier. Je ne sais pas.
Une fois arrivée devant le travail d’Ashley (non, de Rockfield), qui est en fait un bâtiment comme les autres, dans une rue semblable aux autres, je m’assieds sur les marches d’un perron en face et j’attends, une boite de macarons sur les genoux.
Je regarde passer les gens devant moi. Des travailleurs heureux que la fin de journée soit arrivée, des gens pressés qui font parfois léviter leur mallette derrière eux ou le cartable des enfants au-dessus de la tête de ces derniers, hilares. C’est comme s’il y avait un gouffre entre eux et moi. La vie dont ils débordent, je ne la comprends pas. Je n’arrive pas à la ressentir. Comme s’il y avait une vitre entre eux et moi. Je ne comprends pas comment ils peuvent rire et sourire, alors que moi je ne sais plus comment faire. Je ne sais pas si j’ai su un jour. J’ai un poids sur les épaules, sur le corps, sur l’âme, un poids qui m’ancre là, sur cette marche, sur ce perron, qui me cloue sur place, alors même que mon âme s’envole au loin, loin d’ici, tout en étant enchaîné à mon corps. Je me dis que je préfère autant mon état de la veille, quand j’arrivais encore à penser, mais que tout était si léger. Je préfère les fragments de souvenirs de ma soirée à ce que je ressens là. Je préfère la morsure de l’alcool à la solitude qui me déchire le cœur. Au final, je ne suis peut-être pas réellement là. Peut-être que je suis en train d’inventer ce que je vois. La neige sur le bord de la route, les pavés glissants, la femme emmitouflée qui passe en un coup de vent devant moi, cet écolier qui court, une boule de neige à la main. Peut-être que je ne suis pas ici, que je suis encore sur le matelas, dans l’atmosphère étouffée puant l’alcool de l’appartement de Rockfield. Ou alors je suis encore là-bas, allongée sur le sol du bâtiment abandonné, noyée sous la musique qui hurle et qui tonne, les muscles fatigués d’avoir trop frappé. Ou alors je suis encore plus loin. Dans le bunker. Dans l’obscurité de cette pièce à l’écart de tout. Seule. Comme si je n’existais pas. Aucun bruit. Le silence. La solitude. Comme si je n’étais pas là ou que je n’avais jamais été là.
« Ah, t’es venue ! »
Je cligne des yeux, m’extirpe de mes pensées moites. La vie, la lumière, la neige, Godric’s Hollow. Là, plantée devant moi, un bonnet maladroitement enfoncé sur son crâne, ses yeux bleus qui me dévisagent. Ashley. Un cri excité sort de ses lèvres et me défonce le crâne. Elle pointe mes genoux du doigt.
« Des macarons ! T’as ramené des macarons ! Trop bien ! »
Elle m’arrache la boite des mains, l’ouvre, enfourne un macaron entier dans sa bouche.
« Ch’est trop bon ! » bafouille-t-elle en expulsant quelques miettes.
Elle se laisse tomber à côté de moi et me pousse sans état d’âme pour avoir plus de place sur la marche. Je m’exécute. Elle a l’air d’avoir passé une excellente journée, ses joues sont rouges, elle rayonne, ses yeux clairs brillants sous le ciel blanc de l’hiver. Je la regarde sans un mot, pas encore tout à fait sûre qu’elle soit réellement là. Pourtant, elle fait du bruit. Elle mâche bruyamment, elle attrape un deuxième macaron qu’elle mange plus doucement.
« Goût chocog’ ! s’exclame-t-elle. C’est vraiment trop bon. Les moldus ont des macarons aussi, c’est vraiment une tuerie, mais là c’est des goûts différents. Putain, j’aime trop ça. T’as fermé l’appart’ derrière toi ? T’as les clés ? En fait, t’en as mangé ? »
Elle me tend la boite. Je la regarde, secoue la tête de droite à gauche.
« Pas grave, fait-elle en ramenant son bras, de toute façon c’est ton dédommagement pour la soirée d’hier, alors la boîte est entièrement pour moi, au final. » Elle mange encore un macaron. Des miettes tombent sur le devant de sa cape. « D’ailleurs, faudra qu’on fasse les comptes. Tu m’dois une fortune.
— Tu me diras combien, » je murmure en appuyant ma tête contre le mur, le regard tourné vers un tas de neige.
Elle s’arrête de parler pendant un moment. Je la laisse manger sans rien dire, secrètement reconnaissante que sa présence m’empêche de formuler des pensées.
« Et mes clés, du coup ? »
Ah, oui. Je m’arrache à mon observation silencieuse du tas de neige inintéressant pour farfouiller dans ma poche. J’en tire la clé, que je dépose dans la main tendue de Rockfield. Elle l’empoche aussitôt. Mes yeux restent figés sur la main disparue. Pourquoi est-ce que je regrette de la lui avoir rendue ? Rockfield ne me laisse pas le temps de répondre à ma propre question. Elle se lève fluidement, puis se tourne vers moi en voyant que je ne bouge pas.
« Tu vas rester là toute la nuit ? »
Je hausse les épaules. Je n’en sais rien. Est-ce que je pourrais ? Et sinon, quoi d’autre ? Je me rappelle vaguement que j’ai un endroit où vivre, que Zikomo m’attend là-bas, ainsi que mon frère. J’imagine ma chambre silencieuse ou alors le salon dans lequel Narym sera en train de lire, devant la cheminée. Le trou dans mon cœur se creuse davantage.
« Pourquoi tu réagis pas ? me lance soudainement Rockfield. Sérieux, on dirait que t’es à moitié morte, là. »
Je hausse les épaules. Elle pousse mon pied du bout du sien pour me faire réagir. Je ne sais pas quoi faire. Ma gorge se noue, tout à coup. Je ne sais pas où aller. Alors oui, je crois que je vais rester là. Je devrais dire quelque chose à Rockfield, lui dire de dégager, lui lancer une méchanceté pour la forcer à s’en aller. Mais je n’y arrive pas. La blonde me regarde fixement. Moi, je regarde vers le tas de neige. Allez, va-t-en. Mais je n’arrive pas à le lui dire. Je sais ce que je veux, mais je ne peux pas le formuler.
« T’es flippante quand t’es comme ça. »
Nouveau coup dans mon pied, plus fort cette fois-ci.
« Cela dit, t’es aussi flippante en temps normal, » réfléchit Rockfield.
Et moi, j’ai les mots bloqués dans la gorge, juste là. Et une putain d’envie de pleurer. Je ferme les yeux pour m’en empêcher et au grognement qu’elle fait je sens bien que ça énerve Ashley que je persiste dans mon silence, elle a envie de me planter là, mais je crois qu’elle n’ose pas. Mais si je reste dans cette position suffisamment longtemps, je pense qu’elle finira par s’en aller. Cette idée me fait flipper. Car lorsqu’elle ne sera plus là, il ne restera que moi. J’ouvre subitement les yeux et croise le regard d’Ashley, qui s’est reculée, comme si elle hésitait à s’en aller.
« Quoi ? elle me lance en me voyant la regarder. Quoi ? Mais dis quelque chose ! C’est quoi ton souci, sérieux. T’es là à rien dire et tout, putain tu m’fais flipper. »
Elle grommelle dans sa barbe, donne un coup de pied dans une pierre, me foudroie du regard. Elle est gênée. Ou en colère. Je ne sais pas trop. Je sens qu’elle va vraiment finir par partir, car je suis certaine qu’elle n’attend que ça, pouvoir se retrouver tranquille, alors je trouve la force au plus profond de moi d’articuler un truc, quelque chose, n’importe quoi, même si je n’ai pas l’impression d’être réellement là, ni que tout ça n’a la moindre importance.
« pourrait aller… »
Elle se fige. Je me fige aussi, la bouche ouverte. Les mots sont venus et ils sont repartis. Je suis bloquée, encore, et je n’arrive pas à terminer ma phrase. Heureusement, Ashley Rockfield est la personne la moins patiente que je connaisse et comme d’habitude, elle ne se gêne pas pour terminer ma phrase.
« Aller quoi ? Acheter une nouvelle boîte de macarons ? se moque-t-elle en me montrant l’intérieur de celle qu’elle tient, presque vide. Avec plaisir. Quoi, c’est pas ce que tu voulais dire ? Tu veux quoi ? Ne me dis pas que tu veux encore te torcher la gueule, sérieux, tu vas finir par m’épuiser, et en plus t’as défoncé mes réserves, je te signale que c’est payant l’alcool. Bon d’accord, hier c’était un cadeau de mon enflure de frère, mais enfin, tu sais que… Oh ! » Elle lève le doigt vers le ciel comme si une idée lumineuse avait tout à coup germé dans son esprit. « Mais j’ai récupéré une bouteille chez eux la dernière fois ! s’exclame-t-elle. C’est ma mère qui me l’a donné parce qu’elle croit encore que… Enfin, on s’en tape. C’est ça que tu veux ? »
Je hoche la tête de haut en bas. Rockfield me considère un long moment sans rien dire, puis elle pousse un long soupir.
« T’es vraiment timbrée. T’as vraiment un problème, tu le sais, ça ? »
Ouais, je le sais, Rockfield. Je le sens, même. Je le sens là, bien ancré. J’ai un problème. C’est peut-être pour ça que les gens pensent toujours que c’est une si bonne idée de m’abandonner et c’est aussi peut-être pour ça qu’elle recommencera la prochaine fois, dès qu’elle en aura l’occasion, peut-être qu’elle est déjà en train de le faire, d’ailleurs, en train de voler à vive allure en direction du bout du monde, loin de moi, très loin.
« Ouais, je réponds d’une voix rauque en poussant sur mes bras pour me lever. Allez, on y va. »
Je m’éloigne à grands pas. Je suis soulagée. Soulagée de pouvoir effacer les prochaines heures.
*
Anesthésie
Samedi 29 janvier
Godric’s Hollow
Les soirées du jeudi et du vendredi rejoignent cet endroit de mon cerveau que l’alcool ronge quand j’en abuse trop. Un endroit fait de noir et de vide. Un endroit dans lequel tombent des morceaux de ma vie, des heures de beuverie que je n’ai pas le droit de garder dans ma mémoire, des tranches de quotidien qui resteront pour toujours dans le noir. Il s’est passé trois jours depuis le mercredi 26, jour de mes retrouvailles avec Kristen. Normalement, soixante-douze heures. En vérité, je ne me souviens que de la moitié. Parmis ces heures souvenues, j’en ai passé la plupart à dormir ou à faire semblant de dormir, étalée de tout mon long sur le matelas installé dans le salon de Rockfield. Le reste du temps, j’avais un verre à la main et Ashley s’occupait de le remplir.
Le samedi matin, c’est de sentir Zikomo bondir sur le matelas qui me réveille. Je sens ses pattes qui enfoncent le matelas, ses moustaches me chatouillent les joues. Je me remue pour m’en débarrasser, mais ça me chatouille encore sur le visage. Je pousse un grognement, c’est tout ce que je peux faire, grogner sans trop bouger, car un mal de tête foudroyant fait vibrer mon crâne. Il me faut un long moment pour comprendre que Zikomo ne peut pas être là, tout simplement parce que je suis chez Rockfield.
Je papillonne des yeux, mes paupières collées sont difficiles à ouvrir. La pièce se dévoile à moi, plongée dans la pénombre. Quand je parviens à focaliser, je m’aperçois que ce qui me chatouille encore le nez est en fait une mêche de cheveux blonds, glissée entre mes doigts. Ashley est étalée près de moi, la tête posée sur son bras qui dépasse du matelas, le visage tourné vers moi. Sa respiration est profonde, presque ronflante, et elle a la bouche ouverte. Je l’observe sans bruit en cherchant à me souvenir de la raison pour laquelle elle dort sur ce matelas et pas dans son propre lit. Mais je ne me rappelle de rien, je ne sais pas comment je suis revenue ici.
Mon souvenir le plus ancien me place au Pitiponk. Ashley de l’autre côté de la table, ses yeux maquillés de noir fixés au mien. Le verre autour duquel ses doigts se crispent. Son sourire sauvage. Je n’ai pas d’autres images en tête. J’ai encore moins de souvenirs que les soirées d’avant. Et c’est bien comme ça. Ça m’apporte un apaisement que je ne cherche pas à comprendre. Hier soir est vide, maintenant je suis ici. Voilà tout.
Un ronflement plus fort que les autres sort du nez de Rockfield. Ça la fait sursauter. Elle redresse la tête en papillonnant des yeux. Ses cheveux glissent loin de mes doigts.
« … c’que tu fais ? » marmonne-t-elle en plissant les yeux pour mieux me voir.
Sa tête rebondit sur son bras quand elle la laisse tomber sur le matelas, à bout de force. Elle est dans le même état que moi. Un mal de tête lancinant, une douleur dans chaque muscle de son corps, la bouche pâteuse. Elle soupire doucement en fermant de nouveau les yeux. Je suis si proche que je peux voir ses cils caresser le haut de ses joues.
« Tu m’r’gardes dormir ? chuchote-elle sans articuler.
— Non.
— ‘fais quoi, ‘lors ?
— Rien.
— Mh. »
Je crois qu’elle s’est rendormie. Sa respiration est silencieuse, fluide. Mais au moment où j’allais également fermer les yeux et me laisser emporter par le sommeil, elle sursaute de nouveau et rouvre les yeux.
« Pourquoi j’suis là ? lance-t-elle sur un ton qui m’accuse, mais je ne sais pas de quoi.
— Aucune idée.
— J’ai trop mal au crâne, gémit-elle. Pourquoi j’suis là ?
— J’sais pas, j’t’ai dit. »
Je me décale pour m’allonger sur le dos, un bras en travers du visage. Le poids sur mes yeux apaise légèrement la douleur dans mon crâne. C’est agréable.
« R’pars dans ton lit, marmonné-je d’une voix lente.
— Pas la force. Toi, vas-y.
— Pas la force. »
Et c’est vrai. Je ne peux pas me lever. Et de toute manière, je n’en ai pas envie. Je me fiche qu’elle soit là. Je ferme les yeux et sens mon corps s’enfoncer dans le matelas. Je me concentre sur la respiration d’Ashley, sur les petits ronflements qui se font bientôt entendre. Je sens son souffle sur le dessus de ma main. Et je comprends que je n’ai pas envie qu’elle reparte dans sa chambre. J’ai envie qu’elle reste là, car quand elle est proche, c’est comme si je m’interdisais de penser au reste. C’est plus facile. Je profite de cette paix qu’elle m’apporte et me sens sombrer, petit à petit, dans un profond sommeil. Notre conversation nocturne, comme le reste, disparaît dans l’oubli.
Godric’s Hollow
Les soirées du jeudi et du vendredi rejoignent cet endroit de mon cerveau que l’alcool ronge quand j’en abuse trop. Un endroit fait de noir et de vide. Un endroit dans lequel tombent des morceaux de ma vie, des heures de beuverie que je n’ai pas le droit de garder dans ma mémoire, des tranches de quotidien qui resteront pour toujours dans le noir. Il s’est passé trois jours depuis le mercredi 26, jour de mes retrouvailles avec Kristen. Normalement, soixante-douze heures. En vérité, je ne me souviens que de la moitié. Parmis ces heures souvenues, j’en ai passé la plupart à dormir ou à faire semblant de dormir, étalée de tout mon long sur le matelas installé dans le salon de Rockfield. Le reste du temps, j’avais un verre à la main et Ashley s’occupait de le remplir.
Le samedi matin, c’est de sentir Zikomo bondir sur le matelas qui me réveille. Je sens ses pattes qui enfoncent le matelas, ses moustaches me chatouillent les joues. Je me remue pour m’en débarrasser, mais ça me chatouille encore sur le visage. Je pousse un grognement, c’est tout ce que je peux faire, grogner sans trop bouger, car un mal de tête foudroyant fait vibrer mon crâne. Il me faut un long moment pour comprendre que Zikomo ne peut pas être là, tout simplement parce que je suis chez Rockfield.
Je papillonne des yeux, mes paupières collées sont difficiles à ouvrir. La pièce se dévoile à moi, plongée dans la pénombre. Quand je parviens à focaliser, je m’aperçois que ce qui me chatouille encore le nez est en fait une mêche de cheveux blonds, glissée entre mes doigts. Ashley est étalée près de moi, la tête posée sur son bras qui dépasse du matelas, le visage tourné vers moi. Sa respiration est profonde, presque ronflante, et elle a la bouche ouverte. Je l’observe sans bruit en cherchant à me souvenir de la raison pour laquelle elle dort sur ce matelas et pas dans son propre lit. Mais je ne me rappelle de rien, je ne sais pas comment je suis revenue ici.
Mon souvenir le plus ancien me place au Pitiponk. Ashley de l’autre côté de la table, ses yeux maquillés de noir fixés au mien. Le verre autour duquel ses doigts se crispent. Son sourire sauvage. Je n’ai pas d’autres images en tête. J’ai encore moins de souvenirs que les soirées d’avant. Et c’est bien comme ça. Ça m’apporte un apaisement que je ne cherche pas à comprendre. Hier soir est vide, maintenant je suis ici. Voilà tout.
Un ronflement plus fort que les autres sort du nez de Rockfield. Ça la fait sursauter. Elle redresse la tête en papillonnant des yeux. Ses cheveux glissent loin de mes doigts.
« … c’que tu fais ? » marmonne-t-elle en plissant les yeux pour mieux me voir.
Sa tête rebondit sur son bras quand elle la laisse tomber sur le matelas, à bout de force. Elle est dans le même état que moi. Un mal de tête lancinant, une douleur dans chaque muscle de son corps, la bouche pâteuse. Elle soupire doucement en fermant de nouveau les yeux. Je suis si proche que je peux voir ses cils caresser le haut de ses joues.
« Tu m’r’gardes dormir ? chuchote-elle sans articuler.
— Non.
— ‘fais quoi, ‘lors ?
— Rien.
— Mh. »
Je crois qu’elle s’est rendormie. Sa respiration est silencieuse, fluide. Mais au moment où j’allais également fermer les yeux et me laisser emporter par le sommeil, elle sursaute de nouveau et rouvre les yeux.
« Pourquoi j’suis là ? lance-t-elle sur un ton qui m’accuse, mais je ne sais pas de quoi.
— Aucune idée.
— J’ai trop mal au crâne, gémit-elle. Pourquoi j’suis là ?
— J’sais pas, j’t’ai dit. »
Je me décale pour m’allonger sur le dos, un bras en travers du visage. Le poids sur mes yeux apaise légèrement la douleur dans mon crâne. C’est agréable.
« R’pars dans ton lit, marmonné-je d’une voix lente.
— Pas la force. Toi, vas-y.
— Pas la force. »
Et c’est vrai. Je ne peux pas me lever. Et de toute manière, je n’en ai pas envie. Je me fiche qu’elle soit là. Je ferme les yeux et sens mon corps s’enfoncer dans le matelas. Je me concentre sur la respiration d’Ashley, sur les petits ronflements qui se font bientôt entendre. Je sens son souffle sur le dessus de ma main. Et je comprends que je n’ai pas envie qu’elle reparte dans sa chambre. J’ai envie qu’elle reste là, car quand elle est proche, c’est comme si je m’interdisais de penser au reste. C’est plus facile. Je profite de cette paix qu’elle m’apporte et me sens sombrer, petit à petit, dans un profond sommeil. Notre conversation nocturne, comme le reste, disparaît dans l’oubli.
*
Anesthésie
Un jour, je rentre chez moi. Je ne sais pas quelle heure il est, je ne sais pas quel jour c’est. Je rentre et je trouve Narym dans le salon. Il écarquille les yeux. Je me demande pourquoi : j’ai pris soin de coiffer mes cheveux en partant de chez Rockfield et de me doucher pour effacer les dernières odeurs d’alcool qui me collaient à la peau. Je dépose mon sac dans l’entrée. Mon frère sort du canapé sur lequel il faisait, semble-t-il, la sieste.
« Zikomo m’a dit que tu finirais par rentrer, me dit-il en guise de bonjour, un doux sourire sur les lèvres. Mais j’étais quand même inquiet. Ça va ?
— Ouais. »
Non, c’est faux. Je déteste être là. Je ne sais pas quoi faire de mon corps. Je ne sais pas comment m’occuper. Je n’ai envie de rien. Mes yeux parcourent le salon dans un sens, puis dans l’autre. Je me penche pour récupérer mon sac. Narym fait le tour du canapé, les mains enfoncées dans les poches.
« J’allais me faire un thé, m’informe-t-il en désignant la cuisine du pouce. Je t’en prépare un également ? »
C'est comme s'il m’avait envoyé un coup de poing dans l'estomac. Un long frisson grignote ma peau. L’alarme Kristen vient de se rallumer dans mon esprit. Avec elle, revient au premier plan ma crainte qu’elle disparaisse et le manque, douloureux, incompréhensible. Les heures à venir me paraissent si creuses, si vides de sens que je me demande si cela vaut la peine de les vivres. J’ai envie de tout, sauf de ça. Mais je suis là et je n’ai aucune idée de quoi faire d’autre. Même si s’immisce dans mon esprit l'idée de transplaner au Pitiponk pour commander encore une fois verre sur verre, même si je suis seule, car la seule chose que j’ai aimé ces derniers jours, ce sont les moments où mon esprit était aussi léger qu'un nuage.
« Tu es rentrée, Aelle ! » s’exclame une voix qui provient du couloir menant aux chambres.
Le ton guilleret de Zikomo traverse le brouillard de mes pensées. Je l’entends avant de le voir : il cavale sur le parquet, ses minuscules pattes tapant sur les lattes. Il déboule comme une petite fusée bleue, galope au ras du sol, saute d'un bon sur le dossier du fauteuil, rebondit sur l’accoudoir pour atteindre le canapé. De là, il s’expulse de toute la force de ses pattes arrière vers moi. Je n'ai pas le choix : je le réceptionne, bras grands ouverts. J’en lâche mon sac qui retombe lourdement au sol. Le petit corps de Zikomo s'enfonce dans mon ventre. Il m'escalade aussitôt pour de rapprocher de mon visage.
« Tu es rentrée ! »
Il frotte son pelage contre ma joue. Il vibre de joie. Je sais qu’il a été très inquiet par mon absence. Je n’arrive pas à m'en vouloir. Le contact avec son poil me réconforte. Je me laisse faire. Je ne dis rien. Ma gorge est nouée. Et puis je n’ai rien à ajouter. Oui, je suis rentrée. Mais je ne sais pas pourquoi. Je n’ai rien à ressentir.
Mon silence perturbe Narym qui s’avance vers moi, penaud.
« Alors, ce thé ? »
J’ai envie de le frapper parce que ce mot m'arrache le cœur.
Je me déteste de ressentir tant de choses à cause d’un simple mot.
« Ce serait agréable, non ? »
Zikomo enfonce ses yeux mordorés profondément dans les miens. Ses pattes avant sont appuyés sur ma joue. Je ne peux pas acquiescer sans le déstabiliser, alors je cligne des yeux.
Sans le savoir, Zikomo et Narym m’ont donné de quoi occuper mon être pendant une heure ou deux. Ils ne m’ont pas créé d’envie. Ils ont seulement pris mon corps, l’ont installé dans un fauteuil avec une tasse chaude dans les mains et lui ont dit que faire pendant quelques temps. Alors je m'installe dans un fauteuil, une tasse chaude dans les mains, un Mngwi a deux doigts de ronronner au creux du cou, et je me laisse porter par la discussion des deux autres.
Mais au fond de moi, une idée persiste, elle sape toutes mes forces. Je pense que je ne vais pas y arriver. Je ne m'en remettrai pas. Comment est-ce qu’on se remet de vous ?
« Zikomo m’a dit que tu finirais par rentrer, me dit-il en guise de bonjour, un doux sourire sur les lèvres. Mais j’étais quand même inquiet. Ça va ?
— Ouais. »
Non, c’est faux. Je déteste être là. Je ne sais pas quoi faire de mon corps. Je ne sais pas comment m’occuper. Je n’ai envie de rien. Mes yeux parcourent le salon dans un sens, puis dans l’autre. Je me penche pour récupérer mon sac. Narym fait le tour du canapé, les mains enfoncées dans les poches.
« J’allais me faire un thé, m’informe-t-il en désignant la cuisine du pouce. Je t’en prépare un également ? »
C'est comme s'il m’avait envoyé un coup de poing dans l'estomac. Un long frisson grignote ma peau. L’alarme Kristen vient de se rallumer dans mon esprit. Avec elle, revient au premier plan ma crainte qu’elle disparaisse et le manque, douloureux, incompréhensible. Les heures à venir me paraissent si creuses, si vides de sens que je me demande si cela vaut la peine de les vivres. J’ai envie de tout, sauf de ça. Mais je suis là et je n’ai aucune idée de quoi faire d’autre. Même si s’immisce dans mon esprit l'idée de transplaner au Pitiponk pour commander encore une fois verre sur verre, même si je suis seule, car la seule chose que j’ai aimé ces derniers jours, ce sont les moments où mon esprit était aussi léger qu'un nuage.
« Tu es rentrée, Aelle ! » s’exclame une voix qui provient du couloir menant aux chambres.
Le ton guilleret de Zikomo traverse le brouillard de mes pensées. Je l’entends avant de le voir : il cavale sur le parquet, ses minuscules pattes tapant sur les lattes. Il déboule comme une petite fusée bleue, galope au ras du sol, saute d'un bon sur le dossier du fauteuil, rebondit sur l’accoudoir pour atteindre le canapé. De là, il s’expulse de toute la force de ses pattes arrière vers moi. Je n'ai pas le choix : je le réceptionne, bras grands ouverts. J’en lâche mon sac qui retombe lourdement au sol. Le petit corps de Zikomo s'enfonce dans mon ventre. Il m'escalade aussitôt pour de rapprocher de mon visage.
« Tu es rentrée ! »
Il frotte son pelage contre ma joue. Il vibre de joie. Je sais qu’il a été très inquiet par mon absence. Je n’arrive pas à m'en vouloir. Le contact avec son poil me réconforte. Je me laisse faire. Je ne dis rien. Ma gorge est nouée. Et puis je n’ai rien à ajouter. Oui, je suis rentrée. Mais je ne sais pas pourquoi. Je n’ai rien à ressentir.
Mon silence perturbe Narym qui s’avance vers moi, penaud.
« Alors, ce thé ? »
J’ai envie de le frapper parce que ce mot m'arrache le cœur.
Je me déteste de ressentir tant de choses à cause d’un simple mot.
« Ce serait agréable, non ? »
Zikomo enfonce ses yeux mordorés profondément dans les miens. Ses pattes avant sont appuyés sur ma joue. Je ne peux pas acquiescer sans le déstabiliser, alors je cligne des yeux.
Sans le savoir, Zikomo et Narym m’ont donné de quoi occuper mon être pendant une heure ou deux. Ils ne m’ont pas créé d’envie. Ils ont seulement pris mon corps, l’ont installé dans un fauteuil avec une tasse chaude dans les mains et lui ont dit que faire pendant quelques temps. Alors je m'installe dans un fauteuil, une tasse chaude dans les mains, un Mngwi a deux doigts de ronronner au creux du cou, et je me laisse porter par la discussion des deux autres.
Mais au fond de moi, une idée persiste, elle sape toutes mes forces. Je pense que je ne vais pas y arriver. Je ne m'en remettrai pas. Comment est-ce qu’on se remet de vous ?
— Fin —