C'est une porte jaune accrochée à sa colline
Recueil d'OS dans la maison d'enfance de Saïph.
[quote]Sommaire
Halloween - 30 octobre 2044.
Les barreaux de l'Ecole sont des tours de papier
Quelques millimètres, 12 mai 2049.
Je suis l'un et l'autre, 15 juillet 2050.[quote]
A côté de Enniskerry, Comté de Wicklow, Irlande.
30 octobre 2044
875 mots
[quote]Sommaire
Halloween - 30 octobre 2044.
Les barreaux de l'Ecole sont des tours de papier
Quelques millimètres, 12 mai 2049.
Je suis l'un et l'autre, 15 juillet 2050.[quote]
A côté de Enniskerry, Comté de Wicklow, Irlande.
30 octobre 2044
À 6 ans, la jeune Saïph avait déjà une connaissance aigüe du folklore de son pays. Après tout, l'île était bercée par ses mythes et légendes. Peu nombreux étaient les habitants complètement insensibles à ces récits qui semblaient suivre leurs pas à chaque randonnée.
C'est forte de ce savoir qu'elle préparait activement l'ancienne fête de Samhain, du nom du mois de novembre, et leur entrée dans l'hiver. Assise à même l'immense tapis en peau de mouton de sa chambre, jambes écartées et cheveux embrouillés, elle sculptait son navet, censé éloigner les forces obscures. A ses pieds, des messages griffonnés pour les défunts, et un masque qui la protègerait des Sidhes.
Elle savait que son père faisait de même dans sa propre chambre, tandis que sa mère était certainement déjà en train de préparer des questions aux défunts. Il était dit qu'Halloween ouvrait une porte entre les deux mondes et, si certains pouvaient s'échapper et les effrayer, c'était aussi une opportunité pour s'adresser à ceux qui les avaient quittés. Même si, dans leur cas, il n'y avait absolument personne, ou alors ils l'ignoraient.
Avec le retour de l'obscurité, ses randonnées allaient laisser place aux soirées avec sa mère. Cette dernière était d'ailleurs de plus en plus joyeuse à mesure que les nuits s'allongeaient. Halloween, c'était donc également pour leur famille une façon d'ouvrir la porte entre le monde paternel et maternel.
Telle une célébration de cette jonction, elle avait passé la journée en compagnie de son père, Aven, en randonnée, dans la vallée de la Dargle, sur le sentir du Lover Leap. Une randonnée aisée, les petites jambes de l'enfant parvenaient à suivre sans encombre. Egalement, un point intéressant pour entamer les célébrations d'Halloween, qui auraient lieu le lendemain. Ainsi, cet endroit aurait vu la mort d'une jeune fille, en plein été. Cette dernière, adultérine, aurait poussé son compagnon à mourir de chagrin. Ayant l'impression d'être appelée par son esprit, la jeune femme serait parvenue à fuir sa maison, où elle était enfermée pour éviter une mise en danger, et se serait jetée de ce pic. Il était dit que, en été, son esprit revenait pour rejouer la même scène, encore et encore.
L'hiver commençait déjà à dévêtir la flore environnante, à frigorifier les ruisseaux dans lesquels les promeneurs s'étaient mouillé les bras. Quelques feuilles brunies de vieillesse s'accrochaient néanmoins, rappelant qu'il n'était pas encore temps de fêter le solstice d'hiver. En attestait l'absence de marcheurs, que la partie la plus sombre de l'année avait repoussée, sans compter la pluie. Pour Aven, c'était donc le moment le plus opportun pour aller ouvrir les tombes des fées qu'ils avaient créées, sa fille et lui, il y avait de cela des années.
Dans la culture irlandaise, Halloween, c'était aussi cela. Un moment où la limite entre le monde des légendes et celui de la réalité s'affinait, jusqu'à disparaître. La petite famille n'ayant aucune tombe à visiter, ils en avaient créées. Et pas pour n'importe qui ! Pour des aos sí. Des esprits surnaturels. Ces tombes n'étaient en réalité que de petits monticules de quelques pierres recouvertes de mousse. Il fallait en soulever une pour l'ouvrir, et déposer une partie de leur récolte désormais terminée. Pour chaque sépulture, ils avaient décidé d'une préférence : une pomme, une fleur séchée, un brin de blé... C'est ainsi que, durant presque deux heures, ils semaient aux quatre vents et allégeaient leur panier.
Mari et femme Bulbosa n'étaient pourtant pas croyants. Pas athées non-plus. Ni même agnostiques. Ils étaient ouverts à tout, avec une relativité sans faille et, surtout, surtout, voulaient que le monde soit pour leur progéniture un vaste poème peuplé de rêves et merveilles. Selon eux, la meilleure façon de s'y prendre était d'ancrer ces merveilles directement dans le quotidien de la blondinette. De la sorte, ces tombes se mêlaient au nichoir à fées, aux échelles à leprechaun, et à la porte jaune repoussant les esprits malins.
Pour de tels parents, Halloween était donc un des meilleurs moments pour transmettre leur univers, où le réel et l'imaginaire s'emmêlaient autant que les cheveux de leur enfant.
Leur Education avait considérablement imprégné Saïph. Cependant, son entrée à l'Ecole deux ans plus tôt l'avait forcée à faire un choix : se détourner du monde miraculeux d'Aven et de Aisling, ou bien de celui chrétien et organisé de son institutrice. Évidemment, la petite avait fait le second choix. Et, évidemment, cela lui avait valu des moqueries de la part de ses camarades.
L'enfant soupira en jetant un oeil par la fenêtre. Le lendemain, elle savait que ceux de sa classe seraient dans la rue, à demander des bonbons. Pas elle. Ses parents détestant la foule, ils resteraient sur leur colline, à jouer à la fausse divination avec des noix et des pommes, inventant un futur improbable, à chanter, dîner.
La petite fille ne savait pas si elle en était ou non ennuyée. Elle préférait ne pas fréquenter ceux de son âge, qui ne savaient que rire d'elle. Pour autant, elle avait bien saisi que rester constamment à l'écart n'allait pas l'aider à se faire des amis.
C'est forte de ce savoir qu'elle préparait activement l'ancienne fête de Samhain, du nom du mois de novembre, et leur entrée dans l'hiver. Assise à même l'immense tapis en peau de mouton de sa chambre, jambes écartées et cheveux embrouillés, elle sculptait son navet, censé éloigner les forces obscures. A ses pieds, des messages griffonnés pour les défunts, et un masque qui la protègerait des Sidhes.
Elle savait que son père faisait de même dans sa propre chambre, tandis que sa mère était certainement déjà en train de préparer des questions aux défunts. Il était dit qu'Halloween ouvrait une porte entre les deux mondes et, si certains pouvaient s'échapper et les effrayer, c'était aussi une opportunité pour s'adresser à ceux qui les avaient quittés. Même si, dans leur cas, il n'y avait absolument personne, ou alors ils l'ignoraient.
Avec le retour de l'obscurité, ses randonnées allaient laisser place aux soirées avec sa mère. Cette dernière était d'ailleurs de plus en plus joyeuse à mesure que les nuits s'allongeaient. Halloween, c'était donc également pour leur famille une façon d'ouvrir la porte entre le monde paternel et maternel.
Telle une célébration de cette jonction, elle avait passé la journée en compagnie de son père, Aven, en randonnée, dans la vallée de la Dargle, sur le sentir du Lover Leap. Une randonnée aisée, les petites jambes de l'enfant parvenaient à suivre sans encombre. Egalement, un point intéressant pour entamer les célébrations d'Halloween, qui auraient lieu le lendemain. Ainsi, cet endroit aurait vu la mort d'une jeune fille, en plein été. Cette dernière, adultérine, aurait poussé son compagnon à mourir de chagrin. Ayant l'impression d'être appelée par son esprit, la jeune femme serait parvenue à fuir sa maison, où elle était enfermée pour éviter une mise en danger, et se serait jetée de ce pic. Il était dit que, en été, son esprit revenait pour rejouer la même scène, encore et encore.
L'hiver commençait déjà à dévêtir la flore environnante, à frigorifier les ruisseaux dans lesquels les promeneurs s'étaient mouillé les bras. Quelques feuilles brunies de vieillesse s'accrochaient néanmoins, rappelant qu'il n'était pas encore temps de fêter le solstice d'hiver. En attestait l'absence de marcheurs, que la partie la plus sombre de l'année avait repoussée, sans compter la pluie. Pour Aven, c'était donc le moment le plus opportun pour aller ouvrir les tombes des fées qu'ils avaient créées, sa fille et lui, il y avait de cela des années.
Dans la culture irlandaise, Halloween, c'était aussi cela. Un moment où la limite entre le monde des légendes et celui de la réalité s'affinait, jusqu'à disparaître. La petite famille n'ayant aucune tombe à visiter, ils en avaient créées. Et pas pour n'importe qui ! Pour des aos sí. Des esprits surnaturels. Ces tombes n'étaient en réalité que de petits monticules de quelques pierres recouvertes de mousse. Il fallait en soulever une pour l'ouvrir, et déposer une partie de leur récolte désormais terminée. Pour chaque sépulture, ils avaient décidé d'une préférence : une pomme, une fleur séchée, un brin de blé... C'est ainsi que, durant presque deux heures, ils semaient aux quatre vents et allégeaient leur panier.
Mari et femme Bulbosa n'étaient pourtant pas croyants. Pas athées non-plus. Ni même agnostiques. Ils étaient ouverts à tout, avec une relativité sans faille et, surtout, surtout, voulaient que le monde soit pour leur progéniture un vaste poème peuplé de rêves et merveilles. Selon eux, la meilleure façon de s'y prendre était d'ancrer ces merveilles directement dans le quotidien de la blondinette. De la sorte, ces tombes se mêlaient au nichoir à fées, aux échelles à leprechaun, et à la porte jaune repoussant les esprits malins.
Pour de tels parents, Halloween était donc un des meilleurs moments pour transmettre leur univers, où le réel et l'imaginaire s'emmêlaient autant que les cheveux de leur enfant.
Leur Education avait considérablement imprégné Saïph. Cependant, son entrée à l'Ecole deux ans plus tôt l'avait forcée à faire un choix : se détourner du monde miraculeux d'Aven et de Aisling, ou bien de celui chrétien et organisé de son institutrice. Évidemment, la petite avait fait le second choix. Et, évidemment, cela lui avait valu des moqueries de la part de ses camarades.
L'enfant soupira en jetant un oeil par la fenêtre. Le lendemain, elle savait que ceux de sa classe seraient dans la rue, à demander des bonbons. Pas elle. Ses parents détestant la foule, ils resteraient sur leur colline, à jouer à la fausse divination avec des noix et des pommes, inventant un futur improbable, à chanter, dîner.
La petite fille ne savait pas si elle en était ou non ennuyée. Elle préférait ne pas fréquenter ceux de son âge, qui ne savaient que rire d'elle. Pour autant, elle avait bien saisi que rester constamment à l'écart n'allait pas l'aider à se faire des amis.
875 mots
Dernière modification par Saïph Bulbosa le 15 juil. 2025, 17:36, modifié 6 fois.
C'est une porte jaune accrochée à sa colline
Les barreaux de l'Ecole sont des tours de papier
Enniskerry, Comté de Wicklow, Irlande.
Mardi 13 septembre 2044
Saïph regardait par la petite fenêtre. Elle n'était pourtant pas là depuis longtemps. Quelques jours, à peine. Cependant elle le savait déjà, que l'Ecole, ce n'était pas pour elle. Saïph, elle aimait être dehors. Elle aimait s'installer n'importe où, s'arrêter parce que soudain, ça, précisément, ça l'intéressait. Elle n'aimait pas ne pas voir l'horizon.
Désormais, elle devrait marcher toutes ces minutes tous ces matins. Et elle oubliait tout le temps des trucs. Des cahiers, des stylos, des devoirs.
Ils étaient tout le temps enfermés dans cette petite pièce où il n'y avait pas tant que cela à faire. D'autant plus que les autres se connaissaient déjà et que, elle le sentait du haut de son jeune âge, ça rendait les choses plus compliquées, pour elle. Elle n'avait pas rencontré tant d'enfants de son âge, Saïph.
Elle n'avait pas les mêmes jeux qu'eux, par exemple. Elle n'avait pas appris comme eux. Elle ne savait pas les choses comme eux. Quand ils s’amusaient à la marelle, elle s’imaginait un puits sans fond où crier « oh oh » juste pour voir s’il y a un écho. Alors qu’ils réalisaient des goûter d’anniversaire, elle escaladait tout ce qu’elle pouvait pour récupérer de petits cadeaux cachés. Quand ils disaient « à moi », ses parents préféraient « à nous ».
Chez elle, dire ce que l’on pensait et poser pleins de questions tout le temps, c’était encouragé. Bien entendu, il ne fallait pas faire de mal à quelqu’un. Et si quelque chose nous dérangeait, il fallait le dire en prenant bien garde à ne pas avoir de pensée méchante. Saïph avait d’ailleurs imaginé jusqu’ici que ce n’était que dans ces cas-là, avec des pensées méchantes, que l’on pouvait avoir les mauvais mots, voir quelqu’un se vexer au point de ne plus jamais vous parler, et raconter des choses pas très gentilles autour de lui.
Alors Saïph regardait par la fenêtre. Elle se voyait très bien s’envoler, par-là. Mais elle était fermée, la plupart du temps. Et on ne pouvait même pas l’ouvrir tout à fait. Saïph n’avait jamais vu des idées pareilles.
L’enfant tenta un œil vers le tableau. C’était une sorte de télévision géante, où les maîtresses écrivaient. Son père en avait une beaucoup plus petite. Elle n’avait le droit d’y toucher que de depuis son dernier anniversaire. Elle avait eu 6 ans. Mais pas plus d’une heure par jour. Alors elle ne savait pas très bien s’en servir, pour le moment, et elle n’avait pas vu tous les films auxquels les autres faisaient référence ni les jeux qu'ils y pratiquaient.
C’était d’ailleurs avec cela, que travaillait présentement leur maîtresse.
Elle était très croyante, leur maîtresse. Sa mère lui avait rapidement raconté l’histoire de certaines religions, mais elle préférait les vieilles légendes et les mythes plus anciens.
La blondinette passa une main endormie dans ses cheveux. Les élastiques et barrettes la dérangeaient. Pourtant c’était elle, qui avait demandé. Pour faire comme les jolies petites filles, celles qui étaient dans sa classe. Elles étaient toutes propres, pas une égratignure, avec des coiffures bien faites. Elle s’était donc levée encore plus tôt pour se peigner, et sa mère lui avait bien attaché les cheveux. Sauf qu’après la course à travers le village, la panique devant la porte de l’école, et cette rêvasserie, certaines attaches glissaient. Elle avait désormais envie de tout retirer.
Les orbes se posèrent à nouveau sur le stylet de son institutrice, qui traçait de jolies courbes sur l’écran. Un soupire échappa à leur propriétaire qui se décida à enlever élastiques et barrettes, libérant des cheveux marqués par les attaches.
600 mots
C'est une porte jaune accrochée à sa colline

A côté de Enniskerry, Comté de Wicklow, Irlande.
Dans la cuisine des Bulbosa, 12 mai 2049.
Saïph était courageusement aux côtés de son personnage favoris, Athénaïs, une Amérindienne magnifique et toujours accompagnée de son meilleur ami, un renard. Athénaïs venait de terminer la Quête des Danseurs célestes et en revenait plus forte, plus savante. En marchant, elle dissertait avec la blondinette, qui ne perdait pas une miette de ces pensées aventurières, le nez presque collé à sa page. Ses yeux parcouraient les lignes avec avidité, voletant de l'une à l'autre, ne s'arrachant jamais de sa lecture, même lorsque son père repoussait ses mèches de cheveux dans une caresse aérienne.
A onze ans, la petite fille était au cinquième tome, douzième chapitre, deux-cent-vingtième page et dixième ligne de sa saga favorite. Il restait deux chapitres et un nouveau tome avait été annoncé par l'autrice. Sauf qu'il allait falloir attendre parce que le livre n'était pas terminé. Alors l'enfant était face à un choix difficile : devait-elle faire durer le plaisir en refermant son volume avant de l'épuiser tout entier ou devait-elle accepter la frustration de ne pas pouvoir se jeter immédiatement sur le roman suivant ? Pour le moment elle n'avait fait aucun choix et ne s'était d'ailleurs pas posé la question. Pour le moment, elle dévorait les mots, tournait les feuilles avec fébrilité pour ne pas perdre le fil de son histoire.
La petite était une lectrice insatiable. Elle qui adorait se perdre dans des mondes imaginaires, ceux de papiers lui permettaient de passer les portes d'univers diversifiés et de découvrir ce que les autres avaient bien pu créer dans leur propre tête. C'était une entrée vers les jardins intérieurs de toutes et tous et elle les visitait telle une amie, avec un regard curieux et les bras aussi ouverts que son petit corps le lui permettait. Dans ces océans d'encre, elle changeait d'identité à chaque entrée. Tour à tour mercenaire, oiseau, fille de paysans ou princesse, elle acceptait les rôles qui lui étaient dévolus et n'abandonnait jamais un personnage à son triste sort.
Impatiente de partager leurs aventures, elle n'était pas avare de mimiques, et la regarder lire c'était suivre ses pérégrinations sur ses expressions. Elle s'installait toujours dans n'importe quelle posture, du moment que l'ouvrage était suffisamment proche de son visage pour que, en un bond, elle puisse voler au secours de ses héros.
Ces derniers étaient devenus des êtres véritables, pour elle. Evidemment elle savait qu'ils n'existaient pas vraiment. Du moins pas dans sa réalité. Néanmoins, elle se disait que ce n'était pas parce que l'on vivait dans le crâne de quelqu'un puis dans un livre que l'on avait pas le droit à une reconnaissance. Après tout, ils avaient des émotions et elle les ressentait avec eux. Ils avaient des espoirs, des doutes, des chagrins et des joies. Ils avaient également des secrets. Parfois, elle avait un peu l'impression d'être une voyeuse, d'ailleurs. Parce qu'elle brûlait de les connaître et ne leur laissait jamais aucun repos, fondant tel un rapace sur la plus petite phrase, avalant goulument les paragraphes, friande de connaître la suite, insatiable dans son aventure livresque.
Chaque fois qu'elle devait refermer un volume, elle partageait ses péripéties à grand renfort de mimiques et de détails. Si bien que les récits devenaient un peu les siens, parce qu'elle ajoutait toujours des commentaires, formulait ses horizons d'attente, tentait de deviner le prochain coup du méchant. Ses héros et leurs histoires vivaient en elle et elle y faisait référence avec la gravité d'une personne qui a vécu mille vies.
Elle était presque à la fin. L'épaisseur dans sa main gauche témoignait du chemin parcourut. Celle dans sa main droite s'épuisait comme peau de chagrin. Haletante, elle dévalait pourtant les caractères, inconsciente de ce qu'il se passait autour d'elle.
La fillette lâcha un petit cri et ses doigts se resserrèrent sur la couverture. "Non... Athénaïs, regarde derrière toi !" La soeur de son héroïne venait d'apparaître. Elle s'était cachée au détour d'un énoncé et elle était à présent là, à quelques millimètres du renard. Ses intentions étaient évidentes. Saïph se mit à trembler et passa une langue sur ses lèvres sèches. Ses yeux écarquillés n'en revenaient pas de ce retournement de situation. Elle s'en voulait tellement d'avoir tourné cette page ! Elle savait, pourtant, que Ljorka était jalouse d'Athénaïs. Elle lui avait d'ailleurs promis, dans le premier tome, qu'un jour elle se vengerait. Mais la lectrice avait oublié ! Elle n'avait pas fait exprès, elle le promettait ! Elle ne savait pas qu'en passant à la suite, elle allait déclencher un pareil cataclysme.
Ljorka s'avançait toujours et Athénaïs ne voyait rien. Elle était heureuse de s'en être sortie et contemplait le paysage.
- Mais regarde derrière toi !
La pré-adolescente s'était levée en renversant sa chaise. Elle tremblait, complètement catastrophée, incapable de sauver le renard. Elle avait envie de refermer ce livre. C'était le seul moyen d'empêcher ce crime. Mais alors elle ne pourrait plus jamais lire les aventures de l'Amérindienne ! Non. Elle était prête à ce sacrifice. Il lui apparaissait petit en comparaison de la perte du meilleur ami d'Athénaïs.
Saïph savait ce qu'elle devait faire. Pourtant ses yeux continuaient à dérouler la sentence. Comme devant un accident, l'Irlandaise était en état de sidération. Elle ne pouvait s'empêcher de regarder. Elle savait qu'elle s'en voudrait, plus tard. D'avoir été la complice d'un tel acte, de ne pas avoir su se sacrifier pour cette boule de poils en encre et papier. Il était trop tard, désormais. Le couteau dans la main de Ljorka s'était levé et sa lame avait étincelé avec les lueurs crépusculaires. Un éclair blanc, un ruisseau rouge, un hurlement.
Le livre s'arracha de lui-même aux mains de la blondinette dévastée. Il vola de quelques millimètres, de son propre chef. L'unique fille des Bulbosa cilla. Tout d'abord parce qu'elle venait d'être détournée d'un spectacle difficile à digérer. Ensuite parce que, justement, elle en avait été écartée. Personne ne tenait le volume. Personne ne l'avait sauvée. Elle jeta un oeil au livre. Y risqua un indexe.
Elle n'avait pas rêvé. Elle avait parfaitement senti une sorte de fourmillement dans ses doigts. La rage, le désespoir avaient fait picoter ses paumes, puis le reste de ses articulations. Et le livre s'était animé. Il avait littéralement bondi loin d'elle. Elle n'avait rien lâché, rien propulsé. Elle le savait parce qu'elle avait cette petite brûlure que l'on ressent lorsque quelque chose vous est pris de force.
Elle récupéra le tome qui s'était retrouvé sur la table, devant elle. Il s'était refermé et avait perdu sa page. Elle le feuilleta, les sourcils froncés. Le secoua un peu. Leva la tête. Il fallait absolument qu'elle raconte ça à ses parents !
1.123 mots
C'est une porte jaune accrochée à sa colline

Enniskerry, Comté de Wicklow, Irlande.
15 juillet 2050
Saïph ferma les yeux et se laissa aller contre le tronc. Elle avait encore escaladé l'arbre à côté de sa maison. Sous elle, à plusieurs mètres de l'énorme branche qui la supportait, Néal broutait tranquillement. Il avait été tondu pour supporter la chaleur et sa laine séchait mollement après avoir passé plusieurs jours dans un bac d'eau de pluie. Son ami avait beau avoir l'habitude, il observait toujours avec étonnement son ancien habit qui attendait son tour au rouet. C'est vrai que ce devait être étrange, de voir une partie de soi être ainsi étendue.
L’enfant eut un sourire tendre en s’imaginant le futur pull qu’elle allait pouvoir porter à Poudlard. Un pull avec la laine de son meilleur ami, c’était chose rare et précieuse. En repoussa une mèche qui lui chatouillait le nez. Ses cheveux avaient poussé, durant l’année. Elle qui était arrivée avec un carré, était repartie avec des pointes qui frôlaient ses épaules. A l’arrière de sa tête, les nœuds étaient tels qu’ils paraissaient tisser un protège nuque. En 2049, cela avait été la raison de sa nouvelle coupe. Qu’en serait-il en 2050 ?
L’adolescente laissa ses yeux dériver vers le lointain. Sur le chemin qu’ils avaient emprunté avec son père pour revenir à la maison. Elle n’y avait pas posé un pied depuis un an, et rien ne paraissait changer. Pourtant, tout était différent. Désormais elle avait un secret.
Elle se promenait dans le village et observait ses anciens camarades, cherchait inconsciemment leur écusson. Elle murmurait des sorts sans les lancer, juste pour continuer à pratiquer ce langage qui, peu à peu, lui devenait familier. Elle qui n’avait jamais eu l’impression de faire partie de ce monde, en était désormais tout à fait séparée. Un fossé visible à l’oeil nu car eux, étaient gardés de ces réalités. Ils étaient tenus hors de cet univers. Ils étaient (ce mot prenait soudain vie sous ses yeux) des moldus.
Saïph se réinstalla plus confortablement. Toucha les cicatrices qui avaient jalonné son année, au gré de ses chutes et de ses rencontres. Se mordit la lèvre, ses yeux sans cesse rappelés par l’horizon. Elle ne savait pas vraiment comment expliquer ce sentiment qui ne la désertait pas. La taraudant jusque dans son sommeil où, à cheval sur un balai, elle admirait des terrains étranges et envoûtants. Elle avait goûté au voyage et, désormais, elle voulait encore partir. Faire ses bagages et entrevoir encore, plus loin. Noircir, coller, tacher son herbier devenu carnet de tribulations. Sourit.
Oui. Si l’Irlande était un pays qui lui ressemblait, si ses paysages chuchotaient à son âme dans sa langue natale, elle avait goût de découvrir ce que d’autres pouvaient chanter. Ce qui se dérobait encore à ses sens.
En effleurant les pages décorées de son cahier, la blonde pouvait encore ressentir les émotions qui l’avaient traversées. La surprise, la joie, l’anxiété… Une vie entière s’y étalait. Une vie qui ne faisait que commencer.
Une vitre cueillit le jour déclinant. Son orbe rouge enflamma le carreau derrière lequel, certainement, les parents de l’Aiglonne préparaient les plantes qu’ils avaient glanées. Elle aurait aimé leur en rapporter d’autres. Elle s’était contentée de leur montrer tous ses manuels, ses dessins, l’oiseau drapant sa cape...tout ce qu'elle avait pu rapporter avec elle. Cela leur avait pris une nuit entière et ils avaient fini par s’endormir, blottis les uns contre les autres sur le vieux tapis.
Le lendemain matin, elle s’était levée avec l’odeur du petit déjeuner, les rires de sa famille, Néal qui bêlait dehors, les poules qui caquetaient. Elle avait ouvert un œil collé de sommeil, s’était redressée. Et avait poussé un immense soupir de contentement.
C’était bien, d’être à la maison.
De retrouver tous ces petits débris qui avaient faits son quotidien tout au long de sa vie. Y promener son regard, c’était rebrousser le temps. Relire sa chronologie à travers des marques et objets disséminés ici et là. Des traits sur les escaliers qui attendaient tous les ans les nouveaux centimètres qu’elle gagnerait, les portant fièrement tels l’étendard de son épanouissement, jusqu’à ces tasses brisées qui servaient désormais de pots de fleurs. Et puis son livre, celui que sa première manifestation de magie avait à peine rejeté de ses mains, posé tel un bibelot sacré sur une étagère unique. Les traces de ses pieds pour fêter ses premiers pas.
A l’étage, elle savait qu’elle trouverait ses dessins d’enfant affichés comme des œuvres d’art qu’elle avait dû signer de ses mains ingénues. Dans la salle de bain, les yeux faits à partir de fleurs séchées qu’ils avaient un jour collés pour faire une blague à sa mère. Dans sa chambre son bureau croulant sous la montagne de papiers, de crayons, de tiges, de plantes, de photographies. Au plafond, des constellations.
Tout ce qui faisait d’elle une moldue. Les vélos, la nourriture, les vêtements et les us et coutumes. Néanmoins, en regardant de plus près, il serait dorénavant possible de percevoir ses manuels de Première Année. Sa plume bleue, bien rangée. Ses parchemins froissés et son énorme malle. Sur un mur, à côté de sa bibliothèque et face à son lit, une carte du monde moldu et magique. Des dessins de plantes et d’animaux fantastiques. Ses meilleurs devoirs, des cartes de chocogrenouilles. Tout ce qui faisait d'elle une sorcière.
C’était bien, de quitter la maison. De découvrir de nouvelles choses.
S’il avait fallu dire qui elle était désormais, Saïph aurait dit : « les deux ». Elle était la jeune fille qui aimait rêver aux étoiles, perchée sur son arbre et blottie dans sa maison. Qui se levait, mangeait, dormait à des horaires variables et slalomait entre les jeux de ses pensées. Elle était cette moldue qui faisait la lessive avec ses mains, qui fabriquait son savon et partait chevaucher la Voie Lactée grâce aux histoires de sa mère. Elle était cette enfant qui aimait se recroqueviller dans les bras parentaux et les écouter dire des bêtises. Elle était cette élève de Serdaigle, cette sorcière. Elle était une voyageuse de l’imaginaire.
Elle ne comptait pas choisir entre toutes ces Saïph. Elle serait double, triple, éparpillée et pourtant là. Elle accueillait cet ordre impérieux de revoir le Parc depuis la Tour Ouest, d’admirer le ciel en Astronomie, d’embrasser Néal, de marcher avec ses parents, de rester dans cette maison sur la colline, de partir à la conquête de nouveaux paysages, de fureter à la Bibliothèque.
La Bleue et bronze balança ses pieds de part et d’autre de sa branche. Les regarda. Pareils et pourtant séparés. En les réunissant, elle ne tomberait jamais. Alors elle les noua.
- Finalement, c’est bien d’être l’un et l’autre.
1.069 mots