La famille que l'on choisit
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
Mais en réalité, la véritable richesse, ce n'est pas d'avoir un coffre à Gringotts bien rempli. Ce n'est pas de posséder le tiers des appartements de Godric's Hollow, ni même une partie des flux commerciaux d'import-export. Non. La véritable richesse, c'est celle qui nous permet de disposer de notre temps comme on le souhaite. Le temps est la véritable richesse, et par extension, le véritable pouvoir. Les pauvres sont asservis par le temps. Toujours à devoir courir dans tous les sens, dans toutes les directions, à bout de souffle, tiraillés par leurs obligations matérielles, pour espérer subsister. Éprouvée par les épreuves les plus simples de la vie, la basse population ne peut jamais que rêver de grandeur et de gloire, là où Phillips pouvait toucher l'essence même du pouvoir et de la puissance.
Mais telle une volute de fumée grise, lorsqu'il referma ses doigts, il sentit son temps l'abandonner, glissant entre ses phalanges, pour se dissoudre dans l'obscure lumière de son salon, comme bue par le souffle de la nuit.
Il soupira en s'affalant dans son luxueux fauteuil. Sa vie lui était décomptée. Sa santé n'avait jamais été reluisante, mais il sentait désormais, à 83 ans, qu'il effleurait déjà le bout de sa veillée. Oh, il n'allait pas partir tout de suite. Cela, il en était certain. Il avait fait ce qu'il fallait pour ça. Il avait ruiné deux sociétés entières pour se procurer les potions nécessaires afin de le maintenir en vie, de sauvegarder sa puissance magique, au détriment de ses muscles, de son squelette, de sa peau et de ses nerfs. Ses tendons tombant lentement en poussière, ses articulations se gorgeant peu à peu de sable, crissant sous son épiderme lorsqu'il s'emparait de son verre de vin grenat. Le plissement de ses paupières pour mieux percevoir les reliefs de son calice, magnifiquement sculpté, lui rappelait une nouvelle fois que sa vue baissait.
Ou bien n'était-ce peut-être que l'alcool qui parcourait ses veines ? Un petit rire sec s'échappa de sa poitrine, le secouant comme sous le coup d'un choc, avant qu'il ne vide une énième fois son contenant. La délicieuse brûlure du pinot noir rafraîchissait ses boyaux et endolorissait avec une exquise douceur son esprit fatigué. Lorsqu'il releva le regard, il observa le feu dans son âtre, luttant pour sa survie, suppliant pour n'être nourri que d'une seule bûche, afin de pouvoir continuer d'éclairer les ténèbres encore un instant. Le royal tapis sous les chaussons de l'homme recouvrait l'entièreté de la pièce, d'un rouge sombre, aux bordures dorées, sublimant chaque pièce d'œuvre, chaque meuble, chaque chaise, chaque pied de table. Son fauteuil confortable épousait à la perfection les formes de son corps, lui permettant de profiter au mieux de la Grande Messe des Morts de Berlioz.
Déposant sa nuque sur le dossier en fermant les yeux, il savourait l'Andante un poco lento, les voix graves contrastant avec les petits violons, parfait pour refléter le silence de la nuit, apaiser ses pensées, remplir le vide. Les chœurs montaient de plus en plus, emplissant de plus en plus l'espace, jusqu'à...
« Fritzyyy !? »
Le silence fut aussi puissant que la frustration qui poussa brusquement Phillips à redresser la tête, ouvrant les yeux, le visage déformé par la fureur. Ce foutu elfe avait encore mal installé le disque ! Le gramophone magique qui venait de taire le début de l'Andante maestoso en était une nouvelle preuve. L'homme déposa sa main sur l'accoudoir, ses ongles griffant le tissu, se préparant à bondir sur ses pieds, pour en écraser l'un d'eux sur le visage de cette fichue créature. Incapable et incompétente ! Elle ne méritait que le châtiment juste et impitoyable qui allait s'abattre sur elle.
« Assis. »
À peine Phillips avait-il détaché son dos du fauteuil, qu'une voix retentit juste derrière lui.
D'un calme absolu. Aussi glaciale que le frisson qui s'empara de la nuque de l'homme, le ton de cette voix ne laissait pas la moindre place à l'hésitation. S'il ne s'exécutait pas, il allait mourir.
Il le sentait. Il le savait. Comme lorsqu'en plein rêve, nous savons tel ou tel élément, avons connaissance de telle ou telle information sans réellement savoir pourquoi, il était certain, jusqu'au bout de ses ongles, que la moindre résistance ferait de lui un homme mort.
« Continue de regarder droit devant, vieil homme. »
L'homme déglutit avec difficulté et douleur, plus conscient de son salon qu'il ne l'avait jamais été. À peine capable de hocher la tête en se rasseyant dans son siège, il prit conscience de ses doigts qui tremblaient, en serrant douloureusement ses accoudoirs. Son verre de vin s'était renversé sur son beau tapis. La sueur ruisselait de son front, de sa nuque, dans son dos, ses aisselles glaciales, son estomac noué, suppliant de rendre le contenu de ses intestins. Sa respiration peinait à seulement se stabiliser, aspirait l'air à petites goulées, bouche grande ouverte, le visage blanc. Ses yeux écarquillés, striés de rouge, ne pouvaient que fixer les quelques flammèches dansantes au fond de son âtre.
Il allait mourir. Il allait mourir, là, tout de suite, et il ne pourrait rien y faire. Un courant d'air effleura sa nuque gelée, laissant deviner un mouvement de la personne se tenant derrière lui.
« Phillips Shell ? »
Une femme, le timbre de la voix, bien que grave et puissant, et d'un cristallin qui ne trompait pas. Les tremblements de ses doigts furent absorbés par ses bras, tandis qu'il s'efforçait d'ignorer les griffes qui lacéraient sa cage thoracique. Un nouveau frisson fut répandu dans son corps lorsqu'il avala de nouveau le peu de salive qui demeurait dans sa bouche asséchée.
« Oui. »
Tout juste plus audible qu'un souffle, sa voix rocailleuse semblait proprement insignifiante, rabougrie et pathétique. Ricochant sur l'aura de terreur qui l'assaillait, l'homme serra les dents en se raccrochant à son sens rationnel, qui luttait de toutes ses forces pour refaire surface. Crispant son visage et fermant les yeux en baissant la tête, il fit appel à toute sa force de caractère pour exploiter le petit silence qui s'était installé.
« Jourov, je suppose ? »
Ce ne pouvait qu'être elle. Il n'y avait pas d'autre explication possible. Un véritable assassin n'aurait pas signalé sa présence. Phillips ne l'aurait pas entendu venir, s'il avait réussi à percer les défenses magiques de son manoir. Mais personne n'était assez fou pour tenter une telle folie. Il avait passé tant de temps, consulté les meilleurs jeteurs de sorts, les meilleurs conjureurs, pour protéger sa demeure, et cette femme, elle...
« Yep. »
Un souffle. Un coup de vent passa à côté de lui. Une immense silhouette glissa dans sa vision périphérique. Par réflexe, un réflexe désespéré de survie, sa tête pivota, dans le même temps qu'il exerça un vif mouvement de recul, coincé par son siège. Mais rien. Un frisson horripilant, une horreur absolue. Puis le bruit d'un corps qui tombe dans l'un de ses fauteuils, devant le sien, légèrement à sa gauche, à côté du feu. Il dut faire appel à tout son courage pour ne pas précipiter son regard dans cette direction. Et il réussit au prix d'un colossal effort, à simplement, et aussi doucement qu'il le put, tourner la tête pour regarder celle qui s'était ainsi invitée chez lui.
Si le sentiment d'effroi s'apaisa imperceptiblement lorsqu'il la vit enfin, en aucun cas, Phillips fut en capacité de se tranquilliser le moins du monde.
Au moins une tête plus haute qu'il ne l'était, bâtie d'une solide charpente, sans pour autant en devenir difforme. Vêtue d'une chemise blanche et d'un veston sans manches noir, son pantalon de costume assorti, une ceinture luisante de la même couleur, d'une sobriété et d'un soin impeccable, dans le tissu le plus robuste, mais le plus élégant qui soit. Une inspiration souleva lentement sa poitrine, laissant percevoir toute la capacité thoracique de cette assassine, qui déposa ses coudes sur ses genoux écartés pour entrecroiser ses doigts entre ses cuisses. Ses longs cheveux d'un vert émeraude étaient tissés en une épaisse natte, et descendait jusqu'à sa hanche, laissant s'échapper quelques mèches recouvrant ses yeux.
Phillips eut le souffle coupé, et se retint d'essuyer la goutte de sueur qui roulait sur son front.
Le regard qui le fixait était d'un vert tout à fait assorti aux cheveux. Sombre et mat. Mais là où aurait dû se trouver la pupille, le trou noir et vide propre à chaque être humain, une infime lueur jaune-orangée en émanait.
« Ils attirent toujours la curiosité. »
Après avoir désigné son œil d'un mouvement de l'index, Irène sourit sans faire tressaillir un seul des muscles de son visage. Calmement, impassible, elle se redressa, déposa un avant-bras sur l'accoudoir, avant de lever son autre main pour faire flotter la bouteille de vin jusqu'à elle. Le temps qu'elle touche sa paume, elle avait déposé sa cheville sur son genou, laissant ainsi respirer toute l'assurance qu'elle dégageait. Phillips ne s'était jamais ainsi recroquevillé devant une femme, et cet état de fait le plongeait dans une rage des plus noires.
Sans compter que, sans le moindre doute, elle dissimulait sa puissance. Il le sentait, et cela acheva de le mettre en fureur, tout en le rassurant sur son choix. Mais acceptant de se prêter au jeu, il manifesta son intérêt par un coup d'œil discret, l'incitant à répondre à sa propre question.
Serrant les dents, il souffrit en se retenant de faire une remarque lorsqu'elle vida la bouteille d'un trait, laissant échapper une grande expiration de contentement. Du dos de sa main, elle s'essuya les lèvres, accaparant la place et occupant l'espace.
« Un sort de vision nocturne passif. Entre autres. Bien pratique, et efficace. »
Le comportement presque désinvolte de cette femme perturbait au plus haut point Phillips, qui ne savait pas encore sur quel pied danser avec elle. Un clignement de paupières légèrement trop long témoigna de sa confusion, avant qu'il ne se reprenne, refusant de la laisser mener la conversation. C'était une mercenaire, qui allait bientôt être à sa botte, comme tous les autres. Elle n'était pas la première à jouer à ce petit jeu. Même si elle était, probablement, et de très loin, la plus terrifiante.
Il se redressa dans un raclement de gorge, réalisant la posture humiliante qu'il tenait depuis quelques minutes. Durcissant son visage, se replongeant dans son habituelle position, il se doutait malgré tout, au fond de lui, ne pas tromper une seule seconde Jourov. Mais qu'importait, il balaya cette hésitation, d'un mouvement méprisant de sa lèvre supérieure.
« J'ose comprendre que vous avez finalement reçu mon invitation. À un seul petit détail près, que je ne vous avais en aucun cas donné rendez-vous ici...
— En effet. »
Il ne put résister au besoin de lui signaler cette erreur. Ou plus exactement, cet affront. Il ne doutait pas que ce choix était plus que volontaire de la part de Jourov, comme en témoignait son sourire impassible, mais presque triomphant.
« Je préfère toujours rencontrer mes clients en privé. C'est plus intime. Et surtout, cela leur passe généralement l'envie de jouer au plus malin. »
Une grimace fut de justesse évitée par Phillips, qui releva le menton négligemment. Son petit tour avait, en effet, été très efficace. Il se remettait encore de l'émotion en tremblant intérieurement, surveillant toujours le moindre de ses mouvements, guettant le moindre de ceux de Jourov. Leurs regards ne se détachaient pas un seul instant, la tension emplissant la pièce, écrasant les épaules de l'homme, qui peinait à respirer convenablement. Au contraire d'Irène, qui semblait prospérer dans ce climat, elle en jubilait presque.
Elle reprit dans un soupir en déposant son deuxième bras sur l'accoudoir d'un mouvement distrait, faisant apparaître une pièce dorée entre ses doigts fins pour la faire jongler entre ses phalanges.
« Bien, maintenant que les présentations sont faites... On peut rentrer dans le vif du sujet ? J'ai cru comprendre que t'avais un boulot pour moi ? »
Phillips sentit la moutarde lui monter au nez, ne retenant pas sa lèvre supérieure de se soulever une courte seconde. Cette insupportable insolence, cette arrogante effronterie, cette légèreté. De la pure provocation, de la moquerie taquine et brocarde. Elle avait intérêt d'être à la hauteur, pensa-t-il en faisant apparaître une liasse de parchemin d'un claquement de doigts.
« J'ai effectivement... un travail pour vous. »
Fit-il exprès d'insister sur le mot, désireux de souligner le vocabulaire pour le moins hasardeux de Jourov. Quel âge avait-elle, d'ailleurs ? Il était totalement incapable de l'estimer. Mais il se débarrassa de cette pensée en étalant magiquement les parchemins sur la table basse entre elle et lui, de quelques mouvements de ses doigts rigides.
« Votre cible est une épine dans mon pied qui me pourrit la vie depuis plus d'une décennie. Je le surveille depuis presque aussi longtemps. Vous avez de la chance, j'ai une myriade d'informations sur lui, grâce à mon contact au Bureau de Surveillance des Sorciers Hors-Norme.
— Jamais entendu parler.
— C'est bien normal, tout est classé au plus haut niveau de secret. »
Il ponctua sa dernière phrase en laissant atterrir devant Jourov le dernier rapport de Cédric, qui faisait état de toutes les informations essentielles sur Narcisse. Cet homme était certes un infâme Sang-Mêlé, un lâche répugnant et une crapule trempée, il n'en demeurait pas moins très efficace dans son travail. Jourov récupéra dédaigneusement le document, en y jetant à peine un regard désintéressé. Phillips n'y prêta pas attention, rodé à l'exercice de ce compte-rendu.
« La cible répond au nom de code Alpha. J'ai déjà envoyé de très nombreux mercenaires, en vain. Toutes les informations dont vous aurez besoin sont renseignées sur ce...
— Ta cible, c'est un homme ? »
Une nouvelle fois, Phillips se retrouva totalement pris au dépourvu par le comportement de Jourov. Ses manières, ses mots, sa façon de parler et d'agir, ce détachement constant, comme si rien ne pouvait la toucher. Il prit une grande inspiration, se contraignant au calme et à la patience, déposant ses mains sur ses cuisses en se tentant aussi droit qu'il le pouvait.
« Quelle importance ?
— Je n'accepte que des contrats sur des hommes. »
Tandis que l'homme se rattrapait une nouvelle fois d'une chute mentale effrayante, elle jonglait toujours avec sa pièce comme si de rien n'était. Elle parlait légèrement, observant la pièce comme si elle la considérait à l'achat, presque comme si ce contrat ne l'intéressait pas. Elle avait cette aura d'adolescente qui mâchouillait impoliment un chewing-gum lorsque l'adulte réprimandait l'enfant insolente. Une nouvelle inspiration, il garda son calme, en surface.
« Jusqu'à preuve du contraire, la cible est un homme.
— Bien... »
Enfin, elle daigna lire le parchemin plus en détail. L'amenant au-dessus de sa tête, laissant la lumière du feu mourant l'éclairer faiblement. Un froncement de sourcils agita enfin le visage de Jourov, qui, d'un geste badin, pointa son index sur l'âtre. Et dans un clignement de paupière, une grande flamme dorée y naquit de nouveau. Phillips s'appliqua à la laisser correctement prendre connaissance des informations, profitant du moment pour mieux l'observer, et tenter de la jauger.
Narcisse Brando rayonnait constamment de sa puissance, sans chercher à l'abriter ni à la retenir. Il était à l'image d'une chaudière, dans laquelle flamberait une fournaise trop intense et trop grande pour que son corps ne puisse la contenir, affectant tout ce qui l'entourait. En comparaison, Jourov ressemblait au lit d'un fleuve calme et tranquille, mais qui à tout moment pouvait entrer en puissante crue, et tout dévaster sur son passage. L'homme s'autorisa un sourire en s'installant plus confortablement dans son fauteuil. Les mouvements souples et prédateurs, presque félins, le regard dur et confiant, la magie stable et puissante, peut-être bien que cette fois, ça allait marcher. Son cœur vibra d'une parcelle d'espoir, qu'il s'imposa d'immédiatement réprimer.
« Y ressemble beaucoup au Protecteur de Poudlard, ta cible... Sa description colle, ses pouvoirs aussi, sa personnalité. »
Jourov lança un petit regard entendu à Phillips, et il sut qu'il se retrouvait acculé. Il flaira le piège avec une aisance désarçonnante, et soupira de lassitude.
« Alpha est effectivement cette personne. Narcisse... Brando. »
Le nom écorcha ses lèvres et fit monter un peu de bile au fond de sa gorge. Il plaqua de nouveau un visage impassible sur ses traits.
« J'imaginais que ce n'était pas une information importante, vous l'auriez bien découvert par vous-même.
— Ah, mais au contraire, ça change tout. »
Presque comme bondissant sur son siège, en se redressant, jetant le parchemin avec nonchalance sur le tapis, elle déposa ses coudes sur ses genoux en déposant son menton sur ses pouces. Son sourire avait légèrement changé, ses yeux semblaient scintiller davantage que tout à l'heure. Et n'était-ce que l'imagination de Phillips, ou les vibrations de l'air autour de Jourov s'étaient insensiblement accrues ?..
« Mon tarif de base, c'est 100.000 gallions. Mais pour lui, je prends le double. Payable d'avance. »
L'homme manqua proprement de s'étouffer sur place avant même qu'elle ne finisse de parler. Et le temps qu'il prit pour seulement digérer la chose permit à Irène de reprendre en glissant son menton sur ses autres phalanges pour exposer le bas de son visage souriant.
« Ce n'est pas une petite cible, il me faudra beaucoup de ressources pour l'affaiblir avant de frapper. »
Tapotant sur sa poitrine pour récupérer son souffle, vacillant sous l'immensité de la fortune à dépenser pour ce contrat. 200.000 gallions, par Merlin ! Même pour Phillips, qui avait rogné plus que de raison sur son patrimoine, cette somme porterait un coup fatal à son économie. Surtout si, comme elle l'exigeait, il devrait la payer d'avance. Jourov pencha alors la tête sur le côté, plantant son regard félin dans celui de l'homme, le paralysant sur place de sa simple respiration.
« Ce ne sera pas un problème, n'est-ce pas ? J'ai horreur des clients qui me font me déplacer pour rien.
— Non ! Non, non, pas du tout. »
Il rajusta ses vêtements de quelques tapes, faisant tourner son cerveau à plein régime. Il ne pouvait pas se permettre de laisser passer cette chance. Mais s'il allongeait la monnaie, il prenait le risque de se retrouver totalement à découvert par la suite. Aucun de ses investissements ne pourrait le sauver, aucune richesse ne serait suffisante pour amortir le coup de cette opération assez vite pour lui permettre de reprendre pied. S'il payait sans concession, il réussirait peut-être sa vengeance, mais il ne vivrait pas assez longtemps pour la savourer. Et ça, il en était hors de question.
Mais comme Phillips était un homme plus que malin, il sentait déjà son esprit sur la piste d'une solution. Tout ce qu'il avait à faire, c'était gagner un peu de temps pour pouvoir terminer cette réflexion. Mimant le confort et l'aisance, il croisa ses jambes et déposa un bras sur l'accoudoir.
« J'aimerais simplement savoir... Comment comptez-vous exactement vous y prendre ? Vous ne seriez pas la première dont les talents me sont vanté, qui finirait par se faire mettre hors-jeu avant d'avoir pu porter ne serait-ce qu'un coup à la cible. Vous voyez ce que je veux dire ? »
Un petit rire secoua les épaules de Jourov, qui jaugea Phillips un instant avant de se redresser, les mains sur les genoux. Ses doigts tapotèrent silencieusement son pantalon, en silence. Mais elle se contenta de plisser les yeux en détournant légèrement le visage, son sourire prenait un air dangereux.
« S'il y a une chose que je n'apprécie pas, vieil homme, c'est qu'on use de procédés détournés pour me faire perdre du temps. Si tu ne peux pas allonger la monnaie, je dégage, et on ne fait pas affaire, c'est aussi simple que ça. »
Et comme pour illustrer ses dires, elle poussa sur ses pieds pour se relever avec adresse, laissant ses cheveux retomber dans son dos. Dans un souffle, au mépris de sa terreur et de ses hésitations, Phillips suivit son mouvement, et se redressa sur ses pieds aussi vite qu'il le put. Il brandit une main devant lui, les yeux écarquillés, la voix tremblante.
« Attendez ! Vous... J'ai une proposition. »
Grappiller encore quelques secondes, juste un peu, il sentait qu'il y était presque, il sentait qu'il avait la solution. Jourov s'immobilisa un instant, le toisant de toute sa taille, une main sur les hanches, l'autre pendant dans le vide, sa pièce entre l'index et le pouce. Ses yeux s'affinèrent, mais elle ne laissa échapper aucun autre témoignage de son intérêt. Phillips devait parler maintenant, tout de suite, quitte à fignoler l'offre en cours de pourparlers. Reprenant sa respiration, retrouvant un calme relatif, il gardait la main brandie devant lui, comme pour se protéger.
« J'ai... peut-être des ressources, autre que l'argent, qui pourrait vous intéresser pour cette mission. »
Un silence. Le seul silence. Une immobilité parfaite durant plusieurs secondes, avant que la femme ne se remette à jouer avec sa pièce, témoignage supposé de sa réflexion en cours. C'était tout du moins ce que l'homme espérait.
« Explique.
— Avec plaisir, je vous remercie. »
S'asseyant doucement, il invita son hôte à faire de même d'un geste de la main, prudent et vigilant. Il jouait une carte dangereuse, mais il n'avait pas le choix.
« Comme je vous l'ai dit, cela fait des années que je travaille à un moyen de vaincre Alpha. J'ai imaginé des centaines de possibilités. L'une d'elle est... en voie d'être perfectionnée. Les détails ne sont pas importants, mais ce qui pourrait vous intéresser, c'est le résultat de ces expériences. »
Un nouveau silence, au cas où elle aurait voulu commenter. Elle ne le fit pas. Elle ne réagit même pas. Il ne put qu'espérer qu'elle l'écoute véritablement.
« Et... et donc, pour battre raccourci, j'essaye de créer une arme capable de dépasser Alpha en puissance, mais qui resterait sous mon contrôle. Or, il s'avère, que pour développer ma maîtrise du contrôle magique, j'ai eu plusieurs fois recours à... des croisements. Des croisements de créatures magiques, des mutations, des expériences, des modifications génétiques, je vous passe les détails techniques. »
Une inspiration, elle ne bougeait toujours pas.
« Mais pour résumer, j'ai à ma disposition une armée de créatures magiques modifiées -des Bestioles, dont la puissance dépasse de très loin celle des créatures que vous pouvez rencontrer dans la nature. Certaines sont... potentiellement utilisables. Chacune a un pouvoir particulier, que j'ai réussi à identifier au gré de dégâts collatéraux, et d'expériences hasardeuses. »
Il sentait petit à petit ses mots atteindre Irène, qui avait très délicatement pivoté sa tête pour mieux l'écouter. Gagnant en confiance, il se redressa tout aussi lentement.
« Et je suis persuadé, Jourov... que vous fournir un accès illimité à cette réserve d'armes vivantes, d'une puissance inimaginable et d'une inestimable valeur, pourrait, peut-être, vous permettre de demander une rémunération moindre que... ces 200.000 gallions ? »
Son cœur battait la chamade, tonnant et galopant dans sa poitrine, suppliant de jaillir par ses oreilles. Il avait tant enjolivé la réalité. Il n'avait aucun contrôle sur ces Bestioles, les deux tiers d'entre elles ne valent pas davantage qu'un veracrasse sous potion de force, et le dernier tiers est proprement horrifiant à regarder. Mais c'était la seule autre monnaie d'échange qu'il pouvait imaginer en cet instant.
Jourov l'observait patiemment. Elle avait remonté l'une de ses mains sur son menton, semblant de toute évidence peser le pour et le contre. Phillips refusa d'ajouter un mot de plus, il devait maintenir une certaine pression sur cette négociation, s'y efforcer le plus possible. Enfin, après de longues minutes silencieuses, Jourov abaissa sa main, croisa ses jambes, et vit venir à elle une nouvelle bouteille d'alcool, fracassant au passage la vitrine de l'armoire privée de Phillips. Elle en retira le bouchon d'une pichenette, avant d'enfin afficher un véritable sourire en écartant les bras.
« Montrez-moi ces fameuses Bestioles, et peut-être que je consentirais à y réfléchir.
— Bien sûr, cela va de soi. Vous pourrez les examiner demain à la première heure, dans mon laboratoire. »
Lorsqu'elle porta le goulot à ses lèvres pour boire à longues lampées la liqueur hors de prix, Phillips s'accorda enfin un sourire triomphant. Et ressentit un intense soulagement en pouvant se targuer d'être toujours vivant.
Dernière modification par Narcisse Brando le 03 août 2024, 16:49, modifié 1 fois.
La famille que l'on choisit
CHAPITRE VINGTIÈME
Cette petite maisonnette, recouverte par la neige, aux volets pendants, à la pierre nue et rongée par le temps, au toit dont les tuiles ne remplissaient que partiellement leur fonction, n'avait absolument aucune histoire à raconter. Reclue au fin fond de cette petite île rattachée à l'Écosse, elle faisait partie des nombreuses bâtisses à l'origine inconnue destinée à être laissées à l'abandon jusqu'à s'effondrer un jour. Et cette tranquillité indicible aurait pu se perdurer à l'infini, si dans le silence de l'hiver, un claquement de fouet n'avait pas retentit dans la plus grande indifférence.
« Ih ! Rah, et merde... »
Laissant échapper un claquement de langue frustré, Narcisse retira son pied du trou dans lequel il venait de s'enfoncer jusqu'au genou. Il avait beau être devenu un spécialiste du transplanage, cela n'en demeurait pas moins une action risquée que de se rendre dans un endroit parfaitement inconnu, sur la simple base d'une photo. Son costume sombre, revêtu de sa veste assortie par-dessus ses épaules, contrastait avec le paysage autant que son écharpe détonnait avec le reste de ses vêtements. En jetant un regard aux alentours, il rajusta distraitement ses lunettes sur son nez d'un coup de pouce, avant de se mettre en marche en direction de la maison, à quelques encablures.
Tout en marchant, un papier apparut dans sa main gantée. La bourrasque qui souffla brusquement n'agita même pas ses cheveux. Il n'était pas sur ses gardes, mais son bouclier naturel l'était pour deux. Au grand dam de l'homme qui ne demandait qu'à sentir le courant d'air sur ses joues. Dans un soupir, il relut une dernière fois les indications données par le Pilier, et leva les yeux, comme pour confirmer la destination.
« On dirait qu'c'est là... Top. »
Repliant délicatement le petit papier, il tenta de ne pas repenser avec amertume à l'interaction avec Wilson Kingson, le Pilier né-moldu. Les souvenirs de sa discussion avec Elina, qui la suppliait de faire jouer ses contacts et son influence pour retrouver le professeur Julius. Il s'y était refusé, catégoriquement. Mais les jours passant, ses remords et son impuissance faisant, il s'était retrouvé, avant même d'avoir compris comment, avec une nouvelle piste, et une nouvelle destination...
Il s'arrêta face à la maison, leva la tête en fermant les yeux, humant l'air pour capter les senteurs calmes et posées de cet endroit isolé. Il rouvrit les paupières dans une expiration, un petit sourire aux lèvres.
« Joli. »
Quiconque aurait pu croire qu'il commentait la rustique beauté de cette petite bâtisse, le charme discret de la bicoque, avant de poser la main sur la poignée pour s'y engouffrer silencieusement. Mais à l'instant même où il posa le pied sur le plancher, tout doute quant à sa réflexion fut dissipée.
Dans un silence contemplatif, Narcisse observait à quel point un simple sort pouvait donner l'illusion d'une chose, pour en camoufler une autre. De l'intérieur, la maison était quatre fois plus grande qu'à l'extérieur. Si de l'extérieur, son aspect renvoyait à celle d'une résidence délaissée, l'intérieur témoignait du plus grand soin.
Fioles et éprouvettes ornaient dans tous les sens les dizaines d'étagères collées aux murs. Livres par centaines éparpillés sur les tables, chaudrons et ingrédients desséchés, vivariums vidés, cendres dispersées dans la cheminée. On avait à tout prix essayé de faire passer cet endroit pour abandonné. Les chaussures de Narcisse firent crisser un fragment de verre, son regard guettait le moindre mouvement. Ses indications n'étaient que floues et hasardeuses, les services secrets prétendaient avoir localisé, à cet emplacement, un marqueur de magie noire, il y a de cela quelques semaines. Aux alentours du 7 septembre, très exactement.
Ce qui correspondait parfaitement à la date où le professeur Julius avait cessé de donner signe de vie. Narcisse laissa échapper un murmure en se frottant la nuque. Un drôle de frisson picota sa nuque, mais l'examen visuel de la pièce ne donna rien de probant.
« Bon, au boulot... »
Laissant glisser sa main gantée sur une table poussiéreuse, une grimace tordit son visage. Narcisse n'était qu'un piètre enquêteur, incapable de faire des liens avec les éléments les plus évidents, si on ne les lui mettait pas sous le nez. C'était la raison pour laquelle il avait refusé toute promotion, tout poste au sein des forces spéciales, ou tout autre boulot que ceux qui l'envoyaient sur le terrain. Il n'était là qu'en éclaireur, en remplacement. Après tout, s'il n'y avait rien ici, quel intérêt d'envoyer une équipe d'investigation, lui-même ne pouvait contredire cet argument, et ce choix stratégique.
Une ombre caressa un coin du bâtiment, avant de disparaître dans un parfait silence. Narcisse aurait pu éventuellement la repérer, s'il avait été sur ses gardes.
Son regard rivé sur un grimoire, rempli de notes codées, que les occupants précédents n'avaient pas effacé, retenait toute son attention. Son index tapotait la page, ses lèvres tordues en une moue perplexe témoignaient de sa réflexion traînante et pénible. Cet endroit ne manqua pas de lui rappeler la résidence de Kristen et d'Aelle. Une sorte de laboratoire pour scientifiques fous, où l'on pouvait trouver les découvertes les plus folles comme les échecs les plus inintéressants.
Un courant d'air agita les herbes séchées qui pendaient aux poutres, forçant le regard de Narcisse à se lever.
« Mh ? »
Dans l'obscurité des endroits où les yeux du professeur ne se portaient pas, une silhouette se matérialisa brusquement, effaçant en un battement de cils le sortilège de dissimulation. Le mage noir aurait aisément pu être repéré, son sortilège détecté sans peine par les yeux de Narcisse, si ce dernier avait réussi à poser son regard sur l'homme. Le temps d'un battement de cœur, le temps que l'infime bruit produit par le mouvement du mage noir arrive aux oreilles de Narcisse, que l'attaque était déjà partie.
« Confringo ! »
La voix grave de l'homme ne trembla pas, sa baguette non plus. Son sort fut précis, mortel, et puissant. Deux explosions se succédèrent là où se tenait Narcisse, et il disparut dans les gerbes de fumées et de débris. La cape noire de l'inconnu battit sous le souffle, qui explosa les fenêtres dans un grand fracas, fit trembler les murs et renversa la moitié de ce que contenaient les étagères.
Cependant, il ne s'arrêta pas là, et déjà, il brandissait de nouveau son catalyseur, ignorant la goutte de sueur qui roula le long de sa tempe. Ses traits étaient durs, son nez brisé légèrement dévié, sa barbe naissante d'un noir profond soulignait ses yeux marron perçants. Ses cheveux presque rasés laissaient apparaître un long tatouage qui parait de sa nuque pour remonter jusqu'à la base de son crâne. Ses doigts gourds et épais empoignaient avec assurance la baguette qu'il s'apprêtait à abattre de nouveau sur sa cible.
« Arresto Momentum. »
Transperçant le nuage de fumée poussiéreux, la voix calme de Narcisse interrompit en un éclair l'action de son adversaire, le figeant sur place et l'immobilisant. La main levée, braquée sur le mage noir, semblait écarter par un souffle invisible l'écran d'émanations qui l'entourait, avant de le disperser d'un geste distrait de sa main libre.
« Kof, kof... Faudra que je remercie Emma. »
Se remémorant son duel avec l'adolescente, il se rappela avec force détails les explosions auxquelles la rousse l'avait soumis sans pitié. Et celles de cet homme ne lui arrivaient pas à la cheville. Son pied glissa sur le plancher carbonisé, les doigts de sa main se crispèrent, et il posa enfin le regard sur l'homme qu'il tenait immobile par sa magie. Ce dernier tempêtait intérieurement, et luttait de toutes ses forces, comme en témoignaient les flux magiques qui s'échappaient de son corps, mais qui n'échappaient pas aux yeux de Narcisse.
« Belle attaque ! Mais tu peux ne pas recommencer s'il te plaît ? J'aimerais bien qu'on détruise pas c't'endroit, j'en ai besoin pour... »
Un éclat de lumière précéda le souffle brûlant qui remonta le long de son bras. Son bouclier avait arrêté de justesse l'onde de choc catalysée par l'homme qui bondit habilement en arrière, serrant les dents, les yeux plein de fureur. Apparemment, les mots de Narcisse n'avaient fait que glisser sur lui, car déjà, il armait de nouveau son bras. Le professeur claque de la langue, l'air attristé, un sourire compatissant aux lèvres.
« Acuo ! »
Le maléfice cuisant, comme si un peu de douleur pouvait arrêter Narcisse.
Encore aurait-il fallu qu'il le touche seulement.
Les fioles derrière le professeur volèrent en éclats lorsqu'il ploya les genoux pour esquiver le sort qui vola au-dessus de ses cheveux.
« On peut pas discuter ? J'aurais juste besoin d'infos sur...
— Feudey... »
Son regard s'était fixé sur la main de son adversaire, et en joignant son index et son majeur, il fendit l'air devant lui, expirant brusquement pour catalyser sa magie en un éclair. Ses yeux scintillèrent légèrement de blanc lorsqu'un invisible coup s'écrasa sur la main du mage noir, qui grogna de douleur avant de rugir de colère. Forcé malgré tout d'interrompre son sort qui avait déjà commencé à faire onduler l'air devant lui, il retira d'un coup sa main en se redressant.
Narcisse claqua de la langue, l'air embarrassé. Lui qui espérait le désarmer facilement, c'était raté. L'homme venait de transplaner derrière lui, et il tenta de plaquer la pointe de sa baguette sur la nuque de Narcisse.
« Ava... Ghrm ?! »
Figée sur place, sa baguette se heurta à un mur infranchissable. Comme arrêtée par de puissantes mains qui enserraient son catalyseur, il se retrouva dans l'impossibilité de l'avancer davantage, même en joignant son autre main à l'effort.
« Joli ! »
Souple comme un chat, la main de Narcisse agrippa brusquement le poignet de son adversaire, en pivotant sur lui-même pour utiliser le haut de son corps. Il inspira une grande goulée d'air, se campa sur ses jambes pour solidifier ses appuis, en tirant sans ménagement sur sa prise pour approcher brusquement le mage noir jusqu'à lui.
« GARG... »
Dans un bruit sourd, la paume du professeur rencontra avec violence le plexus solaire de l'homme, dont le visage vira au rouge, puis au violet, sous le soudain manque d'oxygène. Son dos se courba sous le choc, ses yeux s'exorbitèrent, et lorsqu'il rouvrit la bouche, un long filet de sang jaillit pour ricocher sur le bouclier de Narcisse. Ce dernier tordit sa main pour modifier sa prise, et attrapa le vêtement de son adversaire, tout en maintenant l'accroche de son autre main sur son poignet.
« Mes excuses, vraiment t'es sûr que tu veux... »
L'homme rugit à nouveau de douleur lorsque Narcisse plia son poignet pour le forcer à lâcher sa baguette, l'envoyer valdinguer quelque part sous la table.
« ENF... »
En un éclair, Narcisse avait ramené la main qui tenait le poignet de l'homme en un poing qui alla s'écraser sur le visage de son adversaire. Toujours campé sur ses appuis, le maintenant par le col, ignorant les prises du mage noir pour tenter de s'en échapper, il assura le carcan de ses doigts avant de le soulever du sol en jetant un regard par la fenêtre.
« Vraiment désolé... »
Appuyant sur son pied directeur, Narcisse pivota, et utilisant ses hanches comme déclencheur, il envoya avec toutes ses forces l'homme au travers de la fenêtre. Joignant son mouvement avec un flux magique renforcé, le mêlant à sa respiration, il plaqua sa paume droit en direction de l'extérieur. Et comme aspiré par un trou noir, le mage noir se retrouva catapulté, à la fois repoussé par la prise de Narcisse, attiré par la force magique qu'il exerçait.
« Mais j't'ai déjà demandé de pas abimer la maison, tu me laisses pas l'choix ! »
Bondissant à la suite de l'homme qui volait dehors, traversant le croisillon de la fenêtre, roulant dans la neige, Narcisse poussa sur ses jambes et sauta jusqu'à lui. Dans un souffle, il se retrouva derrière lui, sa cape battant sous le coup de vent déclenché par son arrivée. Et alors que le mage noir tentait encore de comprendre le sens dans lequel se trouvait sa tête, Narcisse abattit sans hésiter son poing en plein sur sa poitrine pour le clouer au sol.
L'onde de choc balaya la neige alentour, une gerbe de sang fut de nouveau crachée, les quelques oiseaux occupant les branches alentours s'envolèrent à tire d'aile. Expirant avec un contrôle parfait, Narcisse accompagna son coup de son dos, de ses épaules et de ses jambes légèrement pliées, écrasant littéralement l'homme sur la terre gelée qui se fendilla. Ses doigts s'emparèrent du col de son adversaire pour le soulever de terre sans même lui laisser le temps de respirer. Mais au lieu d'envoyer à nouveau son poing dans son visage boursouflé, l'homme fit brusquement face à la paume ouverte du professeur, qui s'était arrêté à quelques centimètres de sa face.
« Ah... »
Levant ses mains tremblantes pour se protéger le visage, la voix de l'homme se cassa brusquement lorsqu'il perçut les vibrations magiques émanant de la paume de Narcisse. Il n'avait qu'un souffle à expirer, et sa tête retapisserait le blanc immaculé de la neige. Même s'il ignorait évidemment que jamais le professeur n'aurait fait une chose pareille.
La tête de Narcisse apparut de derrière sa main, son visage perplexe et patient, d'un calme absolu.
« On peut discuter, maintenant ? »
Une hésitation. Il resserra sa prise autour du col de l'homme, accroissant la pression magique que sa main ouverte exerçait sur le visage du mage noir. Ce dernier ferma les yeux, détourna le regard, perdant soudainement toute contenance.
« Stop ! Stop ! Je, pardon ! Je me rends ! Je me rends !
— À la bonne heure ! »
Et brusquement, comme si les dernières secondes qui venaient de s'écouler n'étaient pas arrivées, Narcisse retira sa main, retrouva son sourire, et déposa doucement l'homme à terre. Il épousseta les épaules de l'inconnu par des petites tapes, désormais totalement insouciant à l'idée de se trouver si proche d'un homme qui, il y a un instant, était son adversaire. Ce dernier s'en retrouva d'ailleurs profondément perturbé, et il ne put s'empêcher d'observer les ouvertures de Narcisse. Comme il hésita à catalyser un sort directement sur son flanc grand ouvert... Il...
« Hé. Déconne pas. »
Un pas en arrière, l'homme sentit le poids de la main de Narcisse s'alourdit sur son épaule. Mais lorsqu'il manqua de véritablement défaillir, ce fut lorsqu'il croisa les yeux du professeur, par-dessus ses lunettes, sans le verre magique de ses lunettes pour filtrer les battements de sa magie exaltante. Toute vie sembla l'abandonner. Narcisse s'effaça devant lui, pour être remplacé par une sorte de montagne rugissante, un brasier grondant et menaçant de le submerger en un tour de main. Il ne réalisa même pas les tremblements qui se mirent à agiter ses membres. Et il se serait effondré si Narcisse ne l'avait pas retenu par les aisselles, avant de l'aider à s'asseoir sur un rocher à proximité.
« Là, tout va bien, ça va aller t'inquiète. »
Malgré la gentillesse des mots du professeur, qui à chacun d'eux déstabilisait un peu plus le mage noir, le vide dans sa poitrine ne trompait pas. L'injonction de Narcisse était le dernier avertissement qu'il lui gardait. Il avait perçu, il ne savait pas comment, son intention meurtrière, le regard qu'il avait porté sur son flanc, l'envie qu'il avait eue, la visualisation qu'il s'était permise...
Mais il n'eut pas le temps de pousser sa pensée plus loin, puisque le professeur fit venir d'un geste de main une lourde souche sous ses fesses, et s'assit face à lui. Sa confusion était absolue, il cligna des yeux plusieurs fois. Jetant un regard à la cabane où il avait laissé sa baguette, il était proprement à court de mots face à la cible qu'il était chargé d'éliminer, il y a encore un instant. Narcisse tapota ses genoux avant de lui sourire.
« Bon, maintenant, dis-moi tout !
— Hein ? »
Il ouvrit de grands yeux, massa sa joue douloureuse, constatant avec soulagement qu'aucun os n'était brisé. C'était d'ailleurs extraordinaire, et il se souvint de l'épouvantable coup qu'il s'était reçu, qui l'avait écrasé au sol et avait... Ah, non... Rien. Ses mains palpaient son torse, s'attendant à ce que chacune de ses côtes soit brisées, mais rien, seul un éclair de douleur au toucher. L'éclat de Narcisse lui fit lever des yeux désabusés.
« Désolé. Normalement, j'ai évité de justesse les points vitaux, et j'ai fait c'qui fallait pour rien casser. »
L'ébahissement atteint de nouveaux sommets. Il voulait dire que pendant qu'il se démenait pour seulement toucher sa cible, le professeur avait trouvé le temps de...
« Oh, j'oubliais, moi, c'est Narcisse, Narcisse Brando ! »
Sans hésiter, Narcisse empoigna la main de l'inconnu pour la serrer joyeusement. C'était à n'y rien comprendre. Comment cet homme, qui affichait il y a encore un instant un tel visage, faisait étalage d'une telle puissance aussi bien magique que physique, pouvait désormais agir d'une telle manière ? Aucun Auror qu'il avait croisé ne l'avait traité ainsi. Et surtout, croyait-il véritablement qu'il ignorait qui il était ? Il entrouvrit la bouche, hésita. Puis enfin, la dernière barrière céda sous la jovialité de Narcisse, qui touchait pile où il fallait pour adoucir un adversaire vaincu et apeuré.
« Je... Je sais qui vous êtes, enfin, tout le monde, un peu.
— Oh ? Pour de vrai ? On m'le dit souvent, mais ça fait bizarre haha !
— Bah... oui, surtout que... enfin, bref. »
Une petite gêne se fit désormais ressentir. Mais qu'est-ce que c'était que cette situation ubuesque ?! Pourquoi ne lui sautait-il pas à la gorge pour l'achever d'un sort au contact direct ?
Il soupira en se traitant d'idiot, et secoua la tête en glissant ses mains sous ses cuisses, abaissant le regard.
« Jean Dandelion.
— Enchanté ! »
Jean releva le visage, et se renfrogna suite à la pensée qui venait de brusquement l'assaillir. Les ombres du soir avaient commencé à obscurcir les silhouettes. Narcisse claqua distraitement des doigts pour faire apparaître une flamme jaune flottante à proximité. Le mage noir fronça les sourcils et tourna doucement la tête.
« Pourquoi... pourquoi vous me parlez ?
— Hein ? Pourquoi ?
— Bah... Déjà, pourquoi je suis encore en vie même ?
— Oh, ça. Bah, j'avais aucune raison de te tuer. »
Stupeur. Jean cligna des yeux, de plus en plus perturbé par l'absence de changement dans l'expression joyeuse du professeur. Quel âge avait-il vraiment ? Impossible qu'il ait moins de trente ans... Il plissa les yeux.
« Mais je vous ai attaqué...
— Mh. Oui, et ? »
Là, Jean dut faire un effort pour ne pas se lever d'un coup. Et ce fut la réalisation de voir à quel point il s'était rapidement détendu qui l'effraya d'un coup. Quelque chose d'encore plus terrifiant que la démonstration de force qu'il avait subi il y a quelques instants. Cette force tranquille, dissimulée, mais qui dans le même temps... Il secoua la tête, un visage d'ange, des pouvoirs de démon, absurde. Narcisse claqua des mains, avant de tirer un papier de sa poche.
« Bref ! Vraiment désolé d'te presser, mais j'ai plein de questions. Pourquoi t'étais là déjà, et c'est quoi cet endroit ? Y'aurait pas un vieil homme qui est venu, petit, rabougri, vraiment fort, et...
— Euh, un instant, un instant... »
Interrompu dans son élan, Narcisse cligna des yeux, avant de rougir soudainement, comme un enfant qu'on venait de reprendre. Jean sentit quelques mots caramboler à la sortie de sa gorge, mais la soudaine angoisse qui venait de monter en lui lorsqu'il mentionna la raison de sa présence suffit à lui permettre de s'accrocher. Il leva doucement les mains, guettant du regard une ouverture pour décamper lorsqu'il le pourrait, cherchant déjà le meilleur angle pour transplaner.
« Écoutez... moi, je n'étais là que pour surveiller l'endroit. Je devais juste m'assurer que personne de non autorisé ne vienne fouiner.
— Depuis quand ?
— Euh... »
Quoi, il n'allait même pas remettre en question ce qu'il disait ? Il pourrait... mentir, tout simplement, et il ne prendrait aucun risque ? Il déglutit avec difficulté. L'idée était tentante, mais une drôle d'impression le poussait à simplement dire la vérité, tant qu'elle ne devenait pas trop gênante. Avec un peu de chance, il pourrait peut-être mener sa barque suffisamment bien pour s'en tirer.
« Depuis mi-septembre, je crois. L'endroit était déjà désert quand je suis arrivé. Je ne me suis même pas penché sur ce qu'il y avait dans la maison. Mon job, c'était juste de surveiller. Je pose pas de question. C'est même pas moi qui ai lancé le sort de dissimulation.
— Mhm... »
Narcisse notait précipitamment sur un petit carnet tout ce que Jean disait. Il ne le regardait même plus ! Il hésita un instant à simplement se lever pour s'en aller, avant que le professeur ne relève les yeux.
« Bon, ok, tu sais pas grand-chose... Pas grave. Personne d'autre que moi est venu ?
— Non.
— Ok, au moins, t'as blessé personne, c'est bien. »
Il ferma son carnet, le glissa dans la poche de sa veste, avant de croiser les bras sur sa poitrine, d'un air hésitant.
« Bon... Jean, j'suis un peu embarrassé. »
Pas de réponse, il n'allait pas non plus commencer à faire la causette, si ?.. Il fut surpris, cependant, d'à quel point l'envie pointait son nez. Comme si de rien n'était, c'était surnaturel.
« Tu comprends, techniquement, tu m'as attaqué... et c'est pas bien ça. Du coup, normalement, je devrais te surveiller jusqu'à ce que l'équipe arrive en renfort... »
Tirant distraitement un petit appareil métallique en forme de pyramide, sculpté de divers motifs, Narcisse entreprit de le manipuler avec une absolue concentration. Jean perdit soudainement toute insouciance. Il était en liberté conditionnelle, et si jamais on lui remettait le grappin dessus... Ses dents crissèrent. Merde, il n'avait aucune idée de s'il pourrait réussir à échapper à cet homme, mais là, il allait devoir tenter...
Son pied crissa dans la neige, son cœur explosa dans sa poitrine, ses veines s'emplirent d'adrénaline.
« Ah ! Voilà ! »
La voix de Narcisse l'interrompit d'un coup, comme s'il venait de choir d'une marche d'escalier. La pyramide qu'il tenait venait de s'entrouvrir, révélant un petit cristal taillé, scintillant d'une lumière sans couleur. Jean ne put s'empêcher de lui jeter un regard curieux, avant de croiser le regard du professeur qui fit voler la petite pyramide jusqu'à la cabane.
« Bon, maintenant que la balise est activée, j'dois réfléchir à... AH !
— Quoi ?! »
Jean plaqua sa main sur sa bouche. L'impatience presque enfantine qu'il venait de ressentir face au deuxième sursaut de l'homme le plongea dans une confusion telle qu'il fut paralysé un instant. Narcisse détacha son regard de sa montre avant de brusquement se lever, l'air paniqué. Et c'était étrange, même en combattant, Jean n'avait pas senti une once de panique chez lui. Un frisson glacé parcourut sa nuque, pour faire paniquer un homme comme Narcisse, ce devait forcément être...
« Je vais être en retard ! »
Hein ?
Le fixant avec de grands yeux, Jean fixait Narcisse, ayant définitivement renoncé à l'idée de comprendre quoi que ce soit. Le professeur l'empoigna soudainement par la veste pour le faire se lever, faisant preuve d'une force inquiétante, qui ferait presque oublier son air jovial.
« Écoute, tu m'as l'air d'un bon gars, j'dois y aller. C'est mercredi, j'ai ma séance avec mon club et mes Prodiges vont m'attendre, tu vois le genre ?
— Euh... non ?
— Qu'importe ! Juste, soit j'te laisse ici ligoté, et mon équipe te met la main dessus, soit tu me promets de plus jamais traiter avec quiconque t'a engagé ou ce genre de trucs, et je te laisse partir, ok ?!
— C'est une blague ? »
Si c'était une blague, elle était de très mauvais goût. Jean se voyait déjà derrière les barreaux pour tentative de fuite, et il n'aimait pas ça du tout. Narcisse secoua rapidement la tête.
« Non ! Promis ! »
Il le déposa au sol, tendit sa main, et plongea son regard dans celui de Jean. S'il pouvait penser à une sorte de plaisanterie il y a une seconde, c'était désormais impossible. Le sérieux au fond des yeux du professeur, sur ses traits, la détermination qui s'échappait de son corps. Mais Jean hésita malgré tout, en jetant un coup d'œil à la main tendue.
« Mais... tu m'laisses partir, comme ça ?
— Bah, oui. T'as blessé personne, t'as coopéré, et tu m'as promis que t'allais te ranger.
— Et t'en laisses partir beaucoup, des mages noirs ?
— Seulement ceux qui se comportent comme toi. »
Un regard confus. Les sourcils froncés, il étendit lentement la main, et serra celle du professeur. Cette poignée de main avait quelque chose de chaleureux... Jusqu'à ce qu'il se rapproche de lui, plantant ses yeux dans les siens.
« Mais si je te recroise en train de faire ce genre de chose, là, je te promets que je pourrai rien faire pour toi. Et j'aime pas qu'on me mente. »
Jean fut littéralement paralysé par ces mots. Par la magie insufflée dans ces mots, par le rayonnement magique qui émanait de la peau de Narcisse. L'absolue certitude qu'il disait la vérité, et que rien ne l'arrêterait. Le temps qu'il conceptualise tout ça, le professeur l'avait déjà lâché, et s'était détourné. Il n'entendit même pas le petit salut qu'il lui accorda, ne réussissant qu'à lui rendre le geste de main qu'il fit avant de transplaner.
Quelque part perdu sur l'île de Colonsay, Jean Dandelion passa plusieurs longues minutes à fixer le vide. Il repensa à son contrat, engagé par il ne savait même pas qui, et à la somme d'agent qui l'attendait. Puis, il toucha sa joue douloureuse, et sa poitrine fragilisée, avant de décider que sa vie ne valait pas quelques gallions.
Lorsqu'il tourna les talons pour récupérer sa baguette, il pensa à quel point l'apparition d'un sorcier comme Narcisse empêchait les honnêtes criminels comme lui de travailler paisiblement.
La famille que l'on choisit
CHAPITRE VINGT-ET-UNIÈME
En revanche, le transplanage, il avait tout de suite compris qu'il s'en sortirait mieux. Et en effet, c'est ce qui se produisit. Il avait obtenu son permis du premier essai, dès qu'il avait eu l'âge de le passer. L'idée de pouvoir se rendre où il voulait, quand il le voulait, c'était une sensation tellement grisante... Visualiser le lieu, se laisser porter pour atterrir en un éclair à l'emplacement que l'on avait imaginé, un rêve qui devenait réalité. C'était d'ailleurs cette aisance naturelle qui lui avait permis de modifier le sort du transplanage, par deux fois. La première fois, c'était lors de son premier affrontement avec sa mère, à l'époque où Georges avait manqué de le faire exécuter devant une cour de justice.
À cette époque, il avait perdu son bras, un demi-litre de sang au bas mot. Il avait froid, il était seul, il avait peur, il avait mal et il était perdu. En temps normal, le transplanage ne peut que difficilement être utilisé sur de courtes distances, et encore moins à répétition. Aussi, avait-il, malgré lui et sans y penser, créé une variante du sort, pour lui permettre de Sauter, comme il l'avait surnommé. En poussant sur ses jambes, il ne transplanait pas tout à fait, mais il pouvait, dans un rayon d'une dizaine de mètres, disparaître et réapparaître là où il le voulait, dans le plus grand des silences. Sans faire bouger la moindre particule d'air. Un peu comme s'il piquait le plus rapide des sprints, en compressant l'espace entre lui et sa destination, faisant sien le concept de téléportation.
Cette première modification, il l'avait créé presque accidentellement. Par instinct, maladroitement, en prenant d'énormes risques, au mépris de sa vie et de la sécurité.
La deuxième variation, il avait pris plus d'un an pour la perfectionner. Le plus grand obstacle du transplanage, à ses yeux, le plus grand inconvénient, était qu'il fallait avoir déjà visité le lieu où l'on voulait se rendre. Cela n'avait pas été facile, mais désormais, Narcisse était capable d'aller absolument n'importe où, en ignorant également la limite de ne pas transplaner au-dessus de l'océan. Même si, dans l'idéal, il évitait de faire cela, il n'était pas (totalement) fou. Tout ce qu'il lui fallait, c'était assez d'informations pour lui permettre d'imaginer parfaitement l'endroit où il devait aller.
En somme, vous l'aurez compris, Narcisse et le transplanage, c'était une grande histoire d'amour, et était aujourd'hui devenu pour lui, presque aussi simple que respirer.
Mais ce soir, un événement manqua de le faire disparaître purement et simplement, de la surface de la Terre, lorsqu'il lança le sort pour quitter l'île de Colonsay.
*
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****
Le monde glacé et silencieux s'effaça autour de Narcisse, lorsqu'il ferma les yeux pour visualiser la cour de la tour de l'horloge à Poudlard. Suivant son rituel devenu habitude, il se laissa basculer vers l'avant, disparaissant dans un claquement de fouet qui résonna dans le monde blanc désormais désertique. Les sons se déformèrent et devinrent images. Comme si l'univers qui l'entourait se distordait et s'élargissait, il semblait s'étendre à l'infini devant lui, mélangeant le moindre élément géographique de la distance qui le séparait de sa destination. Le bruit de la mer envahit ses oreilles, l'odeur de l'iode ses narines, le bruissement des forêts qu'il survolait en un battement de cils, tout se confondait et s'épousait dans une parfaite harmonie.
Il gardait son objectif précisément dans un coin de sa tête, concentrant toute son attention dessus, pour ne pas...
« Tout à un prix, Narcisse. »
Dans un éclat de verre brisant le monde entourant et englobant les sens de Narcisse, il se sentit brusquement perdre pied. Le temps d'un battement de cœur, il décrocha de son transplanage. La sueur froide qui lui transperça la colonne vertébrale, faisant chuter un kilo de plomb dans sa poitrine, manqua de le perdre. Son équilibre vacilla, les bordures de sa vision périphérique s'allumèrent brusquement, une silhouette envahissant cet espace qui n'aurait jamais dû être violé dans un moment pareil. Dégringolant comme lorsque l'on manque une marche dans un grand escalier, ses yeux écarquillés se déposèrent là où se tenait la silhouette.
Rien.
Mais il savait, il avait reconnu cette voix. Une douleur épouvantable explosa dans son bras gauche, il crut que sa cicatrice était devenue aussi brûlante qu'un cercle de métal chauffé à blanc. Carbonisant ses tissus et s'enfonçant dans ses muscles pour détacher les chairs les unes des autres. Cet fut cette douleur qui le sauva, l'hameçonnant à la réalité, le forçant à reprendre le fil de son transplanage. Ce fut, fort heureusement, son bouclier naturel qui réceptionna le plus gros des dommages. Sans ce dernier, il serait arrivé à sa destination, mais seulement en quelques morceaux.
« Quoi ?! »
Sa voix se perdit dans l'eau glacée du lac noir. Dans une gerbe d'eau, il se matérialisa à quelques mètres du rivage, éclaboussant plusieurs mètres à la ronde. Les vagues formées par son arrivée se dispersèrent sous les courants générés par son flux magique s'effaçant avant de disparaître, malmenant Narcisse plusieurs secondes durant, avant qu'il ne puisse immerger sa tête hors de l'eau.
Toussant et crachant le liquide qui s'était engouffré dans ses poumons, le froid qui s'était emparé de lui n'avait rien à voir avec la température de l'eau dans laquelle il baignait et pataugeait. Son regard guettait déjà la moindre forme, la moindre silhouette qui pourrait poser sur lui ses yeux qu'il redoutait tant.
La voix de Kristen n'avait jamais quitté ses souvenirs. Celle qui avait fait don de son bras, puis de son corps, dans l'espoir de le piéger pour se réincarner en Narcisse, il la pensait entièrement disparue depuis dix ans. Et d'ailleurs, aucun élément ne lui avait prouvé le contraire jusqu'à présent ! Sa toux s'éternisait, sa gorge commençait à s'irriter, malgré le fait qu'il n'ait plus rien à cracher. Dans un réflexe combattif, il s'imagina pousser ses jambes, et Sauta jusqu'à la berge, atterrissant à genoux sur la boue, ses chaussures recouvertes d'algues. Ses coudes rampant dans la vase, son visage à quelques centimètres du sol, il toussait sans s'arrêter, s'arrachant l'œsophage, se déchirant les poumons, rendant sa respiration difficile.
« Hhhh... hhh... kof kof ! »
Il se força à rouler sur le dos dans un réflexe salvateur, essayant d'avaler l'air plus rapidement qu'il ne cherchait à s'échapper de ses poumons. Ses pensées tournaient en boucle, il se creusait la tête, il cherchait dans ses souvenirs, une explication, une rationalisation de ce qui venait de se passer ! Kristen ne pouvait pas être là, elle ne pouvait pas ! Elle était devenue lui, il l'avait absorbé, elle, ses pouvoirs, l'entièreté de son être et de sa personne. Et surtout, pourquoi maintenant ?
La terreur de l'inconnu et de son imagination lui serrait la poitrine tout autant que la toux qui menaçait de l'asphyxier désormais. Les bordures de sa vision s'obscurcissaient déjà, effaçant petit à petit les étoiles recouvrant le ciel d'encre sous lequel il luttait pour sa survie. Agis, agis, agis !
Un violent coup s'écrasa sur sa poitrine. Son poing avait frappé son plexus solaire, au niveau de la pointe, avec ce qu'il espérait juste assez de force pour court-circuiter les mouvements compulsifs de son diaphragme, qui s'efforçait d'expulser quelque chose qu'il n'arrivait pas à identifier.
Et brusquement, sa vision revint, il put inspirer de tous ses poumons, asséchant au passage un peu plus sa gorge. Mais il s'en fichait, il pouvait respirer, il rampa un peu plus loin sur la berge, sans égard pour son costume ni ses genoux, la paume de ses mains ni ses coudes.
Le souffle court, il s'effondra sur le dos, aussi bien trempé par l'eau du lac que sa sueur, malgré le froid glacial qui régnait autour de lui. Son cœur tonitruant dans sa poitrine menaçait de jaillir, s'efforçant de porter l'oxygène dans ses veines, se calme enfin quelque peu. Il déglutit bruyamment, la gorge serrée, les membres lourds et engourdis, les lèvres entrouvertes, qu'il referma enfin, doucement, après plusieurs minutes. Il guettait le silence, le moindre bruit, le moindre signe, alerte, étendant sa magie aussi loin qu'il le pouvait.
Il attendit, il attendit. Il s'écoutait, il écoutait son corps, il guettait la moindre trace d'un empoisonnement potentiel. Ce ne serait pas la première fois, son bouclier ne l'immunisait qu'aux attaques physiques et magiques, il ne pouvait en aucun cas le protéger de ce qu'il ingérait. Il refit l'inventaire de ce qui s'était passé ces dernières heures, sans rien trouver de concret. Il n'était pas doué pour ça.
« Merde ! »
Sa montre le rappela à l'ordre. Il n'y avait rien, rien du tout. Sa magie ne détectait rien d'autre que le garde-chasse qui était en train de s'approcher prestement, visiblement confiant dans l'idée de ne découvrir qu'un élève défiant le couvre-feu. La gorge encore brûlante, et l'esprit encore affolé par l'idée même que Kristen ne soit pas totalement effacée de ce monde, Narcisse se redressa péniblement. Ses membres étaient courbaturés, comme si on l'avait roué de coups durant de longues heures. Il souffla longuement, bloqua, et inspira puissamment.
Son calme revint quelque peu, il recommença, jusqu'à avoir totalement récupéré le contrôle de son rythme cardiaque. Un dernier regard aux alentours, il était sûr d'avoir... Il secoua la tête, ce n'était rien. Mais juste par précaution, il jeta un coup d'œil à son bras gauche, et miracle, il était encore là, et parfaitement intact. Sans y penser, il l'agita et le fit doucement tournoyer par-dessus son épaule, juste pour être certain.
Une petite explication pour le garde-chasse, quelques sorts pour se sécher et se nettoyer, et Narcisse prit le chemin du Club Prodigium au pas de course. Étrangement, il ne ressentait aucune envie de transplaner à nouveau, pas tout de suite, en tout cas...
*
****
****
« ... et la ponctualité, vous connaissez ?! C'est déjà 20 heures 14 ! C'est pas parce que vous avez mis deux séances par semaine que vous pouvez les ronger comme vous voulez ! Et...
— Désolé Félicia ! *kof* J'ai juste... j'ai eu un p'tit...
— Rien du tout ! Qu'est-ce que vous diriez si l'un de nous arrivait en retard ?!
— Feli' ! Arrête s'il te plaît ! »
Apolline s'interposa entre la Serpentard et le professeur, qui s'était recroquevillé sur sa chaise, les mains sur ses genoux, rouge jusqu'aux oreilles, regard baissé et lèvres pincées. L'adolescente n'avait pas hésité à se lever lorsque Félicia en avait fait de même, la suppliant du regard et de la voix de s'apaiser. Gérald avait lui aussi le regard baissé, trop gêné pour oser dire quoi que ce soit, malgré sa première place fraîchement acquise au classement, depuis la punition d'Emma. Un petit syndrome de l'imposteur l'avait rendu encore plus discret que d'habitude, et la rousse ne comptait pas faire le moindre effort pour arrêter la chamaillerie en cours. Les bras croisés sur la table, le visage caché derrière ses avant-bras, elle fixait Narcisse, fronçant les sourcils lorsqu'il toussait, ne se rappelant pas l'avoir déjà vu malade...
Ernest leva doucement la main en direction de Félicia.
« Félicia. Je te comprends, personne n'a l'air de tenir à ces séances autant que toi. Mais s'il te plaît, je suis certain que Mister Brando a une bonne explication. »
Surprenamment, la voix de l'adolescent eut pour effet immédiat de calmer Félicia, qui se redressa droitement, le regard braqué sur le professeur honteux, une moue méprisante aux lèvres, les poings serrés. Ernest pivota ses yeux vides sur l'adulte, un sourire calme aux lèvres.
« Et même s'il n'en avait pas, nous pouvons lui faire confiance, tu ne penses pas ?
— Pfeuh ! »
Se dégageant d'un coup d'épaule de la main qu'Apolline avait posé sur son bras, Félicia reprit son siège d'un geste sec. Narcisse souffla un grand coup, desserrant les doigts de ses genoux, reprenant lentement son sourire en relevant la tête. L'embarras coinçait toujours sa gorge, et il toussa une nouvelle fois, avant de hocher la tête pour laisser Apolline se rasseoir également.
« Merci Ernest, kof... »
Il se racla la gorge, se tapota la poitrine, pour enfin croiser ses bras sur cette dernière en s'adossant au dossier.
« Euh... je ne sais pas trop si j'peux vous dire... En fait, je travaille aussi pour le gouvernement, et pour votre sécurité, j'aimerais ne pas parler des missions que je fais. C'est pour vous, ne me demandez pas s'il vous plaît, je veux pas vous mentir. »
Son sourire patient et protecteur était surtout dirigé vers Félicia, qui, malgré elle, n'eut d'autres choix que de se décrisper en tournant rapidement la tête de l'autre côté. Narcisse avait tendance à oublier qu'elle était la plus jeune ici, et qu'elle avait l'impression d'avoir beaucoup à prouver. L'adulte tira sa chaise vers l'arrière, et se dirigea vers le tableau noir en récupérant une craie, essayant de reprendre contenant et d'ignorer la brûlure de sa gorge.
« Bien, on peut commencer, alors, on va...
— Je pourrais peut-être vous pardonner si vous répondez à nos questions !
— Féli' ! »
Apolline s'était de nouveau exclamée en se redressant. Véhémente et convaincue au début, l'intervention de ses camarades qui suivirent eut cependant tôt fait de ronger cette détermination à se concentrer sur le cours. Emma commença par se redresser, un sourire narquois aux lèvres.
« C'est pas bête tiens, ça fait plusieurs séances qu'on se dit qu'on allait en réquisitionner une pour nos questions...
— Je ne pense pas que ce soit poli de...
— Mh, je dois bien avouer qu'après réflexion...
— Mais oui ! La séance a déjà pris du retard, autant l'utiliser ! »
Si Gérald avait lui aussi tenté de s'interposer un minimum, incapable de retenir ses principes, il sembla plus que soulagé de voir ses camarades enfoncer le clou. Même Ernest ajouta sa petite pierre en souriant d'un air innocent, et Apolline fut finalement celle qui paracheva l'intervention en claquant dans sa main de son poing, bondissant sur sa chaise.
Narcisse s'immobilisa, avant de pivoter lentement son regard vers ses élèves. La main levée, un point de craie sur le tableau, lèvres entrouvertes, le rouge lui monta aux joues au fil de sa respiration. Son raclement de gorge n'eut, cette fois-ci, aucun lien avec sa toux, qui avait eu la décence de ne pas l'attaquer. Il cherchait à tout prix un moyen de se tirer de cette situation ! Soudainement, le péril de l'éventualité lui sauta à la gorge. S'ils posaient toutes leurs questions, il allait se retrouver sous le feu des projecteurs ! Et ça, il ne supportait pas, il détestait être le centre de l'attention ! Aussi, dans un vain effort de détourner leur attention, il se tourna, les mains levées en signe d'apaisement, balbutiant, le visage rouge.
« Euh, euh... Vous êtes sûrs ?! J'ai pas grand-chose à dire, euh, ça va vous ennuyer, vraiment ! Je...
— Aaah, allez Narc, assis ! À nous ! »
Même Félicia ne put retenir son sourire lorsqu'Emma se leva souplement pour attraper Narcisse avec une gentille poigne par l'épaule pour le ramener à sa chaise. Si l'adulte observa une résistance de façade, l'insistance de l'adolescente rayonnante ne put que le convaincre de finalement céder. Et dans une dernière pression de ses mains sur ses deux épaules, elle l'enfonça dans son fauteuil, un air triomphant sur le visage. Elle s'approcha de son oreille.
« Allez, qui commence ?!
— Oh ! Moi ! Moi !
— Nous avons une première enchère à ma droite ! Apo' ! Allez professeur, vous n'allez pas la décevoir ? »
La rousse éclata de rire en retournant s'asseoir, oubliant un temps le classement, la compétition, tandis que les chaises se rapprochèrent de la table ronde, en direction de leur professeur. Des feuillets de parchemins furent tirés des sacs dans un bruissement de papier, alors que Narcisse se tenait plus droit qu'ils n'avaient jamais pu l'observer encore.
Jamais il n'avait paru aussi petit et humble, un infime sourire aux coins de ses lèvres, les joues toujours aussi rouges. Apolline triait ses feuilles, avant d'en plaquer une sur la table.
« Ah ! Voilà ! Alooors... »
Narcisse déglutit avant de fermer les yeux. Ses élèves étaient tous au bord de l'éclat de rire, alors qu'Apolline se redressa, prenant un air solennel exagéré.
« C'est quoi votre sort préféré ?! »
Stupeur, silence. Narcisse cligna des yeux en redressant la tête, tandis que Félicia enfonça la sienne dans ses bras en soupirant, Emma éclata de rire, Gérald et Ernest souriaient d'un air amusé et attendris. Mais Apolline avait l'air des plus sérieux, et fixait son professeur avec de grands yeux emplis d'étoiles scintillantes. Cette question des plus simples, Narcisse la reconnut, il l'avait lui-même posé de si nombreuses fois à ses aînés. Il pouffa d'un doux rire, et expira en se détendant. Il se couvrit la main sous une légère toux, pour se redresser.
« Et bien... *kof* Je ne sais pas trop... j'aime tellement tous les sorts sauf exception... Mais, je crois que l'un de mes sorts préférés, en tout cas, reste le sort de lévitation. »
Sa réponse fit lever plus d'un sourcil. Sans y prêter attention, sous le regard émerveillé d'Apolline, Narcisse étendit imperceptiblement sa main gauche, pour faire flotter son stylo, un sourire aux lèvres. En rythme avec ses mots, il le fit parcourir la pièce, le suivant du regard, se laissant envahir d'une sensation comparable à celle qu'aurait pu ressentir un individu se tenant sur un nuage.
« Le premier sort que j'ai appris. Que j'ai lancé un nombre incalculable de fois, que j'ai tourné et retourné dans tous les sens. Celui qui m'a le plus émerveillé, qui m'a fait comprendre que, c'était vrai, j'étais un sorcier. »
Les sourires remplacèrent peu à peu les sourcils levés, et la douce chaleur rayonnante de la poitrine de Narcisse semblait s'être diffusée aux autres. Même Félicia dut se forcer pour ne pas décroiser les bras. L'adulte récupéra le stylo entre ses doigts, et le fit tournoyer distraitement, pour reporter son regard sur Apolline, qui s'était rassise.
« Et vous ? C'est lequel, votre préféré ?
— Mh... J'aime beaucoup Periculum ! J'aime trop comment on peut donner plein d'couleurs aux étincelles ! »
Les yeux d'Apolline furent inondés de ces étincelles qu'elle semblait tant aimer.
« Déflagratum. On peut pas te toucher, et tu crames tes ennemis. »
Bras croisés, Félicia avait un petit sourire satisfait aux coins des lèvres, apparemment fière de son choix.
« Evanesco, j'adore l'idée de pouvoir disparaître. »
Gérald rougissait doucement, souriant calmement, le regard fixé sur les striures de la table.
« Expecto Patronum, on raconte que c'est le plus beau des sortilèges... J'aimerais le voir. »
Ernest fixait sa baguette, souriant lui aussi, mais pour la première fois, Narcisse eut la fugace impression que l'adolescent aurait tout donné pour ne pas être aveugle.
« ... Feudeymon. Julius me l'a appris, et... et eh oh ! Crois pas nous avoir comme ça ! C'est nous qui posons les questions ! »
Commençant par répondre honnêtement, Emma se reprit bien vite en se redressant et en plaquant ses mains sur la table, tirant ses camarades de leur torpeur. Elle souriait, certes, mais refusait d'aller jusqu'au rire. Félicia la suivit en brandissant ses parchemins.
« Moi j'ai des vraies questions !
— Ok ! Ok ! Désolé haha, j'étais curieux aussi. Bon, si vous voulez, on peut alterner une question sérieuse, une question un peu plus légère, ça vous va ? »
Narcisse n'avait pas le moins du monde la fibre de la négociation, mais cette proposition, ses élèves ne mirent pas longtemps à l'adopter.
La famille que l'on choisit
CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
La femme avait finalement accepté d'employer quelques Bestioles, contre une belle ristourne, à condition de pouvoir, de surcroît, bénéficier d'un accès illimité à son laboratoire. Le vieil homme ne s'était pas exécuté sans quelques protestations. Voir ainsi le fruit de ses recherches de presque une décennie se faire piller, le sujet de son obsession être passé au peigne fin... Si elle n'avait pas travaillé pour lui, il ne s'en serait certainement jamais remis, et aurait préféré tout détruire sans hésiter.
Mais en croisant les bras sur sa poitrine, détournant le regard en direction de sa grande entrée, il se fit la réflexion que cela ne pouvait qu'être bon signe. Un tel investissement ne pouvait que payer.
« Ne me presse pas, vieil homme. Une cible de cette envergure, on prend le temps de l'étudier. »
Prenant de court Phillips dans un sursaut, comme si elle avait capté une partie de ses pensées pour les intercepter, Irene s'extirpa de la Pensine. D'un geste dédaigneux, elle renvoya le filament de souvenir dans sa fiole, pour la déposer sur sa pile dans un cliquetis de verre. Les talons de ses bottes claquèrent sur le pavé lorsqu'elle parcourut de nouveau les longues allées. Mains croisées derrière son dos, droite et raide, l'œil vif et acerbe, la mercenaire prenait tout son temps.
Phillips serra les poings en prenant une grande inspiration, se contraignant au calme.
« Je n'en doute pas. Cependant...
— C'est une impressionnante collection de souvenirs que t'as là. »
Encore une fois, la nonchalance, le désintérêt de cette femme frappa le patriarche de plein fouet. Ses narines se dilatèrent, il fit un pas dans la direction d'Irene, sans pour autant se priver de jeter quelques regards à ses précieuses fioles. Son homme de main Cédric se leva de son tabouret pour se rapprocher de la Pensine, la respiration raccourcie par l'irritation et l'impatience. C'est à peine si Phillips lui accorda un regard.
« J'ai beau haïr Brando, je ne suis pas suffisamment bête pour m'attaquer à lui sans prendre un minimum de précautions.
— Voyez-vous ça... »
Jourov s'arrêta face à une fiole. Penchant la tête sur le côté, elle plissa les yeux pour l'observer, comme si elle pouvait lire au travers du souvenir par ses seuls yeux félins. C'est alors qu'un tintement de verre retentit, suivit par une foulée rapide et un bruissement de tissus. Cédric se figea à quelques encablures d'Irene, serrant une fiole entre ses doigts, redressant autant qu'il le pouvait son dos courbé par les ans.
« Vous n'avez pas que ça à faire ! On vous paye grassement, avec Monsieur, pour que vous vous débarrassiez de Brando, alors...
— Alors quoi ? »
Sans qu'il ne puisse rien y faire, avant même d'avoir pu soupirer face au comportement déplorable de son larbin, Phillips sentit ses globes oculaires frémir. Ce fut comme si un poing puissant venait de frapper sa poitrine de plein fouet, lui coupant la respiration un instant. Toutes les fioles tintèrent sur les étagères à proximité d'Irene, qui s'était figée au même instant que Cédric avait ployé. Il s'étrangla dans ses propres mots, dans son propre souffle, avant que Jourov ne se tourne très lentement dans sa direction, une main dans sa poche, l'autre pendant le long de son corps.
Un pas vers lui. Un courant d'air sembla agiter ses longs cheveux vert.
« Il a un problème, le vieux décrépi ? »
Un autre pas, un deuxième dans la foulée. Phillips perçut immédiatement le rythme qui s'accélérait, et malgré le fait que, ô combien il détestait et méprisait son larbin, il pouvait lui être encore utile ! Comme face à un chat qui menaçait de renverser l'un de ses cadres auquel il pouvait superficiellement tenir, il s'avança précipitamment.
« Ferlet... »
Mais Cédric était déjà totalement paralysé, incapable de faire ne serait-ce qu'un pas en arrière, tandis que sa prédatrice approchait en accélérant souplement le pas. Elle écarta les doigts de sa main droite, un long bâton noir mat, aux extrémités blanches nacrés, se matérialisa dans sa paume. Ses cheveux semblaient se dresser sous sa magie qu'elle laissait émaner de ses pores, le visage toujours aussi neutre.
« Vas-y, répète, j'ai pas bien entendu, tu disais ?
— Jourov ! »
S'interposer entre son larbin et Irene demanda à Phillips le plus grand courage. Comme en témoignait son cœur tonnant dans sa poitrine et la sueur froide qui parcourut son dos lorsqu'il se retrouva face à elle. Pas étonnant que ce dernier se soit retrouvé paralysé, vu la pression qui se dégageait de la sorcière, avant qu'elle ne s'arrête, laissant glisser son autre main sur sa hanche, l'air inquisitrice.
Fendant l'air sur son chemin, son bâton se déposa sur son épaule, elle laissa sa tête pencher légèrement.
« Un truc à dire, le vieux ?
— Tsk, écoutez, Jourov... Ferlet est un vermisseau doublé d'un cancrelat. Mais... »
Serrant son poing, époussetant son épaule de l'autre main, il jeta un regard sur Cédric, derrière lui, encore pétrifié de terreur, les yeux écarquillés. Le patriarche hésita un instant, mais se résolut en soupirant.
« Mais il peut encore servir. Il doit par ailleurs aller récupérer votre dernier acompte. N'est-ce pas, Ferlet ? »
Phillips haïssait viscéralement l'idée de devoir prendre la défense de ce pathétique sang-mêlé, mais il savait qu'il pourrait lui être encore utile. S'il avait bien appris une chose, lors de ces décennies de complot, c'était qu'il ne fallait jamais se débarrasser trop tôt d'une lame tant que l'on n'était pas certain de l'avoir suffisamment émoussé. Si quelqu'un la ramassait dans le caniveau, il serait aisé de la retourner contre son ancien maître...
Le patriarche agrippa Cédric par l'épaule, le secouant avec brusquerie, pour le tirer de sa torpeur.
« Ferlet !
— Maître ! Je... Pardonnez-moi, je pensais que...
— La ferme, tu ne pense pas, tu exécute. Déguerpis, maintenant, Miss Jourov attend son paiement. »
Obéissant dans un glapissement d'effroi et d'humiliation, le petit homme vétuste s'empressa de s'éloigner en trottant. Il y avait dans ce comportement une chose qui provoque chez Phillips une remontée gastrique, qu'il s'évertua à dissimuler en se redressant. Cependant, il s'efforça de balayer son homme de main de son esprit à l'instant où il franchit le palier de la sortie. Jourov était la seule digne d'intérêt, en ces lieux. Et il se devait de mener sa barque avec subtilité et souplesse, s'il espérait pouvoir s'en tirer à bon compte avec elle...
Cette dernière occupait l'espace comme si elle mesurait deux fois sa taille. Elle aspirait l'air autour d'elle, par sa simple existence, et faisait frissonner au moindre contact visuel un peu trop prolongé. Voilant son petit sourire d'un geste de la tête, il se laissa aller au confort de l'idée qu'il avait, encore une fois, bien choisi.
« Je vous prierais bien d'excuser mon subordonné, mais nous avons d'autres choses plus importantes à traiter.
— Ah oui ? »
D'un geste souple de la main, son bâton s'évapora. D'un rythme feutré, elle emboîta le pas à Phillips, qui prit la direction d'une petite porte dissimulée au milieu des étagères. Il n'avait pas encore totalement cerné Jourov, et il se devait de le faire avant qu'elle ne parte sur le terrain. Franchissant la petite porte pour emprunter l'escalier de pierre froide en direction du laboratoire souterrain, il lui lança un petit regard en coin.
« Et par ailleurs, même si l'intervention manquait cruellement d'élégance, il n'avait pas tout à faire tort. »
Il se détourna juste à temps pour ignorer le sourire mesquin de Jourov, qui le suivait sans la moindre difficulté, dans le plus grand des silences.
« Voilà des jours et des jours que vous arpentez mon sous-sol sans me faire le moindre rapport.
— Je fais mon boulot, tu fais le tien, le vieux.
— Jourov ! »
Ce fut probablement le moment où il prit le plus de risque. En haussant la voix, en pivotant soudainement pour faire face à la mercenaire, plantant son regard gris dans ses yeux luisants, il savait qu'il faisait un saut de la foi. Mais il savait également qu'il devait essayer, au moins essayer, de placer un minimum de rapport hiérarchique entre eux. De rappeler à cette femme que c'était elle qui travaillait pour lui, et non l'inverse ! Et que par conséquent, elle lui devait le respect.
Jourov s'immobilisa, avant de se mettre à sourire d'un air patient, une main dans sa poche, sans manifester la moindre émotion autre que de l'amusement. Cette indifférence renouvelée, martelée depuis le début de leurs interactions toucha une nouvelle fois Phillips. Dans une courte inspiration, il se redressa pour remonter le menton.
« Votre boulot est aussi mon boulot ! Cela fait presque des années que j'accumule ces informations sur Brando, et si vous ne coopérez pas, comment voulez-vous...
— Oh, la ferme. »
Aussi aisément qu'elle aurait balayé un fétu de paille, elle ignora royalement les invectives du patriarche pour le culbuter de son épaule, avant de prendre la direction du sous-sol. Et ce, sans avoir retiré sa main de sa poche une seule seconde. Proprement époustouflé de fureur d'avoir été ainsi bousculé et presque catapulté contre le mur sous la force de sa mercenaire, Phillips ne perdit pas un instant pour la suivre, gorge déployée.
« JOUROV ! Il est dans votre intérêt de...
— Tsk... Narcisse est un combattant axé sur les sorts défensifs. C'est sa spécialité, un maître des sortilèges informulés, même pour des sorts de très haut niveau. Il mélange avec un équilibre surprenant les attaques magiques et physiques, ce qui démontre un entraînement au minimum un peu moldu. Ça colle avec son statut de sang, et on ressent clairement l'influence de sa mère dans son style. Mais son plus grand point fort, c'est son foutu bouclier. »
Elle avait commencé à répondre dans un soupir, avant de s'arrêter face à la dernière porte de sécurité, verrouillée par un sortilège que seul Phillips pouvait, en théorie, défaire. Ce dernier observait un silence religieux, et posa sa main sur la poignée, dans l'attente qu'elle continue. Elle leva les yeux au ciel, dans un soupir, glissant son autre main dans sa poche.
« Rah... Faut vraiment que je fasse un dessin ? Bon... On sait pas ce qui peut le toucher ou pas, mais j'ai l'impression qu'il fonctionne automatiquement. Donc on peut pas vraiment le prendre par surprise, il faudra sûrement l'épuiser, ça se jouera sur son endurance magique. Tes souvenirs sont bien, le vieux, mais ils sont pas assez précis, et insuffisants. Il faudrait que je puisse l'observer en action, juste une fois. »
Phillips s'efforça de garder un visage sombre et dur. Les capacités d'analyse de Jourov l'impressionnaient. Elle était arrivée à la conclusion que lui-même avait mis deux années à atteindre. Cela lui coûtait de l'admettre, mais il n'avait rien à lui apporter, pas sur ce plan, en tout cas. Et elle le savait, elle le savait pertinemment. Comment expliquer autrement la lueur amusée et suffisante qui se tapissait au fond de ces yeux orangés ?
Mais il n'allait pas lui accorder le plaisir d'y réagir. Et en se contentant d'arquer un sourcil, il déverrouilla la porte pour s'engouffrer dans l'obscur laboratoire.
« Je n'en attendais pas moins. »
Cependant, lorsqu'il alluma les lumières d'un geste de baguette, il se rendit compte que la dernière réflexion de Jourov l'intriguait. Il ne perdrait pas de terrain en creusant simplement quelque peu davantage son plan...
« Et cette... observation, que vous prévoyez, comment compterez-vous vous y prendre ? Si vous l'affrontez aussi tôt, il saura que vous êtes à ses trousses.
— Prends-moi pour une conne, le vieux, vas-y. »
Une nouvelle fois, elle passa à côté de Phillips en prenant grand soin de le bousculer sur son passage. C'était comme se heurter à une armoire mouvante, il eut l'impression que son épaule se déboîtait. Mais c'était un petit prix à payer pour laisser gonfler l'ego de Jourov, et mieux la manipuler derrière, c'est ce qu'il escomptait.
En soupirant, il la suivit dignement, en passant à côté des cages énormes, à l'intérieur de chacune desquelles était enfermée une Bestiole. Un sortilège de dissimulation en recouvrait le contenu, afin de les garder sous contrôle, et de ne pas les provoquer. Il pensa qu'elle souhaitait peut-être envoyer l'une d'elles face à Narcisse, mais elle avançait d'un pas déterminé en ignorant chacune des créatures. Après quelques secondes, il se résolut enfin à poser la question.
« Dans ce cas, qu'avez-vous en tête, Miss Jourov ? »
Le sourire carnassier qui se peignit sur les lèvres de la mercenaire, lorsqu'elle tourna lentement la tête vers lui en continuant d'avancer lui glaça le sang.
« J'ai parcouru tes petites expériences. Je sais ce que tu caches ici. Si tu veux mon avis, le prof de défense que tu as capturé pourrait parfaitement remplir le rôle d'appât, une fois un bon Impero lancé... »
Un éclair lumineux transperça l'esprit de Phillips, qui accéléra brusquement le pas pour se retrouver à la hauteur de la mercenaire. Ses yeux écarquillés tressaillirent, et sa lèvre supérieure se releva un court instant.
« Si vous pensez cela, c'est que vous n'avez pas lu tous mes rapports !
— Alors explique.
— C'est... Il n'est pas utilisable ! L'expérience a raté ! Il est instable et dangereux, il...
— C'est parfait, alors. »
Un tournant au milieu des cages, pour s'enfoncer dans un nouveau couloir, longé par des portes en barreau de fer. Chacune d'elles recouverte par au minimum une dizaine de sorts de protection. Rien que les toucher mettait votre vie en danger. Enfin, c'en fut trop pour Phillips, qui laissa sa colère exploser.
« Vous n'avez AUCUNE idée de ce que je fais ici ! Vous avez lu quelques rapports, soit, vous êtes peut-être maligne, mais vous ne pouvez pas comprendre l'entière ampleur de ce que je...
— Mais explique-moi donc, le vieux. Je croyais qu'on devait coopérer... »
Le ton moqueur, la pâle imitation de la voix de Phillips qui s'échappa de la gorge de Jourov, tous ces éléments alimentèrent encore plus la fournaise explosant dans la poitrine du patriarche. Les bordures de sa vision virent rouge, et ses oreilles n'entendirent plus que les battements tonitruants de son cœur. Ses ongles s'enfoncèrent dans ses paumes, juste avant qu'il ne commette l'irréparable.
Une grande inspiration, il ralentit le pas pour laisser Jourov prendre de l'avance. Il s'était oublié, il était tombé à pieds joints dans les pièges tendus par la mercenaire, qui semblait prendre un malin plaisir à le faire sortir de ses gonds. Cela ne lui ressemblait pas, il était plus malin que ça, et il le savait. Il cligna des yeux, croisa les mains dans son dos, avant de reprendre le rythme.
Le petit sourire d'Irene lui était bien suffisant, elle n'en aurait pas davantage.
« Que voulez-vous savoir ?
— Le vieux prof, Julius, pourquoi tu l'as récupéré ? »
Il sentit son visage se froisser sous cette question, qui était infiniment plus sensible qu'elle ne semblait porter à croire. Mais il s'était lancé. Il avait déjà payé un nombre extravagant de gallions, autant ne pas tout gâcher en faisant de la rétention d'informations.
« C'est assez compliqué...
— Alors simplifie, le vieux, simplifie.
— Ce n'est pas... Bon. Dès le début, j'ai compris que peu de sorciers, voire aucun, n'était désormais capable de rivaliser avec Brando. Il est devenu ridiculement puissant, je ne crois pas que depuis Tuséki, il n'ait été réellement en danger.
— C'est pas faute d'avoir essayé.
— Laissez-moi terminer. Qu'est-ce qui détermine la puissance magique ? Les émotions, je vous épargne la réflexion. Et, il s'avère, qu'après de nombreux, très nombreux tests, j'ai réussi à découvrir l'origine, la source, le centre de production, de ce que l'on appelle les émotions. »
Jourov s'arrêta face à une cellule bien précise, sans pour autant faire le moindre mouvement en direction de la porte. Même elle semblait ne pas vouloir se risquer à poser une main sur le métal luisant dans l'obscurité, gravé de dizaines de runes scintillantes. Il laissa planer un silence assez long, en se positionnant à côté d'elle, pour finalement stimuler sa curiosité.
« Ha... et donc ? Où il est, ce fameux centre ?
— J'y viens... il ne se trouve pas dans notre... corps, comme on peut l'entendre habituellement. Pas de notre cerveau, ni même du cœur, du ventre, rien de tout cela.
— Ok, là, t'as ma curiosité, le vieux. »
Il tira une immense satisfaction à la voir croiser les bras sur sa poitrine, sans le quitter des yeux. Tout en prenant soin de prendre son temps, il épousseta une imaginaire poussière de son épaule.
« La source de toute notre magie, à nous, les sorciers, Miss Jourov, c'est l'âme. Tout simplement. »
Un silence assez assourdissant s'observa, durant lequel aucun mouvement ne put s'observer. Puis Irene secoua la tête en pouffant de rire.
« Eh, le vieux, c'est ton argent, si t'es gâteux, je dois le savoir.
— Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi nous naissons avec la magie, au lieu de l'acquérir ? Pourquoi dès notre premier jour, nous portons en nous cette supériorité sur les moldus ? C'est la qualité de notre âme. Elle est, chez nous, tangible, réelle, et parfaitement observable, sous certaines conditions. Pourquoi croyez-vous que la couleur de notre magie varie, en fonction de qui nous sommes ? C'est là la couleur de notre âme.
— Ok... »
C'en était presque risible, et il s'autorisa à franchement pouffer de rire en secouant la tête.
« Je vous avais prévenu. Je serai bref. »
Il plongea son regard dans celui de Jourov, le visage dur.
« Toutes les âmes ne se valent pas. C'est la puissance d'une âme qui détermine la puissance magique. »
Son sourire commençait à s'étirer alors qu'il s'approchait peu à peu du centre de son sujet.
« Oui... vous devez avoir compris. Si l'on possède une âme, qu'elle est tangible, quantifiable même, qu'est-ce qui nous empêche de la transférer d'un corps à un autre ? Non pas en tant qu'Horcruxe, mais pleine et entière ? »
Une faible lueur au fond de son regard réussit même à donner un frisson à la mercenaire, qui se redressa imperceptiblement. Elle fronça les sourcils, tourna doucement la tête, avant de s'esclaffer, incrédule.
« T'as pété un plomb, le vieux. Si c'est ça ton super plan, je pense que je vais bosser en solo.
— Je sais, je me disais la même chose, au début de mes recherches. Mais attendez... »
Dégainant silencieusement sa baguette, Phillips fit un pas vers la porte de la cellule, et tapota deux fois l'un des barreaux. Dans une vibration sonore, un petit carré s'ouvrit au milieu de l'écran magique grisâtre qui protégeait la porte, laissant apparaître l'intérieur de la pièce. Se reculant d'un pas pour laisser la place, il désigna l'ouverture de sa baguette, un petit sourire aux lèvres.
« Je vous en prie, regardez donc. »
La curiosité de Jourov était harponnée, son attention captivée. Au fond de ses yeux, sa méfiance se disputait à son attente. Le ton de Phillips était tellement absolu, tellement convaincu et dénué d'hésitation, n'importe qui ayant soutenu son regard n'aurait pas manqué de le voir. Et comme Jourov était loin d'être une idiote...
Enfin, après un dernier geste d'encouragement, la mercenaire se risqua à s'avancer. Méfiante, silencieuse, se mouvant à gestes fauves, sans quitter des yeux l'homme qui se tenait à côté d'elle. Il ne doutait pas un seul instant qu'elle ne relâcherait pas son attention, mais ce n'était de toute manière pas ce qu'il recherchait. La femme s'immobilisa, inspira, et tira l'une de ses mains de sa poche.
Un premier coup d'œil à l'intérieur.
« Mh ? »
Oh, comme elle aurait voulu se contenter de ce coup d'œil. Comme elle aurait voulu pouvoir balayer cette histoire d'un revers de la main, la ramenant aux simples propos délirants d'un vieux fou. Ce fut la première fois que Phillips observa la surprise chez sa mercenaire. Le tressaillement de ses sourcils, l'ouverture brève de ses yeux, l'entrebâillement de ses lèvres, et le léger geste qu'elle fit pour davantage s'avancer vers l'ouverture.
S'adossant silencieusement au mur, croisant ses bras sur sa poitrine, le patriarche déposa un regard suffisant sur Jourov, se délectant d'enfin avoir trouvé une prise sur elle. Elle sembla brusquement réaliser le poids de ce regard, et tressaillit comme sous le coup d'un pincement sur sa peau. En se détournant de la cellule, elle se redressa de toute sa taille. Quelqu'un de moins perspicace que Phillips n'aurait sûrement pas remarqué le mélange de dégoût et de frayeur se dessinant sur le visage d'Irene.
« Qu'est-ce que tu lui as fait ? »
L'intérieur de la cellule vibra brusquement. Le métal des barreaux ondula un bref instant, une vive chaleur émana des murs entourant la porte. L'air s'alourdit en un éclair, en un battement de cœur. Le temps qu'Irene bondisse en arrière, Phillips n'avait eu que le temps de cligner des yeux. Dans ses mains, son bâton s'était déjà matérialisé, et sa position de combat reflétait toute l'expérience de sa vie. La pression qui écrasa les épaules du patriarche fut telle qu'il peina à même lever sa baguette pour refermer la barrière magique de la cellule d'un mouvement paniqué.
« Attendez ! »
Et la seconde d'après, tout disparut. La tension s'effaça, le couvercle fut rabattu, la boîte de Pandore fut refermée. Le masque de Jourov s'était fendillé, et la fureur distordait ses traits alors qu'elle avança d'un pas en brandissant son arme sur Phillips.
« Bordel, mais c'était quoi ça ?!
— C'est pour ça qu'on ne peut pas l'utiliser ! »
Le souffle court, l'homme réussit tout juste à élever sa voix, s'appuyant sur le mur de sa main libre. La sueur recouvrait son front dégarni, parcourant ses rides qui semblaient apparaître plus visibles qu'à l'accoutumée, comme si cette expérience venait de lui faire prendre dix ans. Il la dissipa d'un coup de baguette, le cœur battant, jetant un dernier coup d'œil à la cellule.
Ignorant du mieux qu'il le put la pointe du bâton braquée sur son visage, il se redressa en se raclant la gorge, remettant un peu d'ordre dans ses vêtements luxueux et raffinés.
« Miss Jourov. Vous connaissez les conditions pour créer un Horcruxe ? »
Après un silence, elle répondit d'un ton sec et froid.
« Et alors ?
— Alors, imaginez devoir transférer, non pas un fragment, mais la totalité. L'âme, Miss Jourov, au-delà de Brando, c'est l'œuvre de toute ma vie, désormais. Le fruit de toutes mes recherches de toutes mes expériences. Peut-on la conserver ? Peut-on la ramener après la mort ? À chaque réponse que je trouvais, mille questions s'imposaient à moi. »
Un regard vers la cellule, un pas en arrière. Du dos de sa main, il écarta l'arme d'Irene. Un frisson le prit lorsqu'il toucha l'arme, elle émanait d'une puissance magique révoltante. La mercenaire serra les dents, à la fois exaspérée, mais désireuse d'en apprendre plus.
« Quel putain de rapport avec un professeur de Poudlard ?
— Avez-vous déjà essayé de transvaser deux litres d'eau dans un contenant d'un seul ? Si oui, vous n'aurez pas manqué de remarquer, qu'inévitablement, l'eau déborde. Essayez d'emprisonner une bête sauvage avec des bandelettes de papier, elles se déchireront immanquablement. Il me faut des réceptacles, Miss Jourov. Mais... même cet homme n'a pas pu supporter la puissance de mes expériences. »
Enfin, il redressa son regard pour le poser sur la mercenaire.
« C'est pour cela, que vous ne pouvez pas l'utiliser ! Ici, il est contenu, entravé, soumis à mille sortilèges qui l'empêchent de se mouvoir, et pourtant vous avez vu la puissance qu'il dégage déjà !
— Tu penses que je pourrais pas le gérer, c'est ça ?
— Non ! Rah, ça n'a rien à voir ! Vous ne comprenez rien ! Si ce corps, cette... chose, sort d'ici, et va se battre, elle mourra. Malgré mon échec, j'ai partiellement réussi à imprimer mon ordre en lui. Tue Narcisse Brando. Et s'ils s'affrontent... Je ne sais pas ce qui arrivera, mais je sais que le combat ne durera pas. Les réceptacles s'effondrent sous leur propre puissance. Ils... explosent, littéralement. Et...
— C'est idéal. »
Phillips eut l'impression de manquer une marche dans l'escalier. N'avait-elle donc rien écouté ?
« Mais vous ne comprenez pas ? C'est trop dangereux, il ne servira à rien, il...
— S'il est de toute manière destiné à péter, autant s'en servir. De plus, si on l'envoie à proximité de Poudlard, d'autres seront forcément impliqués. »
Irene se mit à sourire, son bâton toqua le pavé noir alors qu'elle s'appuyait dessus.
« Rien ne vaut une arme qui s'auto-détruit pour mettre à l'épreuve les compétences de son adversaire et l'analyser. Le vieux, ma décision est prise, et je ferai avec ou sans toi.
— Mais...
— Oh, et tant que j'y suis, y'a autre chose que je devrais savoir ? Juste au cas où. »
Elle se pencha vers lui, le dominant de toute sa taille. Phillipe haïssait la perte de contrôle, sentir son pouvoir lui glisser entre les doigts. L'idée de perdre ce réceptacle, le plus perfectionné qu'il ait jamais accompli... Il sentit sa mâchoire se resserrer, et se força à prendre une grande inspiration. Il s'imposa de réfléchir. De ne pas réagir sous la pression, de ne pas se hâter. Déjà, il y avait une question à laquelle il pouvait répondre.
« Non, à moins qu'une deuxième âme ne côtoie la vôtre, et que vous ne visitiez l'un de mes laboratoires dont même moi, j'ai oublié l'emplacement, vous ne risquez rien.
— À la bonne heure. Bon, on s'y met ? Et faudra aussi que tu me dises quelles âmes tu utilises pour... faire tes trucs, je suis curieuse. »
Phillips prit la plus grande inspiration que l'on puisse imaginer, ferma ses yeux une seconde, avant d'expirer brusquement. Ses doigts époussetèrent son épaule, son autre main rengaina sa baguette.
« Soit. De toute manière, je n'en aurais pas fait grand-chose... En revanche, les âmes que j'ai à ma disposition m'appartiennent, à moi, et moi seul.
— Ha-ha, très bien, vieillard, très bien, si tu le dis. »
La famille que l'on choisit
CHAPITRE VINGT-TROIS
Emma, tout comme les autres, était emportée par l'euphorie du petit jeu de questions réponses. Le groupe des prodiges placés sous la responsabilité du professeur Brando repoussait à chaque question les limites de la retenue. Les braises mourantes dans l'âtre, dernières témoins discrètes de l'ambiance délicate qui flottait dans la pièce, sifflèrent sous la chaleur. Au fil des mots, tous et toutes avaient abandonné leur siège pour venir s'asseoir face à l'adulte, sur l'épais tapis qu'il avait gentiment déplacé devant la cheminée pour qu'ils puissent s'installer confortablement. Loin d'avoir pris une chaise pour s'asseoir, il les avait rejoint, dos au feu, en tailleur, le visage emballé par le bonheur simple de ces discussions légères.
Même Félicia s'était bien tenue. La tentation de le pousser à bout n'était jamais loin, sa haine brûlante se mélangeait à son admiration, comme une amère bile. Elle le haïssait autant qu'elle se haïssait. Cet homme, cette menace absolue, ce fantôme des histoires de sa famille, était à un mètre d'elle. Cet homme, qui avait sauvagement assassiné le dernier membre de la famille Tuséki, mis en péril l'équilibre des sangs, et fracassé toutes les traditions, s'affichait sans défense face à elle. Elle était l'héritière de la famille Carnis, de longue date un des plus purs Sangs de Grande-Bretagne, et elle l'admirait. Félicia l'admirait. Elle admirait la capacité de cet homme à répandre sa bonne humeur, à toujours faire de son mieux pour aider, à se mettre au niveau de ses élèves... Elle se haïssait, pour ça, pour le goût de sa faiblesse rampait sous sa langue.
« Promis Emma, mais c'est la dernière hein ! »
Et cette rousse, cette fichue rousse, traîtresse à son sang, comment peut-elle s'acoquiner avec un homme tel que lui ? Elle aurait déjà dû se lever, mille fois, aurait déjà dû clamer tout son mépris, et s'en aller, tourner les talons, fuir ce club désormais maudit, qui avait perdu tout son prestige.
Mais la voilà, assise aux côtés d'Ernest, leurs épaules s'effleurant en silence, tandis que son regard ne se détachait pas de Brando. Trop fière, elle dissimula son sourire amusé derrière sa main, quand l'adulte croisa les bras sur sa poitrine. Il prenait chacune de leur question avec le plus grand sérieux, mais toujours avec cette légèreté et cet optimisme contagieux. Sans une once de moquerie, de mépris, d'ennui, de lassitude, il était patient et prévenant, aimable et respectueux, plein d'attention, et surtout, gentil. Tellement gentil. Elle ne parvint pas à identifier le frisson qui lui hérissa la peau, avant qu'Emma ne rouvre la bouche, redressée sur ses genoux, pointant l'adulte du doigt.
« T'as fais comment pour parer mon Confringo, pendant le duel ? T'avais jeté aucun sort, aucune formule, rien du tout, c'était même pas un sort informulé ! Alors c'était quoi ?
— Ah oui, sacrée question... Euh, comment expliquer... »
L'ambiance changea brusquement, lorsque le professeur marqua un petit temps d'arrêt. Félicia était peut-être, avec Emma, la plus attentive, en cet instant. Et encore une fois, elle se mordit l'intérieur de la joue, se traitant d'idiote et d'imbécile, à être ainsi suspendue aux lèvres de Brando. Quelque chose était différent. Difficile de remarquer sur le visage de Narcisse, les petites expressions, le sourire qui s'affaissa légèrement, ses épaules qui se voûtèrent imperceptiblement. Mais tous et toutes perçurent ces changements, et chacun y était réceptif, attentif, et surtout, la curiosité montait.
L'adulte, calme, le visage sérieux et placide, bras toujours croisés sur sa poitrine, ponctua son début de réponse d'un petit haussement d'épaules.
« Bon, comment j'vous résume ça... En gros, il y a quelques années, quand j'ai affronté Tuséki, j'ai eu euh... Comment décrire... »
Félicia aurait voulu se moquer. Elle aurait voulu lâcher un petit esclaffement, un regard au plafond, avec en bonus une petite moue méprisante. Après tout, comment un homme de son âge pouvait-il aussi mal s'exprimer ? Aussi mal trouver ses mots, aussi mal manier sa langue, et avoir aussi peu de charisme ? Mais c'était parfaitement impossible. Elle avait beau faire, elle avait beau se la raconter et avait beau se dissimuler derrière ses belles manières, personne n'aurait pu demeurer insensible à l'énergie qui se dégagea brusquement de l'adulte. Une ambiance poisseuse, collante, lourde, qui s'insinuait dans tous les pores de votre peau et qui se forait une place de force dans votre cœur.
Appoline en avait les larmes aux yeux, et alla se blottir dans contre l'épaule d'Emma, elle-même quelque peu fébrile de ce silence. Gerald se tenait encore plus droit que d'habitude, le visage livide. Ernest s'accola également un peu plus à l'épaule de Félicia, levant imperceptiblement sa main au niveau de son bras. Cette dernière se dégagea d'un coup de bras, rougissant sous le contact, refusant de louper la moindre miette de la réponse, et surtout de montrer son affection envers le Serpentard.
Lorsque Narcisse reprit, ce fut d'une voix dépourvue de vie. Son regard portait loin, au-delà de toutes les épaules de ses élèves, au-delà des murs de Poudlard, au-delà même de toute vision physique.
« Il m'a enfermé, et il m'a fait mal. Vraiment très mal, il a utilisé plein de sortilèges de magie noire, pendant plusieurs jours... Et depuis, mon corps a développé une sorte de... de bouclier, de super bouclier, qui fonctionne tout seul, et qui me protège de tout ce qu'il considère comme un danger. Enfin... Rah, vraiment, c'est... désolé, il est trop tard pour que j'arrive à bien vous expliquer, faudrait que j'en parle super longtemps ! Il me faudrait un peu plus de temps pour rassembler mes pensées, désolé... »
Il se redressa, et se tourna rapidement pour attiser le feu d'un geste de main. Son visage, pâle, reflétait l'obscure clarté des flammes, il luttait contre les souvenirs, contre les griffes et les crocs enfermés au sommet de sa forteresse mentale.
« En plus, ça rejoint exactement une autre leçon que je voulais vous donner, sur un truc que j'ai appelé "l'Éveil", qui est une théorie que j'ai...
— FLIPENDO ! »
Tel un coup de tonnerre fracassant le silence, détruisant l'ambiance de velours dans laquelle baignait la pièce, la baguette de Félicia fendit l'air face à elle. La tête de Narcisse bascula d'un éclair vers l'avant, frappé de plein fouet par le sort.
Explosive et démolissante, le regard de la Serpentard s'était enflammé lorsqu'elle avait bondi sur ses pieds, incapable de résister. Voir le dos du professeur, l'entendre se confier sur sa faiblesse, l'écouter raconter ses inepties sur la lignée Tuséki ! Tout cela lui avait fait se rendre compte à quel point elle se retenait de lui décocher un sortilège depuis tout à l'heure. Et ces explications lui avaient donné la parfaite excuse.
« FÉLICIA !! Mais ça va pas, t'es tarée ?! »
Emma s'était à son tour redressée, agrippant le poignet de sa camarade pour abaisser son catalyseur d'un coup sec. Rouge de fureur, les cheveux ébouriffés, les yeux exorbités. On venait d'interrompre l'explication qu'elle attendait tant ! Les poings serrés, le regard des deux adolescentes s'effritaient l'un contre l'autre, jamais autant elle n'avait eu envie de lui décocher sa droite en pleine figure. Depuis le temps qu'elle se retenait, personne ne lui reprocherait de l'envoyer au tapis après ce qu'elle venait de faire. Et dans le chaos ambiant, qui s'en soucierait, même ? Appoline s'écriait, les poings sur sa poitrine, suppliant les deux filles de stopper, s'échinait à les séparer en les tenant par les épaules. Gérald était encore sous le choc, proprement ébahi, sans voix, que l'on ait pu ainsi lever sa baguette contre un professeur ! Ernest avait attrapé sa baguette, et s'était rapproché de son amie, ne sachant quel parti prendre avant d'en savoir davantage.
Le sourire de Félicia s'étirait, mortellement. Ses pupilles se dilatèrent, un esclaffement s'échappa de ses narines. Une mèche de ses cheveux bruns glissa sur ses yeux verts.
« Alors quoi ?! Tu ne vois pas qu'il nous mène en bateau ? Si ce qu'il raconte était vrai, mon sort n'aurait-il pas dû ricocher sur ce soi-disant bouclier ?!
— Félicia. Je t'en prie. »
La main d'Ernest s'était délicatement posée sur le poignet libre de la Serpentard. Elle tressaillit, se figea, refusant un instant de détourner le regard de la rousse qui la défiait une fois de trop. Les picotements du contact d'Ernest la forcèrent a reprendre son souffle, mais elle s'obligea, affrontant ses émotions, à pivoter vers lui. Il avait ouvert une brèche, ce contact n'aurait jamais dû arriver maintenant ! Sa main dominante, enserrée par celle d'Emma, qui tenait sa baguette, se mit à trembler d'autant plus fort.
« Toi...
— S'il vous plaît. »
Sa main ramenée au niveau de son crâne, Narcisse se retourna enfin, embrassant du regard l'assemblée, souriant doucement. Ses cheveux étaient en pagaille, sa tête encore fumante du sortilège, et il se redressa de toute sa taille pour regarder Félicia. Cette dernière serra les dents, fixa en retour le professeur, se dégageant de l'étreinte d'Emma, qui fit un pas en arrière, sa main sur sa baguette. Narcisse l'interrompit d'un geste lent et calme. Il s'avança doucement, et fut à son tour, interrompu par Ernest, qui refusait de lâcher Félicia, mais semblait s'interposer entre elle, et le professeur. Peut-être craignait-il sa réaction, il n'en était pas certain. Mais le flux magique qu'il venait de ressentir n'était pas là pour le rassurer.
« Félicia, tu n'as pas entièrement écouté le professeur je crois.
— Qu'est-ce que tu racontes ?! »
Une respiration, un échange de regards. Narcisse s'immobilisa, avant qu'Appoline ne s'approche pour se blottir contre lui, totalement dépassée par les événements. Sans hésiter, il lui tapota l'épaule avec gentillesse. Gérald était suspendu aux lèvres de tous, n'ayant toujours pas bougé d'un iota, et Emma rongeait de toute évidence son frein, privée de la possibilité de prendre sa revanche sur sa rivale. La voix du Serpentard était posée, douce, suave, jamais un mot au-dessus d'un autre, et malgré tous les efforts de Félicia pour rester en colère, elle aussi, l'écoutait.
« Tu dis que ce bouclier n'est pas réel, que le professeur Brando nous ment.
— Et alors ? N'ai-je pas raison ?! Mon sortilège n'a-t-il pas frappé de plein fouet sa tête ?
— C'est vrai, ton sort l'a touché, mais... »
Il prit une seconde pour respirer, et relâcher imperceptiblement son contact, laissant une liberté bienvenue à son amie. Cette dernière demeura cependant au contact de la main d'Ernest, comme si elle s'y appuyait.
« Mais le professeur Brando n'a-t-il pas dit que ce bouclier ne stoppait que ce qu'il identifiait comme une menace ? »
Un silence. Elle reprit son souffle, gonfla ses poumons, soulevant sa poitrine. Sa lèvre inférieure tremblotait, sa paupière inférieure cilla, alors qu'elle pivotait son regard vers son camarade. Sa voix froide et glacée cherchait à lacérer les tympans de tous ceux présents dans la pièce.
« Tu... tu n'oserais quand même pas insinuer que...
— Si. De toute évidence, tu ne représentes aucune menace à ses yeux. »
Un éclair bouillant transperça le dos de la Serpentard. Ses dents crissèrent les unes contre les autres, ses yeux passaient du professeur à son camarade. Un gouffre venait de s'ouvrir sous ses pieds, la froide lame de haine chatouilla d'un coup sa baguette. Et l'envie de la brandir face à lui pour carboniser le visage du professeur ne s'était jamais faite aussi forte. Là où il y a une seconde,
« Salaud ! Vous...
— Mais, je suis certain, qu'en réalité, aucun de nous, ici présent, ne représente une menace pour vous, pas vrai professeur ? »
Un nouveau coup de fouet. Mais cette fois-ci, destiné à l'ensemble des élèves, qui tressaillirent tous. Chacun avait son niveau d'égo. Mais toutes et tous ressentirent, avec plus ou moins d'intensité, une petite pique au cœur. Inconsciemment, même Appoline, désireuse de toutes ses forces de s'illustrer, sentit un poids de plomb sonder sa poitrine. Quant à Narcisse, il fut proprement paralysé un instant, avant de sourire, puis de rire.
À la surprise de tous, il se mit à rire. Doucement, au début, sa poitrine s'agitant sous quelques soubresauts, avant s'enflammer à gorge déployée. Il riait, il riait. Mais là où beaucoup auraient pris ce rire pour une moquerie, une marque de domination, son rire eut un effet apaisant. Cristallin et simple, clair et bref, mais libéré. Le temps qu'il reprenne son souffle, il avait tourné ses yeux sur Ernest.
« Allons, ne dis pas ça ! J'suis sûr que vous pourriez me vaincre, si vous vous y mettiez sérieusement, et tous ensemble, héhé ! »
Mais lorsque les bouches se rouvrirent, il leva d'un coup les mains, le visage un peu paniqué, essayant de toute faire pour ne pas relancer ce sujet.
« Euh, il est déjà tard ! On est fatigués, c'est évident, et j'ai de loin dépassé votre heure de couvre-feu, j'suis vraiment désolé ! J'vais vous raccompagner à vos dortoirs, et on pourra reparler d'tout ça à tête reposée la prochaine séance, ok ? »
Le moment qui suivi ces paroles flotta quelques instants. Juste assez longtemps pour que Narcisse commence à se demander si oui ou non, il réussirait à calmer les choses. Il n'avait pas envie de leur mentir, il voulait même tout leur dire, mais il était si tard, tout le monde était fatigué. Depuis trop longtemps, il n'avait pas raconté ces fragments de son passé, et voilà qu'à peine de retour à Poudlard, déjà des fantômes revenaient gratter les portes de sa forteresse mentale. Il regarda chacun de ses élèves, l'un après l'autre. S'attardant légèrement sur Félicia et Emma, il leur demanda une nouvelle fois de le comprendre.
« Si vous voulez, je vous raccompagne toutes les deux, et...
— Je connais le chemin. »
Gérald fut obligé de détaler pour rattraper Félicia, Ernest s'accrochant à lui, chacun d'eux refusant de laisser partir leur amie seule dans les couloirs. C'est à peine si le Serpentard eut le temps de glisser un mot d'excuse pour Félicia, là où Gérald s'était confondus en pardons et en révérences. Tout cela importait peu à Narcisse, au final. Les éclats de voix résonnèrent, trop longtemps au goût de l'adulte, qui se voulait quelque peu responsable dans son rôle de professeur malgré tout. Ses épaules se voûtèrent, il avait déjà l'impression d'avoir totalement foiré. L'animosité de l'adolescente, il n'arrivait pas à la comprendre, il ne comprenait pas ce qu'elle voulait, pourquoi elle l'avait ainsi attaqué, ni pourquoi elle réagissait de cette manière...
« Te bile pas. Elle est accroc au Sang-Pur et à leurs traditions. Normal qu'elle t'aime pas. »
Emma, les bras croisés, avait délaissé derrière elle sa rage, qui n'était de toute manière pas destinée à l'adulte. Elle aussi, avait l'impression d'avoir raté quelque chose. Ce fichu bouclier, l'histoire de l'homme qui avait vu sa petite amie grandir. Ce soir, elle n'avait pas eu assez d'information. Et la passivité de ce professeur, face à un tel comportement, avait le don de l'agacer.
« Pourquoi tu l'as pas éclaté ? C'était clairement abusé, ce qu'elle a fait.
— Elle... elle devait avoir une bonne raison. Et puis hors de question de je lève la main sur une élève !
— Pff, ouais, c'est ça... Je vais me pieuter, j'espère que tu l'auras fais s'excuser avant la prochaine séance, c'est dans ton intérêt. Bonne nuit Narc'. »
Les choses glissaient entre les mains du professeur à une vitesse proprement hallucinante. Il y a encore dix minutes, tout se passait tellement bien. Ils riaient, ils s'amusaient, il répondait aux questions du mieux qu'il le pouvait, et maintenant... Qu'est-ce qui s'était passé ? Il se refaisait la scène dans la tête, en boucle, encore et encore, soulignant sa responsabilité et se chargeant outre mesure, exagérant ses actions et incapable d'imaginer que la faute puisse venir d'un autre que lui.
Le bruit d'un reniflement le tire de sa transe, et il pivote d'un bloc, pour trouver une Appoline séchant ses larmes, dernière à partir. Une boule obstrua la gorge de Narcisse, qui vint poser sa main sur l'épaule de la jeune fille, un petit sourire compatissant aux lèvres.
« Désolé, laisse-moi te raccompagner.
— Pardon, pardon, j'ai pas su réagir... J'ai- j'ai, pas voulu qu'elles se blessent, j'ai pas voulu qu'vous, qu'tu...
— Je sais, je sais ma grande. Allez, dormir c'est le mieux après tout ça. »
Rangeant la pièce d'un geste de main, il pris celle de l'adolescente de l'autre, avant d'illuminer le couloir d'une boule de lumière flottante. Plus âme qui vive. Seul lui, et son élève. Les souvenirs de lorsqu'il était plus jeune dansaient comme des ombres sur les murs. Se promener seul dans les couloirs n'était pas forcément son passe-temps favori, il n'avait jamais eu d'attrait à l'idée d'enfreindre volontairement le règlement. Mais lorsqu'il en avait l'occasion, découvrir le château de nuit... était toujours aussi impressionnant.
*
*****
*****
« J'suis vraiment désolée m'sieur Brando... »
Plusieurs choses n'allaient pas dans cette petite phrase, plaintive et silencieuse, de la jeune Gryffondor, qui accompagnait l'adulte, sans quitter ses côtés. Il ralentit le pas, avant de s'arrêter au détour d'un croisement, à quelques encablures de l'escalier menant au cinquième étage, vers la salle commune des Rouges. Appoline était très raisonnablement grande pour son âge, aussi, il n'eut qu'à s'accouder au mur, pour que son visage arrive au niveau de celui de l'adolescente. Croisant les bras sur sa poitrine, il secoua la tête, un soupir s'échappe de ses narines.
« Pas de monsieur avec moi. Et... Bon, j'aime pas l'idée d'me faire vouvoyer aussi ! C'est trop bizarre. Non mais, par contre, tu n'as littéralement aucune raison de t'excuser, je comprends même pas pourquoi tu...
— J'ai pas... j'ai encore foiré, j'ai paniqué, j'ai... j'ai eu trop peur, j'aime tellement pas les voir s'disputer, j'ai rien pu faire pour arranger les choses... j'aurais pu...
— Eh ! Chut chut chut ! »
En se redressant souplement, Narcisse se mit face à la brune. Son propre visage se déforma, lorsqu'il sentit son cœur se serrer, en voyant à nouveau les yeux de la jeune femme brillants de larmes. La lumière de son Lumos s'accentua imperceptiblement, éclairant davantage leurs regards qui s'entrecroisèrent un bref instant. Elle lui faisait tellement de peine, il aurait tellement voulu pouvoir lui dire qu'elle ne devait pas se blâmer, qu'elle ne devait pas culpabiliser... Mais en fait, pourquoi se priver, il ne l'avait jamais fait. Un sourire, avant de déposer son index sur le front d'Appoline, ce qui la fit brusquement tressaillir.
« Mais...
— Tsk ! Écoute, écoute ! T'es très courageuse Appoline, vraiment, j'en suis sûr, ça se voit ! Et puis tu n'as pas rien fait, tu as essayé de calmer les choses, à ta manière.
— Mais... N'importe quoi d'abord ! Je... j'arrive jamais à... J'essaye... de... C'est trop dur, en fait, j'crois que je devrais même pas être au club...
— MAIS... Alors là, tu... eh ? »
Alors qu'il parlait, son Lumos devenait de plus en plus aveuglant. Aussi, naturellement, il pivota le regard, pour comprendre, et éventuellement corriger le dysfonctionnement de sa magie.
La lumière ne venait pas du sort.
Les grandes fenêtres qui tapissaient les couloirs du château, se voyaient totalement illuminées de l'extérieur. Une lueur blanche, éclatante, qui rayonnait, comme si elle pulsait, animée de sa propre âme, toquant contre les carreaux. L'extérieur.
« C'est normal ça ?
— Euh... »
Narcisse aurait bien été dans l'incapacité de répondre, même s'il avait eu davantage de temps pour réfléchir. Il s'était redressé, dans un réflexe protecteur, sans trop savoir pourquoi. Mais ce qui arrivait ne pouvait décemment pas être normal. Anormal, certes, mais pas dépourvu d'explication, et sa curiosité pris le dessus. D'un geste de main, il indiqua l'autre bout du couloir, avant de baisser les yeux pour regarder son élève en souriant.
« C'est probablement rien d'grave, mais toi, tu retournes dans ton dortoir, allez, allez zou ! Et on reparlera de tout ça ! »
Coupant court sans hésitation, lorsqu'il vit les lèvres de l'adolescente s'entrouvrir, aux protestations qu'elle pourrait émettre, il la renvoya d'un geste de main. Il souriait, mais très vite, son visage s'aplatit, se dilua dans les picotements brûlants que sa nuque lui renvoyaient. Les fenêtres continuaient de luire, de scintiller, presque comme si une pluie d'étoiles filantes transperçait le ciel. Dans le silence des couloirs, la peau de Narcisse vibrait, et ses doigts tremblotèrent, un bref instant, alors qu'il essayait de toutes ses forces de deviner ce qui pouvait se passer.
Puis, cela le frappa. Il n'était plus un simple élève. Il pouvait, à loisir, transplaner au sein, et à l'extérieur du château. Voilà de quoi lui redonner le sourire. Et d'un air malicieux, il se tourna vers une gargouille, pour faire un signe de la main, histoire qu'Elina soit mise au courant de ce qui se passait. Même s'il ne doutait pas que rien ne pouvait échapper à cette femme, il préférait laisser savoir ce qu'il allait faire. Et la seconde qui suivit ce geste, un grand claquement de fouet, une gerbe de poussière, à l'endroit où il se tenait, il y a encore un instant.
Concentré sur l'extérieur, vers lequel il avait transplané, Narcisse n'avait pas remarqué la petite tête qui l'observait de derrière le croisement du couloir. Et ni une ni deux, Appoline reprit sa course. Non pas vers son dortoir, mais vers ceux de ses camarades...
La famille que l'on choisit
CHAPITRE VINGT-QUATRE
Dans le silence de la nuit, seulement ponctué par le léger écho de son transplanage qui ricoche contre les arbres bordant le grand parc de l'école, une lumière surnaturelle scintille. Malgré l’immobilité avec laquelle Narcisse contemple le ciel, ses ombres dansent sur l'herbe glacée du froid d'octobre. Une main dans la poche de son pantalon, sa veste grise flotte sous les coups du vent soudainement devenu menaçant. L'index ganté de sa main libre rajuste la paire de lunettes enchantées sur l'arête de son nez, ses yeux noirs guettent le moindre mouvement, un drôle pressentiment refusant de le quitter.
L’origine de cette lueur nocturne n’est autre qu’un Lumos Sagitta. Une grande boule de lumière, flottant à une dizaine de mètres au-dessus du sol, irradiant de rayons flamboyants. Au premier abord, rien d’inhabituel dans une école de magie. Narcisse aurait pu par ailleurs être le premier à catalyser un sort pareil. Dans le parc, pour s'amuser, expérimenter, lui adorait tant la magie. En temps normal, une petite boule de lumière qui pendillait du ciel, ça n'aurait rien d’inquiétant.
« Ouais... »
Une petite boule de lumière, non. Une gigantesque boule à facettes scintillantes, en revanche… c’était anormal.
Qu’importe le sort, on peut toujours, avec suffisamment d’expérience, et un peu d’observation, déduire le niveau de son lanceur. La qualité du résultat, les couleurs, la taille, l’intensité, la distance que pouvait parcourir le sort, sa stabilité… Il existe mille et un critères, à qui veut bien les voir, permettant d’analyser et de comprendre le sorcier lanceur. Or, là, quelque chose clochait, et ce de façon plus qu’évidente. Aucun élève, même de septième année, n’avait assez de puissance magique pour catalyser un tel sort de façon aussi remarquable.
Les pieds ancrés dans le sol, les pensées de Narcisse s’agitent autant que son regard. Dans toutes les directions, il tente de percer ce petit mystère, qui l’excite autant qu’il l’intrigue. Était-ce l’œuvre d’un professeur qui s’ennuyait ? d’un petit génie dissimulé parmi les promotions de cette année ? Cette dernière idée l’envahissait d’une chaleur intense, et collait un sourire amusé sur ses lèvres. Tandis qu’il se laissait aller à s’imaginer le potentiel de ses élèves, la lumière se reflétait sur les grandes fenêtres du château, inondant les murs de sa blancheur tremblotante. Plusieurs élèves devaient déjà être en train de s’agglutiner aux fenêtres de leurs dortoirs, probablement fascinés par cette magnifique démonstration magique. Qui ne l’aurait pas été, après tout, pensa-t-il avec un air amusé, tout en tirant sa main gantée de sa poche. Ce sortilège était peut-être magnifique, mais il était tard, il faisait nuit, et s’il n’éteignait pas cette boule rayonnante, beaucoup d’élèves curieux ne trouveraient pas le sommeil.
Il entama son geste, avant de brusquement se figer.
Un frisson glacé glissa sur sa colonne vertébrale. Son corps réagit avant que ses oreilles ne commencent à entendre.
Un son. Une lamentation. Au début, un sifflement. Un raclement rauque, éloigné, gémissant, qui crisse contre l’air comme des ongles sur un tableau noir. Puis, aussi violent qu’un coup de bélier en pleine poitrine, un cri. Un poids sur les épaules écrase brusquement Narcisse, manquant de bloquer son souffle. Glacé, immobilisé, pétrifié sur place, des mille-pattes fantomatiques rampent sous sa peau en déchirant ses veines, mordant ses tendons et grippant ses articulations. Comme un parasite, le hurlement s’intensifie et s'insinue sous son crâne, attaquant directement son cerveau, impossible pour lui de se boucher les oreilles -sa main s’était par réflexe portée là, dans une vaine tentative de bloquer ce son strident. Ses yeux s’agitent dans tous les sens -non plus par curiosité désormais, mais propulsés par un sentiment d’urgence brûlant.
Les arbres bordant le parc de l'école se transforment en barrière, dissimulant derrière eux la menace potentielle, amplifiant l'angoisse, l'inconnu. Les vents les secouaient dans tous les sens, ruisselaient sur l'herbe qui s'agitait autant que les yeux du professeur. La lumière du Lumos géant ne faiblissait pas, et enfin, après un énième clignement d'yeux frénétique, une silhouette se matérialise au loin.
Narcisse se braque. Ses genoux plient, ses pieds s'enfoncent dans la terre, sa magie afflue dans son sang, nourrissant son cœur battant à tout rompre. Ses pupilles s'illuminent, les doigts de sa main souplement dépliés, au niveau de sa poitrine, toute son attention dédiée à la silhouette changeante.
« Qui est là ?! »
Sa voix se perd. Sa voix s'étouffe contre le gémissement surpuissant, surnaturel, qui semble provenir de partout, et de nulle part à la fois. Englobant tous ses sens, il transcende le son, il dépasse les frontières de la chair et des os. D'un seul bloc, le mugissement fait barrage au corps de Narcisse, épousant le moindre de ses contours, le plongeant dans des affres de frissons gelés. Les sueurs froides ruissellent le long de son dos.
Réagis. Ignore le bruit. Ses dents attaquent l'intérieur de sa joue, la silhouette fond droit sur lui. Elle vole. Elle flotte, un fantôme. Les bras écartés, il est suspendu dans l'air, le visage livide, la bouche grande ouverte, à s'en déboîter, Narcisse ne peut retenir un pas en arrière, sous l'effroi de cette vision. Le cri semble provenir de ce corps flottant, mais aucun humain ne pourrait produire un tel son, c'est...
Tout s'immobilise brusquement.
L'inspiration du professeur se bloque sous le coup de ses paupières qui s'écarquillent en un éclair. La moindre goutte d'humidité présente dans sa gorge s'évapore et se dessèche, laissant un souffle rauque s'échapper de sa gorge la seconde suivante. Il abaisse son visage, pour que ses yeux puissent voir par-dessus sa paire de lunettes magiques, pour être certain de ne pas se tromper. Un ventre bedonnant, des mains calleuses et solides -ses yeux remontent, le visage épouvantablement balafré, froid et dur, dépourvu de toute vie, les yeux révulsés au fond du crâne grisonnant. Ses vêtements, son costume gris, aussi ancien que lui, déchiqueté en tous sens, en lambeaux, laissant apparaître marques de brûlures, coupures, ouvertures et plaies profondes. Et surtout, ses lèvres, sa bouche, ouverte, béante, comme un trou au milieu de son visage, les commissures déchirées, ensanglantées d'un sang figé, ayant cessé de ruisseler depuis trop longtemps.
Le corps d'Archibald Julius doit avoir les cordes vocales déchirées, mais il continue de hurler.
Narcisse ne peut retenir son émoi, il ne peut contrôler sa main qui va s'appuyer sur sa bouche. Un réflexe de profond dégoût, de profonde horreur, des frissons partout, des soubresauts de sa peau, toute énergie déserte son corps pour se précipiter dans ses jambes. Courir, s'éloigner de cette créature flottante, imitation de vie, faux corps dénaturé, mort-vivant désacralisé en tous sens.
« Archibald... »
L'hésitation fut brève, mais réelle. Cette vision de son ami, qui s'était voulu son mentor, qui avait depuis toujours, aussi longtemps qu'il avait appris à la connaître, essayé de le réintégrer dans le monde magique, par tous les moyens, lui donnait envie de vomir. Il ramène son pied dans l'axe, face à Julius, se dressant de toute sa taille en inspirant profondément pour ramener les couleurs sur son visage. Il projette de toutes ses forces son esprit dans la bataille mentale contre ses émotions et les instincts de son corps qui le poussent à s’éloigner. Impossible de l’abandonner, l’idée même l’écœure encore plus que la vision d’un Julius défiguré.
L'émotion passée, les questions arrivent. Tremblotant d'hésitation, Narcisse lève lentement sa main pour essayer d'attraper l’épaule son ami. Qu’est-ce qui a pu se passer ? Qui, ou quoi, avait pu infliger de tels traitements à l’ancien professeur ? Julius avait beau être relativement âgé, il n’en demeurait pas moins l’un des meilleurs sorciers de Grande-Bretagne. Aucune explication, aucun début de réponse ne se présente à Narcisse pour le moment, et ses pensées tempêtent dans son esprit. Si quelqu’un avait la puissance nécessaire pour réduire Julius à l’état de loque… Mais pour le moment, il faut surtout mettre l'ancien professeur en sécurité, puis après, seulement, il pourra penser.
Avec une douceur infinie, Narcisse laisse glisser sa main de l’épaule de son ami jusqu’à sa gorge, déposant son index et majeur sur la jugulaire, animé par un infime espoir.
Pas de pouls. Un poids de plomb s’effondre au milieu de sa poitrine, une décharge électrique étouffe ses émotions. Tous ces espoirs, pour ça…
« Merde…
— P... Professeur ? »
Au moment où la petite voix effrayée atteint les oreilles de Narcisse, au moment où sa tête pivote, pour porter son regard derrière lui, son œil capte le mouvement du corps de Julius.
La surprise fut double, pour Narcisse. Il vit Appoline brusquement émerger dans son champ de vision, pétrifiée, pâlie, horrifiée, incapable de bredouiller davantage de mots. Qu’est-ce qu’elle fait là ? Depuis quand est-elle là ? Comment sa présence a pu échapper à la vigilance de Narcisse ? Et ce mouvement, le geste du corps flottant, l’impossible réaction de Julius. Comment Narcisse ne l’avait-il pas remarqué plus tôt ? Le Lumos Sagitta, un cadavre qui flotte, le son épouvantable qui…
Le son s’était arrêté. Le bruit s’est tu. En un battement de cœur, le sang de Narcisse ne fait qu’un tour, le temps se fige l’espèce d’un instant autour de lui, son corps bondit sur le côté dans un réflexe protecteur.
Une boule enflammée jaillit de la bouche ouverte de Julius, une onde de choc repousse avec violence Appoline, protégée in extremis de l’explosion par Narcisse qui s’est interposé. De façon totalement impossible, Julius s’anime, ses pieds descendent jusqu'à toucher le sol, et dans un rugissement guttural et inhumain, l’explosion de feu se répète. Narcisse pivote, catalyse son bouclier, encaisse d’un coup sec la déflagration brutale. Si Julius avait toujours été puissant, il semblait désormais possédé par une magie surnaturelle, plus explosive que ce à quoi Narcisse avait été habitué. Un autre sort, une autre explosion, Narcisse est littéralement matraqué d'attaques meurtrières, résonnant jusqu'en bordure de la forêt.
« APPOLINE DÉGAGE !! Archi, qu’est-ce que tu fous ?! »
Le professeur est écartelé entre deux feux. Les attaques de Julius se multiplient, toutes plus dévastatrices les unes que les autres, s’écrasent contre son bouclier protecteur. Le sol tremble, le fantôme de l’ancien professeur, froid et dépourvu de vie il y a un instant, s’agite comme un forcené, hurlant toujours au désespoir à chaque coup. Mais toute l’attention de Narcisse n’est tournée qu’en direction de son élève. Elle ne bouge pas, elle fixe de ses grands yeux la scène. Il sait qu’il doit agir vite, et se retournant d’un bloc pour saisir les poignets de Julius, y mettant toute sa force, il l’immobilise. Ses articulations grincent, il manque de basculer en arrière sous la surprise du choc. Quelle force terrifiante ! Julius n’était pas un homme de combat au corps-à-corps. Il était dédié au combat, au duel magique, mais toujours en ne jurant que par la magie, un vrai sorcier pure souche. Le voir déployer une telle puissance physique déstabilisait Narcisse, qui dut y mettre toutes ses forces pour l’empêcher de bouger ! Un court instant gagné.
Face à face, les visages des deux hommes s’affrontent. Julius grogne, tempête comme une bête, la bave aux lèvres. Ses yeux révulsés, gorgés de sang, pulsent comme des grenats chatoyants sous le Lumos géant. Il se démène comme un beau diable, s’échine par tous les moyens possibles et imaginables pour toucher sa cible. Qu'importe, pour Narcisse, Appoline est trop proche à son goût ! Il tourne sa tête pour la regarder, lui ordonnant de se mettre à l'abri.
« APPOLINE ! VA-T-EN ! »
Elle se relève, tremblante, poing sur la poitrine, baguette dans l'autre main. Le fantôme de Julius réagit brusquement. Il se détourne de Narcisse, un feulement rageur s'échappe de sa gorge, alors qu'il bascule pour essayer de contourner le professeur.
« NON ! »
Narcisse hurle, puis réagit à son tour. Il n'est plus question de sa propre protection. Les coups, il peut les encaisser, jusqu'à ce que Julius s'épuise, jusqu'à ce qu'il revienne à la raison, il peut tenir. Mais si son élève se retrouve prise dans l'équation... C'est différent. La prise autour du poignet droit de Julius se renforce brusquement, comme un étau d'acier, brisant d'un coup sec les os de l'ancien professeur.
Aucune réaction, le spectre continue son glissement, le regard dans le vide, la tête brinquebalante, ses pieds crissant sur la terre carbonisée.
Narcisse relâche alors sa main gauche, et arme son poing, qu'il propulse avec précision et violence droit sur le plexus solaire de Julius. Une onde de choc résonne, l'air s'agit en un arc de cercle, courbant le dos du spectre, le forçant à se replier sur lui-même. Mais encore une fois, aucun cri de douleur, aucune réaction de recul. Encore, il faut encore frapper, quitte à armer son bras de magie.
« Periculum ! »
Horrifié, Narcisse observe avec impuissance son élève lever sa baguette au ciel, avant de relâcher une immense gerbe d'étincelles en direction du ciel. Occultant le temps d'un instant la grande boule lumineuse flottant encore au-dessus d'eux, le professeur ne peut s'empêcher de féliciter mentalement l'exécution parfaite d'Appoline. Il ne peut savourer longtemps cette émotion, car l'instant d'après, déchirant encore une fois les lèvres de Julius, un cri animal s'échappe de lui, il bondit. Comme un ressort, il repousse Narcisse d'une boule de feu, absorbée de justesse par son bouclier.
Juste le temps d'un instant, toute l'attention du spectre est dirigée pleinement sur l'élève, la pression magique exercée la fait s'effondrer à genoux au sol, incapable de brandir à nouveau sa baguette.
« ARRESTO MOMENTUM ! »
Narcisse traverse l'orbe de feu, ignorant les brûlures qui traversent son bouclier, mis à mal par la multiplicité des attaques déjà encaissées. Sa main braquée sur Julius, il le force à s'immobiliser. Mais là encore, le spectre bondit, brisant le sort en un battement de cils, hurlant à nouveau à la mort, accroupi, les bras ballants, son poignet brisé se réparant avec un craquement sinistre. Narcisse sourit, il a réussi à rediriger l'attention de l'ennemi sur lui !
Julius s'élance sur lui, ses doigts scintillants de dix sortilèges différents, mélangés en un seul sort instable. Le brun a tout juste le temps de catalyser son bouclier entre lui et l'ancien professeur. Sous le choc, le sol tremble, les genoux ploient, sa veste s'envole dans l'obscurité. Lumières multicolores et flammes violacées entourent Narcisse. Ses lunettes se fendillent, une vive lumière aveugle le spectre, qui fait reculer Julius d'un pas, permettant à Narcisse de s'avancer pour riposter.
« Gelo. »
Ses bras luisent d'un bleuté profond, avant de s'éteindre en un éclair. Un autre pas, il arme ses bras, il plie ses genoux, il arme son bras, le poing serré au niveau de sa hanche. Sa main droite craque lorsqu'il la serre, et une flamme bleue s'allume au niveau du poing gauche. Elle dévore ses doigts, remonte jusqu'à son avant-bras, mais qu'importe, Gelo le protège. Il est protégé, pas Julius.
« Archibald ! Reviens ! »
Propulsant son poing comme un marteau, il frappe de toutes ses forces, de tout son corps. Son poing brise les côtes, écrase les muscles et le foie. Cette créature a l'air de pouvoir se soigner, voyons voir jusqu'à quel point. Et avec la douleur, il va au moins devoir reculer. Mais non, encore une fois, le spectre ne fait que ployer physiquement, mais déjà, Narcisse le voit armer sa prochaine attaque. Les lambeaux de ses vêtements carbonisent et s'envolent dans le vent provoqué par le coup du professeur. Le corps de Julius s'expose, révèle des cicatrices fraîches, nombreuses et profondes, la majorité n'a même pas encore correctement cicatrisé.
Narcisse encaisse de plein fouet la contre-attaque du spectre. Un poing chargé de magie, ricochant contre son bouclier corporel, mais l'écrasant contre sa peau jusqu'à l'écorcher. Les réflexes du brun prennent le dessus, et il laisse son corps pivoter pour riposter. Utilisant la propre force de l'attaque du spectre, il tournoie sur lui-même pour flanquer un coup de genou dans son flanc. Son poing accompagne le genou, cognant Julius en plein menton, brisant ses dents et ses os, il insuffle sa magie dans ses attaques. Les flammes piaillent, tressaillent, le corps de l'ancien professeur est comme une braise ardente, se consumant en brûlant Narcisse.
Il rend coup pour coup, avec maladresse, sans se préoccuper de la défense. Narcisse s'engouffre avec facilité dans les ouvertures, écrasant les points faibles, catalysant sortilège sur sortilège pour essayer de le repousser. Repulso, Waddiwasi. Même une projection de magie pure ne fait pas réagir le spectre, qui semble ignorer les dommages subis.
Narcisse est désemparé. Le sang ruisselle de sa tempe ouverte, il hésite à attaque Julius, s'il est encore vivant, il le tuera s'il continue. Mais il ne peut pas rester sans rien faire, il a beau faire, il a beau essayer de l'immobiliser, Julius continue de l'attaquer. Encore et encore, inlassablement, comme mû par un ordre suprême.
Un nouveau sort du spectre, accompagnant son poing, il écrase à nouveau le bouclier de Narcisse, brisant une côte. Sous la douleur, il voit à peine la concentration de magie s'armer devant la bouche de Julius, dans son hurlement ardent, prêt à le bombarder, lui, et tout ce qui se trouve sur le chemin. La puissance magique est colossale, Narcisse observe, impuissant, la peau du visage de Julius s'enflammer, ses veines exploser et son corps s'écrouler lentement.
« Archibald, arrête ! Tu vas te tuer ! »
Il peut l'esquiver, il l'a vu, il doit...
Les claquements de fouet sonnent à ses oreilles comme une douche glacée. Il reconnaît l'aura magique d'Elina, qu'il devine déjà en train de récupérer Appoline pour la mettre à l'abri. Une voix retentit, il reconnaît celle d'Olivia, la professeure de sortilèges, qui se mêle à celle de la directrice. Qu'est-ce qui se passe ? Elles veulent l'aider. Dans le coin de sa vision, il observe les regards des élèves qui se sont agglutinés au bord du parc, inquiétés par ces décharges magiques.
« BARREZ-VOUS ! »
Trop tard.
Le spectre décoche son attaque. Telle une flèche perçant la nuit, l'attaque se concentre en un seul point, au-dessus de la bouche de Julius. Une étoile de flammes, qui absorbe petit à petit ce qui reste du corps de l'ancien professeur. Sa propre magie le ronge jusqu'aux os. Ceux, brisés par Narcisse, pointent déjà hors de son épiderme, noircis, calcinés. L'un de ses bras ne répond plus, il a un genou à terre, tremblant, toute sa force vitale est concentrée dans ce sort.
Narcisse pivote pour regarder derrière lui. Elina est encore là, Appoline, Olivia... Et les élèves derrière eux, tous sont en danger s'il ne stoppe pas cette attaque !
Ses mains tressautent. Catalyser un bouclier ? Trop tard. Ses yeux blancs lui permettent d'observer les flux magiques, et ils rongent inexorablement Julius. Son attaque lui apparaît comme un phare aveuglant, et rien ne pourra l'arrêter. Alors il n'hésite pas. Il plonge en avant, il fond sur Julius, déployant à pleine puissance son bouclier corporel.
Il force le sortilège à s'écraser sur ce bouclier, pour exploser entre lui et Julius, à bout portant. Dans le même temps, il concentre toute sa magie pour créer un dôme protecteur autour d'eux, pour absorber l'explosion magique inéluctable. Un coup de tonnerre fait trembler le sol, la terre s'ouvre en deux sous le dôme magique. Elina réagit immédiatement et protège son élève, tenant ses positions. Olivia brandit sa baguette, et est projetée par l'onde de choc sur plusieurs mètres. Les cris des élèves imprudents résonnent au loin, se précipitant au sol, s'accrochant les uns aux autres. Les vents battent en tout sens, l'explosion se prolonge une longue seconde sous le dôme, brûlant et carbonisant tout ce qui s'y trouve. La lumière aveugle, une réplique du soleil brille en pleine nuit, creusant la terre du parc de Poudlard, emportant avec elle Julius, et Narcisse, disparaissant sous la poussière.
Un dernier reflet, le bouclier de Narcisse clignote, puis s'efface, ne laissant qu'un champ de ruines, et un monticule de débris. Aucun mouvement, aucun bruit, le parc est réduit au silence. Puis, enfin, comme une ultime moquerie, le Lumos Sagitta s'éteint enfin, rendant ses droits à la nuit mortellement silencieuse.
La famille que l'on choisit
CHAPITRE VINGT-CINQ
« Merc… »
Elle n’a pas le temps de terminer que la blonde est déjà partie en courant à toute allure en direction de l’explosion. C’est bien étrange, le danger est par là-bas, ce sont les adultes qui s’en occupent normalement, pourquoi voudrait-elle risquer de s’en rapprocher ? Elle qui s’était toujours pensée imprudente, peut-être qu’elle avait réussi à trouver encore plus écervelée qu’elle…
*
****
Une poussière étouffante empoignait les poumons d’Ella, mais en aucun cas elle n’aurait pu la ralentir. Les cendres de l’herbe brûlée, des racines parties en fumée sous l’explosion d’il y a un instant flottaient dans l’air et se dispersaient aux quatre vents. Le goût du sang se mélangeait à celui de ces cendres, et empestait tout le parc désormais toussotant et hésitant. Quelques âmes se redressaient avec peine, des élèves effrayés et silencieux se tendaient des mains tremblotantes, se chuchotant des questions auxquelles nul n’avait réponse. Qu’est-ce qui s’était passé ? C’était quoi cette boule de lumière ? Et pourquoi le professeur Brando s’était battu avec le professeur Julius ? Ella ne prit ni le temps ni l’énergie de s’attarder sur le moindre d’entre eux, et continua de courir de toute ses forces.
Elle ne prêta aucune attention à son corps qui frissonnait sous le froid, qui s'insinuait sous sa chemise de nuit, salie de terre et déchirée au niveau du bras. La jeune Poufsouffle courait. Elle ignora les injonctions de sa professeure de sortilèges, qui s’était redressée à son tour et se remettait de la projection. Elle contourna la directrice, prise avec Appoline qui sanglotait en essayant également de rejoindre le cratère creusé par la décharge magique. Le cratère se rapprochait de respiration en respiration, et plus il se rapprochait, plus il semblait flou. Sans marquer le moindre temps d’arrêt, ignorant l’inquiétude qui enserrait sa gorge et broyait sa poitrine, elle essuya d’un geste de main les larmes de ses yeux.
Qu’est-ce qui lui avait pris ? Pourquoi Narcisse ne ressort-il pas ? Il est indestructible, il n’a plus été blessé depuis des mois et des mois, il est juste trop fort, personne ne peut lui faire du mal, c’est impossible !
Elle arrive au bord du cratère, et enfin, peut poser son regard sur les débris, la poussière se dissipe enfin, Narcisse sera là, elle le sait, elle en est certaine. Ses jambes se dérobent sous elle, alors qu’elle s’apprête à bondir, il faut qu’elle le rejoigne.
« Miss Shell ! Reculez immédiatement ! »
Un bras l’empoigne par les épaules et la force à brusquement reculer, l’empêchant au dernier moment de franchir le rebord de la fosse fumante.
« NON ! NON ! LÂCHEZ-MOI, NARC, NAAARC ! »
De toutes ses forces, l’adolescente tente d’échapper à l’emprise de sa directrice. Pourquoi la force-t-elle comme ça ? Pourquoi est-ce qu’elle ne pourrait pas rejoindre Narcisse ? Cette foutue femme, depuis le début, elle s’en moque, elle ne cherche même pas à savoir s’il va bien. Ses jambes battent l’air, emportant les deux corps à même le sol, mais Elina refuse de lâcher, elle l’entraîne encore et encore en arrière, la détournant du creux.
« Vous en avez rien à foutre de lui ! C’est votre faute, pourquoi vous avez rien fait pour l’aider ?! LÂCHEZ-MOI PUTAIN !
— ELLA ! »
Un corps bondit à leur gauche et empoigne celui d’Ella au niveau des hanches. La blonde essaye de lutter encore une fois pour se débarrasser de ces étaux infernaux. Ses pieds raclent la terre en arrachant des mottes cendrées, en désespoir de cause ses ongles écorchent la peau des bras de ses geôlières.
« Ella s’il te plaît, recule !
— Non… Narc… »
C’est lorsqu’elle reconnaît le son de la voix d’Emma, qui la serre de toutes ses forces contre elle, encaissant ses coups et ses mots, qu’Ella sent ses forces l’abandonner. Ses cris font place aux sanglots brisés de sa gorge desséchée, ses doigts qui cherchaient à griffer les bras de sa compagne s’agrippent désormais avec désespoir pour essayer de la soutenir. Pourquoi Narcisse n’était-il toujours pas réapparu ? Il aurait déjà dû sortir de ce trou, il devrait être en train de la rassurer avec un sourire, en répétant que tout allait bien, et que tout irait bien. Et il n’était pas là.
Il n’était pas là, et les mots de sa directrice et de sa petite amie se perdaient sans atteindre son esprit. Ils glissaient sur elle comme l’eau sur le papier ciré, son regard refusant de s’écarter malgré les larmes qui ruisselaient. Autour d’elle flottait comme une aura d’incrédulité, et d’attente. Une épouvantable attente, angoissante et écrasante, qui démangeait l’inconscient de chacun ayant assisté aux événements. Personne n’osait l’admettre, mais tous et toutes s’interrogeaient : pourquoi Narcisse ne ressortait pas ?
La fumée s’élève, elle achève de s’effacer dans le fin vent du soir, et c’est à ce moment-là qu’Ella s’oblige à retenir ses sanglots, ses larmes, et même sa respiration pour tendre l’oreille. Et à l’image de cette dernière, on se questionnait également, même Elina avait lâché un peu la bride à son élève, et surveillait l’horizon de ce petit cratère, le cœur plein d’un espoir inavoué.
*
****
« Dans votre intérêt, j’ose espérer que je n’ai pas gaspillé ma marionnette la plus prometteuse pour rien. »
Malgré les tremblements de son genou sous le bureau, Phillips affichait son éternelle façade d’un calme composé. Adossé à son somptueux fauteuil aux reliures raffinées, ses coudes avaient trouvé leur juste place entre les liasses de parchemins, sur le bois dur et froid. Se tenir face à Irène au beau milieu de la nuit avait quelque chose d’intimidant, encore plus que d’habitude, et il le savait. Cette femme semblait avoir une fâcheuse attirance pour l’obscurité, et s’y mouvait en son sein comme un poisson dans l’eau, ou en l’occurrence, comme un tigre sur son territoire.
« Et rassurez-moi, personne ne vous a vu au moins ? »
Encore une fois, malgré le fait qu’il soit l’employeur, que c’était elle qui était astreinte à lui faire son compte-rendu, qu’elle se devait se montrer un certain respect, la mercenaire n’en manifestait pas la moindre miette. Elle était affalée dans la chaise face à lui et son bureau, avec un air de propriétaire, ayant toutes les cartes en main pour ne plus rien devoir à Phillips. Elle accomplissait cette mission selon son bon vouloir, avec les méthodes qui lui chantaient, et comme il lui avait déjà versé un acompte plus que conséquent, le voilà bel et bien coincé… Maudite femme, elle et son air arrogant, suffisant. Elle n’avait même pas une égratignure, c'est à se demander si elle n'avait pas simplement bazardé sa marionnette pour le plaisir de le contrarier.
« Relax, le vieux. »
Comme si cela était possible, elle se réinstalla plus confortablement dans l'opulent fauteuil. Chacun de ses muscles était détendu, relâché. Et avant qu'elle ne réponde, Phillips se fit la promesse qu'elle paierait cette nonchalance un jour ou l'autre, qu'importe qui elle pensait être.
« Ta marionnette a parfaitement joué son rôle, et ils étaient tous trop occupés à flipper pour ne serait-ce que me chercher. »
D'un coup de main souple, elle projeta un écran flottant sur le bureau de Philipps, retranscrivant une partie de ses souvenirs. Souvenirs qu'elle, il le soupçonnait, sélectionnait et filtrait avec grand soin. Qu'importe, peu était mieux que rien dans ces circonstances, aussi apporta-t-il sa plus grande attention aux déclarations de sa mercenaire. Cette dernière récitait son compte rendu avec la régularité d'un automate, ponctuant çà et là de quelques gestes de main, brute et efficace, sans la moindre trace d'émotion dans la voix.
« Notre plus grosse inconnue, c'était le bouclier. Son fonctionnement, ses limites, fallait que je comprenne si on pouvait le traverser, ou si on peut même toucher Brando. C'était pas gagné avec les souvenirs que tu m'as donnés.
— Je considère que ces souvenirs vous apportent suffisamment d'éléments. On peut clairement y voir, à de nombreuses reprises, des sortilèges qui font mouche, sans effet.
— A-ha. Ce n'est pas suffisant. Est-ce que le bouclier absorbe les sorts ? Est-ce qu'il les dévie ? Et pas un de vos mini-mercenaires ne pratiquait le moindre combat au corps à corps, ce qui laissait sans réponse la question de savoir si les coups physiques le traversent ou non.
— Et je réprouve encore cette idée, quelle sorte de sorcier digne de ce nom en vient aux poings comme un vulgaire moldu...
— Moi. Et lui, accessoirement. Et c'est efficace. Tiens, regarde là. Il se fait prendre par surprise, mais il réussit à réagir et à contrer en un éclair. Ses ripostes sont redoutables, il exploite le mouvement de l'adversaire pour frapper plus fort, et il mélange avec une foutue habilité sa magie à ses coups. Et en plus, il se retient, ça se voit qu'il vise des points non vitaux, qu'il tente de se restreindre à des attaques handicapantes, tout en réussissant à protéger les élèves autour de lui.
— Par Merlin, venez-en aux faits ! Cessez donc de l'encenser, c'est insupportable, avez-vous trouvé la moindre faiblesse ? Ou n'êtes-vous venue que pour me narguer encore une fois ? »
Tonnant comme un coup de tonnerre, Irène ne manifesta cependant aucune réaction. Ce fut à peine si elle lui accorda un regard, accompagné d'un sourire moqueur. Phillips fut à nouveau contraint à un mutisme attentif, avant qu'elle ne reprenne, plusieurs secondes plus tard.
« Comme je disais. Contre la marionnette, il est resté énormément sur la défensive. Et contrairement aux autres souvenirs de tes petites fioles, il a encaissé bien plus d'attaques que contre tes vieux mercenaires. Le problème, c'est que la marionnette s'abîmait à chaque fois qu'elle utilisait la magie, et subissait autant de dégâts en plus des attaques de Brando. Le combat a pas pu durer assez longtemps, mais il a été utile. Regarde là, à ce moment, il a concentré toute sa magie pour l'exploser, et sans l'intervention de Brando, je pense qu'il aurait tout détruit autour de lui, y'a qu'à voir les conséquences même avec son intervention.
— Et Brando ? Qu'est-il advenu ?
— Je suis pas resté pour le savoir, le vieux.
— Vous... Par... Par Merlin, vous... vous l'avez vu encaisser une telle attaque, et vous n'avez même pas essayé de l'achever ?!
— Calmos, le vioque. »
Lorsque Phillips se dressa en tempête derrière son bureau, le visage rouge de fureur, les poings crissant de ses articulations âgées, la mercenaire n'eut qu'à lever la main. Un courant d'air explosa entre eux, comme si elle venait de frapper l'atmosphère elle-même, clouant le bec à son employeur une nouvelle fois, le laissant debout, immobile.
« Assis, j'avais pas fini. »
Elle ne reprit qu'une fois qu'il se fut exécuté.
« Même si j'ai pas à me justifier avec toi, je vais quand même le faire, pour éviter à ton vieux cerveau tout mou de cramer. L'attaquer de front à cet instant n'aurait servi à rien, la présence des professeurs n'est pas à négliger, et je ne ferai pas de victimes innocentes si elles ne sont pas sur mon chemin. Mais on a appris des choses. Regarde là. Les attaques portent. Elles touchent si elles sont suffisamment puissantes, au contact, ou sous l'accumulation, surtout s'il les encaisse de plein fouet comme il cherchait à le faire. C'est comme si son bouclier écrasait son corps. Alors dis-moi le vieux, qu'est-ce qu'il y avait de différent, à ce moment, dans cet affrontement ?
— ... Il affrontait un visage familier. Et également, il était...
— Oui. Brando est vulnérable lorsqu'il est entouré. Sa puissance est telle qu'il ne peut pas se donner à fond sans risquer de blesser les autres sorciers autour. Même Montmort, qui n'est pas à chier du tout, serait en danger s'il lâchait tout. En comparaison, presque n'importe quel sorcier serait un boulet pour lui. Et il est trop gentil, ça se voit comme le pif au milieu de la gueule, il se retient, et il a même tenté de parler à la marionnette, juste là. Et grâce à tout ça, il a peut-être été blessé par l'explosion finale, mais faut pas compter sur ça pour lui avoir fait de sérieux dégâts, même si j'avais pu intervenir après, il était pas seul. »
Dans une gerbe d'étincelles, l'écran magique translucide s'efface, laissant apparaître Irène, désormais redressée, ses yeux vifs et scintillants.
« Donc, ce qu'il faut faire, c'est le forcer à m'affronter quand il est entouré. Et démultiplier les diversions, pour le forcer à diviser son attention. Ça va pas te plaire, le vieux, mais il va falloir une nouvelle occasion, qu'il soit entouré, mais loin de tout renfort potentiel, et je veux une, non, deux de tes Bestioles pour l'occuper, prêtes à partir dès ce soir.
— Mais... les Bestioles n'ont pas une espérance de vie très longue, quelques semaines, tout au...
— J'en ai rien à foutre. Je veux pas une autre de tes marionnettes explosives et instables entre les pattes, alors t'as intérêt à charbonner tes expériences, le vieux, si tu veux qu'on soit prêts au bon moment.
— Mais...
— Ta gueule. J'ai trouvé la faiblesse, ça vaut bien tous les gallions de ton foutu coffre-fort. T'y trompe pas, vieillard, c'est moi qui ai les cartes en main, tu as besoin de moi. T'as trop envie que Brando meure pour rompre le contrat, pas vrai ? »
Phillips resta silencieux. Il ne broncha pas, lorsqu'Irène déroba une nouvelle bouteille d'un vin opulent dans son armoire. Ni quand elle lui lança une énième moquerie avant de se détourner en le saluant d'un geste de main sarcastique et avec son grand sourire conquérant. Ni même quand elle éclata d'un rire puissant, ouvrant la porte donnant sur l'extérieur glacé de la nuit sombre, pour transplaner au mépris des protections de la ville de Godric's Hollow.
Aucun mot ne s'échappa plus de ses lèvres ce soir-là, par ailleurs. Longtemps, il demeura immobile, assis derrière son bureau, à ruminer ses pensées et à réfléchir longuement. Encore et toujours l'ultime et la seule question : comment tirer avantage de la situation ? Comment s'en sortir par le haut ?
Il venait de le réaliser, mais il avait amené à lui un nouveau problème, presque autant infernal que celui de Narcisse Brando. Cette maudite mercenaire l'avait insulté une fois de trop, et il comptait bien lui faire mener cette mission jusqu'au bout. Mais une fois qu'il n'aurait plus besoin d'elle... Elle paierait. Elle pensait avoir tout gagné, déjà, et il était hors de question qu'il ne donne le change et lui offre l'opportunité de penser autrement. Ses marionnettes étaient son salut, il le sentait. Il avait simplement besoin de trouver la bonne. La parfaite marionnette. Le réceptacle idéal, qui supporterait la puissance magique de son défunt propriétaire, sans s'écrouler sous son propre poids.
Et Brando... Ce maudit Brando. Il s'accorda, un court instant, la jubilation d'imaginer la réaction des gens qui l'aimaient, face à ce cratère formé par l'explosion, dans l'incertitude de savoir s'il en ressortirait. Et il avait saigné. Cette Jourov lui rendait la vie impossible, mais elle avait au moins réussi là où cent autres avaient échoué. Il avait saigné, et un frisson de joie morbide agita ses vieux os.
*
****
— NARC ! »
Tel un bouchon de champagne qu'on laisse éclater, de grandes mottes de terre jaillirent en tout sens lorsque le haut du corps de Narcisse apparut du fond du cratère. De sa main droite, il s'était creusé un chemin, forant à coup de sortilèges et de magie pure, jusqu'à la sortie. Enterré sous plusieurs mètres de terre carbonisée, il serrait dans sa main le poignet de Julius. Chacune retint un haut-le-cœur. Le reste de son corps s'était volatilisé, et l'os exposé à nu continuait de fumer, rongé par des étincelles rougeoyantes, qui achevaient de consumer ce qui restait de l'ancien professeur.
Mais pire que cette vision, ce fut le spectacle qu'offrait Narcisse qui acheva de perturber Ella et les autres. Le haut de son costume avait été emporté par l'explosion, laissant d'impressionnantes marques bleuâtres sur sa poitrine exposée à nu. Des filets de sang ruisselaient sur sa peau, brunie à de multiples endroits, et une moitié de son visage semblait avoir doublé de volume. Déjà, il conjurait sa magie pour réparer ses vêtements, en regagnant le haut du cratère, se précipitant vers Ella, qu'il accueillit dans ses bras.
« Merde, mais qu'est-ce que tu fais là ?
— Je... j'ai... j'ai cru... Tu vas bien ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi Julius a...
— Pas maintenant, je... Ella, s'il te plaît, retourne avec Emma au château. Olivia, raccompagne-les, s'il te plaît. Désolé pour tout ça, je... Elina, faut qu'on sécurise les alentours, y'a quelque chose qui va pas du tout. Tout le monde ! Rentrez au château ! Et restez-y ! Allez ! »
Voir ainsi le professeur Brando s'égosiller et aboyer des ordres de cette façon déstabilisa plus d'un élève et d'un professeur. Mais personne, après avoir assisté à ce qui venait de se passer, n'avait envie de rester pour contester. Ella essaye de rester accrochée en le serrant de toutes ses forces contre elle, avant de finalement l'écouter, après qu'il l'eut suppliée de s'éloigner, au moins un instant.
Il boitait, était en nage, à bout de souffle, saturant son bouclier de magie en explorant les alentours. Elina organisait les professeurs et les préfets de septième année pour explorer les restes du champ de bataille, lançant des sortilèges de détection à tout va. En réalité, chacun et chacune guettait le moment où il pourrait essayer de convaincre le professeur Brando de se reposer et d'arrêter de tirer sur la corde. Mais il Sautait, encore et encore, transplanait lorsqu'il n'y arrivait plus, à la lisière des arbres, cherchant de toutes ses forces le sorcier responsable de cette infamie.
Mais même lorsqu'il passa à côté d'un petit buisson, sous lequel l'herbe était écrasée, dessinant la forme brouillonne d'un corps allongé, tourné en direction du champ de bataille, il ne trouva rien. Un parfait poste d'observation, et il ne se douta pas une seule seconde que tout du long, il n'avait été qu'un rat de laboratoire.
La famille que l'on choisit
ÉPILOGUE
« Narcisse... peut-on reprendre ? Cela me paraît encore bien absurde tout cela... »
Jusqu'à ce qu'une voix grave, vibrante, d'une élégance fine mais non dépourvue de puissance, ne brise ce flottement. Elsa Ketha, la capitaine des Aurors, directrice des opérations de terrain, pivota lentement, d'un bloc, avant de s'asseoir face au professeur silencieux. De longues et épaisses nattes poivre et sel, attachées en une grande queue de cheval soulignaient la dureté professionnelle de ses traits. Ses yeux marron tranchaient l'espace face à eux, fixant Narcisse sans malice ni agressivité, mais pleinement à l'écoute. Les tons dorés de sa tunique noire, subtils, brodant les quelques extrémités de ses manches, faisant écho à ceux de son col et de ses épaules, mettaient en avant sa carrure, pourtant relativement mince pour une femme de sa stature. Un collier en argent des plus sobres venait contraster sur sa peau noire, seul bijou ornant cette sévère femme.
Là où elle se tenait droite, impeccable militaire sorcière, les mains déposées sur ses genoux, Narcisse faisait pâle figure. Fourbu, prostré sur sa chaise, ses coudes soutenant sur ses genoux le haut de son corps, qui basculait en avant. Nulle réaction ne semblait pouvoir s'échapper de lui. Même les rares contacts directs de la magie de Dianne sur sa peau ne lui arrachaient ne serait-ce qu'une grimace de douleur. Visage fermé, souligné par l'absence de son sourire habituel, ses yeux se perdaient en contemplant le vide infini le séparant de la réalité, qui pourtant l'entourait d'une proximité si complaisante. Son esprit était entièrement tourné sur lui-même. La haute forteresse de sa mémoire, les tours de ce château noir, trop abruptes pour être escaladées sans y laisser son âme, obscurcissaient l'entièreté de son attention. Une nouvelle personne venait de mourir sous ses yeux, de sa main, de sa magie, moquant sa plus totale impuissance, et déjà, son souvenir réclamait une place dans cette forteresse maudite.
« Narcisse. »
Ce fut le mélange du rappel oral d'Elsa, et le doux contact de la main de Dianne sur son poignet meurtri qui ramenèrent le jeune homme à lui. Il se surprit à se détendre en sentant la peau de Dianne, et veilla à user de tous ses efforts pour que son bouclier demeure baissé, ne souhaitant pour rien au monde que ce contact ne cesse. Alors qu'Elina observait la scène en silence, assise derrière son bureau, il déposa sa main sur celle de la rousse, qui put enfin sourire, avant de reprendre d'une main sa tâche ardue.
Profondément, il inspira, remplissant ses poumons autant que la douleur le lui permettait, avant de déglutir.
« Désolé Elsa... C'est juste... putain, c'est juste tellement n'importe quoi.
— C'est ce que j'ai cru comprendre, prends ton temps. »
Ces quelques secondes qu'il accepta, il les utilisa pour passer ses mains couturées de cicatrices sur son visage, ramenant ses cheveux en arrière en laissant sa tête basculer vers l'avant. Il reprit d'un ton morne, sans se redresser.
« C'était Julius. 'fin... pas trop. J'sais pas, vraiment, c'était son corps, son visage, c'qu'il en restait... Mais il disait rien, il hurlait, mais c'était anormal, son cri. Et il s'est juste... il a juste tout fait pour me... »
Un nouveau temps d'hésitation, avant qu'il ne relève la tête, lâchant la main de Dianne qu'il avait commencé à serrer sans même s'en rendre compte. Lorsqu'il croise le regard d'Elsa, il réalise que quelque chose est étrange, par rapport à d'habitude. La capitaine se tordait lentement les doigts, frottant ses paumes accolées, sans que son regard ne lâche celui de Narcisse.
« Et il était seul ? C'est cela que tu as dit ? Crois-tu qu'il était contrôlé par l'Impero ?
— Je crois pas... j'en sais rien. Mais j'pense pas qu'c'était lui qui a lancé le Lumos Sagitta, et j'vois pas quel élève aurait pu en lancer un pareil... Si j'avais été plus attentif... »
Ce fut lorsqu'Elsa prit une inspiration un peu trop profonde que Dianne et Elina comprirent : la capitaine des Aurors, angoissait du feu de dieu. Cet élément seul témoignait de combien la situation était inquiétante et inédite. Jamais, de mémoire, les deux femmes ne se rappelaient avoir jamais vu cette grande dame perdre son sang-froid. Sa contenance était ce qui la caractérisait, son calme, sa réflexion, sa prise de recul. Jamais elle ne se laissait atteindre par les dangers ni les craintes. Elle avait toujours voué à Narcisse une confiance aveugle, et l'idée même qu'il ait pu ressortir autant blessé d'un affrontement seul à seul avec un sorcier, même aussi puissant que Julius, semblait l'horrifier au-delà de ce que ses mots acceptaient de révéler. Cet homme, qui l'avait vu accéder à ce poste lors du changement de gouvernement, s'était toujours tenu en dernier rempart contre les sorciers trop puissants pour les solutions conventionnelles. Et Elsa avait l'impression d'avoir trouvé une première faille, une première craquelure dans cette muraille, et elle se serait bien passée de l'impression de plomb qui lui enserrait la gorge à cause de cela.
Aussi décida-t-elle de faire ce qu'elle fait le mieux : bosser. Se concentrer sur l'essentiel, sur les choses qu'elle peut contrôler. Et ce petit changement dans sa détermination, ce petit éclat dans son regard, suffit à redonner un souffle aux réponses de Narcisse.
« Et on aurait pas dit un Impero, c'était bien plus vénère que ça... j'ai aucune idée d'c'qui s'est passé, mais ça le réduisait en cendres. Il m'a juste... attaqué, putain, sans rien dire, sans raison, sans s'arrêter, il s'est aussi tourné contre Appoline... »
Une nouvelle fois, il s'interrompit, s'effondrant sur lui-même, ses mains jointes recouvrant le haut de son front, pour soutenir sa tête. Dianne se surpris à réussir à déposer sa main sur son dos, glissant doucement sur sa peau abîmée, un sourire las et doux aux lèvres. Elle avait presque terminé ses premiers soins, et déjà, Narcisse récupérait. Depuis toujours, la rousse était impressionnée par la capacité de récupération du jeune professeur. Il coagulait vite, il cicatrisait rapidement, et une bonne nuit de sommeil effaçait souvent la majeure partie de ses blessures physiques. Pour ce qui était des blessures mentales, en revanche... Elle n'avait toujours pas trouvé de remède. Narcisse trouvant un appui sur le contact de Dianne, se redressa finalement, jetant un regard en sa direction, un sourire fantomatique peignant son visage.
« Je t'avais prévenu, Narcisse. »
La froid voix de la directrice s'imposa lorsqu'elle se leva hors de son fauteuil pour s'approcher. Farouchement, son œil vaillant lançait des éclairs, ses traits étaient sous-tendus d'une fureur mal contenue, c'était à peine si on pouvait voir ses lèvres, tant elle les avait renfermées. Ignorant les réactions, elle brandit ses reproches accusateurs, dissimulant sa destructrice inquiétude.
« Comment penses-tu que quiconque a obtenu des informations sur le fait que tu étais désormais professeur ici ? Et sur tes liens avec Ju... avec le professeur Archibald ? »
Si Narcisse se retrouvait contrit, braqué par les paroles d'Elina, incapable de trouver la moindre défense pour son cas, Dianne et Elsa s'échangèrent un bref regard. La capitaine se leva ensuite, sans précipitation, avant de glisser ses pouces sous son élégante ceinture. La directrice ferma les yeux un bref instant, elle savait qu'elle était allée trop loin, mais s'accrocha à son argument comme une moule à son rocher. Elle tenait à terminer, car malgré tout, elle était persuadée d'avoir raison.
« Ce foutu bureau... Tu penses vraiment que ses informations ne sont pas partagées ? Que tout le Ministère n'est pas au courant du moindre mouvement de ta vie, que...
— Madame Montmort, je vous en prie. Le Bureau de Surveillance est totalement indépendant, même moi, je n'ai accès à aucun de ses informations. Il s'agissait d'une condition inhérente à sa création.
— Vous ne pouvez pas en être certaine, Elsa, Narcisse était de toute évidence visé, nous n'avons aucune idée de la portée réelle de cette attaque !
— Les mercenaires passés n'ont jamais eu besoin de...
— Cessez, vous êtes ridicules. »
Dianne ne s'était même pas détournée de Narcisse pour intervenir. Achevant les derniers soins, sa baguette luisante de magie, elle put enfin se redresser en essuyant son front teinté de sueur. Narcisse renfila une veste neuve, silencieux et sombre, incapable de savoir où se mettre. Il se souvenait parfaitement de la discussion qu'il avait eu avec la directrice, où il défendait farouchement l'existence et l'utilité de ce bureau. Il redoutait de s'être trompé, et Dianne l'avait pertinemment senti. Elle se tenait à ses côtés en rengainant sa baguette, avant de rajuster ses cheveux en queue de cheval. Elsa et Elina se taisaient, reprenant leur souffle, mesurant l'absurde profondeur de leur angoisse grimpante. La capitaine fut la première à reprendre, mettant sa fierté de côté.
« Montmort a raison. Narcisse était encore une fois directement visé, il n'y a pas de doute sur ça. Le fait d'avoir utilisé Archibald pour l'affaiblir était certainement recherché, et le lieu de l'attaque également.
— Que faisons-nous ? Nous ne pouvons pas prendre le risque d'exposer les élèves à une nouvelle attaque ?
— Ella... »
Comme un fantôme, Narcisse laissa échapper le nom, figeant sur place Dianne, qui perdit un peu de ses couleurs. Toutes pivotèrent vers lui, alors qu'il se relevait avec peine. La rousse voulu l'en empêcher, mais finit par n'avoir d'autre choix que d'aider à le soutenir, bien malgré lui. Le froid glacial venait de s'emparer à nouveau de la pièce, le nom de la jeune fille qu'il devait protéger comme témoin du risque bien véritable de la menace concrète. Pour Dianne, la solution était toute simple, mais lorsque Narcisse reprit, elle comprit qu'il se fourvoyait.
« Je... il faut que je parte. Si j'reste, j'vais attirer d'autres attaques, j'peux pas laisser faire ça. Je vais attirer la menace sur moi, et uniquement sur moi, et...
— Et puis quoi encore ? »
Tous, à part la rousse, se figèrent sous la surprise pour la regarder. Abasourdis, les yeux écarquillés, oublieux de la situation, elle venait d'accaparer leur pleine et entière attention par cette simple phrase. Si elle n'avait d'yeux que pour Narcisse, ce dernier le lui rendait bien, incapable de ne pas l'écouter. Elle déposa une main sur son bras, et l'autre sur sa joue, le visage sévère, mais le regard doux. Il ne put s'empêcher de prendre la main sur sa joue, rougissant sous une chaleur agréable.
« Espèce d'idiot. Si on a utilisé Julius pour t'atteindre, qu'est-ce qui les empêchera d'utiliser des élèves ensuite ?
— Mais...
— Tu n'étais pas responsable de Julius, Narc. Il était un sorcier puissant, parfaitement capable de se protéger lui-même. Tu parles d'Ella, mais si tu pars, qui va pouvoir la protéger ? Bon sang Narc, n'importe qui n'aurait pas pu vaincre Julius !
— Dianne...
— Je n'ai pas terminé. Ella a déjà dû supporter ton absence il y a plusieurs années. Personne ne t'en tient rigueur, tu en avais besoin. Mais aujourd'hui, tu as une responsabilité envers cette école ! Et envers Ella, surtout envers elle, par Merlin ! Si tu pars, je n'aurai la conscience tranquille que si elle venait avec toi.
— Je... j'avais...
— Tu n'avais pas vu les choses sous cet angle, je sais. »
Ébahies, Elsa et Elina se gardaient bien de bouger le moindre muscle. Trop amusées de voir Narcisse se faire sermonner comme un enfant. Si Elina gardait le souvenir du petit Narcisse qui était entré à Poudlard il y a des années de cela, Elsa ne l'avait jamais vu sous cet angle. Et pour la première fois depuis très longtemps, un sourire ornait son visage.
Dianne gardait la main de Narcisse dans la sienne, sans détacher ses yeux des siens, relevant son visage lorsqu'il le baissait. Ses mots affluaient sans discontinuer, teintés par l'émotion qui l'enlaçait.
« Mais si tu veux bien faire, le bon choix est de rester, et de veiller au grain. Imaginons qu'ils veuillent attaquer l'école après que tu sois parti, pour t'affaiblir, ou imagine qu'ils kidnappent d'autres personnes pour te les envoyer encore, comme ils l'ont fait avec Julius ! Elina ferait un parfait choix, sans offense, madame Montmort.
— Nulle offense, mais je ne me laisserais pas avoir si facilement, répondit-elle d'un air amusé.
— Nous pourrons allouer quelques Aurors en supplément. Davantage pour la surveillance que pour la protection, mais des paires d'yeux supplémentaires ne feraient pas de mal. »
Elsa intervint à son tour, déjà concentrée sur les prochaines étapes du plan. Le regard de Narcisse put enfin aller de personne en personne, réalisant lentement que les décisions se prenaient sans lui. En prenait-il ombrage ? Nullement. La rougeur de l'embarras qui lui teintait les joues n'était en aucun cas tournée vers elles, mais contre lui-même. Il se blâmait d'avoir voulu fuir, encore une fois, pensant protéger celles qu'il aimait. Une étincelle jaillit au fond de ses yeux, et il pivota d'un bloc, paniqué, vers Dianne pour la saisir par les épaules, la faisant rougir imperceptiblement.
« J'peux pas t'laisser toute seule ! Imagine si c'est à toi qu'ils s'en prennent ?
— Je peux me débrouiller, Narci...
— Madame Shell... interrompit Elsa, avec délicatesse. Sauf votre respect, vous seriez une cible de choix, si je cherchais à atteindre Narcisse. Votre proximité et la nature de votre relation sont connues, un mercenaire comme celui auquel nous faisons probablement face n'aurait aucun mal à faire le lien.
— La nature de notre relation ?! Quelle relation ? »
La capitaine parut soudainement très gênée. Se dégageant doucement du contact de Narcisse, Dianne rougissait comme une pivoine, son regard alternant entre le professeur et Elsa, qui se décomposait presque à vue d'œil. Elina se gardait bien de tout commentaire.
« Nous... Mes excuses. Vous êtes très proches, c'est tout ce qu'il y a à savoir. »
Narcisse, lui, plissait les yeux d'un air perplexe. Il voyait bien que Dianne réagissait vivement à cette interaction, mais était incapable d'en comprendre la raison. Oui, ils étaient proches, et alors ? Cela ne le gênait nullement que d'autres le sachent, il l'aimait énormément, comme sa... comme sa quoi, d'ailleurs ? Qu'importe, le moment n'était pas choisi pour y réfléchir, et il profita du flottement pour intervenir en s'avançant d'un pas vers Dianne.
« Et si tu restais à Poudlard avec Ella et moi ? Pas longtemps hein, juste le temps qu'la menace soit gérée !
— Narcisse ! C'est hors de question !
— Dianne... suggéra Elina prudemment, je sais que vous ne devez pas aimer cette idée. Mais avec Ella, vous êtes la plus proche famille de Narcisse. Claire Harper, sa marraine, est protégée de par sa nature moldue, mais vous... Nous pourrions vous offrir un poste temporaire à l'infirmerie, votre expérience serait réellement appréciée.
— Mais... C'est incroyable ça !
— Dianne, ça me rassurerait, vraiment. Et puis Ella aussi, ça lui ferait plaisir, j'pourrais mieux vous protéger, en attendant qu'ça passe. »
La rousse balbutia un court instant, une main dans ses cheveux. Elle réfléchissait en silence, détestant devoir se plier à cette idée nauséabonde. Bien naturellement qu'encore une fois, elle voulut répondre par la négative. Simple et claire. Depuis plusieurs années, elle s'efforçait de rassurer Narcisse, qui s'était rendu malade à essayer de la protéger, elle et Ella, après ce qui était arrivé à Tiffanie. Et aujourd'hui, sa fille, la seule qui lui restait, était plongée au milieu d'une équation qui semblait la dépasser. La menace était bien réelle, et d'autant plus dangereuse que ce qu'avait affronté Narcisse ne pouvait pas être le dernier recours de ce mercenaire invisible. Ce n'était que le prélude.
Un soupir, suivi d'une profonde inspiration. Elle se redressa en jaugeant Narcisse, redressant son visage pour le regarder longuement. Elle ne pouvait pas accepter, elle n'allait pas accepter, il en était hors de question. Jamais, même à l'époque où ils affrontaient Tuséki, elle n'avait envisagé de fuir. Aussi, sa réponse fut évidente.
« Ella va me détester... »
*
*****
*****
Dans le silence de l'obscurité, percée par sa lampe Lumos, Kylo Kled, l'un des quatre contractuels employés au Bureau de Surveillance des Sorcier Hors-Normes, terminait de griffonner son compte-rendu. Les heures supplémentaires n'étaient pas monnaie courante, à ce poste, et les cinq fonctionnaires, incluant leur sous-directeur, ne terminaient jamais plus tard que 17h30. Et pourtant, minuit s'approchait déjà à grands pas.
Évènement absolument inédit : un fonctionnaire dans un service déserté et en sous-activité écoulant l'équivalent d'une année d'heures supplémentaires ? Il fallait dire que Kylo, cette montagne de deux mètres, aussi blond que sa peau était pâle, fin comme un oiseau, avait fort à faire. Il s'était désigné pour terminer le rapport ce soir, laissant à ses collègues le bonheur de terminer à l'heure. Il fallait dire que ce n'était pas tous les jours qu'Alpha rendait compte à la Capitaine des Aurors. Kylo s'était habitué aux maigres nouvelles, aux rapports inintéressants, aux allers et venus du sorcier. Ses missions étaient toutes consignées ici, mais filtraient par le bureau des Aurors avant eux. Autant dire qu'ils n'avaient plus grand-chose à se mettre sous la dent, le plus gros de la mise en forme étant déjà fait. Ils s'amusaient à rajouter quelques savantes annotations, simplement pour se donner du travail, autrement ils passeraient leurs journées à se tourner les pouces.
Pourtant, le blond était un bourreau de travail. Il adorait ce qu'il faisait, il avait l'impression d'être important et de rendre réellement service à la communauté sorcière. Il n'avait jamais rencontré Alpha, mais ressentait envers lui une forme de reconnaissance sans borne. Après tout, il était le seul qui acceptait de se prêter au jeu en se faisant ainsi surveiller. Sans lui, son travail n'existerait tout simplement pas.
« Wooaaaah... »
Le bâillement résonna dans le vide du bureau, laissant ses articulations craquer en toute liberté lorsqu'il se redressa. Ses yeux le piquaient depuis déjà une bonne demi-heure, sonnant bientôt le glas de sa session de travail. Ce fut lorsqu'il prit le parchemin pour se relire qu'il l'entendit.
Un bruit de pas dans le couloir.
Furtif, rapide, presque inexistant. Il s'en serait fallu de peu pour que Kylo pense l'avoir rêvé, si la porte ne s'était pas entrouverte dans un courant d'air. Le léger cliquetis de la poignée fit frissonner l'homme, qui se leva d'un bond, toute fatigue soudainement évanouie. À cette heure, les seuls présents ne pouvaient être que les Aurors de permanence, les autres fonctionnaires faisant des heures supplémentaires ne s'embêteraient jamais à venir passer une tête. Et il n'aimait pas les Aurors. On lui avait donné pour consigne explicite de ne jamais interagir avec eux, pour préserver au maximum le secret de ces lieux. Aussi se tint-il prêt à poliment renvoyer l'importun.
Il se tint prêt, et attendit que la porte termine de s'ouvrir. Il attendit, encore. Encore. Ses yeux ne quittant pas la porte, il soupira finalement. Il semblait avoir bel et bien rêvé le bruit de pas. Quant à l'ouverture de la porte... ma foi, il demeurait tant de choses magiques et étranges ici-bas, qu'un courant d'air sorcier n'aurait rien eu d'étonnant. Par principe, il alla malgré tout jeter un œil au couloir, prudemment.
Désert. Pas âme ni bruit qui vive.
« J'ai trop travaillé moi... »
Il se frotta les yeux, avant d'aller récupérer ses affaires. La fin du rapport attendra demain, il ne manquerait plus qu'il bâcle son travail par fatigue.
« Mh ? »
Kylo ne l'avait pas remarqué précédemment, mais le tiroir de Cédric était entreouvert. Ce qui était surprenant, c'est que leur aîné mettait toujours tant de soin à verrouiller son bureau chaque soir. Sans trop y penser, le blond alla donc pour le refermer, lorsqu'il lut par mégarde une ligne du parchemin dépassant de l'ouverture du tiroir.
« Rapport n°879, Alpha est muté à Poudlard ce jour... »
Kylo devait halluciner. Le rapport numéro 879, il s'en souvenait bien, il l'avait lui-même classé aux archives magiques de son département. Et toute copie étant strictement interdite, il devait forcément s'agir d'une erreur.
Oui, il ne devait s'agir que d'une erreur, d'un oubli, un gribouillage sur le haut d'une feuille. Il en parlerait à Cédric dès demain, et tout sera réglé, sans le moindre doute...