31 août 2025, 09:08
PNJ Ainsi s’achèvent les jours enfumés Solo
Jeudi 28 juillet 2050
Regent’s Park — Londres



L’ombre de l’arbre me protège du lourd soleil d’été. Dans le parc, des enfants crient et jouent à la balle sous le regard bienveillant de leurs parents. Un chien passe à toute allure devant le banc sur lequel je suis installée, ses oreilles battent dans le vent et sa langue sort de sa gueule. Je le regarde passer comme je regarde tout le reste : sans réellement le voir. La fatigue pèse sur mes yeux, je lutte depuis de longues minutes contre l’envie de faire une sieste.

Ce sera pour plus tard. Kristen devant être présente chez elle cet après-midi, j’ai décidé de quitter l’appartement et d’aller faire un tour dans le Londres moldu. Avant de partir, j’ai fourré le dossier dans mon sac parce que je n’ai eu cesse de penser à lui depuis plusieurs jours. J’ai longuement marché avant de m’arrêter dans ce parc. Assise sur ce banc, j’ai sorti le dossier sur ses genoux et j’ai commencé à rédiger ma lettre de motivation.

Je baisse les yeux sur la pochette estampillée du logo de l’AESM qui trône à côté de moi. Mes yeux s’arrêtent sur quelques phrases de la lettre qui dépasse. « …l’année à proposer mes services en tant qu’ensorcelleuse… ». « Mon bulletin de ma première année dans votre établissement prouve que… ». « Je vous prie de croire en l’expression de… ». Du blabla que je n’ai eu aucun mal à rédiger, chaque mot est sorti naturellement, sans que j’ai l’impression de devoir forcer ou mentir. C’est ce que je devais dire, tout simplement, et je l’ai fait. Pourquoi ?

Un soupir aux lèvres, je me laisse aller contre le dossier du banc et plie la nuque pour regarder le ciel. De fins nuages s'étirent sur la toile azur, pas suffisamment épais pour faire de l’ombre au soleil. Ils passent paisiblement, poussés par un vent beaucoup plus fort là-haut que la brise qui souffle sur les branches des arbres du parc.

Cela fait des semaines que j’ai sur mon bureau les dossiers d’inscription de l’AESM et de la GEAD. Depuis juin ou juillet, peut-être. Une impulsion soudaine, sans envie particulière. C’était seulement la chose à faire. La prise de conscience, peut-être, de l’année vide venant de s’écouler. Peut-être bien que lorsque j’ai demandé ces dossiers, la voix de Delphillia résonnait encore dans mon esprit. Peut-être. Je n’ai pas plus d’envie que je n’en ai eu ces derniers mois. Mais au fond de moi il y a l’espoir que, peut-être, je peux me forcer à me remettre à la vie que j'avais avant et que cela me permettra de redevenir ce que j’étais avant — un exemplaire bien mieux que ce que je suis actuellement.

Ce n’est pas pour cela que j’ai emporté les dossiers aujourd’hui. Il y a cette grosse ombre dans mon coffre de Gringotts. Cette honteuse pile de Gallions que je n’ose pas regarder en face à chaque fois que je dois me rendre à la banque. Une pile que j’ai aperçue hier en allant retirer quelques pièces pour faire des courses pour ceux qui m’accueillent chez eux. Une pile d’argent conséquente que j’ai regardé fixement en me disant : merde, mon année est déjà payée. La conséquence de l’immense mensonge dans lequel je me suis fourrée il y a un an, quand j’ai été incapable d’annoncer à mes parents qui payaient mon école que je ne m’étais pas inscrite pour une nouvelle année, pour ne pas avoir à affronter leurs questions. Un an à recevoir tous les mois le versement qui était destiné à l’AESM, à ma pension complète. Un an à mentir, à faire semblant, à refuser d’utiliser cet argent. Au cas où. Et parce que j'ai un minimum de respect pour mes parents.

Et si le au cas où était arrivé maintenant ? Je n’ai pas d’endroit où vivre, je n’ai pas le moindre plan pour l’avenir… Mais j’ai ces dossiers et cette pile d’argent dans mon coffre. Mes parents ne savent rien de mon mensonge…

Une famille passe tout proche de mon banc. Deux femmes, une poussette, une gamine accrochée à la main de l’une de ses mères. Elle a les cheveux sombres comme Mackenzie. Mon cœur se serre lorsque je songe à ce que m’a dit Narym la dernière fois, à ma colère quand je suis partie. Je ferme brièvement les yeux avant de tourner la tête vers l’opposée du chemin pour ne pas voir la famille s’éloigner.

Une pile d’argent destiné à mes études sur mon compte, ce dossier que j’ai presque fini de remplir et l’assurance d’avoir un endroit où vivre durant un an. Un an pour ne pas se poser de question. Arriverais-je à suivre les cours ? À me concentrer ? À trouver de l’intérêt pour ce que je fais ? Pourrais-je me lever tous les matins alors que cela fait un an que j’ouvre tous les jours les yeux sur mon désespoir latent ? Revenir là-bas, dans cette école que j’ai quittée, honteuse d’avoir dû passer des rattrapages… Ai-je réellement envie de retrouver la fontaine de la cours intérieure, l’immense hall et son splendide dôme en verre, ses parterres fleuris sur le chemin qui mène au portail, la forêt épaisse qui entoure le domaine, les larges couloir et ses sols en bois, les vieilles salles de classe dans lesquelles les voix résonnent, cette petite chambre que je devrais partager avec une inconnue, ces cours où je m’efforcerai, je le sais, d’être la meilleure, ne serait-ce que pour effacer dans l’esprit des professeurs et surtout dans le mien le souvenir de mon échec en première année ? Une année toute écrite, toute construite, un emploi du temps à suivre, plus de questions à me poser. Me contenter de faire ce que j’ai à faire, quitte à faire semblant, quitte à me construire une motivation de toute pièce. Et au bout du chemin… Me retrouver. Retrouver celle que j’étais et que j’ai abandonnée il y a un an. Me retrouver moi. La Aelle qui n’est pas un débris. Celle qui peut regarder en face, sans ciller, toutes ces personnes dont l’avis compte. Kristen. Alice. Zikomo. Et un jour, me retrouver face à Delphillia et lui dire : ose me répéter que je ne fais rien de ma vie.

Quel risque y a-t-il à prendre cette décision ? songé-je en tournant les yeux vers le dossier. Un toit assuré, une vie qui s’écrira d’elle-même, même quand j’aurais trop mal pour avoir envie de me lever. Foncer sans réfléchir, apprendre sans penser, passer des examens sans ressentir. N’est-ce pas ce que j’ai fait durant sept ans à Poudlard ? N’est-ce pas ce pour quoi je suis destinée ? Et puis il ne me reste que quelques jours avant qu’il ne soit trop tard… Dans quelques jours, les périodes d’inscription seront fermées et alors tout recommencera comme l’année dernière, une année exactement semblable à celle que j’ai vécu, une année d’attente, de vide, de tristesse, de journées sans le moindre but.

J’attrape le dossier et l’ouvre. Sur une impulsion que je ne m’explique pas, j’attrape ma plume et signe le bas de la page. Tout à l’heure, mon dossier d’inscription à l’AESM partira par voie postale. Dans une semaine ou deux, j’aurais l’assurance de savoir exactement quoi faire quand septembre arrivera, sans devoir me préoccuper de me trouver un toit ou une chose à faire pour éloigner les ombres qui pullulent dans mon esprit.

1 sept. 2025, 09:33
PNJ Ainsi s’achèvent les jours enfumés Solo
Début août 2050
Domaine Bristyle — Worcestershire



« Encore une année ? » questionne ma mère en tournant son regard froid vers moi.

La question est inutile, puisqu’elle répète ce que je viens de dire. Comme ma mère n’est pas le genre de femme qui perd son temps en paroles inutiles, je comprends que cette question n’a pas pour objectif de me faire répéter ce que je viens de dire pour s’assurer qu’elle a bien compris. Son but est plutôt d’exprimer sa surprise : encore une année alors que tu viens d’effectuer deux années à l’AESM ? quel intérêt ? Mais j’entends aussi dans cette question une autre, plus subtile : es-tu en train de nous demander de payer encore une année pour tes études alors que tu es une fille si décevante, Aelle ?

Je soutiens calmement le regard de ma mère. C’est déjà bien difficile de me tenir aujourd’hui devant eux. Papa a tenu à ce que nous ayons cette discussion dans le salon, installés sur le canapé. Comme si être enfoncés dans des coussins mœlleux et tenir une tasse chaude entre nos mains pouvait rendre moins gênant ce moment. Dès qu’ils m’ont vu arriver à la maison, ils ont compris que j’avais quelque chose à leur demander : je ne viens plus jamais au Domaine, sauf lorsqu’un dîner est organisé et que je daigne accepter de m’y rendre. Cela n’est plus arrivé depuis quelques semaines. Pas depuis que Narym m’a viré de chez lui et pour cause, je voulais éviter les reproches qu’allaient me faire les membres de ma famille. Est-ce à cause du hasard ou de la chance que ni mon père ni ma mère ne m'aient encore reproché mon comportement avec leur petite-fille et leur fils ? Ou sont-ils trop polis pour rentrer dans le vif du sujet alors que je leur rends visite ?

« C’est une bonne chose, ça, Aelle ! s’écrit papa qui me soutiendrait même si je décidais de me reconvertir dans l’import-export. Tu voudrais rejoindre quelle filière ? »

Je coule un regard dans sa direction et me détends très légèrement en avisant son sourire, éternellement doux. Sa question est problématique, parce que quiconque étant un peu renseigné saurait que les parcours d’études ne durent que deux ans. J’ai longuement réfléchi à la question. J’ai hésité à inventer un énième mensonge, mais après l’année passée à devoir supporter l’horrible sentiment de honte et d’angoisse qui accompagne le fait de mentir — sentiment avec lequel je ne suis absolument pas à l’aise car jamais je n’ai vu l’intérêt de mentir —, après cette année entière de mensonges à répétition, j’ai décidé que je n’avais pas la moindre envie d’inventer de nouveaux bobards. Et je n’ai pas la moindre envie non plus d’avouer avoir menti durant un an à ma famille.

« Je vais continuer en recherche, réponds-je simplement en plongeant dans les yeux de mon père. Ce n’est pas vraiment une nouvelle année, seulement une façon de se spécialiser.
Vraiment ? questionne ma mère en fronçant les sourcils. Je croyais pourtant que les cycles durent deux ans maximum. »

J’aurais été étonnée qu’elle ne cherche pas la petite bête. Je me force à la regarder, bien que nos regards se refroidissent mutuellement à chaque fois qu’ils se croisent.

« C’est seulement une particularité pour ceux qui veulent poursuivre, » annoncé-je d’une voix maîtrisée en haussant les épaules.

J’aurais pu m’épargner cette visite. Je leur aurais annoncé ma décision par courrier et tout aurait été plié. Mais voilà, j’ai été éduquée par les deux personnes qui se tiennent devant moi et j’ai beau avoir beaucoup de rancoeur à leur égard, avoir du mal à venir leur rendre visite ou être tout simplement incapable de passer plus d’une journée avec eux, ils restent mes parents et le respect que j’ai pour eux m’empêche d’accepter qu’ils payent pour l’année à venir comme ils voudront le faire en apprenant que je poursuis mes études alors que repose déjà dans mon coffre l’équivalent d’une année déjà payée.

« C’est une excellente nouvelle ! » fait papa avec un léger sourire.

Il échange un regard avec ma mère ; elle fait un léger signe du menton, comme pour l’autoriser à poursuivre.

« Alors nous procédons comme les années précédentes ? propose-t-il en ramenant ses yeux vers moi. Nous versons l’argent dans ton coffre et tu t’occupes des frais concernant ta scolarité. »

Il est déjà en train de se lever, certainement pour aller rédiger la lettre qui autorisera les Gobelins à virer leur argent de leur compte au mien. Je me tortille sur ma chaise, mal à l’aise, et l’arrête d’un geste de la main.

« Attends, papa… »

Il se rassied avec un regard curieux.

« J’ai un peu travaillé cette année, vous savez…
Oui, ton annonce pour rendre des services magiques en échange de paiement, acquiesce-t-il. Ça a bien marché ?
Oui. »

Pas tellement.

« Je vais m’occuper de payer cette nouvelle année, je préfère que vous ne m’aidiez pas. J’ai ce qu’il faut pour payer moi-même et je travaillerai aussi s’il le faut. »

Mes parents s’échangent un regard. Un sourcil s’arque sur le front de ma mère mais je l’ignore en regardant mon père. Celui-ci a l’air surpris.

« Bien sûr, mais nous pouvons tout à fait continuer de t’aider, n’est-ce pas, chérie ?
Tu veux prendre en charge la totalité des frais ? me demande ma mère sans répondre à papa.
Oui. Vous pouvez arrêter les virements.
Une soudaine envie d’être indépendante financièrement ? »

L’ironie est palpable dans son ton. Papa l’entend également puisque je le vois grimacer. Je me contente d’un visage inexpressif et d’un regard fixe. Mes mâchoires se serrent brièvement. Ce ne serait pas la première fois que ma mère me reproche de dépendre encore d'eux même si, et je la cite, je « profite encore de l’appartement de Narym et de l’argent de poche » qu’ils me virent tous les mois.

2 sept. 2025, 14:06
PNJ Ainsi s’achèvent les jours enfumés Solo
« Tout à fait, réponds-je en dressant fièrement le menton.
Alors on arrête également de te virer de l’argent de poche, c’est ça ?
Arya, elle n’a pas dit…
Tout à fait, » répété-je d’une voix plus dure, les dents serrées.

Papa me lance un regard étonné.

« Vraiment ? »

Vraiment ? Non, songé-je à l’intérieur de ma tête. Non, par Merlin ! À part cette conséquente somme d’argent que j’ai et qui est destinée à me payer une année toutes charges comprises à l’AESM, il ne me reste dans mon coffre que le reste de l’argent de poche des mois précédents qui n’est pas parti dans l’alcool ou des achats inutiles. Alors non, absolument pas. Mais voilà, ma mère fait peser sur moi son regard douloureux.

« Vraiment, » affirmé-je. Puis j’étire un sourire sans joie aucune : « Il est temps, non ? »

Il est apparemment temps. Ainsi l’affaire est-elle réglée. Alors que je pensais seulement convaincre mes parents de ne pas payer ma nouvelle année à l’AESM et ainsi me faire pardonner un mensonge dont ils ne savent rien, je me retrouve sans la moindre rentrée d’argent. Mais au moins ai-je l’assurance d’avoir un toit sur ma tête durant l’année à venir…

La conversation se conclut sur cette affirmation et je vois bien que papa s’empêche de me demander à plusieurs reprises si je suis sûre de ma décision. Il a fait la même chose avec chacun de mes frères quand ils ont affirmé ne plus avoir besoin de leur aide financière. Sans le savoir, je viens de couper le dernier cordon qui me reliait à l’enfance — mais lui en est parfaitement conscient et c’est pour cela que je surprends parfois sur moi son regard triste, bien que je sois incapable de comprendre la teneur de ses pensées.

Plus tard dans la journée, après avoir bu un chocolat chaud et avoir fait la conversation suffisamment longtemps pour pouvoir quitter la maison sans que l’on me reproche d’être venue par simple intérêt, ce qui est le cas, je me lève dans l’optique de m’en aller. Mais alors que je m’apprête à saluer mon père, celui-ci me lance ce genre de regard soucieux dont il a le secret.

« Aelle, je voulais te dire… »

Il coule un regard en direction de ma mère et je sens bien qu’elle n’est pas d’accord avec ce qu’il va dire, parce qu’elle pince les lèvres.

« Tu peux venir vivre à la maison le temps que l’année recommence, si tu veux…, » commence-t-il.

Mon cœur se serre brusquement. Alors voilà, on y est ? Mon visage se durcit, je détourne les yeux. Je me doutais que Narym allait les prévenir de ce qu’il s’est passé, même si le connaissant il n’a pas dû donner beaucoup de détail. Je sens la colère fourmiller à l’intérieur de moi, comme ce jour-là quand j’ai préféré partir de chez lui plutôt que d’accepter de rester encore quelques semaines le temps que l’arrivée de sa gamine ne me force à m’enfuir.

« Vraiment ? je fais d’une voix dure en enfonçant mes yeux dans ceux de ma mère. Je peux ? »

Elle me considère un certain moment en silence. Puis elle lève légèrement le menton et dans ce geste je reconnais tellement une certaine femme qui n’a plus le même physique qu’elle avait lorsque je la comparais constamment à ma mère que cela me brise le cœur — jamais plus je ne reverrais son étroite silhouette.

« Si tu as un comportement exemplaire, que tu te présentes à chaque repas, que tu nous aides pour les corvées comme lorsque tu vivais ici, que tu rentres à des heures raisonnables, oui, vraiment, articule-t-elle d’une voix lente en plissant les yeux. Et si tu ne passes pas cette porte si tu sens la moindre goutte d’alcool, » précise-t-elle avec un rictus en désignant la porte d’entrée.

Papa lui lance un regard révolté ; je serre plus fort les mâchoires sans détourner mon regard. Je ne m’attendais pas à une autre réponse de sa part. Enfin… Je ne m’attendais pas à ce qu'elle accepte, elle qui ne me supporte plus depuis plusieurs années, mais à croire qu’elle pourrait accepter de vivre avec moi tant qu’elle contrôle la moindre parcelle de ma vie.

« Non merci, je réponds d’une voix que je m’efforce de garder neutre en ramenant mes yeux vers papa. Merci mais… Je me débrouille. Je suis chez… Chez une amie.
Une amie…, sourit papa avec hésitation. C’est bien… Mais si tu as besoin n’hésite pas. »

Je hoche la tête. Je vois bien qu’il veut rajouter quelque chose, mais comme souvent il s’en empêche. Il se contente d’un sourire, de me faire la bise et de me répéter que je peux venir le voir quand je le désire, que ce soit à la librairie ou à la maison. Maman, elle, se contente d’un hochement de tête aussi froid que le mien, mais avant qu’elle se détourne pour retourner dans le salon, je crois deviner sur ses lèvres le fantôme d’un sourire qui n’a rien de narquois ou de moqueur.

Je m’éloigne des protections magiques pour pouvoir transplaner dans la ruelle attenante à l’appartement où vit Kristen. Où je vis aussi depuis quelques semaines. Je ne réalise pas encore les conséquences qu’auront mes nombreux choix : j'ai du mal à voir plus loin que le bout de la journée. Je me contente donc de rentrer chez celle avec laquelle jamais je n’aurais cru vivre un jour et me demande si ce soir, durant le dîner, nous nous échangerons encore des regards complices lorsque Marshall aura le dos tourné.

Fin